I. Gaye, Carteggio, t. II, p
2i6 HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
L.-B. Albcrti. Depuis l'achèvement de ce sanctuaire en 1476 jusqu'au milieu du xvi" siècle, ces fins et ardents protecteurs de l'art ne cessèrent de travailler à son embellissement. Parfois ils lésinaient, comme avec Andréa del Sarto, qui ne reçut que dix florins pour chacune de ses premières fresques ; mais, à l'occasion, ils savaient se montrer larges et généreux. C'est ainsi que, lorsque Léonard de Vinci leur offrit de peindre le retable du maître-autel, primitivement confié à Filippino Lippi, ils l'hébergèrent chez eux et le défrayèrent, lui ainsi que toute sa suite. Ce qui achève de prouver quel prix ils attachaient à obtenir le concours des artistes les plus célèbres, c'est qu'en i5o3, désespérant de voir Léonard achever le travail, ils le confièrent de nouveau à Filippino Lippi, et après la mort de celui-ci au Pérugin, qui acheva enfin le retable. On sait que cet ouvrage, une Crucifixion, se trouve aujourd'hui à l'Académie de Florence '.
La plupart des familles patriciennes de Florence avaient été trop éprouvées par la révolution de 1494 et par la chute des Médicis, auxquels tant de liens les unissaient, pour ne pas se condamner au recueillement, à l'abstention; les Strozzi, les Tornabuoni, les Martelli, les Capponi ne font plus guère parler d'eux, pas plus d'ailleurs que les adversaires des Médicis, les Pazzi et les Pitti. Parmi les Médicis de la faction dissidente, Lorenzo di Pier Francesco se signala seul en commandant à Michel-Ange la statue en marbre de Saint Jean-Baptiste' (aujourd'hui au Musée de Berlin), et Pier Francesco en commandant à Baccio da Montelupo une statue d'Hercule. Ce fut donc à des £imilles relativement nouvelles qu'incomba la protection des arts. Citons parmi elles les Pucci, qui commandèrent au Pérugin la fresque de Santa Maria Maddalena dei Pazzi (1492-1496), au prix dérisoire de 55 florins-, puis Angelo Doni, Lorenzo Nasi,
I. Le lecteur veut-il savoir ce que représente le bilan artistique d'une communauté telle que les Servites? Il n'a qu'à jeter les regards sur la statistique ci-dessous : Le portique fut construit par Antonio da San Gallo le vieux, le cloître et la chapelle des Peintres par le Cronaca probablement ; pour la sculpture et l'incrustation des stalles, les Servites firent choix d'artistes aussi célèbres que le Francione, Giuliano da Majano, Baccio d'Agnolo. A Giuliano et à Antonio da San Gallo ils demandèrent un Cr ne ijix (1^82), un Christ aux limbes en terre cuite vernissée à Buglioni (1484), un autre Crucifix à Baccio da Montelupo (i5o5), un Saint RocJi en bois à un sculpteur français du nom de Janni. Quant aux peintres employés par eux, la liste en est interminable : Cosimo Rosselli peignit le retable de la chapelle Sainte-Barbe, et dans le premier cloître un épisode de V Histoire de saint Plnlippe Beuini; Antonio del Cerajuolo un Saint Michel pesant les dtiies, Piero di Cosimo un autre épisode de l'Histoire de saint Philippe Beni^zi; David Ghirlandajo exécuta la mosaïque (i5o4-i5i3); Andréa del Sarto commença en iSog le cycle de fresques qui a le plus fait pour sa réputation; en i5io, Andréa Feltrini couvrit la façade de l'église de peintures en camaïeu, et un peu plus tard il exécuta les armoiries de Léon X, en concurrence avec Jacopo da Pontormo, qui enrichit en outre d'une fresque la chapelle des Peintres. Puis nous avons à enregistrer le Mariage de la Vierge, peint par Franciabigio, Saint François recevant les stigmates, peint par Domenico del Puligo aux frais de Francesco del Jocondo, etc., etc.
