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r. Oc Geymûller, U^ Puyls frrhnitifs.
BRAMANTE
par Bramante était aussi fouillée et aussi vivante, malgré ses dimensions gigantesques, que le Saint-Pierre actuel est froid et vide. S'il avait été achevé sur le plan conçu par ce grand enchanteur, ce sanctuaire, à la fois si souple et si auguste, eût éclipsé non seulement par sa majesté, mais encore par la couleur et le mouvement, toutes les cathédrales romanes et gothiques.
Michel-Ange, le grand adversaire et le grand ennemi de Bramante, n'hésita pas, lorsqu'il fut chargé à son tour de mettre la main à la basilique de Saint- Pierre, à rendre à son devancier une éclatante justice : « Il n'est pas à nier,
Souvenir du Saint-Pierre de Bramante, d'après une gravure de Ducerceau.
écrivait-il, que Bramante n'ait eu, dans l'architecture, une valeur aussi grande que qui que ce soit depuis les anciens jusqu'à nous. C'est lui qui a dressé le premier plan de Saint-Pierre, et ce plan n'a aucune confusion; il est simple, bien éclairé, bien isolé, de manière à ne nuire en rien au palais (du Vatican), et sa beauté, qui est encore manifeste, a été justement reconnue. Aussi quiconque s'en est écarté, comme l'a fait depuis San Gallo, s'est écarté de la vérité. »
Si les projets de Bramante avaient été menés cà fin, la Rome des Papes eût rivalisé par la grandeur et la hardiesse de ses monuments avec la Rome impériale, peut-être même avec Ninive et Babylone. Des terrasses, des amphithéâtres, des portiques, des tours, devaient compléter les édifices dont nous ne voyons que les assises inférieures et réaliser quelque chose comme le mirage des villes évoquées par Benozzo Gozzoli dans ses fresques du Campo Santo de Pise. Dès ce moment, on peut l'affirmer, pour la variété des ressources non moins que pour la liberté de l'interprétation, la Renais-
sance n'avait plus rien à envier à l'antiquité. Qu'il fût question d'improviser des portiques à arcades, comme le merveilleux portique si ample, si harmonieux et si auguste composé pour VÉcoIe d'Athènes de Raphaël, ou d'échafauder colonnades sur colonnades, ou encore d'asseoir une coupole dans les airs, sur des galeries à jour, Bramante se montrait à la hauteur de n'importe quelle tâche. Tout en ne paraissant qu'imiter les anciens, il créait un style à lui, plein de jeunesse, de grâce et de fierté, aussi différent du style romain que celui-ci pouvait l'être du style grec.
L'importance des fonctions d'architecte en chet de la basilique de Saint- Pierre et du palais du Vatican n'empêcha pas Bramante de diriger une foule d'autres constructions. Après l'avoir récompensé en lui confiant l'office si lucratif de « piombatore » ou « frate del piombo » (directeur du sceau de la Chancellerie; Bramante, affirme Vasari, inventa une machine pour sceller les bulles au moyen d'une vis de pression), Jules II lui confia en outre la surintendance générale de tous les bâtiments pontificaux; il lui demanda d'improviser monuments sur monuments; bien plus, de l'accompagner, comme ingénieur, dans ses expéditions militaires. C'est en cette qualité que Bramante prit part à la conquête de Bologne, au siège de la Mirandole; c'est en cette qualité également qu'il construisit le beau fort à l'entrée du port de Cività Vecchia.
A Rome, la surintendance confiée à Bramante nous a valu le chœur de Sainte-Marie du Peuple (vers iSog) et surtout les fondations grandioses du palais de San-Biagio, destiné à contenir les Offices et Tribunaux de la Ville éternelle. Ce monument, dont quelques bossages gigantesques se voient encore dans la Via Giulia construite par Jules II sur les bords du Tibre, comprenait cinq tours d'ordre rustique et dans la cour un temple corinthien, qui ne fut pas achevé. Les hommes du métier, affirme Vasari, considéraient l'ordre de ce palais comme le plus beau qui eût jamais été inventé en ce genre.
A la villa de la Magliana, Bramante dut intervenir plusieurs fois, notamment en i5i3, dans la direction des travaux.
Parmi les autres constructions romaines de Bramante, une mention doit être accordée au petit palais que le maître construisit soit pour son usage personnel, soit pour celui de son jeune ami Raphaël (il était situé sur la place Scossacavalli et fut démoli au xvn" siècle'). Il se composait d'un rez-de-chaussée en rustique, avec des arcades dont la partie supérieure contenait un entresol, puis d'un étage avec des fenêtres à frontons triangulaires précédées de balustrades et séparées par des colonnes engagées accouplées; un entablement à triglyphes couronnait cette laçade aussi sobre que vigoureuse et mouvementée. Ce mélange de rez-de-chaussée en rustique
1- Gnoli, la Casa di RajfaeUo. Rome, 1887. Voy. plus ha-ut, la gravure de la page 81.
