LA LOMBARDIE
d'inspiration et de netteté, parfois aussi de précision, qui nous charme et nous subjugue.
L'apparition d'un artiste supérieur suffit parfois pour transformer et transfigurer une vaste région. Ce qu'avaient fait pour la Haute-Italie Giotto au XIV* siècle et Donatello dans la première moitié du xv" siècle, Bramante le fit aux approches du xvf siècle. Sous son inspiration, des églises d'une élégance souveraine s'élevèrent jusque dans de petites villes, jusque dans des bourgs obscurs , qui durent aux croquis, que ce magicien semait à tous les vents, de voir inscrire leur nom au livre d'or de l'art.
Sur ce point, mais sur ce point seulement, les destinées de la Lombardie se rapprochent de celles de rOmbrie. De même qu'un rapide passage de Bramante suffit pour peupler d'une série de merveilles cette dernière province, à Spolète, à Foligno, à Città di Castello, à Spello, à Todi, de même, sous son action fécondante, s'élevèrent les superbes égfises de Lodi, de Crema, de Saronno , de Legnano , pour ne point parler de celles de Milan et de Pavie, ni de tant de palais.
L'Urbinate Bramante avait transformé l'architecture de la Lombardie, le Florentin Léonard de Vinci transforma de son côté la peinture. Bientôt, parallèlement aux personnalités éminentes de l'Ecole indigène, les Foppa, les Zenale, les Borgognone, se forma le brillant essaim léonardesque, avec Solari, Cesare da Sesto, Boltraffio, et surtout avec les disciples indirects, le Sodoma, Bernardino Luini et Gaudenzio Ferrari.
Dans la sculpture lombarde, l'intervention d'un homme de génie, d'un
E. Muntz. — II. Italie. L'Affe d'Or. 38
Candélabre de Santa Maria in Organo. (Fragment.) Par Fra Giovanni de Vérone.
émule de Bramante ou de Léonard, voilà ce qui fit défaut. Aucune école italienne contemporaine ne fit preuve d'autant d'activité, ni même d'autant de talent, Michel-Ange, n'aturellement, toujours excepté. Mais, privés de toute direction supérieure, les Mantegazza, les Omodeo, les Solari, les Rodari, les Caradosso, les Andréa da Fusina, les Bambaja, ne s'élevèrent très haut ni pour l'expression, ni pour le style. Un adoucissement, et on serait tenté de dire un amollissement progressif, certainement dû à l'influence de Léonard, tel fut au début du xv' siècle le trait distinctif de ces artistes naguère si rocailleux.
En nous dirigeant vers l'Ouest, nous rencontrons successivement les villes de Crémone, de Crema, de Brescia, de Caravage, de Bergame, de Côme, de Legnano, de Lodi et de Pavie, puis de Vigevano, d'Abbiate Grasso, de Busti Arsizio, de Lugano, qui reconnaissent les lois de l'École milanaise, tout en conservant chacune un éclat qui lui est propre.
De toutes ces villes grandes ou petites, il n'en est pas une qui ne forme le centre d'un mouvement aussi varié que complet, avec des humanistes, des Mécènes ou des collectionneurs Elisant pendants à un bataillon d'architectes, de sculpteurs, de peintres, d'intarsiateurs, d'orfèvres et de décorateurs de toute sorte. Assurément, ailleurs aussi les historiens locaux peuvent nous opposer une kyrielle de noms, mais en matière d'art les talents se pèsent et ne se comptent pas. Or ici la Haute-Italie a pour elle le nombre aussi bien que le poids.