2. U. Medici, deW antica Chiesa dei Cistercensi oggi S. Maria Maddalena de' Pani ; Florence, i88ti, p. 33-34.
Htude pour la tête de saint Zacharie, par Andréa DEL Sarto. (Musée du Louvre.)
FLORENCE
Taddeo Taddei, les Dei, Bindo Altoviti (1491-1 556)', les del Giocondo, immortalisés par leurs relations avec Raphaël, Michel-Ange ou Léonard de Vinci ; Pier Francesco Borgherini, un des protecteurs de Benedetto da Rovezzano et du Pontormo; les Gondi, qui firent construire leur palais par Giuliano da San Gallo, etc.
Seuls parmi les familles que noblesse obligeait, les Ruccellai continuèrent dans une certaine mesure leur rôle de Mécènes, et encore leur action se borna-t-elle à la littérature et à l'art rétrospectif.
L'historien Bernard Ruccellai ( 1 448 - 1 5 1 4) ', le fils de Jean et le beaufrère de Laurent de Médicis, avait songé dès la mort de son père à se construire une habitation sur les vastes terrains connus depuis sous le nom d' « Orti Oricellarj » (aujourd'hui les jardins Orloff) ; ce ne fut toutefois qu'en 1498 qu'il put donner suite à son projet. Le palais d'ailleurs ne fut à ses yeux que l'accessoire, les jardins l'objectif principal. Ces jardins, Bernard les fit orner de statues
précieuses acquises à Rome et en Grèce, ainsi que des débris du Musée des Médicis, si malheureusement dispersé en 1494. Mais l'hospitaHté offerte à l'Académie platonicienne fondée par Cosme, le Père de la Patrie, contribua davantage à leur réputation. L'Académie comptait vers cette époque dans son sein Machiavel, les Alamanni, Pietro Crinito, Cristoforo Landino, Gio-
1. Voy., sur ces différents amateurs, Raphaël, sa vie, son œuvre et son temps (à la table). — La biographie d'Altoviti a été donnée par Moreni : lUustraiione di una rarissinia Medagîia rappresentante Bindo Altoviti, opéra di Michela-ngiolo Btionarroti. Florence, 1824.
2. Voy. t. l, p. 66. Jean Ruccellai mourut en 1477 et non en 1484, comme je l'ai imprimé d'après un renseignement erroné. A la liste des ouvrages consacrés à cette famille illustre il faut ajouter la savante monographie de M. Marcotti : Un Mcrcante ûorentino e la sua famiglia nel secolo XV (Florence, Barbera, 1881).
E. Mûntz. — II. Italie. L'Age d'Or. 28
Portrait de Bindo Altoviti, par Raphaël. (Pinacothèque de Munich.)
2iR HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
vanni Cavalcanti, Ugolino Verino et une foule d'autres écrivains distingués. C'est devant elle que Diacceto lut son Traité du Beau, Alamanni quelquesunes de ses Selve; c'est en se promenant sous les ombrages des « Orti Oricellarj » et devant ce peuple de statues, témoins du passé, que Machiavel composa ses immortels Discours sur les Décades de Tite Live et son Art de Guerre, si pleins de l'esprit des anciens Romains.
Quoique les Académies d'alors, comme celles d'aujourd'hui, se rentermassent dans les études contemplatives, les membres de l'Académie platonicienne sortirent une fois, une seule fois, de la réserve que leur imposait jusqu'au nom de leur patron : en i5i2 ils prirent la plus grande part à la révolution qui rendit le pouvoir aux Médicis.
En i5i6, Léon X, de passage à Florence, voulut honorer de sa présence les réunions de cette Société qui lui rappelait les plus nobles distractions de son jeune âge. Son cousin Jean Ruccellai, le fils de Bernard, composa et fit représenter en son honneur Rosmunda, la seconde en date des tragédies italiennes '.
