‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 3)Chapitre 70 sur 257 · LES .\L\RCHES ET LA RO-\L\GNE · texte numérisé non relu

LES .\L\RCHES ET LA RO-\L\GNE

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ix papes représentent, pour la période que nous étudions dans ce volume, la propagande de l'art dans la Ville éternelle : Sixte IV (1471-1484), Innocent Mil (1484-1402), Alexandre VI (1492i5o3). Pie in (i5o3), Jules II (i5o3-i5i3) et Léon X (i 5 1 3-1 .'21). Les deux premiers ont déjà été présentés à nos lecteurs (t. I, p. r/j-uq); il nous reste à faire connaître ici leurs successeurs'.

Pendant ce demi-siècle si gros d'événements, Rome devient l'arbitre et la capitale de l'Italie, non seulement par les entreprises

I. BiBL. : Rcumont, Geschichte. der Stailt Rom, t. III. Berlin, 1886. — Gregorovius, Histoire de h ville de Rome au moyen âge, édit. ital., t. VII, VIII. Venise, l87.'5-l876. — Les différents volumes de M. Bertolotti. — Pour les cérémonies et fêtes : Burchard, Diarium, édit. Thuasne: Paris, Leroux, i88.3-i88.t; 3 vol.; — Cancellieri, Storia de' soleiini Possessi de' soiiimi Potttefici; Rome, 1802 ; — Altieri , Ginliaiw de' Medici eletlo Cittadino romane Oï-vero il Natale di Roma nel 1)1 3, édit. Pasqualucci; Rome, 1881 ; — Palliolo, le Feste pel confirmamento del Patri^iato romane a Giuliano e Loren^o de' Medici; Bologne, 188.Î : — Adeniollo, Alessaiidro VI, Giiilio II e Leone X nel Carnei-ale di Roma; Florence, 1886.

guerrières des Sixte IV, des Alexandre VI, des Jules II, mais encore par la direction imprimée au mouvement des lettres et des arts. Les écrivains les plus célèbres font leur résidence de la curie; Inghirami, Sadolet, Bibbiena, Bembo, y parviennent à de hautes dignités; Érasme, Balthazar Castiglione, l'Arioste, y font de fréquentes apparitions ou y fixent leur séjour. Quant aux artistes, le spectacle qu'ils nous offrent est éblouissant, étourdissant : églises et palais, statues et fresques monumentales, surgissent comme par enchantement; tantôt un pape y associe en un commun effort toutes les gloires des Ecoles florentine et ombrienne (décoration de la chapelle Sixtine, sous Sixte IV); tantôt un autre confisque à son profit le génie d'un Bramante, d'un Michel-Ange et d'un Raphaël. Là est véritablement le champ de bataille sur lequel se sont décidées les destinées de l'art moderne; là, devant ces glorieux témoins du passé, la Renaissance rivalise véritablement avec l'antiquité.

Le pape Alexandre VI.

(Fac-similé d'une gravure ancienne.)

Sous le règne agité d'un Alexandre Yl, au milieu du déchaînement de tant de passions, étrangères , hostiles à tout ce qui s'appelle amour de la patrie ou amour de la vérité, vertu, noblesse, poésie, il semble qu'il n'y ait point eu de place pour l'art'. Comment cette fleur délicate de l'imagination aurait-elle pu s'épanouir dans une société livrée aux calculs les plus égoistes, aux distractions les plus coupables, ignorant la sécurité et, par suite, le recueillement, côtoyant sans cesse l'abime ? Qu'on ne nous objecte pas qu'Alexandre VI possédait quelques-unes des connaissances qui font l'amateur : l'eùt-il \oulu, son caractère, ses préoccupations, son entourage, les événements, tout l'eût empêché d'imprimer à l'art une direction nettement définie. Mais est-ce à dire que le travail latent qui portait les écoles italiennes à leur apogée, ait été arrêté par l'influence nétaste des Borgia? Nullement. Après une éclipse d'une dizaine d'années, à peine Jules II monté sur le trône, Rome se couvrit des chefs-d'œuvre qui font aujourd'hui encore sa gloire. Par la force même des choses, la période intermédiaire, si elle n'abonda pas en résultats brillants, ne fut point perdue, en dépit d'Alexandre M, pour le perfectionnement des procédés, la pénétration réciproque des différentes écoles, en un mot pour ce vaste eflort de concentration qui aboutit, dès les premières années du xvi'' siècle, aux splendides créations de Bramante, de Michel-Ange et de Raphaël .

