‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 4)Chapitre 33 sur 288 · LES DOUZE CÉSARS · texte numérisé non relu

LES DOUZE CÉSARS

Les «graveurs, obligés, dans leurs productions destinées à être répandues à grand nombre, de compter plus rigoureusement que les peintres avec le goût du public, les graveurs, dis-je, ont en outre mis en scène, qui Scipion (tour à tour représenté comme vainqueur d'Annibal ou comme vainqueur de ses propres passions : gravures de Marc-Antoine, du Maître au dé et d'un anonyme; Bartsch, t. XV, p. 3o-3i; Passavant, t. VI, p. 82), qui Marins en prison, qui Crassus défait par les Parthes (Passavant, t. VI, p. 189, 170, etc.).

Lorsque les idées de dictature commencèrent à remplacer le farouche attachement pour la liberté, les Doii::^ Césars, représentants par excellence de l'autorité politique légitime, s'imposèrent en tous lieux; ils en vinrent, d'après le mot de Burckhardt, à former, le pendant des douze Apôtres'. Bornons-nous à citer, outre des portraits en médaillon se chiffrant par centaines, la Présentation à César de la tête de Pompée, tapisserie lombarde de la fin du xv*" siècle, la Mort de Cléopâtre, tableaux de Domenico Puligo et de Piero di Cosimo, les gravures de Marc- Antoine et du Maître de i5i5, celles d'Agostino Veneziano d'après Bandinelli (i5i5) et d'après un élève de Raphaël, une majolique (Delange, pi. XXII), le Monde des Animaux rendant hommage à César, peinture inachevée d'Andréa del Sarto à Poggio a Cajano, les Peuples apportant le tribut à César, peinture de

La Mort de Lucrèce.

Fac-similé de l'estampe de Marc-Antoine, d'après Raphaël.

1. Sur les portraits d'empereurs romains au xV siècle, voy. notre tome I, p. 25o-25i. E. Muntz. — IL Italie. L'Asie d'Or. ' 17

B. Pcruzzi h Rome, la Mort de César, peinture de V. Tamagni sur la place de Saint-Louis des Français, également à Rome. Mais les maîtres sont rares en tout temps, et bien peu de ces laborieux interprètes surent entrer dans le vif des sujets et surtout les renouveler.

Après la mort de Raphaël, ses successeurs ne se contentèrent plus de choisir çi et là un épisode caractéristique : les Jules Romain, les Polydore de Caravage, les Maturino, les Perino del \'aga, les Rosso voulurent dérouler en des fresques colossales la suite entière de l'histon-e grecque ou de l'histoire romaine. La passion pour la méthode fut un de leurs traits distinctifs. Mais n'anticipons pas sur la marche des événements : nous retrouverons les productions de ces épigones dans notre prochain volume.

Je constate, à la décharge des artistes, qu'ici encore, quelque abus qu'ils aient pu fiiire des "souvenirs classiques, ils parlèrent plus souvent que les littérateurs le langage du peuple, vécurent plus longtemps en communion d'idées avec lui. Rien de plus naturel : beaucoup d'entre eux sortaient des classes les plus humbles; leur instruction à tous laissait relativement à désirer : — au fond qu'avaient-ils besoin d'érudition! — Et puis, travaillant surtout sur commande, il leur fallait compter plus que les littérateurs avec les goûts de la masse des fidèles.

Il en résulta qu'ils restèrent plus longtemps attachés aux traditions populaires, qu'ils n'apprirent que tardivement à démêler l'histoire d'avec la légende. C'est ainsi que, jusque vers le milieu du xvf siècle, les Peruzzi, les Perino del Vaga, les Garofalo, continuèrent d'interpréter, à l'envi des- peintres flamands et allemands, les sujets empruntés aux superstitions les plus bizarres du moyen âge, par exemple aux Mirabilia tirhis Ronia, tels que V Apparition de la Vierge à r empereur Auguste\

