II. Ilalic, L'Auc d'or
du nu), aux naturalistes l'introduction de portraits contemporains dans les
peintures sacrées.
Si Savonarole ne jeta pas au feu les auteurs classiques, comme il l'avait fait pour Pétrarque, Boccace, Puki, il s'efforça du moins d'en soumettre la lecture à un contrôle sévère; s'il avoua que Platon (auquel il empruntait tant d'arguments, comme on le verra dans un des chapitres suivants) et Aristote avaient inventé force arguments pouvant être employés contre les hérétiques, il montrait aussi â ses auditeurs le chef de l'Académie brûlant en enfer en compagnie d'autres philosophes.
Le champ réservé à l'art par Savonarole était, somme toute, assez vaste.
Aussi un essaim, je devrais dire une école d'artistes, se groupa-t-il autour du prophète : les délia Robbia, Fra Bartolommeo délia Porta, le Pérugin, Lorenzo di Credi, Botticelli, le Cronaca, Mario del Tasso, Baccio da Montelupo, et les graveurs de ses sermons. Michel -Ange fut-il en relations personnelles avec lui? Toujours est-il qu'il resta sa vie durant attaché à sa doctrine et qu'il en devint le plus sublime Jérôme Savonarole. interprète : cc qui avait déprimé les âmes faibles
D'après une médaille anonvme i 1 i • r ^ ' i
du xvr siècle. " ^^ changea chez lui en force et en éloquence.
Savonarole était certes un grand saint, mais c'était aussi un grand naïi; il croyait à l'homme idéal et s'efforçait de constituer la meilleure des sociétés possibles, en faisant abstraction de tous les sentiments mauvais que la nature a mis dans le cœur humain. L'empire qu'il conquit sur un peuple aussi spirituel que les Florentins tient du miracle; mais on ne brave pas impunément une tradition séculaire et le génie d'une race : le triomphe du prophète ne servit qu'à rendre sa chute plus éclatante. La civilisation moderne n'a pas eu d'ennemi plus éloquent, plus dangereux : c'est un insigne bonheur pour elle que le fougueux moine de Saint-Marc n'ait pas péri par le bras séculier et que la Renaissance n'ait pas à se reprocher le supplice de ce noble visionnaire.
La Renaissance, aurait-on pu objecter à Savonarole, a tantôt été active et
de le renvoyer. — \'oyez aussi le très intéressant volume de M. Gustave Gruyer : hs Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole publiés en Italie au A'I'" et au AT/" siècle, et les Paroles de Savonarole sur l'Art. Paris, Didot, 1879. — Jérôme Savonarole et son temps, par Pasquale Villari; trad. Gruyer. Paris, 1874. — Menwrie dei piti insigni Pittori, Scultori e Architetti domenicani, par le P. Marchese 4" édit., Bologne, 1878-1879. — Notice de M. Bode dans V Annuaire des Musées de Berlin, 1887, p. 2 17 et suiv.
Portrait de jeune femme par Botticelli. Collection His de la Salle
(Musée du Louvre.)
INTRODUCTION
tantôt passive; elle a tantôt été une cause et tantôt une résultante. Elle a été active, lorsqu'elle a déterminé dans la littérature ou dans l'art telle ou telle direction de style; elle a été passive, lorsque l'esprit italien, parvenu, en dehors d'elle, à une maturité et à une liberté illimitées, s'est tourné vers l'antiquité, comme il se serait tourné vers toute autre civilisation, par exemple vers celle de l'Orient, qui s'infiltra par tant de canaux dans la vie vénitienne. L'antiquité ne fournit, en cette circonstance, que le masque sous lequel se produisirent les acteurs; elle n'inspira aucune de leurs actions. Sachons gré aux Papes et à leurs auxiliaires, les princes de Milan, de Mantoue, de Ferrare, d'Urbin, de Naples, les Républiques de Florence et de Sienne, d'avoir choisi, parmi les divers modèles entre lesquels ils pouvaient hésiter, celui qui répon-, dait le mieux au génie des races latines et à l'esprit même de la civilisation moderne, d'avoir préféré au luxe si lourd des monarques asiatiques ou à la minutie et à l'étroitesse des Byzantins les libres et vivantes formules de la civilisation hellénique.