Eu égard à l'architecture, le pontificat d'Alexandre \'l est marqué d'abord

I. BiBL. : Leonetto, Papa Akssandro VI. Rome, 1880; 3 vol. . — Gregorovius, Lucrèce Borgia, trad. franc. Paris, 1876; 2 vol. — Yriarte, Les Borgia. César Borgia. Paris, 1889; 2 vol. in-8°.

RO.ME

par une série de constructions religieuses ou civiles de la plus haute importance — le palais de la Chancellerie, etc., — qui seront décrites et appréciées

Huste en marbre du pape Alexaiulre VI. (.Musée de Berlin. j

plus loin, et en second lieu par l'apparition d'un artiste appelé à peser du plus grand poids sur les destinées de l'architecture, non seulement dans la Ville éternelle, mais dans l'Europe entière : je veux parler de Bramante. En même

temps que ce prince des architectes modernes, on trouve à Rome : Antonio da San Gallo le vieux, qui dirigea d'importants travaux au fort Saint-Ange; puis une série de débutants, Michèle San Micheli, Giovanni Maria Falconetto, etc., etc., attirés par les leçons incomparables que leur offraient les ruines antiques. C'est à cette réunion extraordinaire de souvenirs et de modèles qu'il tant, sans hésitation possible, attribuer l'affluence des artistes qui se pressèrent dès lors sur les bords du Tibre ; c'est à elle que l'Ecole romaine dut de prendre naissance et d'éclipser l'École florentine.

Stimulés par l'exemple du Pape, les étrangers fixés à Rome élevèrent à l'envi églises et palais. Le cardinal espagnol Mendoza fit restaurer et embellir Santa Croce in Gerusalemme; ses compatriotes rebâtirent ou restaurèrent l'église Santa Maria di Monserrato et San Pietro in Montorio, qui s'enrichit à ce moment d'un des chefs-d'œuvre de Bramante, le petit temple circulaire ((( il tempietto »); les Français de leur côté élevèrent la Trinità dei Monti ; les Allemands Santa Maria dell' Anima.

Dans la sculpture, un événement non moins considérable que l'arrivée de Bramante se produit sous le pontificat d'Alexandre \l. A côté d'Antonio PoUajuolo (-j- 1490), qui venait d'achever le tombeau d'Innocent VIII et son propre tombeau, apparut un autre Florentin, dès lors l'orgueil de ses concitoyens, le jeune Michel-Ange. En 1498 il commença pour la chapelle de la Madonna délia Febbri, à Saint-Pierre, la Picfà qui devait porter au loin sa gloire. Honneur à notre compatriote le cardinal de Groslaye de Villiers, qui eut l'idée de commander ce chef-d'œuvre! Un autre prince de l'Eglise, le cardinal Raff'aello Riario, occupa le jeune sculpteur une année durant, mais sans que l'on sache au juste à quel travail.

Comme sculpteurs spécialement occupés par Alexandre VI, nous devons encore citer le Florentin Torrigiano, qui modela les stucs de l'appartement Borgia, puis quelques artistes obscurs, Johannes Pintor ou Pantera, Antonio et Bartolommeo ou Bartolo de Florence, Pietro de Sienne, Gabriele Avello de Milan, chargés de sculpter ou de fondre les taureaux dorés et les vases destinés .X la fontaine de la place Saint-Pierre. Les noms de deux fondeurs d'artillerie (on sait que pendant la Renaissance c'étaient de vrais artistes) méritent égale • ment d'être signalés ici : l'un, Ambrogio Gioardo, appartenait à une ftmille génoise, célèbre dans cette spécialité ; l'autre, Patrice de la Mole, avait pour patrie la France.

