‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 4)Chapitre 1 sur 288 · BOULEVARD SAINT- GERMAIN , 79 189I · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT- GERMAIN , 79 189I

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RRIGHAM YOUNC USIVERSITT

Fragment des stalles du chœur de Yé^^Mse Saint- Pierre à Pérouse. '

INTRODUCTION

LAGE D OK DE LA RENAISSAKCE. — I. CONDITIONS NOUVELLES DE LA SOCIÉTÉ ITALIENNE. — l'iNVASION. — LE MACHIAVÉLISME. — II. SAVONAROLE ET LA RÉFORME. — III. DÉGÉNÉRESCENCE DES MŒURS. — PART DE RESPONSABILITÉ DE LA RENAISSANCE. — IV. RÔLE DE l'aRT AU XVl'' SIECLE.

« L'età deir oro, che cosi si pote cliiamare. per gli uomini virtuosi ed arlefici nobili, la felice età di Leone decimo '. »

( Vasari.)

UELLE belle et radieuse époque pour l'art italien que celle

qui s'ouvre, vers 1470, avec l'apparition de Laurent le

Magnifique, de Bramante et de Léonard de Vinci, et qui

se terme vers 1620 à la mort de Raphaël et de Léon X!

Partout éclatent la joie de vivre et le désir de consacrer

la vie aux plus hautes jouissances intellectuelles; partout

des idées sublimes, les sentiments les plus nobles, le

charme infini de la forme, et la pureté ou la chaleur de style, l'ampleur, la

* plénitude, le rythme, l'harmonie, qui semblaient avoir à jamais sombré dans

la ruine du monde antique. Cette équation parfaite que l'humanité cherchait

1 . « L'âge d'or : c'est ainsi que l'on pouvait appeler, eu égard aux hommes de talent et aux artistes illustres, l'heureux âge de Léon X. «

E. Mïinlz.

IL Italie. L'Age d'Or.

depuis tant de siècles, cette réconciliation entre l'idéal et la réalité, entre l'homme et la nature, la faculté de voir tout en beau, sans cesser d'être profondément vrai et humain, c'est la Renaissance parvenue à son apogée qui les a retrouvées pour sa plus grande gloire et pour le plus grand profit de la civilisation. Les superstitions du moyen âge ont disparu l'une après l'autre, mais il reste encore de la foi dans les causes généreuses; la génération nouvelle a l'organisation aussi riche que féconde; raffinée, non efî"éminée, elle aime la science et la poésie, la nature, remise en honneur par le poème VArcadie, de Sannazar (i5o2), et les belles manières; — et à cet égard on dirait qu'une nation de gentilshommes a pris la place de la bourgeoisie parcimonieuse et prosaïque du siècle précédent; — sans apporter trop d'âpreté dans la poursuite de la fortune et sans proscrire d'autre part la rêverie, elle adore les fêtes, les tournois, les mascarades, les bals, les comédies, le luxe de la table et le luxe du mobilier ou de la toilette, mais sait cà l'occasion s'affliger ou s'indigner; de même que la conscience de sa valeur ne lui £iit pas oublier la vanité des choses humaines, ainsi que le prouvent tant de superbes mausolées commandés du vivant même des princes les plus orgueilleux, depuis Sixte IV jusqu'à Jules IL L'ascétisme, l'austérité, la contrition, la maussaderie, voilà peut-être les seuls sentiments qu'elle ignore. On trouve le reflet de sa manière d'être et de sentir jusque dans les formes les plus secondaires de sa civilisation. Voyez ce costume exempt à la fois de prétention et de vulgarité, cette écriture si ferme et si élégante, avec ses caractères ni trop fluets, ni trop massifs; voyez les moindres meubles, les moindres ustensiles, tout respire je ne sais quelle aisance et quelle harmonie.

Comment les formes supérieures de l'art n'auraient-elles pas bénéficié de données aussi propices et telles qu'on ne les rencontre guère deux fois dans les annales d'une nation !

Il faut relire et méditer, à ce sujet, les pages éloquentes de M. Taine dans sa Philosophie de Part en Italie, et notamment le tableau que l'illustre penseur trace, d'après Balthazar Castiglione, du parfait courtisan, tel que le concevait le xvi" siècle, c'est-à-dire de l'homme essentiellement aimable, sensible, instruit, formé au point de vue moral aussi bien qu'au point de vue intellectuel : nous dirions aujourd'hui un « gentleman ».

