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L'EGLISE ET LA RENAISSANCE

service? En aucune façon : évitant habilement et l'obscurantisme d'un Adrien VI et le paganisme d'un Léon X, elle accepta pleine d'empressement tant de merveilleuses conquêtes ajoutées par l'antiquité à la civilisation moderne; elle favorisa, sans scrupules et sans crainte, les humanités, les études historiques et archéologiques sur le monde grec ou romain. Dans leurs poésies latines, Urbain VIII et Léon XIII se sont montrés les émules de Bembo ou de Muret. Et, de même, les fondations du xvni'' et du xixe siècle, l'établissement des musées Pio-Clementino, Chiaramonti, Grégorien, la réorganisation de la Bibliothèque et des Archives du Vatican sous le souverain pontife actuel, forment, à bien des égards, le pendant des efforts tentés par les grands papes de la Renaissance.

Il y avait néanmoins dans ce grand mouvement qui s'appelle la Renaissance une vertu immanente : ce que les littérateurs de profession avaient négligé de foire, les philosophes et les savants l'entreprirent. Il en résulta une modalité particulière à l'Italie, quelque chose d'indépendant du catholicisme, aussi bien que du protestantisme, et comme un acheminement — c'était dans la logique des faits — vers la libre pensée. Ce furent des Italiens, principalement des jurisconsultes, qui déterminèrent l'évolution particulière de la Réforme connue sous le nom de socinianisme : niant la Trinité, la divinité du Christ et d'autres dogmes fondamentaux, auxquels ni Luther, ni Zwingle, ni Calvin n'avaient touché, ils préparèrent les voies au rationalisme'. Il arriva ainsi qu'au début du siècle suivant l'Église eut à compter avec les champions de la philosophie bien plus qu'avec ceux de la Réformation, et que ce fut parmi les Giordano Bruno (7 1000), les Vanini (f i6iq), les Campanella (f i63g), les Galilée (f 1642), qu'elle choisit ses martyrs.

L'effort tenté par la Renaissance n'a donc pas été perdu pour la science. Si l'Italie n'a pas accueilli avec plus d'ardeur la Réformation, qui ne lut jamais que localisée dans quelques villes, c'est que son instinct lui taisait entrevoir des horizons infiniment plus étendus. Autant valait, somme toute, s'en tenir aux enseignements de l'Eglise, sauf à poursuivre, dans une sphère distincte, les plus hardies spéculations. Tel est le trait qui me semble se dégager du milieu de tant de luttes et de contradictions.

De la communauté et de l'orthodoxie des croyances que l'Église avait pour mission d'entretenir, descendons maintenant à l'examen du sentiment religieux chez les individus; étudions-en l'intensité et les effets; attachons-nous aux actes qui procèdent de la foi : tâche délicate s'il en fut, car comment scruter les consciences, comment distinguer ce qui est habitude de ce qui est élan spontané?

1. Voy. Quinet, les Révolutions d'Italie, p. 3y5. — Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p. 418.

A en croire Sismondi, la religion italienne, « rendue étrangère à la raison, à la sensibilité, à la morale, à la conduite, n'était plus qu'une simple habitude de l'esprit, qui imposait de certaines pratiques et proscrivait de certaines pensées ». Ailleurs l'historien des Républiques italiennes déclare que les Italiens, « après avoir admis l'ensemble des dogmes de l'Église, ne les regardaient que comme ne demandant plus ni examen, ni étude, qu'ils signalaient leur respect pour la foi en évitant d'y penser jamais1 ».

Il n'est que trop certain qu'en Italie, plus peut-être que partout ailleurs, la dévotion n'avait pas besoin de la casuistique pour s'accommoder du déchaînement des plus détestables passions. Prenons, pour ne pas nous écarter du domaine de l'art, Benvenuto Cellini : malgré ses forfaits, l'on ne saurait lui refuser une piété sincère et fervente; la bonne foi qui lui permet de concilier ses assassinats avec les intérêts de la foi tient du miracle : on est tenté de le considérer comme un inconscient. Même élasticité de conscience en face du suicide, si sévèrement interdit par l'Eglise : pendant sa détention au fort Saint-Ange, il se demande longuement s'il mettra fin ou non à ses jours et compose en cette circonstance une de ses poésies les plus émouvantes, un dialogue entre son âme et son corps2.

Ces réserves faites, il faut reconnaître que, prise dans son ensemble, la société italienne de la Renaissance était foncièrement croyante, que la religion était chez elle plus qu'une affaire de convention, qu'elle répondait à un besoin intime, que l'athéisme n'y comptait que de rares adeptes3. Assurément la piété n'avait plus rien d'austère ni d'ascétique, sauf dans quelques groupes isolés, tels que celui dont Vittoria Colonna était l'âme; mais l'esprit de charité, déjà si développé en Italie, prit une nouvelle extension, la vivacité de la foi et le mysticisme se manifestèrent par d'innombrables visions, par d'innombrables exemples de renonciation au monde, d'innombrables actes d'humilité. Même

1. Histoire des Républiques italiennes du moyen âge, t. XV, p. 5. Cf. t. XVI, p. i65, 169. — Ce passage est à rapprocher de la définition des opinions de Mgr Dupanloup donnée par E. Renan : « Sa critique était sûre dans les limites d'une orthodoxie dont il ne discuta jamais sérieusement les titres; sa placidité, absolue. » (Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 23l.)