La peinture, après avoir pris un si brillant essor sous Innocent \'III, retomba pour un temps. Alexandre VI, qui manquait de culture, n'avait d'yeux que pour le peintre amusant, mais incorrect et souvent vulgaire qui s'appelait Pinturicchio. Il lui confia le vaste travail de la décoration de l'appartement Borgia et l'embellissement non moins considérable du château Saint-Ange, aujourd'hui entièrement détruit.

Une nuée de plus en plus épaisse d'artistes italiens et étrangers s'abattit sur

Plan de la ville de Rome dans la première moitié du xvi'=

FAC-SIMILÉ DE LA GRAVURE PUBLIÉE PAR SÉBASTIEN MuNSTER).

ROME

Rome. Parmi les peintres qui visitèrent la Ville éternelle pendant le pontificat d'Alexandre M, on remarque le Pérugin, qui reçut d'un coup 600 florins pour les travaux exécutés avec Antonazzo lors des fêtes du couronnement, le Siennois Girolamo del Pacchia, Pietro d'Andréa de Volterra, Morto da Feltro, le Garotalo, Ambrogio, qui décora en i."^(i3 une chambre destinée à César

Le Temple (■ il tempiello •) de Bramanle. près de léglise San Pietro in Montorio, à Rome.

Borgia, puis Paolo, Giuliano et Evangelista, qui travaillèrent pour les moines de Saint-Augustin, Pier Matteo d'Amelia, qui parvint aux fonctions de gouverneur de la cité de I-'aiio, etc.

Quant aux orfèvres, ils durent éprouver une cruelle déception, si tant est qu'ils aient escompté la libéralité du nouveau pape. Les pensées d'Alexandre VI étaient ailleurs. Il se contenta, conformément aux traditions séculaires du Saint-,Siège, de commander les roses d'or, les épées d'honneur obligatoires, les

E. .Muni/. - 11. Italie. L'A^e d'Ui. ji

calices destinés à enrichir cerminces. Pour le reste, il s'en périodiquement, la disparition de foisait entrer dans son trésor les somptueuses : c'est ainsi qu'à recueillit pour i5oooo ducats d'argent comptant, d'argenterie, alors qu'il était si facile de

De même qu'Alechoix de l'Ombrien peintre attitré de la même il confia à des un des rares ouvrages dus à son en argent doré, destinées à la des maîtres chargés de ce travail, nus : quatre d'entre eux avaient Bernardino di ^'iviano (aussi Feliciano di Antonio, puis Anto- Angelino et Domenico , étaient

Pour graver les monnaies de employa un artiste qui devint de Pescia; il lui confia ces foncjouterai que le nombre des pièces onze ans fat peu considérable :

émises par Jules II et 147 émises

Quoique AlexandreM fût sobre sait pour sa table que 100 florins dépensa 4110!) et Léon X de •'> sible à la cupidité qu'à la magniromaine et les exigences du cérése soustraire à certains frais de l'abondance des commandes faites artistes congénères. L'art textile rôle plus considérable que n'immultiplicité des cérémonies où les à intervenir, il primait ou peu C'étaient tantôt des ornements matiques , des « pallii » (des vieux français), des bannières, tôt des tapis de pied et des tapis-

taines églises, à des fêtes déterremit aux décisions du sort :

quelque haut dignitaire de l'Église pièces les plus rares et les plus la mort du cardinal Michiel il (7 millions et demi de francs) de tapisseries. Pourquoi acheter, prendre sans bourse délier !

xandre \I avait fait Pinturicchio pour cour pontificale, de orfèvres de l'Ombrie initiative : les statues d'apôtres, chapelle pontificale. Les noms de 1400 à 1408, sont peu conpour patrie la ville de Foligno, appelé Benedetto) et son neveu nio et Luca; les deux autres, originaires de Sutri.

