I. Voy. t. I, p
une chimère. Raphaël continuera sans scrupules de servir Léon X, spoliateur de son souverain légitime, le duc d'Urbin; Michel-Ange, tout en protestant dans son tor intérieur contre les Médicis, qui viennent d'asservir de nouveau sa patrie, élèvera pour eux la Bibliothèque Laurentienne, sculptera les tameux tombeaux. Et que dire de Léonard de Vinci, si empressé à dresser des arcs de triomphe ou à organiser des fêtes en l'honneur des oppresseurs de sa patrie, en attendant qu'il prête son concours à l'odieux César Borgia!
Fragment de la Rencontre de saint Léon et d'Attila, par Raphaël. (Vatican, salle d'Héliodore.)
Les Mécènes, d'autre part, même les moins scrupuleux, éprouvent devant l'art comme un sentiment de pudeur, de respect religieux. On dirait des impies, pénétrant d'un cœur léger dans quelque sanctuaire vénéré et subjugués tout à coup par la majesté du lieu. S'ils demandent à leurs protégés, dont ils ont plus à attendre que ceux-ci n'attendent d'eux, car ils ne peuvent que leur donner de l'or en échange de la gloire, s'ils leur demandent, dis-je, de mettre leur talent au service de leur amour-propre ou de leur ambition, ils se contentent des allusions les plus indirectes, des allégories les plus vagues (nullement comparables à celles qu'exigeait par exemple le Roi Soleil), ou d'un portrait introduit dans quelque composition historique. Jules II et Léon X font représenter par Raphaël, sous la forme la plus détournée, les grands actes
INTRODUCTION
de leur pontificat. Héliodore chassé du temple, la Rencontre de saint Léon et d'Attila, le Couronnement de Charlemagne, tel est le voile plus ou moins transparent qui recouvre l'expulsion des Français, l'entrevue de Léon X et de François I" à Bologne; rien ne ressemble moins à de la peinture officielle. De même à Florence, lorsque Léonard et Michel-Ange mrent chargés de représenter, l'un la Bataille d'Anghiari, l'autre un Épisode de la guerre de Pise, leur laissa-t-on
Génies soutenant un cartouche avec une dédicace au marquis et à la marquise de Alantoue. Par Andréa Mantegna. (Château de Manloue.)
la liberté la plus entière. Aussi, sans se soucier le moins du monde de la vérité historique et de la couleur locale, ne songèrent-ils tous deux qu'à résoudre avec le plus d'éclat des problèmes d'ordre technique : l'un éblouit les spectateurs par la connaissance de l'anatomie humaine, l'autre par celle de l'anatomie du cheval. A Mantoue, Costa peignit le marquis François Gonzague conduit par Hercule, sur le sentier de la vertu, au sommet d'une montagne consacrée à l'Éternité; puis le même prince debout sur un piédestal, entouré d'une foule de courtisans et de serviteurs, ou encore assistant à un sacrifice en l'honneur d'Hercule. (Mantegna était allé plus loin, quelque vingt ans auparavant : il n'avait pas hésité à placer entre les mains de génies ailés le cartouche suppor-
E. Miintz. — II. Italie. L'Affe d'or. 3
tant une inscription dans laquelle il prodiguait aux souverains de Mantoue les cpithètes de très illustres, d'excellents et d'incomparables.)
Il y a là, proclamons-le bien hautement, un respect profond pour l'indépendance de l'artiste, une idée véritablement grande et noble de la mission qui lui incombe. Ces princes si ambitieux et si magnifiques ne conçoivent pas l'art sans une grande part d'idéalisme; ils croiraient le rabaisser en lui demandant une glorification trop directe; tout au plus leur influence ira-t-elle jusqu'à confier aux artistes des sujets moins populaires que par le passé, s'adressant davantage à l'aristocratie de l'esprit.
Telle était d'ailleurs, en ce siècle béni, la variété des moyens d'expression, que, laissant à la peinture monumentale toute son indépendance et toute sa fierté, un souverain disposait d'une infinité d'autres ressources pour frapper les yeux de ses contemporains ou pour transmettre à la postérité la plus reculée un souvenir plastique de ses victoires, de ses fondations. Ces glorifications, que nous avons cherchées en vain dans les fresques d'un Raphaël, nous les trouvons dans des branches en apparence secondaires — l'art était alors dans tout ! — dans des médailles, sur des bordures de tapisseries, dans les fêtes du carnaval, fêtes dont des artistes éminents ne dédaignaient pas de composer les décors.