Ce terme exotique, qui a reçu depuis longtemps dans notre pays ses lettres de grande naturalisation, provoque involontairement une autre comparaison : naguère, c'étaient précisément les représentants de la race anglo-saxonne, et plus particulièrement les Américains, qui avaient entrepris de détruire le culte de la forme, porté si haut par les artistes du xvi' siècle. L'Américanisme ne consistait-il pas, il y a peu d'années encore, à supprimer tout intermédiaire,

INTRODUCTION

&"ger

je ne dirai pas oiseux, mais pittoresque, pour aller droit au but, à nco\i entièrement les moyens pour ne s'attacher qu'aux résultats positifs! Or si la science, d'après l'heureuse définition d'un philosophe moderne, Gioberti est la ligne droite, l'art, lui, est la ligne courbe. Supposez un instant que la Renaissance n'ait suivi que la ligne droite, à la manière d'un géomètre, jamais les chefs-d'œuvre qui font notre admiration n'eussent pris naissance.

L'homme complet, qui sent et qui pense, qui s'intéresse à la fois aux événements du jour et à la philosophie, à l'antiquité et au Nouveau Monde, aux sciences positives et aux plus délicats problèmes de la morale, aux belles-lettres et aux arts plastiques, sans omettre la musique vocale et instrumentale, qui tient une place si grande dans la société italienne du xvf siècle, cet homme de la Renaissance, avec son goût pour la nature, le luxe, les fêtes, toutes les jouissances de l'esprit et du corps, me paraît également bien au-dessus de la race de courtisans qui peuplent le siècle de Louis XIV; il ne l'emporte pas moins en santé et en sève sur l'encyclopédiste du xviif siècle, qui est au fond un sectaire : il a plus de liberté, plus d'âme, des convictions plus profondes, un sang plus riche et plus généreux. Il connaît l'émotion, mais sans tomber dans le genre larmoyant à la fliçon de Rousseau et de Greuze; il touche aux plus hauts problèmes de philosophie, mais sans afficher le scepticisme de Voltaire ou de Boucher. . .

Le charme qu'exerçaient l'ouverture d'esprit et l'urbanité des Italiens était extrême. Aucune nation civilisée ne pouvait s'y soustraire : savants et souverains les subirent avec volupté. L'Italie passait alors pour la patrie commune de tout homme pensant; le plus illustre des humanistes du Nord, Érasme, l'aimait d'un amour passionné : « Mon âme est à Rome, écrivait-il, et nulle part je n'aimerais mieux laisser ma dépouille mortelle. » — « J'ai quitté l'Italie malgré moi et à regret », dit-il ailleurs. — Ou encore : « Il n'y a aucun peuple qui me plaise autant que les Italiens'. »

Avant d'étudier les vicissitudes de l'art italien pendant une ère glorieuse entre toutes, nous devons, en historien impartial, jeter un coup d'œil sur les conditions pohtiques, religieuses, morales et sociales de l'Italie durant la même époque. Ici le tableau n'offre que trop d'ombres : l'affaiblissement du patriotisme et, comme conséquence, l'invasion étrangère, avec les fléaux sans nombre qui lui font cortège, les villes libres réduites en servitude, le triomphe de la poUtique à laquelle Machiavel a attaché son nom, une tyrannie odieuse

I. « Animus est Romœ, nec usque libentius hujus corpusciili sarcinam deposuero » J'emprunte ces citations à un très érudit et très élégant mémoire de M. Pierre de Nolhac : Érasme en Italie. Paris, 1888.

ayant pour corollaire des complots sans cesse renaissants, le relâchement des mœurs, des passions portées à leur paroxysme, que d'images attristantes, propres à nous faire douter de la mission civilisatrice de la Renaissance ! Les noms d'Alexandre M et de César Borgia, de Charles VIII, de Louis XII et

de François I"'', de Ferdinand le Catholique et de l'empereur Maximilien, de Gonzalve de Cordoue et de Gaston de Foix, le traité de Grenade et la ligue de Cambrai, les batailles de Fornoue , d'Agnadel, de Ravenne, de Novare, de Marignan, le sac de Capoue, de Brescia, de Prato, voilà des noms et des événements qui réveilleront toujours dans le cœur d'un Italien les plus poignants souvenirs.