A partir de 1 5 1 2 les Médicis rentrent en scène : Léon X, Julien, son frère, Pierre et Jules, ses neveux, sans égaler les mémorables fondations de leurs ancêtres, encouragent l'art sous toutes ses formes. Tantôt c'est le concours pour la façade de l'église Saint-Laurent, tantôt la décoration du grand salon de Poggio a Cajano, puis les commandes de tombeaux, ou encore les fêtes du carnaval de i5i3. Le cardinal Jules de Médicis se consacra plus particulièrement à l'embellissement du palais de la via Larga : il envoya Jean d'Udine de Rome à Florence pour orner un des salons de grotesques et de stucs ; il commanda à Rustici une statue de Mercure ainsi qu'une statue de David, à Bandinelli une statue d'Orphée, etc.
Si nous voulions descendre aux « arti minori », que de merveilles, depuis les orgues de Santa Maria Novella, sculptées par Baccio d'Agnolo, jusqu'aux lanternes en fer forgé du palais Strozzi, depuis lés terres cuites des délia Robbia, dont l'atelier prospérait plus que jamais, jusqu'aux antiphonaires du dôme, enluminés par Gherardo, par Monte di Giovanni, Attavante, Boccardino et Fra Eustachio!
La gravure elle-même, longtemps si hésitante dans le choix de ses sujets, voulut se consacrer à l'illustration de la cité ; le grand plan de Florence reproduit dans notre premier volume prit naissance vers cette époque.
On trouvera dans les sections consacrées à l'architecture, à la sculpture, à la peinture et aux arts décoratifs la description des oeuvres d'art de toute sorte —
I. Passerini, Curiosild slorico-artistiche fiorentim, T" série. Florence, 1866. — Sismondi, t. XIV, p. 261.
FLORENCE
palais, tombeaux, fresques, tableaux de chevalet, etc., etc. — nées sur les bords de l'Arno pendant cette ère d'incomparable fécondité.
Un mot seulement encore ici d'une branche de l'art à laquelle il a été fait de nombreuses allusions dans les chapitres précédents (p. 82, 84, 35, 87, 41, etc.), et qui jeta un éclat tout particulier à Florence : je veux parler des fêtes, des cérémonies, de la décoration temporaire, il serait plus juste de dire de la décoration éphémère, car quoi de plus navrant que de voir ces merveilles d'imagination et de goût disparaître avec la circonstance qui en a été le prétexte! Nulle ville n'y brilla autant que Florence, qu'il fût question de banquets, de mascarades, ou d'entrées solennelles ; mais à Florence même une fête éclipsa toutes les autres : l'entrée de Léon X, au mois de novembre i5i5.
Cette cérémonie imposante entre toutes fut digne de ce fils de Laurent le Magnifique et digne de Florence : c'est tout dire. Jamais, ni dans l'antiquité, à laquelle la Renaissance en ceci n'eut rien, absolument rien à envier, jamais non plus dans les temps modernes, souverain ne fut accueili par un concours aussi extraordinaire d'artistes célèbres : des architectes tels que Antonio da San Gallo le vieux, Aristotele da San Gallo et Jacopo Sansovino, des sculpteurs tels que Baccio .da Montelupo, Baccio Bandinelli, des peintres
tels que Andréa del Sarto, Pontormo, Granacci, le Rosso, Andréa Feltrini, Perino del Vaga, des décorateurs tels que Giuliano del Tasso. L'architecture, la sculpture, la peinture rivalisèrent d'efforts, et s'il y eut entre elles de l'émulation, il n'y eut pas de vaincus'.
