LE RÉALISME
autres, et surtout les décorations improvisées à l'occasion de cérémonies ou de fêtes, accordaient une plus large place à l'actualité, en y mêlant toutefois une note symbolique ou allégorique qui devait en atténuer singulièrement l'effet (voy. p. 14 et suiv.).
Quel rôle, à leur tour, jouèrent les scènes de l'histoire nationale, je veux dire les souvenirs encore plus ou moins vivants du moyen âge, ces souvenirs qui avaient sur ceux de l'histoire de l'Italie au temps de la domination romaine l'avantage de tenir par mille liens aux passions ou aux intérêts du jour, de comporter une interprétation plus originale, en un mot, d'offrir une saveur plus particulièrement réaliste?
Nous aurons vite fait d'épuiser la liste de ces compositions; il est vrai que dans le nombre figurent plusieurs pages de premier ordre. Au Palais Vieux de Florence, Léonard et Michel-Ange célébrèrent, l'un la Bataille d'Anghiari, l'autre la Guerre de Pise. Au Vatican, Raphaël retraça les fastes de la Papauté depuis la Victoire de Constantin sur Maxence, ou la Rencontre de saint Léon et d' Attila, jusqu'au Couronnement de Charlemagiie, jusqu'à la Messe de Bolsène. Au chcâteau de Mantoue, Francesco Monsignori peignit V Elévation des premiers Gon- ^ague. Enfin, au Palais ducal de Venise, le Sénat fit représenter par une pléiade d'artistes illustres — Gentile da Fabriano, Pisanello, les Vivarini, les Bellini, Carpaccio, le Titien, Paul Véronèse, le Tintoret, — les événements les plus marquants de l'histoire de la reine des mers, ses luttes contre Frédéric Barberousss, la réconciliation de l'Empereur avec le Pape, les privilèges et les honneurs accordés par celui-ci au Doge.
Vers le miUeu du xvf siècle, ces compositions, trop négligées pendant un temps, reprendront tout à coup faveur. Mais il ne restera plus aux représentants de cette époque assez de réalisme pour leur donner la vie, ni assez de scrupules archéologiques pour leur donner la couleur locale.
Si l'histoire contemporaine trouve si peu de faveur, les scènes de la vie municipale ou de la vie privée comptent encore moins d'interprètes. Point de peintures qui nous conservent, comme les chefs-d'œuvre des Frans Hais et des Rembrandt, le souvenir des repas de corps, des réunions confraternelles, des exercices guerriers, des chasses; point de scènes de mœurs. Sur les tombeaux mêmes, à peine si les sculpteurs retracent de loin en loin quelque épisode de la vie du défunt. L'allégorie y a tout envahi (mausolée de Jules II et mausolées des Médicis, par Michel-Ange). Les bizarres bas-reliefs sculptés par Riccio pour le tombeau de délia Torre (voy. p. 118) peuvent passer, à ce prix, pour des compositions réalistes.
Un jour cependant, un seul jour, Raphaël ou son disciple Jean d'Udine fit de l'actualité, ni plus ni moins que les dessinateurs modernes de V Illustration, du Monde illustré, du. Graphie ou de Vlllustrated London News. Un événement extraordinaire venait de mettre en émoi tout Rome : un singe avait enlevé un enfant au maillot et l'avait emporté sur le toit d'une maison de la Scrofa, où
ses parents le retrouvèrent sain et sauf. Telle est la scène que le Sanzio ou son élève représenta sur une tapisserie destinée à Léon X et dont une reproduction se trouve aujourd'hui chez Mme la princesse Mathilde.
La f^ravure, qui tut pendant toute la durée de la Renaissance l'interprète la plus fidèle des us et coutumes du temps, se montra moins dédaigneuse que sa sœur aînée la peinture. Tantôt le graveur d'un jeu de cartes fait défiler devant nous toutes les classes de la société, depuis le Pape jusqu'au « merchadante », jusqu'à l'uartixan», jusqu'au « fameio » et au « misero » (Passavant, t. V, p. 121) ; tantôt les maîtres les plus éminents, à commencer par Marc-Antoine,
(icnies tenant l'ccusson des délia Rovere. Détail d'une balustrade. (Eg-lise Sainte-Marie du Peuple à Rome.)
mettent en scène des amoureux, des chasseurs et surtout des musiciens'.
Une des plus naïves et des plus gracieuses de ces scènes familières, c'est la gravure anonyme connue sous le nom de Gagne-Petit ou Rémouleur (Passavant, t. \, p. 21). Le rémouleur, vu de dos, aiguise des ciseaux sur une meule qu'il tait tourner du pied et qu'arrose un petit Amour, debout dans l'attitude du Mannekenpis.
La peinture céramique, qui vécut si largement sur les productions de la gravure, s'attaqua plus complaisamment peut-être encore aux sujets familiers'.