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LA CONDITION DES ARTISTES

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que les regards étaient attachés à ce douloureux spectacle, le funèbre appareil s'évanouit tout à coup. De brillantes girandoles éclairaient la scène, des plats vraiment royaux avaient succédé aux ossements et aux reptiles, et les sinistres démons avaient été remplacés par des valets magnifiquement costumés. Après le repas, une comédie intitulée Filogenia compléta dignement cette fête, qui dura jusqu'à la pointe du jour'. »

Avec le sentiment de la valeur personnelle s'accrut la vanité, et avec la vanité se déchaînèrent toutes les mauvaises passions, l'envie et la malignité (Torrigiano, Bandinelli, Andréa del Sarto), l'intrigue, l'amour de la vengeance. Les artistes vénitiens semblent n'avoir pas reculé devant l'empoisonnement, si nous en jugeons par une assertion d'Albert Durer (i5o6), pour se débarrasser d'un rival qui leur portait ombrage. Puis nous avons une longue série de falsifications de monnaies (à Rome, à Venise, Vincenzo Bian-

chini, etc.). Les délits de droit commun tendent aussi à se multiplier. En i522, à Rome, le bourreau coupa, je ne sais pour quel méfait, la main d'un « magister Johannes Gallus architector ». Pénétrés de leur importance, plusieurs artistes eurent la prétention de se placer même au-dessus des lois divines. Benvenuto Cellini se livrait à la nécromancie; le sculpteur Silvio Cosini de Fiesole écorcha un pendu et se fit avec sa peau une camisole (« un coietto »),. qu'il porta par superstition sur sa chemise. D'autres s'efiibrcèrent, non plus seulement d'éclipser, mais encore de scandaliser les bourgeois par leurs excentricités : les charges du Sodoma lui valurent à Sienne, aussi bien que dans le reste de la Toscane, la célébrité la plus fâcheuse.

Enfin, et c'est bien là un signe des temps, des fils de famille embrassèrent la carrière des arts, soit par vocation, comme Boltrafiio et Rustici, soit par désoeuvrement, comme Melzi, tandis que des hommes graves, des poètes, des magistrats, des prélats, aspiraient à se faire du moins un nom comme dilettanti :

Un Banquet en Italie au commencement du xvi° siècle.

Fac-similé d'une gravure tirée de la Novella piaccvnle.

(Florence, vers i5oo.)

I. Vasari, traduction Jeanron et Leclanché, t. IX, p. 7q, 8o, 8i, 85, 86.

citons parmi ces derniers le jurisconsulte véronais Giulio délia Torre, qui employa ses loisirs à modeler des médailles; Maioli, le célèbre amateur de reliures, qui dessina lui-même les ornements destinés à recouvrir ses volumes; et surtout Daniele Barbaro, l'illustre patriarche d'Aquilée, qui composa la décoration de plusieurs des plafonds du Palais ducal de Venise.

Les renflements des corporations étaient toutefois assez sévères encore, et interdisaient souvent la pratique de l'art non seulement aux amateurs proprement dits, mais encore aux étrangers. C'est ainsi que les peintres vénitiens traduisirent trois fois Durer devant les tribunaux et le forcèrent à payer quatre florins pour sa cotisation. Aussi bien le titre de « studio » (atelier) commençait-il à peine à remplacer celui de « bottega » (boutique), tandis que les ateliers du temps passé avaient bien été des boutiques de marchands, où les clients venaient choisir, qui une Madone, qui un Christ en croix. Nul doute que même des artistes de talent n'eussent « fabriqué » des images de piété d'avance et par quantités considérables, et ne les eussent £iit vendre, comme Durer, aux grandes foires.

