CHAPITRE I
LES MILIEUX ITALIENS A LA FIN DU W1' ET AU COMMENCEMENT DU XVT SIECLE. ■ — FLORENCE ET LA TOSCANE. — SIENNE. — PEROUSE ET l’oMBRIE.
uelle nation jamais a mieux justifié que l’Italie de la Renaissance ce bel aphorisme de Pascal : « Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » C’est en effet du sein de troubles et de souffrances de toutes sortes que surgissent vers le début du \VT siècle les plus purs chefs-d’œuvre dont puisse s’enorgueillir l’art moderne.
Que le lecteur ne nous accuse pas, dans la rapide revue à laquelle nous allons procéder, d’accorder à l’élément artiste une importance hors de proportion : ce qui nous intéresse, nous touche et nous transporte, ce n’est pas tant la commande d’une statue ou d’une peinture isolée, c’est la preuve d’énergie, de vitalité, de confiance, donnée par une ville aux abois lorsqu’elle offre ce sacrifice aux puissances morales invisibles, qui président à l’essor des nations. N’importe quel Crésus pouvait se payer un tableau de Raphaël ; mais songer à faire une telle acquisition au moment où tout semble s’écrouler, affirmer ce culte du beau au milieu des plus cruelles privations, voilà qui nous ravit au même point qu’un acte de vertu ou un trait d’héroïsme. Une Madone ou un portrait de plus dans le magnifique épanouissement de la Renaissance italienne,
ne comptait pas; ce qui comptait, c’était l’intention, la foi sacro-sainte qui leur avait donné l’existence. Et de fait, ce que l’on voulait, ce n’était pas seulement un tableau quelconque, que dis-je, ce n’était pas seulement le tableau d’un peintre à la mode, c’était le tableau de tel et tel. Les efforts des municipalités, des princes ou des particuliers pour obtenir une promesse d’un artiste le prouvèrent surabondamment, et c’est pourquoi nous ne cesserons d’associer le nom de ces Mécènes hors ligne à celui de leurs clients les artistes. Devant des ambitions sortant de l’ordinaire, devant des sacrifices magnanimes destinés à assurer l’immortalité, il est tout naturel que la postérité sache surtout gré à ceux qui se sont par là adressés à elle.
Et si nous envisageons le rôle joué dans cette propagande ardente par la plus belle moitié du genre humain, que de figures séduisantes, que de traits admirables! Dans la classe des grandes dames, Isabelle d’Este, Lucrèce Borgia, la Vénitienne Catherine Cornaro, l’ex-reine de Chypre, se faisant les camarades — c’est le terme propre — des littérateurs et des artistes, et se prêtant à un flirtage qui n’avait au fond rien de compromettant, ou tentant l’impossible pour conquérir quelque chef-d’œuvre; ailleurs, la noble duchesse Élisabeth d’Urbin s’efforçant de développer dans son entourage la délicatesse des sentiments, au point de la porter jusqu’à des raffinements dignes des Précieuses. Le dilettantisme pénétra jusque dans les couvents, autrefois si austères : tantôt nous avons affaire à la pieuse abbesse du couvent de Monte-Luce, près de Pérouse, qui, désirant faire peindre le Couronnement de la Vierge , s’adressa « al maestro il migliore », c’est-à-dire au jeune Raphaël; tantôt à l’abbesse du couvent de Saint-Paul à Parme, qui, tout imbue de l’esprit de Renaissance, commanda au Corrège les décorations passablement profanes que l’on sait.
L’impulsion transmise par les quattrocentistes était si forte, que, même sous le joug des étrangers ou au milieu de l’anarchie, l’art continua de fleurir. Gardons-nous d’ailleurs de croire à un rapport direct et fatal entre les calamités publiques et la décadence de l’art. Ainsi que l’a dit notre brave Emeric David, dans son style quelque peu ampoulé, « les arts sont semblables aux plantes fragiles, qui exigent une culture raisonnée et des soins assidus; ils résistent aux orages, aux frimas, aux guerres, aux révolutions; ils périssent par l’indifférence ou les erreurs de la main qui doit les protéger ». L’exemple de Florence, si longtemps partagée entre les factions, depuis l’expulsion des Médicis (1494) jusqu’à leur rentrée ( 1 5 1 2) ; celui de Milan, tour à tour occupée par les Français et les Allemands; l’exemple de bien d’autres cités encore, prouvent éloquemment combien cet instinct, dont parle Pascal, avait de puissance, à quel point l’esprit dominait alors la matière.
Ou bien ne serait-ce pas qu’il y avait entre ces deux facteurs une corrélation fatale? Ne serait-ce pas que les arts de la paix ne montèrent si haut que parce que les vertus guerrières avaient tellement périclité?