LES DI\"IMTES DI-: L'OLYMPE
Chacune des aspirations du siècle se trahit dans le choix de la divinité correspondante (on serait tenté de dire du saint correspondant), à laquelle, à défaut d'autels, on dresse des statues. Si Apollon, Minerve et Vénus jouissent du plus grand crédit, en revanche Mars n'éveille nulle sympathie chez le peuple qui s'est fait l'apôtre de la paix. En dehors de la statue colossale placée sur l'escalier des Géants, au Palais ducal de ^'enise, puis de quelques plaquettes et de quelques estampes (Passavant, t. \', p. 1 1, 98), où Mars incarne les combats sanglants, cette divinité se montre
surtout en compagnie de \'énus, dont la mission est de l'apaiser (plaquettes; tableau de Piero di Cosimo ; nielle décrit par Passavant, etc.); parfois aussi, comme dans une gravure du Maître de i5i5. l'Amour la maltraite sans pitié.
Autant l'Italie éprouve d'indifférence pour le farouche Dieu de la guerre, autant Hercule, le grand justicier, lui inspire de vénération. Elle ne se lasse pas de multiplier son image, en marbre et en bronze, avec le pinceau et avec le burin, sur les places publiques et dans les cabinets de travail, sur les meubles, sur les médailles, sur les plats en majolique (Delange, pi. LXX, LXXII).
Tantôt, sur la place de la Seigneurie, dans la statue colossale (si médiocre) de Bandinelli, le fils d'Alc-
mène se montre vainqueur de Cacus, le brigand du Mont Palatin (encore un souvenir national!), tantôt il terrasse Antée (gravure de Mantegna et gravure de Marc-Antoine d'après Jules Romain). Baccio de Montelupo sculpte sa statue pour P. -F. de Médicis, le Sodoma le peint terrassant l'hydre de Lerne, dans le cloître de Monte Oliveto Maggiore; d'autres le cisèlent sur des nielles (Passavant, t. I, p. 3 17-019), ou le modèlent sur le revers de médailles, principalement de médailles exécutées en l'honneur d'homonymes du héros (Armand, t. II, p. 6, 67, etc.); les graveurs lui consacrent des estampes ou des nielles par douzaines.
Neptune calmant les flots. (Frai,'ment.) (iiaviire de .Mari:-.\ntoine, d'après Raphaël
Parmi les divinités des eaux, la principale, Neptune, a quelque peine à lutter contre la popularité des di minores : Amphitrite, Galatée, les Tritons, les Néréides, les hippocampes, les nymphes, et tous les figurants de son interminable
luS HISTOIRE DE LART PENDANT LA RENAISSANCE.
cortège. J. Sansovino taille sa statue pour l'escalier des Géants au palais ducal de Venise; un certain nombre d'autres sculpteurs le prennent pour héros de leurs plaquettes; Marc-Antoine le montre calmant les flots, dans la flimeuse gravure Oiios es^o..., tandis que, dans une estampe de Nicoletto de Modène, Neptune, assis, tient un trident et s'appuie sur une urne.
Les divinités de la mort et de l'enfer n'ont rien qui elTraye l'Italien de la Renaissance, mais rien non plus qui l'attire. Piuton et son sombre cortège ont à peine laissé leur trace dans l'art des xv" et xvi" siècles. De loin en loin, un Enlèvement de Proscrpine. Cette indifterence se comprend : un tel mvthe touchait de trop près ;\ l'essence des convictions chrétiennes; il froissait trop de consciences. Seul Charon, le lugubre nautonier, « navita tristis », remis par Dante en possession de son privilège, continue i\ passer les âmes sur l'Achéron ou le Styx; Michel-Ange fait de lui un des acteurs du Jugement dernier.
On peut citer, à titre d'exception et comme un exemple du plus mauvais goût, les bas-reliets tondus par Briosco-Riccio pour le tombeau de l'anatomiste Marc-Antonio délia Torre. Le passage du Styx v est figuré absolument comme dans les bas-reliefs païens et l'on se croirait reporté de quelque quinze siècles en arrière. « Le sculpteur a représenté vers la gauche, sortant d'une caverne, tous les monstres inventés par les poètes de l'antiquité, et, en reproduisant sous les traits les plus hideux les harpies, les centaures, les gorgones, et la chimère, qu'il a faite semblable à celle qu'on retrouva en Toscane au xv'' siècle, il en a ajouté d'imaginaires qui ne sont pas les moins farouches. Ces êtres abominables sont mis en émoi par le voisinage d'une âme que l'on voit, sous la forme d'un jeune homme, endormie au pied de l'arbre des songes; c'est celle de délia Torre, qui a quitté son corps et que nous reverrons ainsi rajeuni dans le séjour des élus. Du côté droit l'on voit le vieux Charon assis dans sa barque et paraissant fort indécis; on comprend qu'il écoute, sans être encore gagné, les instances de dix petits génies qui, réunis en troupe sur le bord du Styx, intercèdent en taveur de délia Torre qui les aima sur la terre. »
Voyons maintenant comment délia Torre est récompensé dans l'autre monde : « En un lieu planté d'arbres qui se détachent sur un fond de montagnes, l'on reconnaît l'âme de délia Torre; il est nu et coifté de fleurs; une nymphe l'entraîne en dansant, qui le caresse d'une main et retient de l'autre le même génie de l'étude que nous avons vu déjà deux fois; l'on retrouverait £icilement la troupe entière, car, très près de là, trois sont réunis, lisant ensemble dans un livre que tient l'un d'eux; plus loin d'autres dansent, deux accompagnent avec des instruments de musique, et vers le haut l'on remarque un petit génie seul et buvant dans un courant d'eau qui descend de la montagne. Vers la gauche est un homme de formes épaisses, assis nonchalamment, ayant à ses côtés un enfant et une femme coifliée de pampres, et cet homme cherche à