Prenons les médailles du pontificat de Jules II; nous y voyons représentés ou symbolisés : la construction de la basilique de Saint-Pierre, les travaux entrepris en i5o3 pour la réunion des palais pontificaux, la paix de i5o4, les distributions de vivres à la population de Rome pendant la famine de i5o5, les travaux d'Ostie, de Cività-Vecchia, etc. Une médaille montrait même le fougueux pontife, à cheval, un fouet à la main, chassant d'Italie les Barbares et foulant aux pieds l'écu de France.
En i5i3, peu de jours avant d'expirer, Jules II voulut, par une dernière fantaisie de moribond, assister à sa propre apothéose; il donna l'ordre de symboliser, dans le grand défilé du carnaval, les actes principaux de son pontificat si agité. On vit successivement paraître des chars triomphaux représentant la Romagne, l'Italie délivrée, Bologne, Reggio, Parme, Plaisance, Gênes et Savone, Milan, l'Hydre vaincue par un Ange, le Concile de Latran, la Ligue, etc. Sur le char de la Romagne se trouvait une femme nue et dépouillée attachée au chêne des délia Rovere. Un autre char portait un obélisque avec des inscriptions latines, grecques, hébraïques, syriaques, chaldéennes, en l'honneur de Jules II : Julio secundo Italia Uberatori, ac scismatis expuîsori '.
Mais dans ces décorations éphémères mêmes l'allégorie couvrait tout de son voile. En iSo;, lors de l'entrée de Louis XII à Milan, on symbolisa par un
I. Adeniollo, Akssandro VI, Giulio II, e Leone X ne] Canievak ai Roma. Florence, 1886.
INTRODUCTION. jg
tableau vivant, composé de Jupiter, de Mars et de l'Italie enveloppée d'un filet, la Péninsule se soumettant à la volonté du monarque français. En i5i5, lors des fêtes célébrées au Capitole en l'honneur de Julien de Médicis, nommé ^onfalonier de l'Église, le thème indiqué ou imposé aux artistes était le rapprochement entre Rome et Florence, entre le Tibre et l'Arno, l'alliance des Romains avec les Toscans, héritiers des Étrusques, rapprochement personnifié par l'élection du Florentin Léon X. On y représenta successivement Romulus consacrant les dépouilles opimes, le Châtiment de Tarpeia, Janus, le Tibre et l'Arno, la Louve romaine et le Lion florentin, la Fondation de Florence, l'Histoire d'Énée, l'Alliance des Romains et des Toscans.
Il est fâcheux assurément que Raphaël, le Corrège, le Titien, d'accord avec leurs protecteurs, aient comme évité de nous parler d'eux-mêmes, de leurs contemporains, des aspirations et des luttes de cette époque si remarquable. Au lieu de faire revivre, au moyen de l'archéologie, un monde éteint, pourquoi ne se sont-ils pas représentés, eux et leurs amis, dans le costume si pittoresque du temps, dans ce milieu si raffiné ? On se prend à déplorer le besoin d'abstraction qui possédait ces maîtres, leur recherche à outrance du style héroïque; on souhaite que la peinture réaliste, voire la peinture de genre, eussent fait leur apparition quelques centaines d'années plus tôt. Quel ne serait point, par exemple," l'intérêt d'une fresque de Raphaël illustrant la bataille de Ravenne ou la bataille de M.u'ignan, l'intronisation de Jules II, la pose de la première pierre de la basilique du Vatican, ou, dans des proportions ' plus modestes, quel ne serait pas l'intérêt d'une toile consacrée aux fêtes de la cour de Léon X ! Portraitiste incomparable, le Sanzio aurait créé des pages d'histoire contemporaine auprès desquelles plus d'une fresque des Stances aurait pâli ; il se serait montré le précurseur de Le Brun dans V Histoire de Louis XIV, de Louis David dans le Sacre, de Gros dans la Bataille d'Eylau.
La tolérance des Mécènes, jointe au détachement, à l'indiff'érence des artistes vis-à-vis des événements contemporains, à leur égoïsme intellectuel, pour l'appeler par son nom, a d'ailleurs eu ses avantages comme ses inconvénients : l'art du xvf siècle y a gagné de vivre dans des régions sereines, d'exprimer tant d'idées généreuses, de créer tant de figures pures et idéales ! Qu'uiiporte que Léonard et Raphaël travaillent au milieu de deux des cours les plus corrompues, où les principes de morale sont si ouvertement roulés aux pieds : grâce à l'idéalisme qui tait à ce moment le fond de l'art italien, ils échappent aux influences les plus pernicieuses et réussissent à opposer au spectacle de la corruption la glorification des sentiments dont l'humanité ne cessera de s'honorer. Jamais l'esprit d'abstraction et le principe de l'art pour l'art n'ont provoqué contraste plus saisissant, ni plus salutaires leçons.
