LES MILIEUX ITALIENS
Une atmosphère intellectuelle des plus intenses et surtout cette conviction chez chaque cinquecentiste qu’il ne travaillait pas seulement pour l’heure présente, mais qu’il se rattachait au passé et que dans l’avenir un courant de chaude sympathie l’unirait à la postérité, voilà ce qui soutenait les courages à travers les angoisses de l’heure présente. Aussi, grâce à la foi, grâce à l’amour de la gloire qui enflammaient les coeurs, lorsque l’Etat était impuissant, l’initiative d’un chacun, depuis les communautés religieuses et les corporations civiles jusqu’à de braves bourgeois, tenait-elle lieu d’encouragements otficiels. Cette initiative était favorisée par une décentralisation qui, si elle n’était plus aussi absolue qu’au xiv‘! siècle, admettait cependant encore une foule de capitales politiques et un nombre non moins grand d’écoles d’art. La vitalité régionale éclata donc dans les revendications d’une foule de provinces qui vinrent disputer à Florence le sceptre des arts : l’Ombrie, le duché d’Urbin, Venise, le Frioul, la Lombardie, et jusqu’à des cités isolées, telles que Bologne, Parme, Ferrare.
En effet, en dehors d’un petit nombre de villes qui s’effacent et s’éteignent, telles que Rimini, ou d’autres qui sommeillent encore, il n’en est guère qui ne s’affirment dans l’une ou l’autre branche des arts : ne pouvant commander des fresques ou des statues monumentales, les plus humbles tiendront du moins à honneur de porter à sa perfection une industrie de luxe. Faenza, Gubbio, Caffaggiuolo, Deruta, se rendent célèbres par leurs ateliers de potiers, et la postérité les a récompensés de leurs efforts, car tel plat de da Gubbio « maestro Giorgio » se vend aujourd’hui au poids de l’or, presque à l’égal d’un tableau de maître. Parfois aussi un déplacement s’opère : telle cité fameuse au xve siècle par ses peintures, ne brille plus au siècle suivant que dans l’une ou l’autre des industries d’art. Rien d’ailleurs de plus consolant que la diversité de la répartition des forces : en dehors de deux ou trois foyers, tels que Florence, qui excellent dans tous les arts indistinctement, chaque ville a sa spécialité. La gravure sur cuivre et l’art du médailleur fleurissent principalement dans les régions qui ont embrassé avec le plus d’ardeur les principes nouveaux, la Toscane, l’État pontifical, l’Emilie, l’Etat Vénitien; à peine si l’Ombrie ou le royaume de Naples produit une médaille ou une estampe.
La qualité rare et précieuse entre toutes que l’Italie, vers le début du xvi'' siècle, possédait encore au souverain degré, c’était la fraîcheur et la vivacité des impressions ; affaire de temps plus encore qu’affaire de race. Assurément il est des peuples qui naissent avec d’heureuses dispositions et il en est de mal doués. Mais leur développement historique pèse autant en pareille matière que leurs aptitudes naturelles, et la preuve, c’est que ceux qui ont été les premiers autrefois, les Grecs par exemple ou les Florentins, sont aujourd’hui les derniers. Bien plus, on ne saurait affirmer d’avance que telle ou telle nation, que telle ou telle race n’est pas artiste : tout à coup quelque homme supérieur peut réussir à dégager, même de l’âme des Béotiens, un trait qui intéressera ou charmera l’humanité entière. L’Espagne et la Hollande, si longtemps impuis-
santés, ont tout à coup donné naissance sinon à une floraison d’art complète, comme l’était celle de la Renaissance en Italie et en France, du moins à deux écoles de peinture justement fameuses. Les Anglais eux-mêmes, après des siècles d’impuissance, 11’ont-ils pas vu surgir Reynolds, Lawrence, Turner? Vienne le moment psychologique, jaillisse l’étincelle divine, et une population entière deviendra comme un corps immense, pénétré également dans toutes ses parties d’un même souffle, et qui ne peut s’appauvrir ou s’enrichir sans que tout s’en ressente jusqu’aux moindres extrémités.