l'atelier pontifical, Ale.xandre VI célèbre dans la suite : Pier Maria tions importantes en 149g. J'aémises pendant ce pontificat de il ne s'éleva qu'à 35 (contre fjo par Léon X).

comme un Espagnol (il ne dépenpar mois, tandis que Jules II en à i)(i<»ii)> "-'t 1"'il fiit plus accesficence, la tradition de la cour monial ne lui permettaient pas de représentation. Ainsi s'explique aux tapissiers, aux brodeurs et aux jouait à la cour des papes un porte ailleurs. Étant donnée la broderies et les tentures avaient s'en taut les autres branches, sacrés, des chasubles, des dal- « pailes », comme on disait en des baldaquins sans nombre, tanseries de haute lisse, des draps

Kpce d'honneur et donnée par Alexandre VI à Boguslaw

ciselée par Angelino de Sutri

X, duc de Poméranie, (Musée IlohenzoUern a Berlin.)

ROMl-:.

funéraires, des housses, etc., lait de broderies, de brocarts, fêtes du couronnement, le dé prunte à un document inédit, étendard destiné au château autres bannières pour le même nière du peuple romain, oo flo- 200 florins; 14 bannières de quins avec 28 petits drapeaux nières pour les i3 régions de nitures, des housses de chevaux, Un brodeur espagnol, Altifical, était comme de raison aussi paraître dès ce pontificat brodeurs romains de la Re

De même que son père (1476-1507), d'abord cardinal, de Romagne, portait la peine sonne ne s'intéressait moins science, à l'art, et il faut nous moins, nous serons autorisés i patibilité entre des instincts si sances de l'esprit. « Non se écrivait la marquise Isabelle de pondants. Ainsi s'e.xplique poui à la marquise une statue "an que l'on croit identique à celui avec lui-même, l'avide, ambi n'employa Léonard de Miki exclusivement, non à titre de

Les portraits de César Bor celui de Piero di Cosimo, il de Vasari, que le carton, qui 1 de Pinturicchio ont également

I. Article de M. Venturi dans VA; suiv. Sur les portraits de César Bor M. Yriarte dans la Gaielle des Beaux sur son épée (reproduite plus haut,

etc. Veut-on savoir ce qu'il falde velours, rien que pour les compte ci-dessous, que j'emnous l'apprendra : un grand Saint-Ange, i5o florins; trois ch.iteau, lîio florins; la banrins; 20 flammes de trompettes, coureurs, 66 florins; 2 baldachacun , 60 florins ; i .3 ban- Rome, 26 florins; puis des garetc, pour des milliers de florins, fonso de Séville, massier ponle favori du Pape. Nous voyons Angelo, le plus célèbre des naissance.

Alexandre VI, César Borgia puis duc de Valentinois et duc de son origine étrangère. Perque lui à la littérature, à la en féUciter : pour une fois du nous persuader qu'il y a incomféroces et le culte des jouisdelecta molto di antiquità » , Mantoue à un de ses corresquoi il abandonna si facilement tique de Fcniis et un Cnpidon, de Michel-Ange '. Conséquent tieux et impitoyable Espagnol qu'à titre d'ingénieur militaire peintre.

gia ont joué de malheur. De ne restait dej.'i plus, au temps lui-même disparu depuis. Ceux péri. Quant à celui de la ga-

chivio slorico deW Aile, 1888, p. I et gia, %'oir la très attachante étude de Arts, septembre et octobre 1887, et, p. 10), le travail du même savant

Fourreau de repée ci-contre.

dans la Revue des Deux Mondes, i885, t. LXXI, et dans la Gaiette archéologique de lE

IlISTOIRK DR L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.

lerie Borghèse, faussement inscrit sous le nom de Raphaël, il est absolument apocrypiic. Xous ne ppssédons comme document iconographique sur le fils d'Alexandre VI et le héros de Machiavel que la gravure de Paul Jove reproduite ci-dessus (p. 7).