On admirait tout d'abord les deux baldaquins, l'un de damas blanc avec des fleurs d'or, destiné au Saint-Sacrement, l'autre, de drap d'or, pour le Pape. Le ciel de ce second baldaquin était orné de grotesques peintes par Andréa Feltrini, tandis que les armoiries du Pape et de l'Église se développaient sur les rideaux. Cent jeunes gens à pied, richement vêtus et tenant des baguettes dorées, cent autres à cheval, figuraient dans l'escorte, qui fut ce que l'on peut penser, quoique les misérables questions d'étiquette, si fréquentes dès lors en Italie, faillirent plusieurs fois compromettre l'harmonie.
I. Moreni, de Ingressu siunmi Pont. Leonis X Florentiam, descriptio Paridis de Grassis. Florence, 1798. — Vasari, passim.
Portrait de Julien de Médicis.
Attribué a Raphaël.
(Ancienne collection de la f^irande-duchesse
Marie de ilussie.)
De distance en distance, on avait élevé douze arcs de triompiie, sur lesquels on avait prodigué toutes les inventions du génie florentin, des statues et des peintures colossales, telles que cette figure de sept brasses de haut dessinée par Perino del Vaga. Les chœurs installés sur ces monuments (« Cantilens diverse' », dit le maître de cérémonies pontifical, Paris de Grassis) causèrent un plaisir infini au Pape, qui était grand amateur de musique. Entre les arcs, se dressaient des édifices imités de ceux de Rome antique, l'obélisque vulgairement appelé « Meta di Romolo «, une colonne triomphale, analogue à celle du Champ de Mars, un temple octogonal, construit sous la direction d'Antonio da San Gallo le vieux, une statue équestre dorée analogue à celle de Marc-Aurèle. Puis partout, sur les places et dans les rues, des statues improvisées, telles que cet Hercule colossal modelé par Baccio BandineUi pour la Loge des Lanzi. A la cathédrale, par une attention délicate, Jacopo Sansovino, Andréa Feltrini et Andréa del Sarto avaient mis en œuvre le projet de décoration autrefois imaginé pour la façade par Laurent le Magnifique, le père de Léon X, et cette £içade, en bois, reçut pour ornements des figures en grisaille et des grotesques.
Que reste-t-il de tant de merveilles? La description de Vasari et peut-être deux ou trois esquisses. Seules les époques privilégiées peuvent se permettre de semer ainsi au vent leurs trésors, persuadées qu'elles sont qu'elles les remplaceront sans peine. Le moment n'était pas éloigné où la moindre entrée princière allait donner naissance, en Italie aussi bien qu'en France et dans les Pays-Bas, à de somptueuses monographies. Mais on aurait cherché en vain alors des Andréa del Sarto, des Jacopo Sansovino, des Pontormo, pour élever les arcs de triomphe ou pour décorer les baldaquins.
L'activité fébrile des Florentins relégua dans l'ombre les efforts des autres villes de la Toscane, à l'exception de Sienne, qui tint brillamment tète à sa rivale séculaire. Et cependant, parmi les vingt ou trente villes de cinquième ou de sixième ordre qui s'échelonnent en Toscane, il n'en est pas une qui, en appelant quelque artiste de marque, ne se soit créé un titre à la reconnaissance de la postérité.
Voici d'abord les vaillants villages de tailleurs de pierres situés au nord de la métropole (voy. t. I, p. 194) : ils s'enrichissent à peine de quelque retable ou tabernacle, mais en revanche combien de recrues n'envoient-ils pas à l'École florentine! Fiesole donne le jour à Francesco di Simone Ferrucci; à Michèle Maini, l'auteur de la statue de Saint Sébastien, dans l'église de la Minerve, à Rome; à Andréa Ferrucci, le plus célèbre de tous; puis à Maso Boscoli, à Silvio Cosini, à Cicilia, élèves d'Andréa. De San Martino a Mensola sortent les Juste, qui firent fortune dans notre pays; de Settignano, Simone Mosca; de Majano, les deux frères Giuliano et Benedetto.
Plus au Nord, Prato, si intimement liée à l'histoire de la Première Renais-