J'aborde la partie la plus délicate de ma tâche : l'examen de la responsabilité qui incombe à la Renaissance et à ses représentants — philosophes, hommes de science, littérateurs ou artistes, — dans l'effroyable corruption des cours italiennes à la fin du xv' et au commencement du xvi" siècle, dans ces exemples sans nombre de simonie, de népotisme, de trahison, dans le relâchement des liens de la fimille, dans les crimes domestiques qui décimèrent tant de dynasties, dans cette rage de duels ou dans cette multiplicité de guetapens, et d'autre part dans cette soif de jouissances qui n'eut rien à envier aux plus déplorables excès de la décadence romaine. Ici, l'étendue du mal ne saurait être niée, du moins pour les classes supérieures, mais les origines d'un tel état de choses peuvent être envisagées à des points de vue différents.
La perfidie, la dureté, la cruauté, le mépris de leurs semblables, l'indifférence sur le choix des moyens à employer pour atteindre le but, bref toutes ces pratiques odieuses qui ont fait des souverains itahens du xvi'' siècle le type achevé des tyrans, certes ce ne sont pas là des symptômes nouveaux dans la Péninsule. Ne les rencontrons-nous pas déjà au moyen âge, chez Eccclino da Romano, chez les Scala de Vérone, chez les Visconti, les Malatesta et chez tant d'autres dynasties? Bien plus, les princes italiens ont-ils donc seuls foulé aux pieds tous les scrupules lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur
ambition ou d'obéir à la raison d'Etat? L'histoire des autres nations — France, Angleterre, Allemagne — ne nous apprend-elle pas que ces principes ne constituaient malheureusement pas une innovation ?
Est-il plus équitable d'imputer aux leçons de l'antiquité les raffinements qui s'introduisirent, aux approches du xvf siècle, dans la perpétration des crimes, la substitution du poison aux meurtres à main armée, l'emploi des sicaires, bret ce mélange de corruption et d'élégance, ce contraste entre le cynisme moral le plus effrayant et une politesse exquise, appliquée hypocritement à sauver les apparences ?
Le bien-être et l'instruction ne rendent pas toujours les hommes meilleurs, mais ils donnent à leurs passions des formes moins rudes. Le sauvage vise droit au but; les raffinés du xvi'' siècle ourdissent savamment leur trame et surprennent leur victime à la manière des félins, restant artistes jusque dans l'accomplissement des crimes les plus odieux. Aussi quels cris d'admiration n'arrachent pas à un Machiavel les préparatifs du fameux guet-apens de Sinigaglia — « il bellissimo inganno », la très belle tromperie, — où César Borgia prit ennemis et alliés pêle-mêle dans un gigantesque coup de filet !
Ce qui a graduellement amené les souverains italiens à un tel degré d'indépendance en matière de morale (plus encore qu'en matière de religion), c'est, il faut le proclamer hautement, non l'étude de l'antiquité, mais cette ouverture d'esprit, cette vivacité d'intelligence, ce positivisme, qui s'étaient affirmés vers le xiii'' siècle chez l'empereur Frédéric II, par exemple, et qui firent de lui le premier souverain moderne; c'est, en un mot, l'individualisme favorisé par le raisonnement, non moins que par l'ardeur des passions, par la richesse non moins que par l'amour-propre. Nous retrouvons ici ce courant réaliste qui, dans la littérature et l'art italiens, se développe sans discontinuer, parallèlement au courant classique.