Le souvenir de l'aventurier espagnol s'est cependant perpétué par une œuvre d'art considérable, et telle qu'elle reflète peut-être le mieux son caractère et le goût de son temps : je veux parler de l'épée ciselée et gravée par l'orfèvre Hercule de Pesaro (collection du duc de Sermoneta, à Rome) et du fourreau de cuir, exécuté par les soins du même artiste (Musée de South-Kensington). Cette arme superbe, savamment décrite et commentée par M. Charles Yriarte, est connue de nos lecteurs par les deux gravures publiées ici même (p. m-i i). Le taureau des Borgia forme, comme de raison, le thème principal de l'ornementation.

Médaille du cardinal Julien

délia Rovere

(plus tard le pape Jules II).

Par un anon\me italien.

^«Cî^^'^"^^

Quoique le règne de Pie III (Antonio Todeschini, autorisé par son oncle Pie II à prendre le nom de Francesco Piccolomini) n'ait duré que vingt-sept jours (élu le 22 septembre \?()?i, il mourut le iS octobre suivant), le portrait de ce pontife ne saurait être omis dans la galerie des Mécènes italiens de la Renaissance. On a lu ci-dessus (p. 2.-)o) la mention des œuvres d'art si importantes dont il enrichit sa ville natale. Sienne, avant son élévation au pontificat. A Rome, il n'eut pas le temps d'affirmer ses préférences : nous savons seulement qu'il employa un peintre siennois, Pietro Turini. Un anneau cardinalice, conservé au Musée national de Florence, date également de ce pontificat éphémère.

Les parents de Pie III, Jacomo et Andréa Piccolomini, lui fireht élever, par Francesco di Giovanni Ferrucci et Bastiano di Francesco Ferrucci de Fiesole, vers i5o5, le tombeau que l'on voit encore à Sant' Andréa délia Valle. Le contrat, dont le texte nous est conservé, stipule entre autres que l'inscription sera supportée par trois harpies. Idée qui paraît bizarre aujourd'hui, mais qui était bien dans les habitudes du temps.

Qui dit délia Rovere ' dit Mécène. Depuis que Sixte IV avait affirmé, avec

I. Partout, jusqu'au fond des niontagiies du Gévaudan, les membres de la famille délia Rovere laissaient des preuves de leur magnificence et de leur goût. Les deux beaux clochers

'''^^àï^^ïî^

Médaille du cardinal Clément

délia Rovere.

Par un anonyme italien.

Etude pour le groupe de Jules II, dans la chambre d'Héliodore, par Raphaël. (Musée du Louvre.)

l^OMi;.

tant d'éclat, son amour de l'art, il n'était membre de sa famille qui ne brûlât de s'illustrer par le culte des belles choses. Mais une énergie aussi indomptable que celle du cardinal Julien délia Rovere, devenu le pape Jules II, des vues aussi grandioses, une magnificence aussi éclairée, ne s'étaient jusqu'alors rencontrées che;^ aucun des Mécènes de la Renaissance, pas même chez Laurent de Médicis, pas même chez Ludovic le More. Obtenir qu'un Bramante dirigeât la splendide réédification du sanctuaire commun de la chrétienté, de Saint- Pierre de Rome, et celle du palais du \'atican, qu'un Michel-Ange sculptât son tombeau et peignît sur la voûte de la chapelle Sixtine ces visions surhumaines de l'histoire de la Création, qu'un Raphaël décorât la Chambre de la Signature et la Chambre d'Héliodore; réunir dans la cour du Belvédère ['Apollon, le Laocoon, la Clc'opàtre, c'était un programme trop audacieux pour qu'aucun potentat eût osé jusque-là le concevoir même en rêve 1 Et autour de ces souverains maîtres, quelle phalange d'artistes éminents, les San Gallo, les Sansovino, les Pérugin, les Sodoma, les Caradosso, les Guillaume de Marcillat, tous ceux qui dans n'importe quelle spécialité passaient pour les premiers ! La Renaissance parvenue à son apogée s'incarnait enfin en une figure héroïque, embrasant tous ceux qui l'entouraient d'un rayon de sa grandeur.

