‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 249 sur 284 · LES PEINTRES VENITIENS · texte numérisé non relu

LES PEINTRES VENITIENS

Il n’est donc pas étonnant que l’on trouve autant de dévotion dans les tableaux de Jean Bellin que dans ceux du Pérugin. Mais avec quelle suavité et quelle distinction en plus! C’est que le premier vivait dans une cité riche, en relations avec l’univers entier, et le second au milieu de pauvres montagnes, n’ayant sous les yeux que le spectacle de la misère et des types souffreteux.

Murano, la petite île située à quelques portées de fusil de Venise, tel fut le berceau delà primitive École vénitienne. Nous avons déjà présenté au lecteur Antonio Vivarini, le fondateur de la dynastie des Muranistes, l’associé de l’Allemand Giovanni (t. I, p. 672). Bartolommeo Vivarini, le frère d’Antonio, paraît d’abord comme collaborateur de celui-ci dans le retable de la Pinacothèque de Bologne, commandé en iq5o par le pape Nicolas Ah Le type de la Aherge conserve la dureté propre à Bartolommeo, tandis que la mollesse du modelé laisse percer comme des réminiscences de l’École de Cologne. La végétation - des plantes, du gazon, des troncs d’arbres — manque de caractère. Le fond — • est-il nécessaire de l’ajouter? — est doré.

Mais Bartolommeo ne tarda pas à secouer le joug byzantin et à s’inspirer des leçons de l’École de Padoue. Son Saint Jean Capislran (1452; au Musée du Louvre) est un morceau franc et vigoureux.

Dans le retable de l’Académie de Venise, la Vierge entre des saints (1464), Bartolommeo s’efforce visiblement de donner le plus de caractère possible à ses personnages. Mais, par caractère, il entend des physionomies rechignées (tel avait été aussi l’idéal des Byzantins de la décadence), avec des rides creusées profondément, des carnations d’un gris terreux, qu’il n’essaye même pas de réchauffer dans les figures de la Vierge et de l’enfant. Le modelé, d’ordinaire assez vigoureux, est parfois tourmenté. Quant au coloris, c’est l’enfance de l’art : l’artiste ne s’avise-t-il pas de peindre sur un fond d’or des draperies blanches, noires ou même jaunes, et d’annihiler ainsi l’effet de ce fond ? Pour lui le ton local était tout. 11 préférait un beau lapis-lazuli à l’harmonie de l’ensemble, tandis que ses successeurs s’efforcèrent d’obtenir les colorations les plus brillantes à l’aide de noirs ou de gris, en un mot de tons qui pourraient passer pour ternes ou pour sales considérés à part et en eux-mêmes.

Notons également que dans les retables ou polyptyques de Bartolommeo Vivarini, comme dans ceux de Crivelli et même dans les premiers retables de Mantegna, les figures se trouvent placées dans des compartiments distincts, au lieu d’être réunies à la ftçon des Santé Couver sagioni. A vrai dire, cette disposition est moins fitigante que la juxtaposition de saints formant des groupes qui ne se parlent pas ou qui n’expriment aucun sentiment commun.

Dans le triptyque de l’église des Frari (1474) — Saint Marc (assis dans une chaire, une main levée pour enseigner), avec différents autres saints autour de lui, et des anges faisant de la musique ou tenant des festons, — Bartolommeo réalise un progrès sensible. Les figures, quoique très étudiées (fronts plissés

par le travail de la pensée, etc.), sont pleines de caractère et de grandeur. L’artiste a évidemment cherché à faire d’elles les types de certaines vertus ou de certaines qualités; son Saint Marc, avec sa barbe noire, ses formes trapues, incarne à ses yeux la volonté, l’énergie. Quant aux draperies, elles sont traitées dans la manière serrée et vigoureuse de Mantegna. Dans les anges musiciens, dont la bouche est un peu trop en cœur, percent de vrais accents lyriques.

On ignore quand Bartolommeo Vivarini mourut : son dernier ouvrage daté est de 149Q.

Luigi ou Alvise Vivarini, le parent, peut-être le trère d’Antonio et de Bartolommeo, s’efforça de mitiger, par la morbidesse du coloris, la dureté et la sécheresse qui caractérisent ses homonymes.

Ce maître débuta, en 1464, dans l’église San Girolamo. Ses différents tableaux, au Musée de Berlin, dans l’église de Monte Fiorentino (avec la date de 1476) et à l’Académie des Beaux-Arts de Venise (avec la date de 1480), prouvent qu’il s’émancipa plus rapidement que Bartolommeo Vivarini. Le retable de l’Académie de Venise — la Vierge trônant, l’enfant debout sur ses genoux, entre saint Bernardin, saint François et d’autres saints — offre, à côté d’une extrême précision dans le modelé, un caractère véritablement trop ascétique ; l’auteur abuse des frocs taillés comme à l’emporte-pièce, des profils en lames de rasoir. Un rideau, derrière lequel on aperçoit une paroi percée de deux fenêtres, sert de fond à la composition et marque l’intention de bannir tout ornement profane. Dans cette recherche à outrance de la sévérité, Luigi, aussi bien que Bartolommeo Vivarini, se rapproche de l’Ecole de Ferrare.

Une série de tableaux conservés à l’Académie des Beaux-Arts de Venise nous initie aux tâtonnements de Luigi Vivarini et de ses élèves. Ces tableaux, d’une valeur assez inégale, représentent des saints dans des attitudes tantôt prétentieuses et tantôt véritablement inspirées : saint Matthieu (n° 10), debout, tenant d’une main le calamus et de l’autre l’Evangile, et se retournant comme pour écouter ou pour interroger, est une figure belle et noble, aux draperies habilement disposées, peut-être même déjà d’un arrangement un peu profane. Saint Laurent (n° 20), debout sur le gril, tenant d’une main une lampe, de l’autre une palme, s’impose à notre estime par son expression recueillie et grave, par la noble simplicité de son costume (la draperie supérieure, d’un rouge cerise, est ornée de deux bandes d’or horizontales portant chacune une croix). Des traces d’inexpérience percent dans le dessin des mains, qui sont modelées d’une manière assez pénible. Saint Antoine (n° 18), debout sur un sol nu et brûlant, tenant de la droite un bâton et de la gauche son manteau comme pour se garantir du froid, met en relief par son air farouche la douceur de ses compagnons. Dans le coloris de ces figures on relève un certain nombre de pauvretés ou d’hiatus : des étoffes brunes tranchant sur un fond d’or, etc.

La plupart des autres retables de Luigi (Musées de Naples, de Berlin, de

Page 1