‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 68 sur 284 · Renan, Averroès et VAverroïsme, 5° édit., p. 36q · texte numérisé non relu

Renan, Averroès et VAverroïsme, 5° édit., p. 36q

2. Terminée en 1498, ainsi que le prouve la dédicace à Ludovic le More, mais publiée seulement en i5oç, à Venise. — Une nouvelle édition, avec une traduction allemande et des commentaires, a été publiée dans les derniers temps par M. Winterberg : Fra Luca Pacioli , Divina Proportione ; die Lehre vont goldenev Schnitt. Vienne, 1889.

L’ESTHETIQUE.

d’Euclide), à laquelle l’ouvrage de Zeising a donné si grande vogue en Allemagne sous le titre de Section d’or ( « der goldene Schnitt » '). Cette formule soi-disant magique, qui divise une ligne de telle manière que la partie la plus petite soit à la partie la plus grande comme celle-ci est au tout (3 : 5 : : 5:8), a été appliquée avec un certain succès, comme on sait, à l’étude des proportions du corps humain, des plantes et même des chefs-d’œuvre de l’architecture. Mais ce n’est pas chez un esprit aussi confus que Pacioli que l’on peut espérer d’en trouver une démonstration ue peu concluante.

Les formules ne tiennent jamais lieu d’inspiration ; bien plus, elles la contrarient souvent , parce que, une lois l’invention réduite à une série de règles, les imaginations s’arrêtent paresseusement et se bornent à des répétitions plus ou moins banales :

néanmoins l’on ne saurait nier l’utilité de certaines lois fondées sur l’expérience, et notamment de ce que Ton appelle le Canon de la figure humaine. Si ces notions plus ou moins scientifiques ne remplacent en aucune façon le talent, elles ont du moins l’avantage de préserver les artistes de certaines erreurs capitales, comme de faire des figures trop trapues (exemple : Jacopo délia Quercia), ou trop élancées, telles que celles de l’Ecole de Fontainebleau. Le lecteur voudra donc bien excuser une rapide digression sur un des problèmes qui ont le plus vivement préoccupé les artistes de la Renaissance : la recherche des proportions normales du corps humain et, partant, des proportions d’une foule de combinaisons subsidiaires.

Les Proportions du visage.

Fac-similé d'un dessin de Léonard de Vinci. ( Bibliothèque de Windsor.)

1. Zeising, Neue Lehre von den Proportionen des menschlichen Korpers ; Leipzig, i85-|.

Ce besoin de précision, cette recherche de formules absolues, d’une rigueur toute mathématique, ne peignent-ils pas a merveille l’ère nouvelle? Ils nous prouvent quel progrès avaient faits dans les esprits les méthodes de la philosophie.

L’étude des proportions du corps humain et la fixation d’un canon, problèmes déjà abordés par Léon-Baptiste Alberti, dans son traité de Statua (voy. notre t. I, p. 499), ainsi que par Vincenzo Foppa et Bramante, dans des ouvrages depuis longtemps perdus1, trouvèrent enfin en Léonard un législateur autorisé. Toutefois, contrairement à ses habitudes, cet esprit si original se laissa dominer par les théories de l’antiquité. Se réglant sur Vitruve, il indiqua pour la hauteur totale du corps huit fois la hauteur de la tête, depuis le sommet du crâne jusqu’au bas du menton, et dix fois la hauteur du visage, depuis la naissance des cheveux jusqu’au bas du menton ; cette division en huit parties se retrouve également, d’après lui, dans le sens de la largeur, lorsque l’homme se tient debout les bras étendus2 3.

En dehors de Léonard, une foule d’artistes ou d’amateurs du xvT siècle se sont livrés à des recherches plus ou moins approfondies sur les proportions : citons Gaurico, Cardono, Michel-Ange, Baccio Bandinelli, Daniel Barbara, Parmigianino, Lomazzo"’. Mais aucun d’entre eux n’est parvenu à Etire prévaloir son canon, et nous voyons surgir à tout instant les théories les plus hétérodoxes : celle de Luca Cangiano, qui prétendait décomposer la figure humaine en une série de dés et d’obélisques ; celle de Firenzuola, qui indiquait neuf têtes pour la hauteur de l’homme et sept têtes ou sept têtes et demie pour la hauteur de la femme, etc.

1. D’après Lomazzo, Albert Durer aurait utilisé le travail de Foppa.

2. « Le centre du corps est naturellement au nombril. Qu’un homme, en effet, soit couché sur le dos, les mains et les pieds étendus, si l’une des branches d’un compas est appuyée sur le nombril, l’autre, en décrivant une ligne circulaire, touchera les doigts des pieds et des mains. Et de même qu’un cercle peut être figuré avec le corps ainsi étendu, de même on peut y trouver un carré : car si l’on prend la mesure qui se trouve entre l’extrémité des pieds et le sommet de la tête, et qu’on la rapporte à celle des bras ouverts, on verra que la largeur répond à la hauteur, comme dans un carré fait à l’équerre. » (Vitruve, liv. III, chap. 1.)

La proportion fixée par Vitruve et adoptée par Léonard est fausse : les savants modernes ont démontré que la hauteur normale de la figure humaine égalé sept lois et demie, au maximum sept fois trois quarts, la longueur de la tête (article du colonel Duhousset dans la Galette des Beaux-Arts, janvier i8go). On sait d’ailleurs à quels singuliers résultats a conduit l’examen des canons antiques. Le docteur Broca, en examinant les mesures de Y Apollon du Belvédère, a établi qu’elles correspondent exactement, surtout pour l’avant-bras, au squelette d’un nègre conservé dans le musée de la Société d’Anthropologie. Il en a conclu que Y Apollon dérivait du canon égyptien, ccnçu d’après des nègres de Nubie pris pour modèles (Dr Topinard, Eléments d' Anthropologie générale, p. tofip). — Je suis redevable de ces indications à l’obligeante érudition du prince Roland Bonaparte.

