LES ENVIRONS DE NAPLES
La sculpture en bois n'était pas moins florissante que la sculpture en pierre, en métal ou en terre cuite : Pietro de Bergame ou Pietro Veneziano, Fra Giovanni de Vérone, avec ses collaborateurs Geminiano di Colle (Toscan ou Florentin) et Impériale de Naples, puis Giovanni de Noie la cultivèrent avec succès.
Summonte, dans les précieuses notes publiées par Cicogna, cite encore un artiste unique dans sa spécialité, c'est-à-dire dans le travail du cuir, 1' « arte di stuccio », Masone ou Tomasone di Majo, qui excellait à façonner des fourreaux d'épée, des reliures, des coffrets, des encriers, etc. Il exécuta entre autres un arc de triomphe avec cent tiroirs, d'un dessin irréprochable inspiré de l'antique.
La peinture était de tous les arts le moins cultivé à Naples. Summonte, dans la lettre qu'il adressa en 1624 à M. A. Michiel, le célèbre amateur vénitien, déclare que « nel paese nostro la Pittura è stata poco celebrata' ». Après avoir quelque temps sacrifié au goût flamand (t. I, p. 114), puis au goût ombrien (voy. ci- dessus p. 264), les Napolitains furent initiés au style de Raphaël par un disciple de ce maître, Andréa Sabatini de Salerne. Mais il y avait loin de leurs essais incohérents, dont les tableaux conservés au
Musée de Naples rendent un pénible témoignage, à la constitution d'une Ecole véritable.
Dans le domaine de la miniature, une mention doit être accordée à Gasparo Romano, qui travaillait à Naples vers la fin du xv" siècle et dont Summonte cite avec éloge plusieurs ouvrages, puis à Reginaldus Piramus de Naples, qui enlumina pour Matteo Aquaviva, duc d'Atri, un manuscrit de V Ethique d'Aristote, aujourd'hui conservé à la Bibliothèque impériale de Vienne \ Malgré une certaine sécheresse, cet artiste se montre familiarisé avec les formes décoratives de la Renaissance.
Médaille de Gonsalve de Cordoue.
Par un anonyme italien.
Dans les Abruzzes^ on relève un certain nombre d'autels, de tombeaux, de fresques, de tableaux de chevalet, d'ouvrages d'orfèvrerie, notamment à Atri, à Cellino, à Penne, à S. Maria in Piano, à Chieti; mais peu ou point de pages monumentales. Bornons-nous à citer, en dehors de ces villes, Sulmona, avec son église de l'Annonciation (i4i5-i522), à la façade assez incohérente,
1. Publié par Cicogna dans les Mcmorie MP Istiiiito vcneto, 1860, t. IX, p. 411 et suiv.
2. Woltmann et Woermann, Gcschichte der Malerci, t. II, p. 256.
3. BiBL. : Bindi, Moniimenti storicl ed artistici degli Abruti, Naples, 1889; l volume de texte et I volume de planches.
et son hôpital construit par quelque élève lombard de Bramante ; Castelli avec un célèbre atelier de foïences; Avezzano avec le château des Colonna, plus semblable à une forteresse qu'à un palais.
La vaillante petite cité d'Aquila (t. I, p. 121) s'enrichit pendant cette période de diverses sculptures dues à un de ses fils, Silvestro Ariscola, l'auteur de la châsse de saint Bernardin. Un autre de ses fils, J.-B. Branconio, lui fit don, pour l'église San Silvestro, de la Visitation de Raphaël (aujourd'hui au Musée de Madrid). Telle était la vénération des Aquilates pour ce tableau, qu'en i520 le Conseil décida que personne ne pourrait en taire une copie.
Quant à la Campanie, avec sa capitale Capoue, et aux autres provinces du royaume de Naples, la Fouille, la Basilicate, la Terre d'Otrante, la Calabre, elles firent preuve de la même stérilité que pendant la période précédente. On y chercherait en vain quelque fondation transcendante révélant chez leurs habitants un eff"ort magnanime ou une direction de goût nettement accusée. La pénurie des artistes répondait à la pénurie des œuvres d'art : on ne trouve "uère à relever que les noms du peintre Andréa de Salerne, imitateur de Léonard de Vinci et de Raphaël, du peintre Marco Calavrese et du sculpteur Giovanni Merliano de Noie.
Dans l'antique couvent du Mont Cassin, assez réfractaire jusque-là aux idées de la Renaissance, on préluda en i5i5 à la reconstruction des cours, dont l'ensemble présente aujourd'hui un aspect si grandiose, avec ses portiques et ses escaUers. A partir de i5i8, on utiUsa le pinceau d'Andréa de Salerne, qui, comme plus tard Marco Calavrese, passa dans ces régions attardées pour l'artiste indispensable '.