Compter les artistes qui se sont pressés à Rome pendant le pontificat de Jules II, énumérer les églises, les palais, les statues, les h'esques, qui s'y sont accumulés pendant ces dix années d'incomparable fécondité, paraîtrait fastidieux après l'énoncé de merveilles telles que le Saint-Pierre de Bramante, les fresques de La Sixtine et des Stances'. Terminons plutôt notre esquisse par ce vigoureux portrait tracé du pape-soldat par Théophile Gautier dans les strophes adressées à Jean Duseigneur :

Médaille du pave Jule Pai' Canielio.

Et Juk-s deux rcgiLiit, n.Uure riche et large,

Qui portait tout un siècle et jouait sous la charge;

Il ployait Michel-Ange avec son bras de fer.

Et, le voyant trembler, sachant qu'il n'était qu'homme.

Au dôme colossal de Saint-Pierre de Rome

Le traînait, en jurant, allumer son enfer-.

de la cathédrale de Mende, dans la Lozère, sont dus à la libéralité de l'évèque François délia Rovere, qui les fit élever de i.5o8 à i5i2.

1. Le lecteur comprendra que, désireux d'apporter du nouveau plutôt que de reproduire des informations déjà imprimées ailleurs, je le renvoie, pour de plus amples détails, à un de mes travaux antérieurs, mon volume sur Raphaël : il y trouvera, pour les pontificats de Jules II et de Léon X, de nombreux documents qui n'auraient pu trouver utilement place ici.

2. Il est à peine nécessaire de relever cette licence poétique : c'est Paul III, non Jules II,

Tout était grand alors comme l'âme du maître ; Car il avait au cœur — ce Bonaparte prêtre — Des choses que n'ont point les rois de ce temps-ci; De tout homme ici-bas il pressentait le rôle, Et disait à chacun, lui frappant sur l'épaule : « Marche ! ta gloire est par ici ! »

Médaille du pape Léon X

Attribuée a F. da San Galle

Léon X, quelle antithèse à Jules II! Autant l'un avait de fougue, autant l'autre avait de douceur et d'astuce, car il ne faut pas que les titres impérissables que cet héritier des Médicis s'est créés en tant que protecteur des savants, des poètes, des artistes, nous fassent oublier ce qu'il montra d'ambition et de perfidie en tant que souverain. Sur un seul point, le nouveau pape se rencontrait avec l'ancien : comme lui, il avait au suprême degré la passion des belles choses, avec cette différence que là où Jules II, nature exclusive et systématique (il était rebelle aux lettres), se concentrait, lui s'épanchait, embrassant dans une commune étreinte la poésie et l'érudition, les arts du dessin et la musique, en un mot le vaste domaine des jouissances intellectuelles, jusqu'aux sciences exactes et à l'histoire naturelle (il entretenait au Vatican une foule d'animaux curieux ou rares, des perroquets, un aigle, un léopard, des lions, des faucons, des gerfauts, pour ne pas parler des rossignols, des cerfs, etc.).

Léon X, rapporte un contemporain, le patriote suisse Bonivard, « étoit savant en lettres grecques et latines, en ce institué par le Politien, et davantage bon musicien, en quel art il se délectoit démesurément. Au reste, beau personnage de corps, mais de visage fort lait et difforme, car il l'avoit plutôt gros par enflure que par chair ni graisse, et d'un œil ne voyoit goutte, et de l'autre fort peu, sinon par le bénéfice d'une lunette de béril appelée en italien un ochial, mais avec iccluy il y voyoit plus loin que homme de sa cour. » Ce connaisseur hors ligne, avec ses gros yeux ronds à fleur de tète, était en effet, comme son père Laurent le Magnifique, d'une myopie extraordinaire. Au dire de l'Arioste, il cessa de porter des lunettes après son élévation au pontificat, sauf à ne plus reconnaître ses interlocuteurs'.