Par contre, les corporations, si jalouses de leurs prérogatives professionnelles, n'attachaient aucun prix à sauvegarder la dignité de l'art. Il semble qu'en matière de propriété artistique, la morale, déjà si large, pour ne pas dire si relâchée, pendant la période précédente (voy. 1. 1, p. 357), ^^^ subi une nouvelle atteinte : la contrefaçon voulue, raisonnée, perfide, prit naissance; il n'y eut guère de graveur au burin qui ne s'y essayât. Le grand Marc-Antoine Raimondi aussi bien que Nicoletto de Modène, Benedetto Montagna, Campagnola, copièrent couramment les estampes de Martin Schongauer ou d'Albert Durer (voy. p. i8o). Vis-à-vis de leurs compatriotes mêmes certains graveurs en prenaient singulièrement à leur aise : nous possédons une Léda au cygne signée des initiales de J. B. Porto (E. Galichon, n° 6) et une autre, de tout point semblable, signée des initiales de Nicoletto de Modène (Bartsch, n" 46). Laquelle est l'original et laquelle la copie?

Mais élevons la question, laissons de côté les contrefaçons tombant sous le coup de la loi, et attachons-nous à ces emprunts que notre siècle, si rigoriste, peut-être parce que l'invention y est rare, flétrit sous le nom de plagiat. Pour ma part, l'avouerai-je? j'éprouve une singulière satisfaction, bien exempte de malignité, devant celles de ces répétitions qui sont sincères : ne nous permettent-elles pas de mesurer plus exactement les forces des rivaux, en nous les montrant aux prises avec le même problème; ne laissent-elles pas éclater, bien à l'insu et contre le gré des imitateurs, leurs instincts, leur goût individuel ? Voici Raphaël qui prend au Pérugin la composition du Sposalizio, à Masaccio son Saint Paul, à Michel-Ange son Père Éternel, à l'antique une de ses Muses, son Apollon, le sacrificateur du Sacrifice de Lystra : ces emprunts ne serviront qu à mieux mettre en lumière son génie personnel, car, tout en se proposant de copier, il interprète, transpose et transfigure.

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Pour la commande de travaux de quelque importance, le système des Concours, dont le jugement était confié à des commissions compétentes, continuait à alterner avec l'exercice d'un pouvoir absolument discrétionnaire.

Et tout d'abord, faisons justice d'une erreur depuis trop longtemps accréditée : les deux plus fameux tournois artistiques du temps, ceux entre Léonard de Vinci et Michel-Ange, entre Raphaël et Sebastiano del Piombo, ne constituaient pas de véritables concours, puisque chaque concurrent devait traiter un sujet différent.

Les concours les plus célèbres, institués à la fin du xv'" et au commencement du xvi^ siècle, eurent tous pour objet l'achèvement de monuments d'architecture : 1492, concours ouvert par Laurent le Magnifique pour la façade de la cathédrale de Sainte -Marie des Fleurs; 1490 et années suivantes, concours ouverts par Ludovic le More pour la coupole de la cathédrale de Milan; i5i6, concours ouvert par Léon X pour la façade de l'église Saint- Laurent de Florence, etc.

Bramante, quoique habitué, ce semble, à un certain despotisme, ouvrit également une fois un concours : il chargea Zacchi de Volterra, l'Espagnol Berughetta, Vecchio de Bologne et Jacopo Sansovino d'exécuter des maquettes d'après le Laocoon, promettant de confier au vainqueur la copie de ce groupe célèbre. D'accord avec Raphaël, il décerna la palme à Sansovino.

Les particuliers eux-mêmes recouraient parfois à ce système : P. Pitti, désirant faire sculpter une Madone, demanda simultanément des maquettes à Baccio Bandinelli et à Jacopo Sansovino, en les prévenant que le juge du concours serait Lorenzo di Credi.

Mais, en thèse générale, le rôle des commissions si vétilleuses qui avaient empoisonné l'existence du pauvre Brunellesco (t. I, p. 878) tendait à diminuer, par cela même que la liberté de discussion diminuait partout. La République de Venise, conséquente avec elle-même, resta le plus longtemps fidèle à ces traditions démocratiques : à tout instant le Titien, Paul Véronèse et le Tintoret durent se soumettre à l'épreuve des concours publics.

