CHAPITRE V
RAPHAËL
ertes, c’étaient des peintres très habiles et très séduisants que les Botticelli, les Ghirlandajo, les Filippino, les Pérugin, et cependant quel abîme entre eux et Raphaël! Certes, Mantegna semblait avoir poussé jusqu’à ses dernières limites la science du dessin, de l’ordonnance, de l’expression dramatique, et cependant comme Raphaël l’emporte sur lui en aisance, en ampleur, en harmonie et en pathétique! Tous ces maîtres, quelle que fût leur valeur, paraissent des Précurseurs, comparés à celui qui fut comme le dieu de la peinture.
Tel que l’avaient frit la nature et les circonstances, le Pérugin pesa d’un grand poids sur le développement de Raphaël, et se trouva intimement mêlé
t. Bibl. : Dans les Historiens et les Critiques de Raphaël (Paris, 1 883), j’ai dressé le catalogue de toutes les publications relatives au peintre d’Urbin. Il suffit de rappeler ici les ouvrages de Passavant, de M. Anatole Gruyer, de M. Springer, de MM. Crowe et Cavalcaselle, et enfin le volume édité à la librairie Hachette — Raphaël , sa vie , son œuvre et son temps (2e édit., 1886), — auquel je renvoie le lecteur pour tous les détails qui n’ont pu trouver place ici.
à sa vie. Mais on oublie trop, dans l’étude des débuts du jeune artiste d’Urbin, l’influence du précepteur que la nature elle-même s’était chargée de lui donner : je veux parler de son père, Giovanni Santi.
Né près d’Urbin vers 1440, Giovanni Santi consacra son existence au service des Montefeltro, ses seigneurs1.
La netteté de vues qui caractérisait le duc Frédéric dans son attitude visà-vis de l’architecture faisait place, lorsqu’il s’agissait de peinture, au plus large éclectisme. Ce prince employa tour à tour le Flamand Juste de Gand, Piero délia Francesca, Melozzo da Forli. L’éclectisme fut aussi le trait distinct du talent de Giovanni Santi. Cet homme excellent cultivait à la fois la peinture et la poésie; il nous a laissé une chronique rimée d’Urbin, dont on n’a imprimé jusqu’ici que des fragments, et qui, il faut bien l’avouer, est une des productions les plus plates et les plus prolixes qui se puissent imaginer. A coup sûr, ses confrères les peintres disaient de lui qu’il était un poète passable et ses confrères les poètes louaient son habileté comme peintre, (e suis bien obligé, en effet, de le proclamer ici, Giovanni Santi, avec des aspirations très élevées, n’avait rien de ce qui fait l’artiste, j’entends le vrai artiste; il ignorait la fermeté de la caractéristique, l’ampleur du style, le
parti pris dans le coloris; en véritable éclectique, il flottait entre les tendances de l’École ombrienne, représentée par le Pérugin, et celles de
l’Fcole de Padoue, représentée par Melozzo da Forli. Si nous parcourons les
retables et les fresques, assez nombreux, qu’il a peints à Urbin, à Gradara, à Cagli, à Fano, ainsi que ceux de ses tableaux qui figurent dans les musées du Latran à Rome, de Brera à Milan, à la National Gallery de Londres, et au Musée de Berlin (ce sont en général des A nnonci citions , des Madones, des Saintes Familles'), nous y découvrons un tempérament doux, élégiaque, porté à la mélancolie, mais nulle harmonie dans le groupement, nulle force dans l’expression; en un mot beaucoup d’application, mais fort peu de talent.
Il faut avoir le courage de le déclarer, malgré toute notre vénération pour le père de Raphaël, Giovanni Santi était aussi médiocre comme peintre que comme poète; il essayait en vain de donner de l’animation à ses peintures; il ne réussissait qu’a faire preuve de son impuissance : voyez, dans la Sainte Conversation de Fano, le jeu des mains, quelle absence d’imagination et d’émotion ! Dans la Résurrection du Christ, peinte au-dessus de la Sainte Conversation de Cagli, quel manque de naturel dans ces raccourcis trop osés ! Ailleurs, il essaye en vain d’établir quelque corrélation entre les figures de la même composition : il place des têtes énormes à côté de têtes toutes petites.
Le malheur de Giovanni Santi est de s’être trouvé en relations avec un trop grand nombre d’artistes éminents : plus concentré sur lui-même, il eût
1. Bibl. (Pungileoni) : Elogio storico di Giovanni Santi. Urbin, 1822. — Schmarsow, Giovanni Santi. Berlin, 1887.