Et par quelle ironie du destin ou par quelle mystérieuse loi historique une époque si infortunée correspond -elle au plus magnifique épanouissement de la littérature, de la science, de l'art, à ce que l'on est convenu d'appeler le Siècle de LÉON X , et à ce que j'appellerai I'Age d'Or, en me bornant à une période plus limitée ? Par quel miracle l'Italie dégénérée, divisée, à la veille de subir le joug des Français, des Allemands, des Espagnols, produit-elle des génies tels que Christophe Colomb, Machiavel, Léonard de Vinci, pour ne point parler de tant d'hommes prodigieux qui ont brillé plus spécialement dans la poésie, dans l'érudition ou dans les beaux-arts? Ce sont là autant de problèmes dignes de soUiciter et de passionner la curiosité de tout être pensant, mais des problèmes dont la solu-

La Rêverie au xvi" siècle.

Fac-similé d'une srravure de Giulio Campa^nola.

Mil o

Mi: I

tion, il est tacile de le prévoir, pour l'art du moins, ne saurait que consoler et rasséréner : le rôle des artistes ne consiste- t-il pas précisément à transporter les contemporains au-dessus des tristesses du jour, à leur offrir un idéal qui serve de modèle et d'encouragement, à renouveler chez les nations vieillies le culte de tout ce qui relève et ennoblit ! Tâche enviable entre toutes, dont jamais maîtres ne se sont acquittés avec plus d'éclat que ces grands penseurs et ces grands moralistes, en tète desquels brillent Raphaël et Michel- Ange.

Ce qui frappe de prime abord lorsque l'on examine la situation générale de l'Italie vers la fin du xv'' siècle, c'est la diminution de la vitalité, qui est allée en décroissant d'âge en âge depuis les luttes des Guelfes et des Gibelins; ou plutôt cette vitalité ne s'exerce plus que dans le domaine plus ou moins abstrait des choses de l'intelligence, dans les arts de la paix. Telle est la loi commune :

l'Italie a été épuisée par l'excès même de ses efforts, par l'exagération de l'esprit municipal, par ces luttes de cité à cité, si nombreuses encore au xv" siècle.

La lassitude se trahit par l'abdication générale des prérogatives et des intérêts locaux, par un souci excessif du bien-être, par le besoin d'institutions stables assurant aux citoyens la tranquillité et la prospérité matérielles, de tels avanr

Statue funéraire de Gaston de Foix, par le Bambaja. (Musée arcliéolos-ique de iMilan.)

INTRODUCTION

tages dussent- ils s'obtenir au prix des plus grands sacrifices et au milieu des convulsions les plus douloureuses. De toutes parts s'affirme la tendance à concentrer le pouvoir, à associer les intérêts publics (« l'università degli uomini », d'après l'expression de Machiavel) sur une plus large base. En cela, l'Italie cède au courant qui s'affirme d'un bout à l'autre de l'Europe. Désormais on voit une demi-douzaine de nations consentant à se grouper sous le même sceptre, alors que cent années auparavant il eût été parfois difficile de trouver une demi-douzaine de villes consentant à obéir à un même maître. Charles-Quint règne à la fois sur l'Allemagne, la Hongrie, la Bohême, les Flandres, l'Espagne et sur une partie de l'Italie, sans compter ses possessions transatlantiques; il peut se vanter de ce que le soleil ne se couche jamais sur son empire. La France, qui avait annexé, peu de temps auparavant, la Bourgogne, la Picardie, l'Artois, la Bretagne, s'empare des Trois Évêchés et reconquiert Calais; l'Angleterre et l'Ecosse ne tarderont pas à se réunir sous

un seul ■ souverain, de même qu'en Italie l'État pontifical et le grand-duché de Toscane achèvent de soumettre les villes libres ou les principautés indépendantes, ces villes libres qui avaient si mal usé de la liberté, où un parti avait sans cesse opprimé l'autre, où l'on n'avait vu que proscriptions ou meurtres judiciaires : Bologne, Rimini, Pérouse, Pise, Sienne. Il n'est pas jusqu'à la Russie qui, sous Iwan III et Iwan IV, ne transforme en un vaste empire tant d'Etats rivaux et ennemis.