Dans l’Italie de la Renaissance,, les annales de l’art abondent en exemples de ces miracles climatériques. Grâce à une conjonction d’astres favorables, ce pays trouva pour chacune de ses aspirations une formule définitive et un idéal sur lequel l’humanité a vécu depuis lors. Léonard de Vinci exprima l’amour de la science ainsi que le scepticisme qui en est inséparable, en y mettant la fraîcheur, la grâce exquise que donne un contact incessant avec la nature. Raphaël fut le peintre de la beauté qui procède du platonisme et du christianisme. Puis, en face de ces natures heureuses, sereines, mais ayant une notion parfois bien incomplète des devoirs civiques ou moraux, se dresse Michel-Ange, le sombre justicier, le champion par excellence de la religion et du patriotisme.
Pendant l’Age d’Or encore, comme pendant la période précédente, Florence ouvre la marche; c’est donc par la capitale de la Toscane que je commencerai cette revue.
En esquissant dans mon premier volume le mouvement des arts à Florence, j’ai quelque peu empiété sur le présent volume. J’y ai en effet lait entrer une étude sur Laurent le Magnifique, mort en 1492, alors que la biographie de ce Mécène illustre n’aurait dû figurer que parmi les représentants de l’Age d’Or. Mais il sera facile au lecteur d’opérer la division chronologique, et je 11’aurai aujourd’hui à m’occuper que de ce qui s’est passé sous le fils et successeur de Laurent, le présomptueux et incapable Pierre de Médicis le jeune ( 1 47 1 - 1 5o3), puis pendant le gouvernement républicain (1494-1012), et enfin de nouveau sous le principat des Médicis (1012 et années suivantes)1.
Malgré tant de révolutions, les Florentins n’avaient rien perdu ni de leurs qualités ni de leurs défauts; ils rappelaient toujours, trait pour trait, leurs
1. Bibl. : Les ouvrages dont je me suis servi pour ce dépouillement sont les mêmes que ceux aue j'ai mentionnés dans le tome I01' (p. 49-50). J’ai notamment mis à contribution l’édition de Vasari publiée à Florence de 1878 à 1 885 par M. Gaëtano Milanesi : en recourant à l’index qui forme le tome IX de cette édition, il sera très facile au lecteur de remonter à la source des informations consignées ci-après. • — Aux publications sur la Toscane mentionnées dans notre tome I il faut ajouter la Scritiura di Artisti , de MM. G. Milanesi et Fini (Florence, 1878; 3 vol. in-40, avec de nombreux fac-similés d’autographes), et les Document! inediti dell Arte toscana dal XII al XVI secolo, publiés par M. G. Milanesi dans 11 Buonarroti (sériée, t. XIV, p. 141, 1880 et années suivantes). — L’histoire du mouvement des arts à Florence à la fin du xve çt au commencement du x\T siècle est d’ailleurs encore à faire.
FLORENCE
ancêtres intellectuels les Grecs : comme eux, ils se distinguaient « par des organes déliés et irritables, un esprit actif, curieux, mais capable de tous les excès, un caractère mobile, turbulent, passionné, également disposé à l’amour, à l’orgueil, à la superstition » (Emeric David). Leur cité avait le privilège de toutes les surprises et de toutes les contradictions : à de longues périodes d’alfaissement politique succédaient de brusques réveils, des efforts héroïques ; le goût de la magnificence faisait tout à coup place à l’ascétisme, sauf à reprendre son empire au bout d’un petit nombre d’années ; la foule se passionnait avec la même facilité pour ou contre les Médicis. Sur un seul point ils restèrent fidèles à une tradition vieille de près de trois siècles, je veux dire dans leur culte pour les choses de l’esprit.
Le public florentin avait à la fois le goût, qui n’est pas autre chose que l’art de distinguer le beau du laid, l’œuvre supérieure de l’œuvre médiocre, et l’indépendance d’idées, sans laquelle aucun progrès ne saurait se réaliser, sans laquelle la convention finit rapidement par tuer l’initiative, car on sait qu’il n’est formule qui ne devienne insipide pour avoir été répétée pendant deux ou trois générations. Le goût, il le devait à l’expérience accumulée de tant de générations vouées au culte de l’art, à un entraînement des plus féconds (t. I, p. 5a). Quant à l’indépendance, elle se liait intimement à la vitalité même de la nation italienne, alors si exubérante dans toutes les directions.
