LA PERSPECTIVE ET L’ANATOMIE
ceux-ci, dispensés désormais de résoudre les difficultés techniques qui avaient si fort préoccupé les générations précédentes (perspective, anatomie, proportions, pratique de la peinture à l’huile, etc.), ne se laissassent aller à puiser dans les ouvrages antérieurs, au lieu de tenter un effort en avant; qu’ils ne prissent l’habitude, pour employer un terme peu euphonique, mais parfaitement clair, de travailler de chic. Les artistes de la période qui nous occupe surent heureusement pour eux et pour nous éviter ce danger.
Les Piero délia Francesca et les Mantegna avaient porté la Perspective à une telle perfection, qu’il s’agissait de limiter son rôle plutôt que de l’étendre. Mantegna, notamment, avait pris tant de plaisir à la difficulté vaincue, que ses compositions ressemblaient parfois à de véritables gageures ; exemples : son
Christ mort vu en raccourci, au musée de Brera (gravé t. I, p. 3q5 ; prototype de l’étude de cadavre de Rembrandt, au musée d’Amsterdam), son plafond du château ducal de Mantoue. Les grands peintres du siècle suivant cherchèrent , au contraire, à dissimuler leur habileté : il leur suffisait de savoir; à quoi bon éblouir le public par leur science! Le naturel, l’aisance, la distinction, leur paraissaient plus enviables que ces tours de force techniques.
Mais l’Anatomie, si imparfaitement étudiée par les Primitifs (voy. t. I, p. 290-292), exigeait encore de grands efforts, soit de la part des peintres, soit de la part des sculpteurs. Aussi Signorelli, Léonard de Vinci et Michel-Ange, prenant exemple sur Verrocchio, disséquèrent-ils avec ardeur h Peut-être Michel- Ange sacrifia-t-il même parfois la recherche de la beauté à des préoccupations purement scientifiques. Assez indifférent d’ordinaire aux phénomènes du monde
]. Sur les études anatomiques de Léonard, je signale au lecteur un intéressant article de M. le docteur Mathias Duval ( Revue scientifique, 7 décembre 1889), et surtout V Anatomie des Maîtres, publiée par le même savant en collaboration avec M. Bical (Paris, Quantin; 1890). ouvrage accompagné de 3o planches.
extérieur, il ne se passionnait pour la nature que le scalpel à la main, devant une table de dissection. Autant, dans le choix des physionomies, il aimait à s inspirer d un idéal préconçu, autant, dans la structure osseuse de ses personnages, dans l’indication des mouvements, dans le jeu des muscles, il tenait à se régler sur les données de l’expérience.
Le Pérugin, quoique élevé dans l’atelier de Verrocchio, n’a certainement jamais disséqué. Cependant, à l’occasion, il savait regarder en face un cadavre et rendre du moins la rigidité de la mort, comme il l’a montré dans le Christ de sa belle Pictci , à 1 Académie de Florence. Sauf dans ces circonstances exceptionnelles, le chef de l’École ombrienne semble n’avoir pas employé de modèle : tout au plus faisait-il poser un de ses élèves pour obtenir l’indication générale des attitudes ou du jeu des draperies. Cette insuffisance d’observation se fait surtout sentir dans les têtes, qui sont d’ordinaire si molles, si rondes et si efféminées.
Raphaël, avec son esprit ouvert et son tempérament éclectique, se gardait bien de négliger l’anatomie. Un dessin de la collection de M. Malcolm — une étude pour la Mise au Tombeau (i5o8) — nous apprend qu’il se servait d’un squelette pour étudier les attitudes de ses personnages. « Il s’attachait — c’est Vasari qui l’affirme — à comparer la musculature des écorchés et des sujets vivants, ainsi qu’à étudier les divers effets de son mécanisme sur les parties ou l’ensemble du corps humain. Il examina en outre avec attention les articulations des os, les attaches des tendons, les réseaux formés par les veines. » L’étude assidue du modèle vivant fut sa règle d’un bout à l’autre de sa carrière. Aucun artiste ne poussa plus loin à cet égard le scrupule : jusque dans la Sainte Famille de François Tr ( 1 5 1 8), c’est-à-dire dans un de ses tout derniers ouvrages, il étudia et vérifia l’attitude de la Vierge sur une femme du peuple qu’il dessina avec les haillons dont elle était couverte.
En inventant ou en perfectionnant le mannequin, Fra Bartolommeo, celui de tous les grands artistes de cette époque qui consulta le moins le modèle vivant, mit à la disposition de ses confrères un auxiliaire dangereux : trop souvent, prenant exemple sur lui, ils se dispensèrent de recourir à la nature.
L’exemple d’un peintre de troisième ordre , le Florentin Franciabigio (É 1 5c>5), nous apprend toutefois que ces pratiques se généralisèrent len-
Étude anatomique, par Léonard de Vinci.
(Bibliothèque de la Reine à Windsor.)
Étude pour un groupe de la bataillle d’Ostie, par Raphaël.
(Collection Albertine, a Vienne.)