LES PEINTRES FERRARAIS
quelque modèle de Mantegna, est maigre, mais il est bien proportionné. Le Saint Jean-Baptiste d’Ercole dei Roberti, au contraire, est un squelette mesurant pour le moins huit ou neuf lois la longueur de la tête.
O11 est en droit d’affirmer que l’Ecole de Ferrare était étrangère, plus complètement que n’importe quelle autre École italienne, au sens de la beauté, de la noblesse, de l’harmonie, 'au sens même de l’ordonnance. Réaliste par tempérament, j’entends par suite du manque d’inspiration et du manque d’ardeurs généreuses, par suite de la pauvreté de son imagination plus encore que par conviction, elle ne se plaisait qu’aux lignes heurtées, aux draperies chiffonnées, aux corps rabougris, aux membres noueux. Ne dirait-on pas qu’un souffle du Nord, je ne sais quels effluves flamands ont passé sur cette ville, à laquelle ses voisines, Mantoue d’une part, et Bologne de l’autre, eussent dû enseigner la noblesse du dessin, la chaleur du coloris ou la suavité des expressions!
Il est arrivé de nos jours pour l’Ecole ferraraise ce qui arrive fatalement toutes les fois que l’on s’appesantit trop sur un sujet : ces peintres, dont aucun n’a brillé au premier rang, ont pris tout à coup les proportions d’artistes absolument supérieurs. Mais nous n’oublierons pas notre devoir, qui est de ramener toutes choses, dans un travail d’ensemble, à leurs mesures véritables et de nous attacher uniquement aux « fastigia ».
Celui des peintres ferrarais par lequel nous ouvrirons cette revue, Bono de Ferrare, relève à la fois de Pisanello et de Squarcione : s’il appose sur son Saint Jérôme de la National Gallery de Londres la signature « Bonus Ferrariensis Pisani discipulus », il collabore avec Mantegna aux fresques de l’église des Eremitani à Padoue : MM. Cavalcaselle et Crowe l’appellent le plus faible des « Squarcionesques » employés à ce travail.
D’un autre Ferrarais, d’un certain Stefano, dont l’identité 11’a pu être établie, nous savons par Vasari qu’il était l’ami de Mantegna.
Le fondateur de l’Ecdle ferraraise, le Mantegna de Ferrare, comme on l’a appelé, Cosimo Tura, naquit probablement en 1482, et mourut en iqcp1. Son oeuvre comprend une longue série de peintures exécutées, à partir de iq5i, pour la cour d’Este, dont il fut le peintre officiel : compositions religieuses, compositions profanes et portraits, fresques, tableaux de chevalet, cartons de tapisseries. Sa facture, trop voulue, trop serrée, pèchesouvent par la sécheresse; son coloris, dans lequel dominent les laques bleues et le rouge brique, par la dureté. La recherche du caractère l’emporte chez lui sur celle de la beauté, et le caractère à ses yeux se traduit par la maigreur. Dirigée par un goût plus pur, tel que
T. Bibl. : Baruffaldi, Vita di Cosimo Tant. Ferrare, 1 836. — Cittadella, Ricordi c Documenii intorno alla vita di Cosimo Tura detto Cosiuè. Ferrare, 1866. — Gustave Gruyer : Revue des Deux Mondes, août 1 88.3 . — Venturi : Arte c Storia, 1 885, p. 52. — Le même : Il Buonai rôti , 3“ série, t. II (i885), p. 55. — Le même : Annuaire des Musées de Berlin, 1888, liv. I, IL
celui de Mantegna, cette volonté énergique eût pu donner naissance à des compositions véritablement importantes.
Malgré ce qu’il y a d’artificiel et de tourmenté dans la manière de Tura, malgré le manque de liberté et d’élan de ses figures, certaines de ses peintures, entre autres le grand retable du Musée de Berlin, avec la Vierge, sainte Apollonie, sainte Catherine, saint Jérôme et saint Augustin, et le tableau de la Pi et à du Musée du Louvre, charment par l’énergie du dessin et par la vigueur de la coloration : Dans le retable de Berlin, la tonalité, fière et vibrante, semble découler d’une influence vénitienne ou vicentine. Par contre, les bas-reliefs peints en camaïeu, sur la base du trône de la Vierge (le Sacrifice cT Abel, etc.),
décèlent des velléités archéologiques qu’il faut attribuer à l’influence de l’Ecole de Padoue. Les anges musiciens rappellent également de la manière la plus frappante ceux du retable de Saint-Zénon, un des chefs-d’œuvre de Mantegna. Il en est de même du personnage assis à gauche dans une des lunettes, avec un effet de raccourci très marqué. Enfin la Vierge et l’Enfant offrent de saisissantes analogies avec la Vierge et l’Enfant du retable de Piero délia Francesca (autrefois attribué à Fra Carnevale), au Musée de Brera.
Cette influence de Piero délia Francesca, nous la retrouvons dans la Pieta , en forme de lunette, du Musée du Louvre. Tura y a modelé le corps du Christ avec une rare sûreté. Il est fâcheux que des physionomies anguleuses et grimaçantes déparent cette page fort hardie et fort vigoureuse, d’un groupement excellent et d’une expression qui touche au pathétique.
Un autre tableau, également conservé au Louvre, cm Saint vêtu d’une robe grise, les pieds nus, s’impose à notre admiration par la vigueur de la facture et l’énergie de l’expression.
On rattache d’ordinaire à Tura les fresques du palais de Schifanoja (mot à mot : Esquive-Ennui; quelque chose comme Sans-Souci), commencées en iqôS, terminées en 1470'. Il est certain que notre maître a eu une part considérable à cet ensemble, mais il est tout aussi certain qu’il y a compté de nombreux collaborateurs, notamment Francesco Cossa, peut-être aussi Gregorio Schiavone, l’élève de Squarcione. Longtemps aussi on a cru reconnaître dans quelques-unes des compositions la main de Piero délia Francesca; mais si
1. Bibl. : Gustave Gruyer : Revue des Deux Mondes , i883. — Harck, die Fresken im Pala^o Schifanoja in Fer raid. Berlin, 1884.