L’ART SAVANT ET L’ART POPULAIRE
on serait tenté de dire décente, des Écritures. Avait-il à représenter les apôtres ou les saints, il ne manquait pas de leur donner le type et les attributs traditionnels (par exemple dans les douze apôtres gravés par Marc Antoine), quelque liberté qu’il se réservât pour la mise en scène. Il compléta son oeuvre par une recherche intelligente de la couleur locale : le costume hybride des patriarches ou des prophètes fait place chez lui à des costumes mi-antiques, sauf à se régler de nouveau chez les Vénitiens sur les modes du xvf siècle.
Fragment de la Cène du couvent de Monte Oliveto, près de Florence (Attribuée au Sodoma).
On peut dire que ce grand artiste a fixé l’iconographie sacrée pour les générations à venir, jusques et y compris la nôtre.
On ne saurait songer à passer en revue ici les innombrables problèmes que soulève l’iconographie religieuse au temps de la Seconde Renaissance. Il nous faut renoncer à rechercher pourquoi tel ou tel sujet, par exemple la jolie parabole des Vierges sages et des Vierges folies, si populaire de ce côté-ci des monts (estampes de Martin Schœn, etc.), a trouvé si peu de faveuren Italie, et à nous demandera quel état général des esprits, à quels courants psychologiques, tient une telle indifférence ou un tel oubli. Il ne nous est pas loisible non plus d’analyser les modifications introduites dans l’iconographie de certaines scènes des Évangiles ou de la Légende dorée. Bornons-nous à relever quelques traits saillants.
A oici les Saintes Cènes , ornements obligés, du moins à partir de la fin du
xv° siècle, de tout réfectoire de couvent. C’étaient, avant Léonard, des juxtapositions de personnages assis, dans des attitudes peu mouvementées, autour de la table présidée par le Christ. Judas, comme une brebis galeuse, s’y trouvait régulièrement isolé, soit en lace du Christ, soit à une des extrémités de la table. Léonard, par un trait de génie, découvrit qu’il serait infiniment plus dramatique de placer le traître à côté de la victime, et il tira de ce rapprochement un coup de théâtre merveilleux, l’explosion de surprise ou d’indignation parmi les disciples au moment où le maître prononce la phrase mémorable : « L’un de vous me trahira ». Cette seule modification, abstraction laite de tant de difficultés vaincues dans la technique ou dans l’ordonnance, suffirait pour marquer l’avènement d’un art nouveau : le naturel, la dignité, un sentiment de vie intraduisible substitués aux banquets plus ou moins compassés des Primitifs.
Dans l’interprétation de la Légende des saints, l’antithèse entre le xve siècle et le xvi' n’éclate pas avec moins de force. Voici, au couvent de Monte Oliveto Maggiore, les fresques de la vie de saint Benoît par Signorelli et le Sodoma. Raconter en trente-cinq compositions monumentales les miracles de ce saint, quelle tâche faite pour ravir un quattrocentiste ! Que d’épisodes amusants ou touchants n’y eût pas semés un Benozzo Gozzoli ! Eh bien, ce programme n’inspira que de l’ennui aux deux cinquecentistes qui s’y dévouèrent : en dehors de quelques morceaux de bravoure, où ils créèrent des merveilles, — Saint Benoit quittant la maison paternelle , Y Entrevue de saint Benoît et de Totila, la Destruction du Mont Cassin, les Courtisanes venant tenter saint Benoît, — ils se contentèrent d’une paraphrase presque littérale de la légende, et se bornèrent à montrer le saint seul, ou avec le nombre strictement obligatoire de compagnons, accomplissant dans un paysage quelque acte de contrition.
L’allégorie, si florissante au temps de Giotto, avait été délaissée par les quattrocentistes, plus encore par impuissance que par dédain. La plupart d’entre eux, réalistes laborieux, s’étaient plu uniquement à peindre ou à sculpter ce qu’ils avaient sous les yeux; d’où cet accent de sincérité qui prête tant de charmes à leurs interprétations. Mais la force d’abstraction et l’essor leur faisaient défaut : ils se seraient évertués en vain à incarner des idées philosophiques ou morales avec l’élévation et la verve que comporte une telle tâche.
C’est un des titres de gloire du x\T' siècle que d’avoir rétabli l’idée dans ses droits, à côté de la tonne, et de s’être essayé de nouveau dans ces grandes compositions où l’artiste se double du penseur. Raphaël, à qui il finit toujours en revenir, en fin de compte, lorsque l’on veut étudier les relations de l’art de la Renaissance avec la religion, la philosophie ou la littérature, Raphaël a, plus que tout autre, contribué â remettre en honneur les grandes pages religieuses, philosophiques et morales, dans le genre de celles que le xiv' siècle avait si tort affectionnées. Au Triomphe de la Pauvreté, au Triomphe de la Chasteté, au Triomphe de Saint Thomas d'Aquin, il opposa la Dispute du Saint-Sacre-