‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 250 sur 284 · CRIVELLI · texte numérisé non relu

CRIVELLI

Vienne, églises de Venise, etc.) sont malheureusement fort abîmés, et il n’y aurait aucun intérêt à les passer en revue.

En 1488, Luigi écrivit au doge pour lui demander d’être admis à travailler, concurremment avec les Bellin, dans la salle du Grand Conseil, au Palais des Doges. Sa demande fut accueillie favorablement, et l’artiste peignit (sur toile) le Prince Othon s’offrant à négocier la paix avec son père l' empereur Frédéric Barberousse (commencé par Gentil Bellin) et le Prince Othon reçu par l’empereur (terminé par Jean Bellin).

Dans le beau retable du Musée de Berlin, Luigi Vivarini est déjà tout bellinesque : la fermeté s’y allie à l’ampleur; les motifs de la Renaissance (mascarons, plafonds à caissons, palmettes, etc.) alternent avec des motifs empruntés à Mantegna, tels que les anges debout, aux jambes et aux bras nus, n’ayant pour tout vêtement qu’une blouse nouée a la ceinture.

Luigi Vivarini mourut, selon toute vraisemblance, en i5o3.

Les deux principaux élèves des Muranistes, Quirino de Murano (1462), le frère Antonio da Negroponte, Jacopo da Valenzia, dont les tableaux s’échelonnent de 1485 à 1 5 1 0 environ, et Andrea da Murano, qui travaillait également à la fin du xv° et au commencement du xvie siècle, 11e s’élevèrent pas au-dessus de la médiocrité. Obligés, comme nous le sommes, de sacrifier tant d’artistes éminents, nous ne nous arrêterons pas au troupeau servile des imitateurs : « Non ragionam di lor ».

Le chevalier Carlo Crivelli de Venise, né entre 1480 et 1440, mort après 1494, occupe une place à part dans l’Ecole vénitienne, a côté et en dehors des Muranistes; quoique mettant a contribution les leçons de ceux-ci en même temps que celles des Padouans, auxquels il prend les ornements classiques, les testons de fruits et de fleurs, les types d’enfants à la Donatello, il reste par excellence le représentant du passé, des Vierges glorieuses, des saints rangés symétriquement dans des compartiments distincts (ce qui lui évite la peine de les grouper). La peinture, pour lui, ne va pas sans un grand déploiement d’étoffes éclatantes, d’ornements dorés, parfois même d’ornements en relief, comme les clefs de saint Pierre dans son retable du Musée de Brera. Esprit lent et lourd, mal a l’aise dans les scènes compliquées, il nous touche et nous ravit dans ses Madones par la fraîcheur de ses impressions, par ses types gracieux, ses festons si fermes et si savoureux, la tendresse de son cœur, son beau coloris ambré.

Crivelli habita longtemps la Marche d’Ancône; il s’y familiarisa très certainement avec les tendances mystiques représentées dès lors par quelques maîtres ombriens, précurseurs plus ou moins indirects du Pérugin. Il choisit pour quartier général Ascoli, d’où il rayonna sur Ripatransone, Ferrno, Camerino et d’autres villes passablement attardées.

Son premier ouvrage daté appartient à l’année 1468. C’est un polyptyque peint pour l’église San Silvestro à Massa, près de Fermo. En 1490, le prince Ferdinand de Naples, passant par Ascoli, le créa chevalier. On ignore quand et où il mourut; son dernier tableau daté est de 1494.

En 1477, Crivelli peignit le Saint Bernardin qui, d’une église d’Ascoli, est entré au Musée du Louvre. C’est une ligure maigre et décharnée, d’une exécution soignée, mais sans le relief que Cosimo Tura, par exemple, donnait vers la même époque aux types similaires1.

Les deux Madones du Musée du Latran, l’une avec la date 1481, l’autre (gravée t. I, p. 597) avec celle de 1482, ont permis au maître de déployer toutes ses qualités dans le cadre limité qu’il s’entend si bien à remplir. Elles forment un rare et exquis mélange de saveur, de distinction et de solennité. Avec des motifs frais et poétiques comme une idylle (la pêche placée dans la main de l’Enfant Jésus, etc.) alterne une ornementation d’une richesse éblouissante, digne des Byzantins; un délicieux ton ambré relève la grâce de la Vierge, la noblesse de son attitude, qui n’exclut cependant pas un certain abandon.

Cette année 1482, qui marque l’apogée du talent de Crivelli, a également vu naître le triptyque du Musée de Brera. Au centre, Marie assise, tenant sur ses genoux l’Enfant qui étreint des deux mains, avec le manque de pitié propre à son âge, un oiseau qui se débat. Le trône, d’une architecture très riche dont tous les éléments appartiennent à la Renaissance, mais dont les proportions témoignent encore d’une certaine inexpérience, est relevé par un feston de fruits suspendu au-dessus du tapis qui sert de dossier; des fruits et des fleurs jonchent le sol. Ce luxe d’ornementation contraste avec la nudité chère à Bartolommeo et à Luigi Vivarini autant qu’il se rapproche des tendances mise, en honneur par Squarcione, Gregorio Schiavone et autres maîtres de l’Ecole de Padoue. Les personnages peints sur les volets, saint Pierre et saint Dominique, saint Géminien et saint Pierre martyr, méritent moins d’éloges. A l’exception du dernier, figure juvénile et d’une certaine fierté, ils pèchent par la dureté et la sécheresse, dont Crivelli avait puisé les germes dans l’Ecole de Murano.

Crivelli, pour avoir longtemps vécu dans un milieu aussi peu suggestif que la Marche d’Ancône, ignorait les lacunes de son talent. Sinon comment s’expliquer que ce maître, qui n’avait qu’une corde à son arc, la glorification de la Vierge, mais qui savait la frire vibrer avec tant de « maestria », se soit si sou-

1. Les dimensions microscopiques des deux donateurs, qui se trouvent aux pieds du saint (on en rencontre d’autres, de taille non moins exiguë, par exemple dans une des Madones du Musée du Latran), nous fournissent l’occasion de constater une innovation importante introduite dans l’iconographie religieuse par Mantegna , Fra Bartolommeo , Raphaël et leurs contemporains : tandis que les donateurs étaient auparavant, soit exclus de la composition principale (fresques de Masaccio, de D. Ghirlandajo, etc.), soit représentés comme des pygmées, ils conquirent vers le commencement du xvi° siècle une place prépondérante : dans la Madone de la Victoire, dans la Vierge des Carondelet , dans la Vierge de Foligno, ils prennent place à côté du saint qui leur sert de patron, et interviennent comme acteurs.

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