Si les convictions patriotiques ou politiques ont tenu si peu de place dans l'œuvre des plus nobles génies de la Renaissance, en revanche il
serait difficile de s'exagérer le rôle qu'ont joué chez eux les croyances religieuses.
La religion , loin de perdre son empire sur les choses de l'art, semble avoir encore resserré les liens qui les rattachaient à elle.
Tout au plus a-t-elle laissé une certaine latitude pour des parties accessoires, telles que l'iconographie et le symbolisme. Comme par le passé, c'est à l'élément religieux que les maîtres les plus grands, Léonard, Raphaël, Michel -Ange, Fra Bartolommeo, Andréa del Sarto, Luini, le Soddoma, le Corrège, le Titien, Paul Véronèse, leTintoret, et tant d'autres doivent leurs inspirations les plus sublimes. Et qui, après avoir contemplé les Prophètes de la chapelle Sixtine, les Actes des Apôtres de Raphaël, la Madone de Saint-Sixte, la Mise au tombeau ou V Assomption du Titien, la Pieth ou le Moïse de Michel- Ange, qui oserait encore soutenir que les artistes du xvi'' siècle ont apporté dans leurs compositions religieuses des préoccupations trop mondaines, qu'ils n'y ont pas mis assez de chaleur, qu'ils n'ont pas placé leur idéal assez haut?
Elargissons maintenant notre cadre; faisons-y entrer l'ensemble de la
L'expression du sentiment religieux à la fin du xv siècle.
L'apôtre saint Jean (Fras:ment)
par le Peru{,nn. (Académie de Florence.)
Saint Sébastien (fkagment) pae le Sodoma. (Musée des Ofi-tces.)
INTRODUCTION
civilisation imlienne, non plus seulement les œuvres d'art, et demandonsnous si la Renaissance a véritablement flivorisé l'impiété, si celle-ci, à son tour, a jeté des racines aussi profondes qu'on le soutient d'ordinaire, et enfin, si la Renaissance a provoqué la Réformation en détachant les esprits de l'Eglise.
Une première objection s'impose à nous : n'cst-il pas mathématiquement démontré que le culte de l'antiquité, l'admiration de sa littérature et de son
L'expression du senlimenl religieux au début du xvi" siècle. La Déposition de croix, par Fra Bartolommeo. (Galerie Pitti.)
art, de sa civilisation même, ont de tout temps pu coexister avec la piété la plus profonde? On l'a vu à l'aube de la Renaissance, tout comme de nos jours, où les établissements d'enseignement religieux ne se piquent pas moins que les établissements laïques de briller dans ces études, dans cette haute et forte discipline. Au xvf siècle, assurément, le scepticisme fit plus d'un prosélyte dans les classes supérieures de la société; il favorisa, chez les uns, cette élasticité de conscience qui est une des plaies de l'Italie; chez d'autres, il engendra le dégoût de la vie'. Mais le mal était-il aussi grand que l'ont afiirmé les
I. Un symptôme caractéristique, c'est la multiplicité des suicides, à peu près inconnus pendant l'ère précédente. L'astrologue Francesco Priuli se laissa mourir de faim à l'âge de vingt-
détracteurs de h Renaissance, et l'histoire n'est-elle pas en mesure d'opposer par milliers, à des manifestations isolées, les exemples de la piété la plus
fervente !
Nous attachons-nous à l'accusation portée contre les humanistes d'avoir
servi d'auxiliaires à LumHI^^H ther et à Calvin, et contre la Renaissance d'avoir trayé les voies à la Réformation , la confusion est flagrante et l'on s'étonne à bon droit de la trouver chez les historiens les plus autorisés'.
liuit ans; le sculpteur Torrigiano choisit le même genre de mort, lorsqu'il se vit poursuivi pour crime d'hérésie, en 1.528, et le peintre Rosso s'empoisonna pour échapper aux suites de l'accusation injustement portée contre un de ses amis. Filippo Strozzi le jeune (y i538) conquit même l'immortalité par la lettre éloquente dans laquelle, au moment de se donner la mort, en prison, il en appelait à la postérité de l'injustice de ses persécuteurs, et demandait à Dieu, (( s'il ne voulait pas faire davantage pour lui, de l'accueillir dans le séjour réservé à Caton et à ces hommes vertueux qui ont aussi attenté à leurs jours. )> Au xv° siècle encore , c'étaient là des attentats presque inconnus : l'autorité ecclésiastique mettait tout un village en interdit à cause du suicide d'un de ses habitants. En 1494, une jeune fille de Piève di Cascina s'étant jetée dans un puits, le vicaire de l'archevêché de Pise défendit de dire des messes sur tout le territoire; huit jours durant les morts durent être enterrés sans l'intervention du clergé. (Zihaîdoue, 1888, t. I, p. 73.)
