LE RÉALISME
contre l'autre. L'équilibre n'est pas encore entièrement rompu — le jour où il le sera il faudra dire adieu à tout ce qui s'appelle vie ou poésie, — mais le
Un Joueur de guitare au xvr siècle. Fac-similé d'une gravure de Marc-Antoine.
réalisme perd visiblement du terrain ; bientôt il ne lui restera plus de refuge que Venise, et encore les Giorgione et les Véronèse auraient-ils à coup sûr protesté contre la qualification de réalistes.
Si le réalisme décline, c'est que son plus puissant auxiliaire, l'individualisme, avec le manque de discipline qui le caractérise, s'est affaibli en même temps que lui. L'individualisme avait été développé par les luttes de la Papauté et de l'Empire, par les luttes de cité à cité, par l'affaiblissement de la tradition hiératique, non moins que par ces rapides changements de gouvernement, où du jour au lendemain le premier venu, le fils d'un paysan, tel que Sforza, pour peu qu'il eût du talent ou de l'audace, pouvait, des derniers rangs de la société, monter au pinacle ; il avait eu pour corollaire l'esprit d'indépendance, d'initiative, presque d'irrévérence : autant d'aliments pour le réalisme. La conscience de la valeur personnelle ou des droits personnels ainsi surexcitée chez chacun, il était naturel que l'artiste s'efforçât de mettre en lumière les mille particularités qui distinguent l'individu, qu'il accusât, exagérât même ces physionomies dont pas une ne ressemble mathématiquement à l'autre, bien plus, qu'il opposât à la représentation synthétique de l'espèce, à cette représentation plus ou moins abstraite et conventionnelle, les nuances infinies qui caractérisent chaque visage et chaque caractère considéré à part.
La centralisation du pouvoir, qui s'afiirma si violemment aux approches du XYi" siècle, ne pouvait que contribuer à l'effacement de l'esprit municipal d'abord, de l'individualisme ensuite. On a vu (p. i3) quelle uniformité cette tendance imprima à l'architecture. Les arts d'imitation ne s'en ressentirent pas moins. Heureusement, il restait assez de vie et de sève pour animer et réchaufier les compositions des maîtres en qui s'incarna l'âge d'or de l'art italien.
On pourrait se demander : Que serait-il advenu si le xvi'' siècle avait sacrifié au réalisme comme le xv'' ? La réponse, je crois, est iacile : par la force même des choses, par une logique fatale, le xvi" siècle ne pouvait pas être réaliste à la façon du siècle précédent; il ne pouvait l'être par cela seul que le xv*^ l'avait été. Le réalisme, en effet, ne s'enseigne pas, ne se transmet pas, sinon ce n'est plus du réalisme, mais une convention. Le propre du réalisme est de supposer un effort constant, de se renouveler avec chaque génération, que dis-je, avec chaque artiste. Que l'on ne m'objecte pas que les Flamands du xv'' siècle ont pu s'attacher indéfiniment à rendre la laideur : en cela ils se sont montrés aussi conventionnels, aussi ftux, aussi poncifs que les représentants de n'importe quelle école idéahste.
Le réalisme dans le choix des sujets, le réalisme dans leur interprétation, le réalisme dans l'exécution, telles sont les trois formes sous lesquelles nous aurons successivement à étudier ce courant qui alla s'affiiblissant d'âge en âge dans les annales de l'art italien.
La rareté, on pourrait dire la disparition, des scènes de l'histoire contemporaine est un symptôme particulièrement caractéristique de l'évolution à laquelle nous assistons. Seules quelques branches secondaires, la tapisserie entre