De ce sentiment prononcé du moi découlent les vices comme les vertus des Ludovic le More, des Jules II, des Léon X, des Alphonse d'Esté, leur amour pour tout ce qui peut donner la gloire, leur goût si fin, et la magnificence qui nous a valu tant de créations immortelles. L'état d'esprit qu'engendrèrent des passions également excessives dans le bien et dans le mal ne pouvait que seconder l'essor des imaginations : s'agit-il de poésie ou d'art, mieux vaut un siècle corrompu qu'un siècle blasé et frivole, car du moins il mêlera à ses crimes des ardeurs généreuses.
La crise morale ne dura d'ailleurs pas : dès la fin du xvf siècle et à fortiori au siècle suivant, sous des gouvernements forts, et sans que le culte de l'antiquité en fût aff"aibli, la justice et la modération reprirent leurs droits. Bien plus, en dressant une statistique rigoureuse de la criminalité en Italie,
INTRODUCTION
peut-être trouverait-on que la période comprenant les dernières années du
Le Châtiment de la Médisance.
Fac-similé d'une gravure italienne du xvi« siècle.
XV' siècle et les premières du xvi" oftre infiniment plus d'exemples de perfidie ou de férocité que la période suivante. Cet âge de fer, cet âge des despotes, que l'on pourrait aussi appeler l'âge de César Borgia, n'a-t-il pas vu se pcr-
3o HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
pétuer tous les forfoits de Ludovic le More, d'Hercule d'Esté, des Bentivof^lio de Bologne, des Petrucci de Sienne, des Baglioni et des Oddi de Pérouse, des Vitellozzo de Città de Castello, et de tant d'autres tyrans tameux! A peine Jules II monté sur le trône, on revient partout du moins à l'observation de certaines formes.
On passerait à la rigueur condamnation sur les crimes d'un César Borgia, d'un Laurent de Médicis le jeune, d'un Pierre-Louis Farnèse, pour leur opposer le spectacle consolateur de quelques cours secondaires, les Gonzague de Mantoue, les Montefeltro d'Urbin, si la corruption n'avait pas gagné, affirme-t-on, toutes les classes de la société italienne.
Assurément, chez la noblesse aussi bien que chez les littérateurs ou les artistes, les progrès de la richesse et des lumières ont singulièrement affaibli la notion du devoir. Pouvait-il en aller autrement dans l'Italie du xvf siècle! Les trésors conquis grâce à l'industrie indigène, si florissante, gtcâce au commerce avec le Levant, grâce aux innombrables maisons de banque échelonnées depuis Londres jusqu'au Caire, le sentiment de leur valeur personnelle, tant d'hommages reçus de l'Europe entière, la conviction que les hommes de talent sont au-dessus de la loi commune (la Péninsule, comme l'a spirituellement dit un historien moderne, n'était plus peuplée que de virtuoses'), et enfin, et par-dessus tout, la violence propre au caractère italien, suffisent à expliquer tant d'attentats abominables. La religion déjà avait été impuissante à refréner ces excès : que pouvait-on attendre d'un enseignement tout platonique tel que la Renaissance!
Si, parmi les Httérateurs, beaucoup brillèrent par la pureté du caractère et la noblesse des idées, un grand nombre d'autres, s'inspirant des traditions de l'âge précédent (voy. notre tome I, p. 23), vendirent leur plume au plus offrant, et préparèrent ainsi l'avènement du cynique maître chanteur qui s'appela l'Arétin. La tendance à mettre en œuvre des sujets équivoques se généralisa de jour en jour (on se croirait revenu au temps de Boccace et de Sacchetti), non moins que le goût de la satire. Florence, ainsi que le constate Burckhardt, se transforma en une véritable école de médisance. Enfin la raison d'État et le principe de la double morale trouvèrent un théoricien de génie : croit-on qu'un écrivain supérieur tel que Machiavel formule impunément les doctrines que l'on sait? Ses détenseurs d'aujourd'hui ont beau soutenir, dans leurs tentatives de réhabilitation, qu'il n'a pas inventé ces doctrines : le £iit seul de les avoir énoncées et codifiées constitue pour lui la plus grave responsabilité.