I . Je suis heureux de me trouver d'accord sur ce point avec une foule d'écrivains catholiques, français ou étrangers, dont le témoignage en pareille matière ne saurait être douteux. Je citerai notamment M. Jean Graus, l'auteur de la remarquable étude sur rÈglise calholique et la Renaissance (Gratz, i885). — 'Voyez également la Renaissance en Italie et en France an temps de Charles VII J, p. i5-23. Paris, Didot; i88.5.
L'expression du tieiitimeiit rclif^icux au xv" siècle. La Foi, par Civilale. (Musée national de Florence.)
INTRODUCTION
Qui ne voit, en envisageant la situation sans parti pris, que la Réformaiion est l'œuvre de croyants, non d'indifférents, que deux religions nettement caractérisées, le protestantisme d'un côté, et de l'autre le catholicisme renforcé par le concile de Trente, se substituent immédiatement aux velléités d'indifférentisme de quelques rares humanistes, des religions avec des do^^mes écnilement rigoureux, et il faut l'ajouter, hélas ! animées de la même intolérance; car Calvin faisant brûler Servet n'a rien à envier aux plus sanglants exploits de l'Inquisition réorganisée et fortifiée par les successeurs de LéonX.
Il fillait que les convictions fussent bien profondes encore pour déchaîner à un si haut point la rage des bourreaux et l'héroïsme des martyrs, pour provoquer, dans un siècle aux aspirations pacifiques, des guerres civiles épouvantables. Tel est l'effet ordinaire de l'opposition et de la contradiction : - loin d'affaiblir les croyances, elles séparent les croyants en deux camps animés d'un même acharnement et
forcent les indifférents à s'enrôler sous l'une ou l'autre des deux bannières. Le fait seul que la Réformation a surtout triomphé dans les pays où la Renaissance avait jeté le moins de racines — Allemagne, Bohême, Hongrie, Angleterre, Danemark, Suède et Norvège - ne prouve-t-il pas surabondamment que les deux courants n'avaient rien de commun? « Le protestantisme, déclare formellement le P. Daniel, le protestantisme, qui n'a pas réussi à pénétrer dans la patrie de Raphaël et de Michel-Ange, triomphe au contraire dans les villes gothiques de la Saxe, où ne s'élève aucun Parthénon, aucune colon-
L'expression du sentimeiU religieux au xvi' siècle.
Le prophète Jérémie, par Michei-Ano-e.
(Fresque de la ciiapelle Sixline.)
nade dans le goût attique, où
ni la toile ni le marbre n'ont rappelé à la vie les types de l'ancienne Grèce, ses héros, son Olympe. » Ajoutons qu'en Italie, parmi les partisans secrets ou parmi les fauteurs déclarés de Luther, on ne trouve que des écrivains religieux, parfois un penseur tel que l'historien François Guichardin', puis des moines, quelques prélats, mais pas un humaniste, sauf Paleario, qui appartient d'ailleurs déjà à la seconde moitié du xvf siècle (quant à Sadolet, il fallait que ses sympathies en faveur de la Réformation fussent bien platoniques, pour que vers la fin de sa vie il reçût la pourpre cardinalice). Bien plus, parmi les têtes couronnées, la seule qui embrassât les doctrines nouvelles était une étrangère, la duchesse Renée de Ferrare, fille du
roi Louis XII de France. Et quelle haine les réformateurs n'affichent-ils pas pour la Renaissance, depuis Savonarole (qui toutefois n'attaquait que les abus de l'Église, non ses dogmes) jusqu'à Luther et Calvin!