En Italie, l'invasion étrangère eut du moins ce résultat de restreindre les luttes intestines, les rivalités de clocher, les entreprises téméraires. Les derniers condottieri, les Bartolommeo d'Alviano, les Fabrizio Colonna, les Giovanni délie Bande Nere, disparaissent dans le premier tiers du siècle. C'est que, entre

Portrait de César Borgia.

Fac-similé de la gravure publiée par Paul Jove.

les armées de belligérants tels que les rois de France, d'Espagne, l'Empereur, et devant l'efFort de nations entières, il n'y avait plus place pour ces mercenaires moitié généraux, moitié diplomates, et par-dessus tout aventuriers de

L'ilaliciiiic du xv" siècle. Portrait de jeune Florentine, par liulticelli. fMusée de Francfort-sur-le-Mein.)

la pire espèce, se guidant d'après les vues les plus mesquines, pas plus que pour les rivalités misérables de tant de villes voisines appelées à s'unir, au lieu de se combattre ou de s'opprimer.

Les rares tentatives taites pour résister à l'étranger mirent bien en évidence

INTRODUCTION

l'impuissance militaire des Italiens, quoi qu'en dise Machiavel, qui, dans k Prince (chap. xxvi), attribue les détaites de ses compatriotes à l'incapacité de leurs cheis, non au manque de vigueur, d'habileté, de courage, des Italiens pris

L'Italienne du xvi" siècle. Portrait de la prétendue Fornarina, par Scbasliano del Piombo.

(Musée de Berlin.)

isolément (il cite à l'appui les duels ou les combats à petit nombre où, affirmet-il, ses compatriotes l'emportent sur ceux qu'il appelle, d'après la formule consacrée, les Barbares). « Il tant bien se figurer, dit à ce sujet Edgar Quinet, qu'il n'y eut pas de résistance nationale. Personne, au xv!' siècle, n'a rcelle-

E. Miintz, — II. Italie. L'Age d'Or. 3

lO

ment défendu la souveraineté de l'Italie. Dès que l'Europe se présente, elle y entre comme dans un héritage vacant, domaine de l'humanité. Venise seule

prend un jour pour mot de ralliement, «Italie», à la bataille de Vaïla (d'Agnadel). Mais il est trop tard; ce mot ne trouva d'écho que chez les mourants; il expira dans la mêlée. »

L'absence de sentiment national éclate non seulement dans la faiblesse de la résistance, dans les alliances contractées par les princes italiens avec les ennemis du dehors (plusieurs d'entre eux vont jusqu'à invoquer le secours des Turcs ! ), mais encore dans les manifestations littéraires. En 1494, lors de la campagne de Charles VIII, poètes et érudits rivalisèrent de bassesse pour célébrer le jeune monarque qui rouvrait, pour si longtemps, l'ère des invasions : Ugolino Verini de Florence lui dédia son poème épique la Carliade; Petrus Léo de Milan^ ses Discours , Epîtres et Epigrammes ; Marullo, Pontano, Michèle Rizzo, Raffaele Brandolini, chantèrent ses exploits; le Cieco de Ferrare le porta aux nues dans son Mambriano\

Signalons du moins, pour le premier acte de cette longue tragédie, quelques exceptions honorables. Peu de jours avant sa mort, Boiardo, ayant appris l'approche de l'armée de Charles VIII, ajouta une strophe à son Roland amoureux pour pleurer sur l'Italie mise à feu et à sang par les Gaulois. Pietro de Ricci (Petrus Crinitus) de Florence, Antonio de Canelli de Pistoja, Tibaldeo de Ferrare, Marcello Filosseno de Trévise, dont les poésies parurent à Venise en 1607, élevèrent également la voix contre les envahisseurs, mais sans trouver des accents véri-

I. Voy. Canello, Storia deUa Letteratiira italiana nél secolo XVI; Milan, 1880, p. 184 et suiv. — La Reiiaissatice au temps de Charles VIII; Paris, Didot, i885, p. 5i5. — Marc Monnier, De Dante à Luther, p. 37.