BRAMANTE
et d'étages à colonnes accouplées fit époque, comme le constate le Cicérone; Raphaël, Jules Romain, Jacopo Sansovino, Michèle San Micheli et Palladio s'en inspirèrent.
En dehors de Rome, Bramante présida entre autres à l'embellissement du sanctuaire de Lorette. En 1609 il y dirigea divers travaux de restauration; en i5io il fournit le dessin pour le revêtement de la « Casa Santa »', dont les sculptures occupèrent Andréa Sansovino pendant la dernière partie de sa vie, et pour la construction du palais apostolique, « la Canonica », dont les loges, analogues à celles du Vatican, devaient entourer la place et donner au sanctuaire un atrium grandiose. De nos jours, la seule partie qui ait gardé, ou peu s'en faut , l'empreinte originale, est le rez-de-chaussée du palais, du côté gauche : on y constate une grande ressemblance avec les loges du Vatican, notamment dans les arcades à piliers et à pilastres doriques et dans
les entrées d'escaHers. Une médaille coulée en i5o9 nous a conservé le projet de taçade imaginé par Bramante pour l'église même de Lorette'.
Dans rOmbrie, on a souvent fait honneur à Bramante de la belle église de la Consolazione à Todi; mais cet édifice fut en réahté commencé en i5o8 par Cola de Caprarole. Le plan procède d'ailleurs de celui de Saint- Pierre de Rome; la noblesse des proportions ainsi que la clarté de l'ensemble sont dignes du maitre. Les cathédrales de Città di Castello et de Foligno, puis, dans une autre région, celle de- Faenza et la « Madonna del Monte » à Cesena, ne sont pas non plus l'œuvre personnelle de Bramante.
On a parfois aussi attribué à Bramante la façade de la « Madonna délia Quercia » à Viterbe. Mais ce morceau vise infiniment trop à l'originalité
La « Madonna délia Consolazione » à Todi.
I. Article de M. Schmarsow dans l'Art, 1881, t. II, p. 201-206. Voy. ci-dessus la gravure de la page 2.59.
pour pouvoir prétendre à une si noble origine. Il comprend, dans le bas, trois portes de dimensions inégales; celle du centre écrasant absolument les deux portes latérales; puis, au-dessus de chacune des portes latérales, un oculus microscopique, et au-dessus de la porte centrale un oculus gigantesque. La partie supérieure, d'une nudité choquante, n'a pour ornement qu'un fronton triangulaire avec deux lions debout devant le chêne des délia Rovere. En présence d'une série de contrastes aussi cherchés, le nom du maître doit être absolument écarté.
Pour résumer dignement les services rendus par Bramante à l'architecture, je ne saurais mieux foire que d'emprunter la plume de Vasari, à qui il a été donné de voir encore dans leur intégrité ou leur beauté première un certain nombre d'édifices ou de plans aujourd'hui mutilés ou détruits : « Tous les édifices construits par Bramante, dit-il, sont si parfaits, que les moulures des corniches, les fûts des colonnes, les chapiteaux, les bases, les consoles, les voûtes, les escaliers, les saillies, et en un mot tous les différents ordres d'architecture exécutés d'après ses conseils ou ses plans paraissent merveilleux à ceux qui les contemplent. C'est pourquoi il me semble que les artistes ne sont pas moins redevables à Bramante qu'aux anciens. Car, si les Romains imitèrent les Grecs, inventeurs de l'architecture. Bramante, lui aussi, les imita, mais en enrichissant l'art d'une beauté nouvelle, et en lui donnant cette beauté et cette puissance que nous admirons aujourd'hui. »
Bramante n'était pas seulement l'harmoniste sans rival, le maître souverain des contrastes et du rythme, c'était en même temps le plus grand trouveur d'idées architecturales qui eût paru depuis l'antiquité ; nous en avons pour preuve les nombreuses inventions dont ii enrichit son art (les voûtes de béton coulé; les cintres retroussés pour les grands arcs de Saint- Pierre, employés après lui par Antonio da San Gallo le jeune, etc.), non moins que la multiplicité des motifs mis en œuvre.