Entreprendre la réhabilitation de Léon X peut paraître une tâche superflue, et cependant il n'a pas manqué, dans notre siècle, de Zoïles pour nier la compétence du glorieux fils de Laurent le Magnifique. En fait, Léon X a eu le tort

jMédaille du pape Léon X Par un anonvme italien.

qui a commandé a Michel-Ange le Jugement dernier ; en outre, cette page immortelle se trouve à la chapelle Sixtine, non au dôme de Saint Pierre.

I. Marc Monnier, La Renaissance, de Dante à Luther, p. 4.>^. — Burcl<hardt, Cultur, t. J, p. 212. — Gebhart, la Renaissance italienne et la Pbilosopl.'ie de l'Histoire; Paris, 1S87, p. 177 et suiv.

ROME

de négliger Michel-Ange, dont il avait peur, et le tort, non moins grand, de se laisser distraire par une foule de fantaisies de la mission grandiose qui s'imposait désormais à tout

souverain pontife, l'aclièvement du nouveau Saint- Pierre. Mais que d'occasions où il eut à affirmer ses préférences , à faire montre de ses lumières !

Le concours pour la façade de Saint -Laurent, où il donna le prix à Michel-Ange, devinant ainsi son génie d'architecte; le concours pour l'église Saint-Jean - des - Florentins à Rome, où il désigna comme vainqueur Jacopo Sansovino , quoique Raphaël, Peruzzi et Antonio da San Gallo eussent concouru; puis la discussion du plan de Saint-Pierre de Rome, qu'il ht modifier par Peruzzi; ou encore les critiques formulées sur le David vainqueur de Goliath que lui offrait Baccio Bandinelli.

Pour peindre la magnificence de ce fils des Médicis, pour énumérer ses fondations artistiques, littéraires, scientifiques, il faudrait des volumes. Cette tâche a été abordée avec autant d'érudition que de goût par l'Anglais Roscoe, dans un ouvrage depuis longtemps classique ', auquel je dois me borner â renvoyer le lecteur. Rappelons seulement que les plus grands noms de la litté-

I. Se servir de l'édition donnée par Bossi : Vila e Poiitificato di Leone X; Milan, 1816-1817, 12 vol. in-8°. — Voir aussi Fabroni, Leoiiis X Vila; Pise, 1797, in-4°. — J'ai publié, dans la

Porte Je la Chambre Je l'Incendie du Bourg, au Vatican. Par Giovanni Barile.

rature et de la science italienne, Bembo, Sadolet, Bibbiena, l'Arioste, Machiavel, Trissin, Vida, Francesco Berni, Castiglione, Navagero, Tebal-

deo, Beroalde, Aleander

et tant d'autres, se rattachent au souvenir de Léon X ; que, rien que pour la poésie latine, on comptait de son temps à Rome, au témoignage de Francesco Arsilli, quatrevingt - dix versificateurs célèbres; que le pape fit porter à cent le nombre des professeurs de l'Université; qu'il organisa le musée d'antiques du Vatican ; qu'il racheta la bibliothèque des Médicis et imprima un magnifique essor à la bibliothèque du\'atican; qu'il chargea Raphaël d'achever la décoration des Stances et d'entreprendre celle des Loges, ainsi que les cartons des tapisseries; qu'il offrit l'hospitalité à Léonard de \'inci au ^'atican ; qu'il emplova des architectes tels que Bramante, Giuliano et Antonio da San Gallo, Fra Giocondo, Peruzzi, Jacopo Sansovino.

En un mot, si Léon X n'a pas foit à lui seul son siècle, il est du moins certain qu'avant achevé glorieusement l'œux-re de son père Lament le Magnifique, de son grandpère Pierre, de son aïeul Cosmc, le Père de la patrie, il a pu, sans usur-

Biblioihéque du Vatican au .VIT siècle (Paris, Lerou.x. :!inhj. une série de documents inédits sur cette partie si féconde de l'administration de Léon X.