L'épée de Ccsar Borg-ia.

CoUeclion du duc de Sermoneta à Rome.

INTRODUCTION

tablement vibrants, des cris partis du cœur. Sannazar ne s'honora pas moins par son indépendance.

La tendance générale, cliez cette race de courtisans qui s'appelle les humanistes, est l'indifférence, plus encore que la résignation. L'Arioste lui-même prenait fort légèrement son parti des revendications de Louis XII : peu lui importait de servir un maître ou un autre : « si sit quidem hinc atque hinc non levé servitium. » Quant à ses contemporains, ils partageaient leur enthousiasme entre François Y' et Charles -Quint. Le cri poussé par le pape Jules II (« Fuori d'Italia i Barbari ») trouva d'autant moins d'écho que cet esprit incohérent avait le plus contribué, avec Ludovic le More, à déterminer l'expédition de Charles VIII, qu'il avait ensuite été le principal instigateur de la Ligue de Cambrai, ayant pour unique objectif la ruine de Venise, et qu'enfin, pour délivrer l'Italie des « Barbares » français, il faisait appel aux « Barbares » allemands et espagnols. Lorsque, à peu

d'années de là, Machiavel, patriote ardent, chercha, pour résumer dignement l'éloquent chapitre qui termine le Prince, quelque strophe vibrante, il se vit iorcé de remonter jusqu'au xiv*" siècle, jusqu'à Pétrarque. Répétons avec lui ces vers inspirés :

Détail de l'cpée de César Boig^ia.

Virtù contra furore Prendera l'arme; e fia' 1 combauer corto;

Chc l'antico valore Neir Italie! cor non è ancor morto '.

Ici se pose devant nous, pour la première fois, la question inquiétante et irritante de la responsabilité encourue par la Renaissance dans les malheurs

I. Canzone IV; aux Grands d'Italie. — « La vertu s'armera contre la fureur et le combat sera court, car l'antique valeur n'est pas encore morte dans le cœur italien. »

de l'Italie. L'étude du monde antique et cette sorte de détachement philosophique, ou encore le fotalisme, qui en résultèrent, n'ont-ils pas contribue a l'échpse du patriotisme, comme y contribue d'ailleurs tout travail purement contemplatif? On ne saurait nier que le principe même de la Renaissance ne fût favorable au cosmopolitisme. Le fonds commun des idées mises en œuvre n'appartient plus en propre à telle ou telle nation, - Italie, France,

Allemagne, — il constitue un legs fait par l'antiquité à l'Europe entière. Jupiter, Apollon, Hercule, Achille , Alexandre ou César, tous ces dieux et héros , subitement rappelés à la lumière, n'ont plus de patrie spéciale : ils sont citoyens de l'Univers.

Aussi les guerres ontelles désormais exclusivement pour base des calculs poHtiques, non les revendications des nationalités. A nulle époque non plus, savants, littérateurs et artistes ne s'expatrient d'un cœur aussi léger; l'indifférence avec laquelle ils quittent leur pays natal n'a d'égal que l'empressement avec lequel les ultramontains, mettant de côté leur amour-propre national, accueillent les émigrés.

Mais en remontant dans l'histoire politique de l'Italie n'y trouve-t-on pas, plusieurs siècles avant la Renaissance, l'habitude d'invoquer le secours ' de l'étranger? Les humanistes ont-ils été pour quelque chose dans les invasions des empereurs d'Allemagne, de Charles d'Anjou, dans tant de luttes fratricides ou tant d'alliances criminelles antérieures à l'avènement de l'humanisme? Lorsque les leçons de l'antiquité commencèrent de porter leurs fruits, le mal était fait depuis longtemps. On peut reprocher aux humanistes de n'avoir pas combattu des tendances si funestes, on ne peut pas leur reprocher de les avoir provoquées.

Le Condottiere au xv° biccle.

Tableau d'Antonello de Messine. (Musée du Louvre.)

INTRODUCTION

Envisageons maintenant, au point de vue spécial de l'Art, les conséquences de la révolution qui s'est produite dans les mœurs politiques de l'Italie.