L'homme chez Bramante était à la hauteur de l'artiste. Il se distinguait par son humeur enjouée, parfois caustique, par ses facéties et ses saillies, par sa libéralité et ses grandes manières. On ne lui connaît qu'un seul ennemi, Michel-Ange, le misanthrope de génie qui ne pouvait vivre en paix avec personne. Vis-à-vis des autres artistes. Bramante se montrait aussi courtois qu'obhgeant : Raphaël lui dut sa fortune, et bien d'autres avec lui, Antonio da San Gallo le jeune, Jacopo Sansovino, etc. Vasari raconte qu'après avoir enfin conquis l'indépendance, l'architecte en chef de Saint-Pierre dépensa noblement ses revenus. Il réunissait une société choisie dans son palais situé près de la place Saint-Pierre, et comptait pour commensaux des artistes de la valeur du Pérugin, de SignoreUi et de Pinturicchio.
Bramante atteignit l'âge de soixante-dix ans : il mourut à Rome le 1 1 mars 1D14. Léon X lui fit faire de magnifiques tunérailles auxquelles assis-
Bramante sous les traits d'Archimède. Fragment de l'Ecole d'Athènes de Raphaël.
E. Miinlz. — II. luilie. L'Age d'Or.
tèrent la cour pontificale et tous les peintres, sculpteurs et architectes qui se trouvaient à Rome. L'architecte du nouveau Saint-Pierre fut inhumé dans la basilique, qui perpétuera son nom à travers les siècles'.
Raphaël peintre a éclipsé Raphaël architecte'. Le glorieux Urbinate possédait cependant au plus haut degré le sentiment de l'art de bâtir, et parmi les innombrables élèves de Bramante il s'est conquis le premier rang, ex aquo avec B. Peruzzi, J. Sansovino et A. da San Gallo le jeune. Nul doute que, s'il eût vécu, la pratique de l'architecture ne lui eût fait abandonner celle de la peinture; vers la fin de sa trop courte carrière, on voit en effet les qualités qui supposent la réflexion l'emporter chez lui sur l'inspiration; auparavant il sentait plus qu'il ne raisonnait. C'est le phénomène inverse qui se produisit lorsque ses forces, usées par un labeur infini, vinrent à décliner; l'architecte à ce moment se doubla de l'archéologue, empressé à étudier les ruines antiques et à compulser Vitruve.
Bramante était mort le ii mars i5i4. Dès le i" avril suivant, Raphaël fut attaché à la construction de Saint-Pierre, avec un traitement mensuel de 25 ducats; le i''' août suivant, il fut nommé architecte en chef. Fra Giocondo et Giuliano da San Gallo furent chargés de l'assister de leurs conseils. Raphaël nous apprend lui-même dans une lettre, adressée le i" juillet i5i4 à son oncle Simone di Ciarla, comment il s'acquitta de ses fonctions : « En ce qui concerne mon séjour à Rome, je ne puis, par amour pour les travaux de Saint-Pierre, rester longtemps ailleurs qu'ici, car j'ai la place de Bramante. Et quel lieu du monde est plus digne que Rome! Et quelle entreprise est plus digne que celle de Saint-Pierre, qui est le premier temple du monde! C'est le plus grand édifice qu'on ait jamais vu, et il coûtera plus d'un million d'or. Sachez que le pape a résolu de dépenser 60000 ducats par an pour ces travaux; il ne pense plus à autre chose. Il m'a adjoint pour collègue un très savant « frate » d'au moins quatre-vingts ans; voyant qu'il n'a plus longtemps à vivre, il m'a donné pour compagnon cet homme de grande réputation et très savant, afin que, s'il a quelque beau secret en matière d'architecture, je puisse l'apprendre et arriver ainsi à la perfection dans cet art. Son nom est Fra Giocondo. Le pape nous fliit appeler chaque jour, et s'entretient quelque temps avec nous de cette construction. »
1 . Divers portraits nous ont conservé la physionomie expressive, avec le front dénudé, mais d'une rare noblesse de lignes, du plus grand des architectes modernes : Caradosso, son ami de Milan, fixé comme lui à Rome, l'a modelé en bronze dans la médaille reproduite ci-dessus, et peut-être aussi en terre cuite dans la frise de San Satiro; son parent et disciple Raphaël l'a peint dans la Dispute du Saint Sacrement, et dans VÉcole d'Athènes sous les traits d'Archimède (cette figure a été copiée par Jules Romain dans un carton de tapisserie de l'Histoire de Moïse, à la cathédrale de Milan).
2. BiBL. : Pontani, Opère archiielloniche di Rajfaello Saniio. Rome, 1846. — Raphaël, sa vie, son œuvre et son temps, 2" édit., p. 579-595. — De GeymùUer, Rajfaello Saniio studiato come architettû. Milan, 1884.