Aux concours faisaient pendant les Expertises (en italien : k lodi »); de même que des experts choisissaient le plus digne, après un mûr examen des travaux soumis à leur appréciation, de même ils recevaient mission, après l'achèvement d'un tableau ou d'une statue, d'en fixer le prix, parfois même d'indiquer les parties qui devaient être corrigées ou refaites. Petits et grands se pliaient sans difficulté à ces arbitrages, sauf à solliciter ou à circonvenir parfois leurs juges. En i5oi encore, lorsque la Pietà de Saint-Pierre de Rome avait déjà répandu partout la gloire de Michel -Ange, celui-ci dut consentir à soumettre à une expertise les statuettes d'Apôtres commandées par le cardinal Piccolomini : si ces figures n'étaient point parfaites, il s'engageait à les refaire ou à les corriger, jusqu'à ce qu'elles eussent l'approbation des deux

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experts'. Michel-Ange, à son tour, expertisa des peintures de Raphaël et de

Sébastian© del Piombo.

Il ne manquait pas toutefois d'amateurs — est-il nécessaire de l'ajouter? — qui stipulaient dès l'origine des honoraires fixes. Quelquefois aussi, mais c'était là l'exception, les artistes, surtout les architectes, recevaient des appointements ^'^uliers (jusqu'à 25 ou 3o ducats, c'est-à-dire de 1200 à i5oo francs par mois).

A Venise, le crouvernement réservait une des places de courtiers du « Fondaco dei Tedeschi » au portraitiste officiel des doges (Jean Bellin, le Titien, etc.), de même que la cour pontificale attribuait régulièrement à un artiste soit la place de « piombatore » — le personnage chargé de sceller les bulles — (Bramante, Sebastiano del Piombo), soit de massier (Benvenuto Cellini). Il n'était pas rare non plus qu'un potentat s'acquittât au moyen de concessions de prises d'eau, de droits de péage ou d'octroi (Léonard de Vinci, Jules Romain, Michel-Ange, le Titien, etc.).

Les artistes avaient d'ailleurs le vent en poupe; le xv' siècle leur avait mesuré ses encouragements avec une extrême parcimonie, le xvf siècle les couvrit d'or. Il se forma pour les productions italiennes un marché international; les amateurs se disputaient à la lettre les tableaux de Raphaël et les statues de Michel-Ange.

Filippino Lippi rompit le premier le charme avec ses fresques de la chapelle Carafta, dans l'église de la Minerve à Rome : les arbitres fixèrent ses honoraires à la somme énorme de 2000 ducats (environ 100 000 francs), non compris l'achat du bleu d'outremer, ni le salaire de ses aides. Si le pauvre Signorelli dut encore se contenter de la modique somme de 679 ducats (de 90 baïoques chacun, soit environ 28 à 3oooo francs) pour le travail gigantesque de la décoration de la chapelle de la Vierge au dôme d'Orvieto (la voûte exceptée), Michel-Ange reçut pour les fresques, plus vastes, mais peut-être moins compliquées, de la chapelle Sixtine une rétribution de 3ooo ducats et Raphaël une de 1200 ducats pour chacune des Stances. Ajoutons toutefois que certaines communautés religieuses continuaient à faire travailler dans ce que l'on appellerait aujourd'hui les prix doux : les Servîtes de Florence obtinrent de Pontormo qu'il leur peignît pour 16 ducats seulement une fresque représentant la Visitation.

Comme pendant l'ère précédente, le clergé s'honora de pratiquer les arts, quoique ceux-ci tendissent de plus en plus à s'aff'ranchir de la tutelle religieuse; plusieurs de ses représentants, les Fra Giocondo, les Fra Bartolommeo délia Porta, les Fra Giovanni de Vérone, les Fra Damiano de Bergame, y conquirent l'immortaUté. Plus que tout autre ordre, celui de saint Dominique, cet

1. Milanesi, Documenli per la Storia deW Arte seiiese, t. III, p. 21. — Voyez sur ces différents problèmes mon Raphaël, 2" édit., p. 80-84.

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