L’ALLEGORIE
faculté d’incarner une idée en une forme nette et pittoresque tendait évidemment à faiblir. Si rien n’égale la clarté d’exposition de Raphaël, un trop grand nombre de ses contemporains nous ont révélé par des preuves irréfragables la pauvreté de leur imagination. Il existe une longue série de tableaux, de basreliefs, d’estampes ou de médailles dont le sens a très certainement échappé au public du temps, tout comme il nous échappe; une longue série de figures indéterminables, de motifs insignifiants, d’allusions inintelligibles à force de subtilité. Prenons l’œuvre du médailleur Pomedello : que de symboles bizarres, on serait tenté de dire que de charades !
Au revers d’une médaille de l’évêque Louis Canossa, Pomedello a représenté un chien tenant un os entre les pattes de devant et levant la tête vers un petit génie qui tient un livre et qui vole au-dessus de lui (peut-être une allusion au nom de Canossa, qui dérive de cane, chien); la médaille d’Élisabeth de Vicence nous montre un âne chargé de fagots et près de lui un chêne supportant une hache et un tambour; au revers de la médaille de la Vénitienne Michieli, la Fortune, assise, tient dans la gauche un frein, dans la droite trois clous, et pose le pied droit sur un crâne; sur le sol un casque. Sur d’autres médailles, notamment sur celles de Sperandio, on remarque une foule de signes qui n’ont ni tournure pittoresque ni signification : des tours, une petite maison entre deux montagnes (Armand, t. TT, P- 5i, 53), etc.
Combien le médailleur dit a l’Amour captif n’a-t-il pas été mieux inspiré ! Il a choisi pour signature un petit Cupidon nu, les yeux bandés, les mains derrière le dos, attaché à un arbre mort, auprès duquel se trouvent l’arc et le carquois brisés : rien de plus gracieux que ce motif à la fois si frais et d’une compréhension si facile. Les revers des médailles de Caradosso se distinguent
L'Avarice.
Fac-similé de la Gravure de Marc-Antoine.
également par des symboles parfaitement appropriés et parfaitement clairs : au revers de la médaille de Bramante, l’Architecture; au revers de celles de Jules II, la nouvelle basilique de Saint-Pierre, ou un Berger assis sous un arbre, une houlette à la main, indiquant à son troupeau l’endroit où il doit se reposer;
au revers de celle de François Sforza, le triomphe de ce prince, etc.
Léonard de Vinci, assez indifférent d’ordinaire en matière d’iconographie, mais non moins indépendant, d’autre part, vis-à-vis de la tradition antique, éprouva à diverses reprises la tentation de créer un symbolisme à son usage personnel.
C’est ainsi que, dans un des manuscrits de l’Institut, il déclare que pour représenter la Renommée « on doit peindre toute la figure pleine de langues, au lieu de plumes en forme d’oiseau1 2 ». Et ces principes d’interprétation toute subjective, il les mit plus d’une fois à exécution, encouragé qu’il était dans ces tendances par son protecteur, Ludovic le More, non moins subtil
que lui. Aussi un grand nombre de ses allégories sont -elles devenues inintelligibles. Telles sont la Femme montée sur un squelette (voy. le cul-de-lampe du présent chapitre) ou la Rigueur qui s'obstine et la Rigueur qui se soumet. Mieux valait adopter les allégories classiques, sauf à les rajeunir par la forme. Précaution d’autant plus sage qu’il est difficile, en pareille matière, de se passer de la consécration que donne le temps.
Aux figures mythologiques et aux allégories font pendant les personnages soit légendaires, soit historiques, poètes ou artistes, souverains ou capitaines, sages ou savants. Ils le disputent en popularité aux plus puissants dieux de l’Olympe.
En tête de cette phalange brille Orphée : tour à tour il charme les animaux, séduit Cerbère (statue de Bandinelli destinée au pape Léon X), retrouve Eurydice ou succombe sous les coups des Bacchantes (voy. t. I, p. 202). Marc- Antoine Raimondi lui a consacré trois de . ses gravures; les sculpteurs une dizaine de plaquettes; un décorateur de majoliques quatre plats8 exécutés
La Rigueur qui se soumet.
Fac-similé d'un dessin de Léonard de Vinci. (Bibliothèque de Windsor.)
La Rigueur qui s'obstine.
Fac-similé d'un dessin de Léonard de Vinci. (Bibliothèque de Windsor.)
1. Charles Ravaisson-Mollien, les Manuscrits de Leonard de Vinci, t. II, fol. 3 v°.