Rapliaol. (l-r;i|,'mciU.)

ROME

pation, donner son nom à ce que nous sommes en droit d'appeler, en associant à sa gloire la gloire de ses trois ancêtres, l'Age des Médicis.

Un exemple tel que celui de Léon X ne pouvait laisser indifférente la cour pontificale, la noblesse romaine ou l'aristocratie d'argent fixée sur les bords du Tibre. Parmi tant de Mécènes, un banquier originaire de Sienne éclipsa tous ses émulés.

Agostino Chigi, le créateur de la Farnésine et de la chapelle qui porte son nom à Sainte-Marie du Peuple, l'ami de Raphaël, de Sebastiano del Piombo, de Peruzzi, du Sodoma, fut le plus riche et le plus libéral des amateurs de son temps. Il prit à tache de réaliser les merveilles des Mille et Une Nuits. La description que l'Arioste avait fltite du palais de la fée Mantoue pouvait s'appliquer à la lettre à la Farnésine : ici comme là, tout, jusqu'aux écuries, — ces fameuses « stalle Chigiane » , dont le luxe était proverbial, — resplendissait d'or et de tapisseries'.

A Chigi ftisaient pendants d'innombrables amateurs ecclésiastiques ou laïques, le cardinal Jules de Médicis, le futur pape Clément VII, qui s'immor-

I. E di panni di razza, e di cortine Ornatc eran le stalle e le i;antine.

Tessute riccamente e a varie foggie, Non sale pur, non pur camere e loggie.

« Des tapisseries d'Arras et des rideaux richement tissés de toutes sortes de manières

E. Mûntz. — II. Italie. L'A^e d'Or. 3=

Les Loges de Raphaël. (Fragment.)

Médaille de Chigi.

Par un anonyme italien.

25o HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.

talisa dès lors par la fondation de la villa Madame et par la commande de la Transfiguration de Sebastiano del Piombo ; puis Julien de MéJicis et Laurent de Médicis, l'un le frère, l'autre le neveu de Léon X ; les cardinaux Pucci et Cibo, l'cvêquc Pandolfini, G. B. Branconio d'Aquila, B. Turini de Pescia, et tant d'autres.

Jamais non plus le besoin de tout raisonner et de tout embellir, le besoin de donner jusqu'aux plus humbles ustensiles, jusqu'aux productions culinaires, les formes plastiques les plus élégantes, ne fut aussi vif. Plus de banquets sans pièces mon'tées dans lesquelles le pâtissier faisait concurrence au statuaire; la déclamation de poésies, les concerts, les représentations dramatiques, formaient le complément obligé des menus de Léon X. C'était décidément l'épicurisme, dans son acception la moins élevée, non le platonisme, si cher aux premiers Médicis, qui triomphait avec le plus raffiné et le plus prodigue de leurs

héritiers.

Pour que l'évolution des différentes formes de l'art à la cour des Papes fût complète, pour que la Renaissance y jet'it des racines protondes, il manquait une chose : c'est que les Romains, non contents d'applaudir aux chefs-d'œuvre nouveaux auxquels leur ville servait d'asile, prissent eux-mêmes en main le compas, l'ébauchoir ou le pinceau. Mais c'eût été leur demander l'impossible. Comme par le passé, à peine trouve- Le Musée du Belvédère, fondé par Jule^ U. ^'«'^ ^^ loi" ^n loin un artiste Fac-similé d'une gravure de Marius Karuirub (i?:-l) '■ né SUr les bords du Tibre, le

peintre Jules Romain, le sculpteur et médailleur Gian Cristoforo Romano. Aussi la Renaissance, qui a laissé

ornaient non seulement les salles, les chambres et les galeries, mais encore les écuries et les caves. » {Roland furieux, ch. XLIII, st. cxxxiil.)

I. Nous empruntons cette gravure à l'érudit mémoire de M. Mich.relis . Gcschichlc dcr Slatneiiliofes iiii Valicanischen Belvédère. Berlin, 1890.

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