La Sicile-, depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, échappa aux fléaux qui fondirent sur le continent italien et jouit d'une prospérité relative. Comme par le passé, Palerme servit de centre à un mouvement d'art assez intense : à côté de la brillante dynastie des sculpteurs qui s'appelait les Gagini, nous trouvons un artiste de Carrare, nommé Antonio, qui exécuta pour cette ville et pour le reste de la Sicile un certain nombre de statues, tandis que son compatriote Francesco de' Maestri travaillait àTermini. Ce qui prouve l'éclectisme — j'allais dire la dispersion d'idées — propre aux Siciliens, c'est qu'ils employaient indifféremment des artistes de toutes les Écoles. L'un, le « fabricator » Gabriele, qui construisit en 1498 l'église de l'Annonciation de Palerme, avait pour patrie Rome; un autre, le sculpteur Giorgio de Bregno, fixé en 1496 à Folizzi, était originaire de Milan; un troisième, le sculpteur Geronimo, fixé à Messine en i5o2, avait vu le jour à Florence. Venise était représentée par deux sculpteurs en bois, Giovanni Pietro (i5o5) et Francesco Trina (i5i2);
1. BiBL. : Caravita, / Codici e le Artl a Monte Cassiuo. Mont Cassin, 1869; 3 vol.
2. T. I, p. 106. — Di Marzo, / Gagini e la Scultnra in Sicilia. Palerme, 1880-1884.
E. Munlz. — 11. Italie. L'Aj^c d'Or.
Bologne également par un sculpteur en bois, Giacomo la Porta (i5i9-i52i). Les travaux confiés à ces artistes comprenaient surtout des crucifix, des tombeaux, des stalles. Rappelons aussi que l'église Santa Maria dello Spasimo de Palcrme conquit pendant cette période un des chefs-d'œuvre de Raphaël, le Portement de Croix, transporté depuis au Musée de Madrid'. Les leçons de Léonard et de Raphaël pénétrèrent en Sicile par un autre canal encore, je veux dire par l'intermédiaire de Cesare da Sesto, qui peignit pour l'égHse S. Niccolô de Messine son Adoration des Mages (aujourd'hui au Musée de Naples), et une Sainte Conversation pour l'église S. Domenico, et qui y forma
un élève, Gerolamo Alibrandi ".
Remontons maintenant vers le Nord et passons en revue les villes des Marches et de la Romagne. Ces provinces, de tout temps si turbulentes, traversèrent à l'approche du nouveau siècle une crise épouvantable, mais qui ne laissa pas d'avoir des effets salutaires : César Borgia parut, et malgré ses violences, sa cupidité, le régime qu'il imposa à ses nouveaux sujets dut leur paraître parfois doux en comparaison du joug qu'avaient fait peser sur eux leurs anciens tyrans. Les tentatives du fils d'Alexandre VI, pour éphémères qu'elles fussent, produisirent néanmoins un vaste mouvement de concentration; après sa chute, Césène rentra sous la domination directe de l'Eglise, ainsi que Forli, où Antonio Ordelaffî, héritier de ses anciens seigneurs, n'avait fait qu'une courte apparition. Rimini et Faenza, après avoir accueilli, l'une Pandolfo Malatesta, l'autre Francesco Manfredi, ne tardèrent pas à être annexées par la République de Venise, déjà maîtresse de Ravenne. Seules Urbin et Pesaro conservèrent, pour quelques années du moins, leur autonomie, l'une sous les Montefeltro et les délia Rovere, l'autre sous les Sforza.
Ascoli-Piceno, la première ville qui s'ofi"re à nous lorsque nous remontons la côte de l'Adriatique, doit sa notoriété à un artiste assez médiocre, le peintre et architecte Cola délia Matrice ou dell' Amatrice.
1, Parmi tant d'artistes étrangers fixés à Rome à l'époque de la Renaissance, on ne rencontre, pour la période qui nous occupe, qu'un seul Sicilien : un architecte du nom de Filippo de' Bartolini ( i5i8). Bertolotti , Alciini Ailisli siciliani a Roma nei sccoJl A'TV e XVII. Païenne,. i8"9.
2. Frizzoni, Ncipoii ne suoi rappoiii colF arte dcl Riiiasciniento; Florence, 1878; p. 35.
Le ccrtile du couvent du iMciU Cassin.
LES MARCHES ET LA ROMAGNE
A Camerino, Jules César Varano (assassiné en i5o2 avec trois de ses fils par ordre de César Borgia) éleva un palais somptueux, qu'il fit décorer, au témoignage de Pompeo Litta, par des peintres de mérite; il fonda en outre le couvent de Sainte-Claire et l'église de l'Annonciation. Une médaille nous a conservé les traits de ce potentat. Son fils Jean-Marie, qui lui succéda et qui gouverna Camerino jusqu'en 1627, n'a point marqué dans l'histoire des arts.
A Recanati, nous n'avons à signaler qu'une inspiration bizarre des habitants, au moment de l'entrée de Jules II, en i5io : pour fêter cet événement, ils
Le Palais apostolique de Loretta (état actuel).
firent jouer devant le pape, aux frais des Juifs de la ville, une pièce de Plaute\, Point de bourg assurément, même dans cette région, qui ne se recommande à notre attention par quelque maison aux proportions harmonieuses, quelque porte ou quelque fontaine monumentale, quelque sépulture richement ornée et bien propre à exciter les convoitises de nos musées septentrionaux, si pauvres en monuments de ce genre. Mais nous sommes en Italie , ne l'oublions pas, dans l'Italie de la Renaissance, et nous avons le devoir de montrer de la sévérité, de nous attacher uniquement aux « fastigia rerum ».
Le fait capital dans les annales artistiques des Marches, c'est la construction et la décoration du sanctuaire de Lorette". Commencé vers le milieu du xv^ siècle par l'évêque de Recanati, Niccolô dell' Aste, sur les plans de l'archi-