La résurrection de l'antiquité avait jeté dans la circulation une masse énorme d'idées et d'images, non plus laborieusement conquises par l'effort de générations entières, mais subitement livrées aux convoitises de tout venant, comme le trésor que met au jour la pioche d'un ouvrier ignorant. Cette invasion ne pouvait manquer d'engendrer à la longue la banalité, l'ennui, la dissolution. Les Ecoles comme les individualités s'effacèrent sous une telle avalanche de souvenirs. On en arriva à ne plus voir qu'à travers un prisme, et il en résulta chez certains artistes une véritable impuissance à représenter la réalité; nous en avons pour preuve certains portraits absolument impersonnels, tels que celui de Raphaël gravé par Marc-Antoine et celui de Michel-Ange édité par Pietro de Nobihbus. De là aussi la tendance à donner aux contemporains le costume

I. Pour ce qui est de l'étrange légende du sorcier Virgile, je n'en connais pour l'Italie qu'une seule interprétation, et encore date-t-elle du xv° siècle : c'est une gravure dans le goût de Baldmi (voy. t. I, p. 218). Au nord des Alpes, au contraire, cette légende tenta Lucas de Lcydc, Pencz, Hopfer et bien d'autres.

LA COULEUR LOCALE. i3i

des anciens Romains, ou encore à représenter nus des personnages faits pour être vêtus, V Homme au drapeau, les Vendangeurs du même Marc-Antoine *, sur l'esprit duquel l'antiquité finit par peser comme une obsession.

Répétons-nous, en guise de consolation, que ceux qui copièrent sans les modifier les formules antiques, auraient tout autant copié, si les circonstances les y avaient poussés, les formules de l'art byzantin ou de l'art gothique. Or, copier pour copier, mieux valait prendre pour modèles des monuments d'un art parfait que des productions maigres, raides ou pauvres. Même sans la résurrection de l'antiquité, l'art italien aurait peu à peu tourné à la banalité, par la force même des choses, par cette loi fatale qui préside à l'essor des Ecoles et à leur déclin : dans l'art comme dans la vie politique, comme dans l'existence de chacun de nous, l'affaissement ne succède-t-il pas invariablement à l'effort !

Mais, m'objectera un adversaire à bout d'arguments, ce détachement de jour en jour plus marqué à l'égard des événements ou des hommes ne dérivait-il pas en droite ligne des leçons de l'antiquité, c'est-à-dire des modèles romains, les seuls que l'on connût alors? Erreur, erreur absolue. Combien de monuments fameux, à Rome i.iême, ne retraçaient pas, le plus souvent avec un rare luxe d'informations, les exploits des empereurs, depuis les médailles jusqu'aux arcs de triomphe de Titus, de Trajan, de Septime-Sévère, de Constantin, jusqu'à la colonne Trajane et la colonne Antonine ! documents inappréciables et pour l'iconographie, et pour l'histoire du costume, de l'armement, de l'art militaire. Si les représentations historiques ont eu tant de peine à prendre racine en Italie pendant cet âge d'or de la peinture, la faute n'en est pas, convenons-en, aux leçons de l'antiquité.

Pour nous résumer, on ne peut que prendre en pitié ceux qui considèrent comme pernicieuse l'influence antique. Jamais, sans les leçons de l'antiquité, la Renaissance n'eût atteint ni à la pureté et à l'ampleur de formes, ni surtout à l'éloquence et à l'éclat des personnifications, que nous admirons dans ses productions. Supprimez ces emprunts, que reste-t-il de l'œuvre de Raphaël? Plus di Ecole d'Athènes, plus de Parnasse, plus de Galatée, plus de Psyché, plus de Vertus, de Planètes, de Saisons, plus même de génies ou de grotesques, ou d'attributs. Quelque chose comme les plates et lourdes allégories flamandes du temps.

Dans la première partie de ce chapitre, nous avons passé en revue les ressources littéraires ou artistiques que l'étude de l'antiquité offrait à la Seconde Renaissance; les paragraphes suivants ont été consacrés à l'énumération des sujets : mythologie, compositions allégoriques, scènes de l'histoire grecque ou romaine. Il nous reste à rechercher quel parti la génération appartenant à la fin du xv' et au commencement du xvf siècle tira de ces enseignements.

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