I. Voyage en Italie, t. 11, p. .32C
VENISE
consacra spécialement à la propagande des ouvrages grecs, ces ouvrages si rares qu'à peine avant 1496 on comptait en Italie une dizaine de volumes imprimés '.
L'homme supérieur en qui s'incarna l'essor de la typographie vénitienne était un Florentin, Aide Manuce (i 447-151 5), qui, suivi en cela parles Estienne, joignait à une érudition admirable les idées les plus pratiques : en substituant aux lourds in-foho les in-octavo portatifs, il opéra une révolution presque aussi profonde que celle à laquelle Gutenberg a attaché son nom. Il inventa en outre les caractères dits italiques et fit exécuter les plus belles illustrations que l'on eût encore vues, celles du Songe de Polyphile.
Pour l'assister dans la tâche colossale à laquelle il s'était dévoué , Aide créa la fameuse Académie grecque, c'est-à-dire, non pas une institution purement honorifique et contemplative , mais une académie de travailleurs, avec une constitution éminemment pratique : un président (Aide), un instigateur, qui était en même temps chef de la tribu des lecteurs, un chet des correcteurs. Relevons quelques dispositions curieuses : il était défendu de converser autrement qu'en langue grecque; que si quelqu'un, ajoute le règlement également rédigé en grec, s'exprime diff"éremment, soit à dessein, soit par inadvertance, il payera comme amende une petite pièce d'argent; l'argent des amendes compté, s'il suffit à la dépense d'un banquet, sera remis dans les mains d'Aide, qui avec cette somme devra traiter ses confrères, non comme des imprimeurs, mais comme il convient de traiter des hommes qui déjà réalisent le beau rêve d'une nouvelle Académie, et l'ont instituée à la manière de Platon. Cette Académie, en faveur de laquelle Aide sollicita, mais vainement, un diplôme impérial, avait surtout eu pour but de seconder l'éminent philologue- imprimeur dans la revision de ses éditions : grâce au concours
Gravure tirée du Songe de Polyphile (imprimé à Venise en 1499 par Aide Manuce).
I. Hallam, Introduction to the Literatiire of Europe, édit de i839, t. l, p. 200. Didot, Aide Manuce, p. 45.
Firmin-
de ses confrères, Aide put faire paraître chaque mois un volume tiré à mille
exemplaires ' .
Deux cardinaux, Jérôme Aleander et Pierre Bembo, puis Demetrius Chalcondylas, Erasme, Fra Giocondo, Jean Lascaris, Marc Musurus, Navagero, Sabellico, Marino Sanudo le jeune, etc., firent partie de l'Académie
aldine.
Les trente dernières années du xv" siècle et les vingt premières du xvi" correspondent dans la cité des Doges, comme dans la plupart des capitales italiennes en retard, à une floraison sans pareille; mais sur ce point Venise partagea son privilège avec Rome et Milan.
Combien le destin ne la favorisa-t-il pas davantage en prolongeant sa vitalité jusqu'à l'extrême limite de la Renaissance, en donnant pour successeurs aux Vivarini, aux Crivelli, aux Antonello de Messine, aux Bellini, aux Carpaccio, aux Cima, aux Vincenzo Catena , aux Marco Marziale, aux Basaiti, aux Giorgione, aux Titien, aux Sebastiano del Piombo, aux Leopardi, aux Riccio et aux Lombardi, des peintres, des architectes, des sculpteurs, tels que les Palma, Paul Véronèse, le Tintoret, Sansovino, Vittoria, sans compter l'essaim 'merveilleux des artistes qui façonnèrent le verre, le bronze, le fer, le bois, le cuir, avec un éclat inconnu jusqu'alors !
Pendant cette période l'art vénitien, fidèle à ses origines orientales, achève de se développer dans le sens de la couleur et de la richesse, avec cette différence pourtant qu'il substitue à la raideur byzantine une Hberté illimitée. Ses
Portrait du do^c L. Loredano, par Jean Bellin. (Galei'ie nationale de Londres.)