LES OUVRAGES THÉORIQUES
géométrie; le second, un traité de perspective; le troisième est consacré aux antiquités de Rome (« Roma quanta fuit ipsa ruina docet »); le quatrième, le plus important, traite des règles générales de l'architecture et des cinq Ordres; il donne en outre des plans de palais avec des détails; le cinquième enfin fait connaître les diverses formes d'églises (« tempii sacri secondo il costume christiano »), avec des plans et des élévations à l'appui. Les gravures sur bois qui accompagnent le texte sont assez rudes et ne rendent qu'imparfaitement les finesses des dessins originaux.
Le goût chez Serlio n'était pas à la hauteur de la science. Prenez le frontispice de son premier li-
Une Rue italienne au xvi° siècle.
D'après la gravure de Serlio (liv. II)
vre (i545) : que d'agitation déjà, et comme on sent que Michel -Ange a passé par là ! Ce ne sont qu'échancrures, contournements, banderoles, cartouches aux bords relevés, découpures bizarres , angles rentrants et angles saillants : on dirait parfois de la menuiserie, non plus de l'architecture. A cet égard, Serlio est le vrai précurseur de Dietterlin.
Dans l'ouvrage de Vignole1, le texte est absolument subordonné aux
planches, qui sont soigneusement gravées sur cuivre : il n'y apparaît que sous forme de légendes. La principale préoccupation de l'auteur est d'établir les mesures exactes de chacun des facteurs composant un Ordre -- plinthes, fûts, chapiteaux, frises, corniches, etc., etc. — , non moins que celles des espacements compris entre les colonnes. C'est, en un mot, un recueil de formules, presque de schémas, dont le succès devait être en raison même de sa sobriété. — Est-il nécessaire d'ajouter que Vignole, de même que Serlio et Palladio, ne connaît que l'architecture romaine ? De là bien des erreurs. Les historiens modernes ont chargé ce maître de toutes les iniquités d'Israël, mais n'est-ce pas plutôt à Alberti et à Brunellesco que remontent les responsabilités !
L'ouvrage de Palladio 2 est composé d'une façon plus méthodique que celui de Serlio ; il révèle en outre des connaissances plus pénétrantes. Dans le premier
1. Regola deïïi ciuque Ordini d'Architettiira. Libro primo et originale... i563.
2. / quattro Libri delVArohitettura. Venise, i570. Les gravures sur bois qui accompagnent cet ouvrage ne sont guère supérieures à celles du Traité de Serlio.
3oo HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
livre, l'auteur étudie les matériaux, les systèmes de construction, les Ordres; dans le second, les palais et habitations des particuliers, avec force gravures, d'après ses propres compositions ; dans le troisième, il traite des rues, des ponts, des places, des basiliques ; dans le quatrième, il passe en revue les temples antiques de Rome et de quelques autres villes, soit de l'Italie, soit de l'étranger (la « Mazon quarrée » de Nîmes, etc.).
Sous l'action des théoriciens, d'accord en cela avec le goût du public, il se produit dans l'aménagement des villes, des places et des rues, dans l'appropriation des ensembles et dans les menus détails de l'installation, une réaction de plus en plus prononcée contre les errements du moyen âge, une poursuite de plus en plus ardente de la symétrie et de la régularité : aux ruelles obscures et tortueuses du temps jadis succèdent des avenues pleines d'air, inondées de lumière1. Telles furent les villes improvisées par les derniers grands bâtisseurs du xvi° siècle : Castro et Sabbionetta. Jules Romain et Gai. Alessi s'inspirèrent des mêmes principes dans leur transformation de Mantoue et de Gênes, Sixte Quint dans sa transformation de Rome (voy. p. 244 et 267).
S'agit-il de créer des places, on ne se contente plus de leur assurer un cadre monumental (Michel-Ange proposa de continuer autour de la place de la Seigneurie un système de loges analogue à celui des Lanzi, mais son projet n'eut pas de suite) : on les enrichit à l'aide de toutes sortes d'inventions : fontaines, statues équestres, obélisques (place de la Seigneurie et place de l'Annonciation à Florence, place de Saint-Pierre et place du Latran à Rome, etc.). Dans l'aménagement de la place du Capitule, on tire parti des accidents du terrain pour établir des rampes ou des escaliers.
Fait remarquable et qui mérite d'être proposé en exemple aux bâtisseurs modernes : à Gênes, lors de la construction de la « Strada Nuova », les voisins s'entendirent pour choisir un axe commun, afin que dans les palais qui se faisaient face la vue pût être comme doublée à travers les portiques2.
A la suite de ces aperçus généraux, abordons par le menu les questions si multiples qui se rattachent à la suprême évolution de l'architecture italienne du xvie siècle.
En matière de construction, les dernières difficultés sont définitivement surmontées. L'achèvement de la coupole de Saint-Pierre et le déplacement de l'obélisque du Vatican3 révèlent chez Michel-Ange et chez Fontana des connaissances techniques égales aux qualités artistiques. Palladio, de son côté, réalisa un tour de force en donnant à la basilique gothique de Vicence un revêtement
1. Voy. l'article de M. Oettingen sur la « ville idéale » de Vasari dans le Rebertorium fur Kunstwissenschaft de 1891 (p. 21 et suiv.). — Palladio, livre III, ch. xvi.