Il est un point, un seul, où les deux courants semblent se rapprocher : de même que la Renaissance constitue un retour à l'antiquité classique, de même la Réforme constitue un retour à l'antiquité chrétienne, un retour aux traditions des premiers siècles, à l'âge des apôtres. L'une et l'autre revêtent par là un caractère rétrospectif, et on serait tenté d'ajouter, un peu factice. On ne saurait, d'une manière générale, trop insister sur la réserve observée par les humanistes vis-à-vis des questions religieuses. Il semblait qu'ils dussent aboutir fatalement au scepticisme (ce qui est tout autre chose que le luthéranisme ou le calvinisme); mais ils s'entendaient merveilleusement à concilier leur admiration pour l'antiquité avec les croyances dans lesquelles ils avaient été élevés, et ceux-là mêmes qui devenaient indifférents s'interdisaient tout acte d'hostilité contre la religion, par tolérance plutôt que par hypocrisie ou par lâclieté.
Les doutes sur l'immortalité de l'âme, formulés principalement par Pierre Pomponace, dans son traité de Immortalitate anima (i5i6), et par son disciple le Napolitain Simon Porta, n'émanent même pas d'humanistes proprement dits, car il faut ranger Pomponace parmi les sectateurs plus ou moins indépendants d'Averroès, et par conséquent parmi les adversaires de l'humanisme officiel.
1. Voy. Philippson, la ConIre-RêvoJiition religieuse au XVI' siècle, p. i65. Paris, 1884.
2. L'atliéisme ou le matérialisme, alors même qu'ils étaient formulés théoriquement par
Pierre Pomponace.
D'après une médaille du médailleur Mea.
INTRODUCTION
Mais les pompes mondaines dont s'entourait la cour de Rome et qui scandalisèrent si fort les Réformateurs, les représentations théâtrales, la glorification du polythéisme antique, l'épicurisme d'un Léon X, bref le paganisme intellectuel, ne dérivent-ils pas en droite ligne de la Renaissance? Ces réminiscences de la Grèce et de l'Empire romain n'ont-elles pas contribué à affaiblir chez les représentants de l'Église le sentiment religieux et dans les masses, par une réaction fatale, le respect dû aux ministres de la religion ? Essayons, avant d'aller plus loin, de répondre à ces objections.
Dès la fin du xv" siècle il s'était rencontré quelques esprits chagrins, et dans le nombre un homme véritablement supérieur, pour mettre en cause nos amis, les champions de la Renaissance, pour leur imputer l'amollissement d'une société chez laquelle le culte des jouissances avait depuis longtemps fait taire l'austère théorie du détachement et de l'ascétisme, théorie dont on a parfois prétendu faire le fondement même du christianisme. La réaction eut pour théâtre le propre berceau de la Renaissance, Florence; elle menaça de transformer la nouvelle Athènes en une autre Genève, aussi maussade et intolérante que la future capitale de Calvin.
C'était au moment de la mort de Laurent le Magnifique, et à la veille des calamités qui allaient fondre sur l'Italie, creusant un sillon dans lequel le sang n'a cessé de couler pendant trois cent cinquante ans : Jérôme Savonarole parut, et, réformateur implacable, il proscrivit à la fois l'épicurisme intellectuel, le luxe et le bien-être, le naturalisme qui avait renouvelé l'art, le classicisme qui l'avait ennobli'. Il reprochait aux sectateurs des anciens l'immoraHté de leurs sujets (les amours des dieux, la glorification
■-"■ïiâisS'
Le cardinal Sadolet.
D'après une médaille anonyme
du xvr siècle.
quelques philosophes, eurent beaucoup de peine à pénétrer dans la pratique. Il paraîtrait que le Pérugin, le tendre peintre de madones, ne put jamais faire entrer dans son cerveau de porphyre la croyance à la vie future. On cite également le cardinal Petrucci, qui, condamné à mort par Léon X, refusa de se confesser. En ce qui touche Botticelli, cet artiste facétieux, après avoir accusé d'hérésie un de ses amis pour lui faire une charge, dut à son tour se justifier de partager les erreurs des épicuriens et de croire que l'âme périssait avec le corps. Il répondit qu'il avait cette opinion au sujet de l'âme de son ami, qui était une bête. Qu^nt à Pierre d'Aranda, évèque de Calahorsa et majordome d'Alexandre VI, emprisonné en i5oo pour hérésie, et dont on a tenté de faire un champion de la hbre pensée, il croyait au paradis et ne saurait par conséquent passer pour un athée. (Fabroni, Lconis X Vita, p. 286. - Burchard, Diarinm, édit. Thuasne, t. III, p. l3-l4. — Vasari, édit. Milanesi, t. III, p. 320.)
I. Dans les Précurseurs de la Renaissance (p. 22(V2.37). j'ai consacre à la réaction contre la Renaissance et à la réforme de Savonarole un chapitre étendu, auquel le lecteur nie permettra
E, Munlz.