3. On peut consulter sur toutes ces théories l’ouvrage, de Bossi : Delle Opinion i di Leonardo da Vinci intorno alla Simmetria de Corpi umani. Milan, 181 1 . — Les travaux de Léonard sur les proportions ont été publiés par M. Richter, the literary Works of Leonardo da Vinci; Londres, i883, t. I, p. 167 et suiv.

L’ESTHETIQUE.

Examinons maintenant les traités spéciaux relatifs à chacune des branches de l’art.

Pour l’architecture, nous rencontrons une longue série d’ouvrages didactiques; il est vrai qu’ils se composent pour la majorité de traductions ou de paraphrases du texte de Vitruve (Fra Giocondo, 1 5 1 1 ; Cesare Cesariano, 1 52 1 ; Giovanni Battista Caporali, 1 536, etc.). Chez Pacioli l’intolérance vitruvienne atteint ses dernières limites : ce moine fanatique tonne contre ceux qui ont la prétention de s’intituler architectes, sans avoir jamais vu la reliure d’un exemplaire du grand théoricien romain : « chia-

mandose architetti e mai non videro le coperte in cio delo excellentissimo volume del nostro dignissimo architecto e gran mathematico Victruvio »

(ch. liv). Partout aussi reparaît ce principe favori de Vitruve (voy. notre tome I, p. 366, 367), à savoir que les ordres d’architecture sont une image des proportions du corps humain : « délia

testa e altri suoi membri , simulacro de l’architectura » ( Pacioli ,

ch. 1).

Pour la sculpture nous possédons l’intéressant ouvrage du Napolitain Pomponio Gaurico'. La pratique de l’art, voilà malheureusement ce qui manque à l’auteur. Celui-ci d’ailleurs 11e comptait que vingt ou vingt et un ans lorsqu’il composa cet essai, consulté de nos jours encore en raison des précieuses indications biographiques qu’il contient. La symétrie, les contours, la physionomie, la perspective, la fonte, le moulage, la ciselure, et enfin divers procédés plus spéciaux, telles sont les principales divisions du traité. En vrai humaniste qu’il était, Gaurico déploya, cela va sans dire, un grand appareil d’érudition classique.

J. Le de Statua, composé à Padoue en i.5o3, publié à Florence le 25 décembre i5o-[, chez Giunta, a été réimprimé de nos jours avec une traduction allemande et des commentaires fort érudits par M. Henri Brcckhaus. (Leipzig, F. -A. Brockhaus, 1886.)

Les Proportions du corps humain.

Fac-similé d’un dessin de Léonard de Vinci. (Académie de Venise.)

Eu égard à la peinture, le traité de Léonard relègue dans l’ombre tous les travaux antérieurs, de même qu’il éclipse les travaux postérieurs. Cet ouvrage capital 11’est malheureusement plus connu dans son ensemble que par une copie ancienne, appartenant à la bibliothèque du Vatican (sur les 944 chapitres qui composent cette copie, on n’en a retrouvé jusqu’ici que 220 dans les manuscrits originaux du maître; mais cette circonstance ne prouve rien, car bon nombre de ses manuscrits ont péri1). Tel qu’il nous est parvenu, le Traité comprend huit parties bien distinctes, très inégales comme étendue et comme importance : I. De la poésie et de la peinture. — II. Des préceptes de la peinture. — III. De la figure humaine (proportions, physionomie, anatomie, attitudes, expressions, ombres, etc.). — IV. Des draperies. — V. De l’ombre et de la lumière. — VI. Des arbres et de la verdure. — VII. Des nuages. — VIII. De l’horizon.

Léonard entre dans les détails les plus minutieux sur la mise au carreau, le choix des papiers, la préparation des couleurs \ On comprend que nous ne puissions entrer ici dans l’analyse de ces recettes, qui forment tout un monde d’observations patientes et sagaces.

Un mot enfin sur l’histoire de l’art et la critique d’art.

En ce qui concerne l’histoire de l’art, Raphaël, dans son Rapport à Léon X, a entrevu quelques-unes des lois qui président à l’évolution des styles" ; mais la création de cette science ne date véritablement que de Georges Vasari, dont les Vite de’ pin eccellenti Architetti, Pittori e Scultori itafiani parurent pour la première fois en i55o.

Quant à la critique d’art, elle nous a valu dès cette époque quelques productions distinguées. Divers amateurs se sont ingéniés à analyser les peintures ou les sculptures au moyen de la plume, à se rendre compte du pourquoi et du comment. Si les opuscules du prêtre florentin Francesco Albertini ne sont que des catalogues ou des guides4, en revanche les différents essais du Véni-

]. L’édition la plus complète du Traité est celle qu’a donnée M. H. Ludwig : Dus Buch von der Mdlerei (Vienne, 1882; 3 vol. in-8°), et Leonardo da Vinci, das Buch von der Malerei. Nettes Material (Stuttgard, 1 885). Voir également the Hterary Works of Leonardo da Vinci, par M. J. -P. Richter, et tes Manuscrits de Léonard de Vinci par M. Charles Ravaisson-Mollien (Paris, 1 881 et suiv.).

2. « Comment on peut augmenter la beauté du vert-de-gris : Si avec le vert-de-gris on mêle de l'aloès de chameau, ce vert-de-gris sera beaucoup plus beau qu’il n’était auparavant, et il ferait mieux encore avec le safran, si celui-ci en s’évaporant ne se changeait pas en lumée » (Edit. Ludwig, chap. 212); etc., etc.

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