LA FIN DE LA RENAISSANCE. — LIMITES CHRONOLOGIQUES DU SUJET
« Mot sacré de la Renaissance.
(Miciielet.)
lors même que la dernière phase de la Renaissance, celle à laquelle est consacré le présent volume, ne compterait pas tant de noms éclatants — Michel-Ange et Jean Bologne, le Corrège, Luini, le Titien, Paul Yéronèse, le Tintoret, Serlio, Vignole, Palladio, Benvenuto Cellini; — alors même qu'elle ne nous réserverait pas tant de hautes jouissances, qu'elle ne nous ferait pas pénétrer dans l'intimité de tant de nobles esprits, ne nous ferait pas respirer une telle atmosphère de distinction, l'étude de cette société tour à tour si passionnée et si recueillie, si voluptueuse et si éthérée, serait faite pour captiver au même point l'historien et le penseur. Est-il une époque qui soulève un plus grand nombre de problèmes et d'une nature plus délicate? Et tout d'abord se pose à nous cette question palpitante : Que sont devenus les germes pleins de promesses semés par Pétrarque et ses auxiliaires à l'aurore des temps nouveaux? Quel a été le résultat final de cette vaste tentative de réorganisation intellectuelle et morale, la plus considérable qui ait été entreprise depuis le triomphe du christianisme et l'invasion des Barbares? Quelles sont les conquêtes qui ont sombré dans l'épouvantable crise
E. Muntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. i
que l'Italie traversa au xvi'' siècle, et quelles sont celles qui sont devenues le patrimoine imprescriptible de notre civilisation moderne?
L'on ne saurait, même dans une histoire spéciale de l'art, trop insister sur ce que l'on appelle aujourd'hui l'état d'âme d'une société. Pourquoi, en effet, les productions de telle période nous captivent-elles plus que celles de telle autre? Serait-ce parce que la mise en œuvre y est plus parfaite, l'invention plus vigoureuse, le style plus châtié? En aucune façon : c'est parce qu'elles
traduisent des sentiments plus sympathiques, plus purs, plus nobles1. Or ici la solidarité qui unit l'artiste à ses contemporains éclate au grand jour : ou bien cet artiste exprime des sentiments qui lui sont absolument personnels, et dans ce cas il reste incompris et isolé; ou bien ses créations vont au but, et dans ce cas c'est preuve qu'il y a communion intime entre lui et son siècle. La conclusion qui s'impose, c'est que nous n'avons pas le droit de nous montrer implacables pour une société au sein de laquelle ont pris naissance les chefs-d'œuvre d'un Corrège, d'un Titien, ou d'un Michel-Ange, la fraîcheur et la grâce incarnées, une foi profonde, l'amour le plus ardent 'de la justice. Malgré les apparences, une telle société a dû conserver un fonds de passions généreuses; malgré ses faiblesses et ses crimes, une génération au milieu de laquelle de si nobles esprits ont lutté et souffert, a droit à des trésors d'indulgence.
Mais, avant de reprendre par le détail tant de problèmes ardus, je dois essayer de délimiter la période que j'embrasse sous le titre de Fin de la Renaissance, ce magnifique automne qui, jusque dans l'extrême arrière-saison, a porté tant de fruits délicieux2.
Le Mariage mystique de sainte Catherine. Par le Corrège. (Musée du Louvre.)
1. « Malheur », a dit d'Alembert, « aux productions de l'art dont toute la beauté n'est que pour les artistes! » (Eloge de Montesquieu.)
2. Bibliographie : T. I, p. 49 5o. — Burckhardt, le Cicérone, trad. franc. Paris, Didot,