RAPHAËL. 395
Outre Fra Giocondo et Giuliano da San Gallo, Raphaël avait pour collaborateurs Antonio da San Gallo le jeune, Giovanni Francesco da San Gallo, Andréa Sansovino, Giovanni Barile et une foule d'autres maîtres expérimentés. Il semblait donc que, la direction de l'entreprise étant ainsi renouvelée, les travaux dussent avancer rapidement. Mais bien des obstacles en arrêtèrent les progrès. Les deux collègues de Raphaël étaient des vieillards; ils ne tardèrent pas à disparaître. Le jeune maître lui-même était distrait par une masse d'autres occupations. La tâche la plus urgente offrait d'ailleurs peu d'intérêt : il s'agissait avant tout de consolider les fondations de Bramante. Les modifications apportées au plan primitif ne firent pas perdre moins de temps : sous l'empire de certains scrupules d'orthodoxie, on substitua le plan de la croix latine au plan de la croix grecque. Rien de plus affligeant que les efforts des San Gallo pour dénaturer le projet de Bramante : dans certains des projets attribués à Giuliano et à Antonio , l'abside est absolument atrophiée; dans d'autres la forme de la croix disparaît entièrement. Puis vinrent des difficultés financières. 11 fut difficile à Léon X de continuer à l'œuvre de Saint-Pierre la dotation qu'il lui avait consacrée à l'origine, c'est-à-dire 60000 ducats (3 millions de francs) par an. La gestion de Raphaël, malgré toute l'ardeur de l'illustre peintre et architecte, malgré les efforts du pape, correspondit donc à une vraie période de stagnation. Lorsque le successeur de Bramante mourut, le 6 avril i520, c'est à peine si la reconstruction de Saint-Pierre avait fait un pas.
Si une entreprise surhumaine telle que la continuation du Saint-Pierre de Bramante était un fardeau trop lourd pour les épaules de son jeune et frêle compatriote, en revanche, dans les constructions plus modestes, l'église Saint-Éloi des Orfèvres, la chapelle de Chigi à Sainte-Marie du Peuple (à laquelle on reproche sa hauteur exagérée, excédant sensiblement deux diamètres), les écuries de Chigi (« Stalle Chigiane ») et dans ses différents palais (palais Caffarelli-Vidoni et dell' Aquila à Rome, villa Madame, palais Pandolfini à Florence), il révéla un véritable tempérament d'architecte.
La comparaison du palais Caffarelli-Vidoni, construit par Raphaël, avec le palais construit par Bramante pour son usage personnel nous apprend avec quel scrupule Raphaël imitait son maître. Dans l'un et dans l'autre, un rez-de-chaussée en rustique, avec des ouvertures tour à tour cintrées ou rectangulaires; dans l'un et dans l'autre, un premier étage avec des colonnes accouplées séparant les fenêtres; la seule différence consiste dans la substitution d'une corniche simple aux frontons triangulaires qui dans le palais de Bramante surmontaient les fenêtres.
Dans sa belle monographie de l'œuvre architectonique de Raphaël, M. de Geymûller, après avoir montré que Raphaël était le véritable continuateur de la dernière manière de Bramante, énumère les conquêtes qui sont propres au jeune maître. Ses projets pour la villa Madame, dit-il, constituent proba-
blement le premier exemple d'un portail plus monumental que ceux de la Première Renaissance, avec la disposition à trois nets adoptée plus tard dans les palais Farnèse et Pitti et au Louvre. Un autre arrangement, qui convient également à l'entrée d'un grand monument, nous est fourni par les projets relatifs aux deux loges de la villa : c'est l'arcade flanquée de deux ouvertures terminées par des architraves; en d'autres termes, le motit favori de Palladio. Le palais Vidoni de son côté offre un des plus anciens exemples de l'emploi d'un arc elliptique.
Pour compléter le tableau de l'activité vertigineuse qui régnait à Rome dans toutes les parties de l'art de bâtir, il faudrait énumérer encore les églises, les palais, les villas, élevés par trois architectes du plus rare talent : la Farnésine de B. Peruzzi, l'église Saint-Jean des Florentins de J. Sansovino, les différents palais construits par A. da San Gallo le jeune. Mais il m'a paru préférable d'en réserver l'étude pour le moment où j'étudierai la biographie même de ces maîtres, c'est-à-dire pour mon troisième volume. En effet, sauf dans les constructions de Peruzzi, dont la plupart, entre autres le palais Massimi, sont postérieurs à la mort de Léon X, la finesse qui caractérisait l'oeuvre de Bramante fait déjà place à la recherche de contrastes plus tranchés, d'effets plus vigoureux, bref aux différents symptômes qui caractérisent la dernière évolution de la Renaissance.
Ornement tiré de la Chartreuse de Pavie.
Frise de la cheminée du palais Gondi à Florence, sculptée par Giuliano da San Gallo.