A Crémone (t. I, p. 191), patrie du poète Vida et de toute une phalange de peintres distingués, Boccacio Boccaccino et son fils Camillo, Pietro Bembo et Gian Francesco Bembo, Altobello Melone, les Campi, Cristoforo Moretto, un groupe de constructions intéressantes, religieuses ou civiles, voient le jour : la chapelle « del Christo risorto » (i5o3) et le cloître des « Umiliati », qui, d'après h Cicérone, fait penser à Bramante, les palais Trecchi, Stanga (dont la porte a été acquise parle Musée du Louvre, voy. t. I, p. 192), Raimondi, etc. Deux statuaires de mérite, Amadeo ou Omodeo et Benedetto Briosco, sculptent au dôme, le premier la chaire (148:), et le second la châsse des SS. Pierre et Marcellin (i5o7). A Saint- Augustin, le Pérugin peint en 1494 un retable, encore en place, la Vierge entre saint Joseph et saint Augustin. Au dôme également, un artiste indigène, Giovanni -Maria Platina, exécute en 1489 de très belles stalles en marqueterie. '
Crema a pour ornement principal le « Santuario délia Madonna », je veux dire la riche et pittoresque égUse commencée en 1498 sous la direction de Giovanni Battachio de Lodi, et terminée en i5oo sous celle d'Antonio Montanara. Le Vénitien Michiel loue en outre « la élégante forma » de l'église de S. Spirito (transformée en théâtre), de même qu'il signale une série considérable de fresques ou de tableaux, dus à Vincenzo Civerchio, à Vincenzo Bressano le Vieux, à Giov. Cariano de Bergame, à Gianpiero de Valcamonica, et
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surtout à un essaim de Vénitiens : Benedetto Diana, V. Catena, Paris Bordone. En matière d'art, les lumières valent mieux que la libéralité. Honneur aux villes ou aux particuliers qui, comme Crema, ont su choisir ou qui ont tenu à faire appel à des étrangers de mérite, au lieu d'employer les médiocrités qui, alors comme aujourd'hui, pullulaient partout.
Dans les luttes qui désolèrent la Lombardie, aucune ville n'eut à souffrir autant que Brescia : prise en i5i i et mise à sac par Gaston de Foix, elle eut de nouveau à subir, en i5i5-i5i6, les rigueurs d'un siège dirigé parle maréchal de Trivulce. Heureusement pour la postérité, cette cité eut le temps de donner sa mesure, avant que ces calamités fondissent sur elle, dans l'élégant palais municipal commencé en 1492 d'après le modèle de Tommaso Formentone de Vicence. Puis, à peine ses blessures fermées, elle reprit avec ardeur, vers i526, la construction de ce sanctuaire de la vie municipale ; à Jacopo Sansovino elle demanda le plan du premier étage, à Palladio le dessin des fenêtres, à Niccolô da Grado le dessin de l'escalier et du portail sous la halle du rez-de-chaussée.
Aux artistes bressans énumérés dans notre précédent volume (p. 190) firent suite le sculpteur AnzoUno, qui florissait vers i5i2, les peintres Alessandro Moretto, Girolamo Romanino (i 485-1 566), et Giovanni Maria, plus connu comme graveur au burin; le graveur Giovanni Antonio, tour à tour imitateur de Mantegna, de Durer et de Marc-Antoine; enfin Fra Raffaello, le célèbre incrustateur.
La ville de Caravage n'est connue que comme patrie du peintre Polydore, un des meilleurs élèves de Raphaël.
En perdant le Colleone (t. I, p. 192), Bergame avait perdu un Mécène qu'elle ne remplaça pas. Deux de ses enfants, le poète Bernardo Tasso (le père de Torquato), et Fra Damiano, incrustateur non moins célèbre que Fra Raffaello, répandirent du moins au loin le nom de leur patrie.
Particulièrement brillante fut dans cette ville la floraison de la peinture. Bramante peignit vers l'année 1477, sur la façade du Palais du Podestat, des portraits de philosophes, et d'autres portraits de philosophes, en camaïeu, dans une des salles du même palais ; il orna en outre l'église San Pancrazio d'une fresque représentant une Pietà. Vincenzo Foppa, Previtali et Giovanni da Bussi, surnommé Cariani, étaient des enfants du pays; Simone de Pavie, Borgognone et surtout Lorenzo Lotto y laissèrent de nombreux retables'.
Côme* concentre ses forces sur l'embellissement de sa cathédrale, sans toutefois réussir à modifier par quelques délicates broderies de pierre, semées sur une