1 . On a révoqué en doute l’authenticité de ce buste, en tant que portrait, mais sans fondement aucun; il offre en effet de grandes analogies avec un portrait gravé sur bois (Cabinet des Estampes de Paris, Ea3. Réserve), ainsi qu’avec un nielle publié par Cicognara. J’ajouterai toutefois, en ce qui concerne ce dernier, que quelques doutes planent sur l’authenticité d’une partie des nielles recueillis par le savant amateur italien. (Memorie spettauti alla Storia àella Calcografia , n° 71. Prato, i83i.)
E. Müntz. — II. Italie. L'Age d’Or. 27
Il y avait dans le génie florentin, aussi bien que dans le génie athénien, une tendance invincible non seulement à la critique, mais encore à la raillerie, au sarcasme, tendance qui devait trop souvent imprimer aux productions de l’Athènes italienne quelque chose de forcé, de conventionnel et de sec. Les artistes aussi bien que les poètes ignoraient le secret de se laisser aller, comme les Milanais par exemple; la raison réprimait à tout instant les élans du cœur ou de l’imagination. De crainte de paraître trop émus, ils se jetaient sans cesse dans la raillerie, dans la frivolité. C’est à Florence que prirent naissance les licencieux Canti carnascialeschi, les chants du carnaval1, les poésies « burchielesques » du barbier Burchiello; c’est un Toscan, Pulci, qui créa avec son Morgante Maggiore le genre burlesque, perfectionné plus tard par Berni; un autre Toscan, Bibbiena, écrivit la première comédie italienne, la Calandra, suivie bientôt de la Mandragore, également composée par un Toscan, Machiavel. A un moment donné, Florence devint une véritable école de médisance 2. Ainsi, la ville qui ht le plus pour répandre les doctrines de Platon fut aussi celle qui développa avec le plus d’acharnement les idées de scepticisme et de négation.
Il est facile, d’après ces prémisses, de se faire une idée de la vigilance avec laquelle les amateurs et la foule se tenaient à l’affût de toute production nouvelle, de l’ardeur avec laquelle ils l’analysaient sous toutes ses faces ! On aurait dit les juges des Guêpes d’Aristophane se levant avant l’aurore pour aller siéger, ou encore des parieurs qui assistent, dans une agitation fébrile, à un combat de gladiateurs, à une course de chars.
Les époques véritablement saines et robustes ne comportent pas un tel degré de névrose et de subtilité ; il faut sentir plus simplement, et quand on produit et quand on juge, sinon on ne fait plus grand. Lorsque les facultés critiques l’emportent à ce point, c’en est fait de l’émotion, et partant de l’inspiration; aux œuvres vivantes succèdent des œuvres artificielles.
Là se trouve, si je ne me trompe, le point vulnérable de l’École florentine et le secret d’une décadence qui devint bientôt irrémédiable, malgré les efforts de quelques artistes de génie. Ne nous y trompons pas : si au xive et pendant la plus grande partie du xve siècle, Giotto, Brunellesco, Donatello, Masaccio avaient dépassé par la grandeur des efforts et la grandeur des résultats tout ce que l’imagination la plus hardie avait pu concevoir, il est certain que vers le début du xvie siècle le sceptre des arts tend à échapper à leurs compatriotes. L’École milanaise d’un côté, l’École ombrienne de l’autre, se développent dans le sens de la suavité et dans le sens du recueillement; elles opposent à la sécheresse des Florentins, dessinateurs-nés, le charme du coloris. Léonard de Vinci, quoique Florentin de naissance, accorde une place prépondérante aux
1. Canti carnascialeschi, Trionfi, Carri e Mascharate. Milan, Sonzogno, 1 883. — Manzoni, Libro di Carnevale dei secoli XV e XVI. Bologne; 1881.