La confiscation des forces vives de la nation italienne au profit de quelques rares privilégiés n'a pas seulement coupé les racines qui, en plongeant dans le cœur des plus humbles, faisaient affluer la sève jusque dans les moindres ramifications de l'œuvre collective : elle a encore notablement diminué les fondations dans lesquelles les municipalités mettaient jadis tout leur orgueil : hôtels de ville, hospices, monastères; tout au plus peut-on citer de loin en loin quelque monument fameux en ce genre, le Palais des Doges et les Procuraties de Venise (un des rares États qui aient conservé leur indépendance). Partout ailleurs, l'édifice qui caractérise cette phase de la Renaissance dont nous nous occupons, c'est la demeure du souverain ou des grands seigneurs, le palais ou la villa (il n'est plus question de châteaux

forts, les préoccupations de détense ont disparu devant l'adoucissement des mœurs). Quelles sont en effet les constructions par lesquelles la Renaissance du xvf siècle a perpétué son souvenir et auxquelles elle a donné la forme la plus originale : en Icafie, le palais du Vatican, le palais Farnèse, la villa Madame, la villa d'Esté, le palais de Caprarole, le palais Pitti, le palais du Té, le palais de Lucques; en France, Amboise, Blois, Gaillon, Fontainebleau, le Louvre et les Tuileries, Anet, Chambord, Chenonceaux, Écouen, Chantilly; en Allemagne, le château de Heidelberg; en Angleterre, celui de Hampton Court; en Espagne, l'Escurial, tous monuments élevés pour la gloire et pour l'usage d'un seul. Ne cherchons pas davantage, dans les nouvelles cathédrales,^ de plus en

Le Condottiere au xvi' siècle.

Dessin de Léonard de Vinci. (Collection de M. Malcolm.;

plus rares, ou dans les hôtels de ville, l'expression du patriotisme municipal. Les citoyens, se désintéressant peu à peu de la chose publique, ne mettront plus leur gloire qu'à posséder les habitations les plus élégantes, les intérieurs les plus confortables. Les édifices municipaux seront l'œuvre d'une volonté unique, non plus le résultat de l'effort de tous, avec cette variété charmante, avec ces mille motits imprévus qu'y introduisait naguère le concours de la cité entière. La basilique de Saint-Pierre de Rome compte assurément parmi les merveilles de l'architecture , outre qu'elle est le monument le plus gigantesque des temps modernes, preuve éloquente de l'énergie indomptable de son fondateur Jules IL Mais pas un ornement pour arrêter l'attention, pour captiver le regard. Partout le souci de la correction des lignes, de l'effet d'ensemble, de la discipline; partout l'expression rigoureuse, presque mathématique, de la volonté d'un seul. Aussi, combien les édifices de l'âge précédent, les dômes de Milan, de Côme, la Chartreuse de Pavie, ne sont- ils pas plus curieux, plus pittoresques, plus vivants, avec leur torêt de statues, leurs mille et mille détails, ornements et accidents, dans lesquels la fantaisie de chaque collaborateur s'est donné carrière, dans lesquels tous, jusqu'au plus humble tailleur de pierre, ont tenu à marquer leur trace, à mettre une note personnelle! A côté d'eux, les créations nouvelles ont quelque chose d'abstrait, malgré la puissance des lignes.

Dans la peinture et la sculpture, la révolution fut moins profonde et moins tranchée que dans l'architecture. Si les peintres et les statuaires s'étaient précédemment déjà désintéressés des luttes politiques, voire patriotiques, si les fresques ou les statues des xiii'', xiv' et xv'' siècles nous offrent si rarement des

L'expression du Couraije au xvr siècle.

Buste du David colossal de Michel -Anpe.

(Académie des Beaux-Ails de Florence.)

INTRODUCTION

allusions aux événements contemporains, si ceux-ci n'ont exercé que l'influence la plus indirecte sur les artistes, placides spectateurs de tant de luttes

l'n Palais au xvi" siècle. La Cour de la Chancellerie à Rome, par Bramante.

épiques', à plus torte raison les œuvres du xvi'' siècle ne refléteront-elles que rarement les passions du temps. Quant à demander aux artistes de prendre parti pour les vaincus, comme notre Callot le fit si courageusement vis-à-vis de Louis XIII lors de l'entrée de ce monarque à Nancy, c'eût été poursuivre

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