2. « Le corps. Hélas! mes esprits, vous êtes abattus, insensibles; la vie vous est à charge. — L'esprit. Si tu t'opposes aux volontés du ciel, qui nous secondera? qui nous protégera? Ah! laisse, laisse-nous chercher une existence meilleure. — Le corps. Ah! ne partez pas encore, car le ciel promet que vous serez plus heureux et plus tranquille que jamais. — L'esprit. Nous resterons quelques instants de plus, pourvu que le Dieu tout-puissant t'accorde la grâce d'éviter des maux plus grands que ceux que tu endures. » (Ed. Tassi, t. II, p. 67.) — Voy., sur l'augmentation du nombre des suicides, notre tome II, p. 11. Bandello rapporte à ce sujet un trait qui honore singulièrement l'évêque de Mantoue, Louis de Gonzague (-j- i,5n) : ne pouvant donner la sépulture dans son sanctuaire à une pauvre jeune fille qui s'était noyée pour ne pas survivre à son déshonneur, il résolut de l'ensevelir dans un sarcophage de bronze qui serait placé sur une colonne de la place de Mantoue (Nouvelles, P. I, n° vin).

3. « D'après Montaigne, le menu peuple était, sans comparaison, plus dévot en France qu'à Rome, mais les riches et notamment les courtisans un peu moins. » (Voyage, édit. d'Ancona, p. olo.)

LE SENTIMENT RELIGIEUX

dans une ville riche et active telle que Florence, que de trésors de piété encore au temps du siège de 1 02g !

Chez les artistes, — puisque c'est d'eux que nous avons spécialement à nous occuper ici, — les exemples de la charité ou de la ferveur abondent. Le nom de Michel-Ange est synonyme de la plus haute piété. Un de ses compatriotes, le peintre Sogliani, ne se distinguait pas moins par l'intensité du sentiment religieux, de même que le peintre siennois Beccalumi, « qui fuyait le monde peut-être plus qu'il ne convenait ». Chez le Garofalo, la loi se mêlait aux pratiques d'une dévotion quelque peu étroite; ayant perdu un œil, et menacé de perdre l'autre, il fit vœu de ne plus s'habiller que de gris. Il faut admirer davantage l'ardeur avec laquelle ce maître consacra, vingt années durant, tous les jours de fête à orner gratuitement de fresques et de tableaux le monastère des religieuses de Saint-Bernardin à Ferrare. Combien aussi est touchant ce pèlerinage entrepris par Jean d'Udine, à Rome, à l'occasion du jubilé de i55o! Il partit à pied du Frioul, en costume de pauvre pèlerin, incognito, confondu parmi le menu peuple et faisant l'impossible pour se dérober aux hommages auxquels l'exposait sa renommée. Le grand architecte véronais Michèle san Micheli, sans pousser aussi loin l'humilité, associait la religion à tous ses travaux. Jamais, le matin, il ne prit en main le compas ou l'équerre avant d'avoir dévotement

assisté à la messe; jamais il n'entreprit aucun ouvrage important sans avoir fait chanter solennellement la messe du Saint-Esprit ou celle de la Vierge.

Saint Charles Borromée.

D'api'ès une médaille italienne

anonvme.

Cette enquête, que l'on aurait pu croire étrangère à notre sujet, était nécessaire pour élucider deux points qui sont de la dernière conséquence : quelle attitude l'Eglise prit-elle vis-à-vis de l'art après la révolte de Luther et dans quelle mesure le sentiment religieux inspira-t-il désormais les œuvres d'art ?

En ce qui touche le premier point, il est facile de constater que, longtemps encore, l'Eglise suivit les errements traditionnels. Abstraction faite du Flamand Adrien VI, le dernier étranger qui soit monté sur le trône de saint Pierre, les Papes depuis Clément VII jusqu'à Marcel II, c'est-à-dire pendant près d'un tiers de siècle, prodiguèrent aux artistes l'argent, les honneurs, les encouragements de toute nature, et ils furent imités en cela par les prélats, les chefs des ordres religieux, le clergé séculier. L'exemple d'un artiste aussi éminent que Bernardino Luini, qui travailla presque exclusivement pour les

communautés de moines ou de nonnes, prouve que l'on pouvait à la rigueur se passer des grands de ce monde.

La simplicité qui s'introduisit dans le train de maison des prélats1 ne nuisit en rien à la magnificence du culte : rien ne paraissait assez riche pour les sanctuaires. Saint Charles, un des premiers, fit l'impossible pour rétablir la décence dans les églises, qui, dépourvues de cloches, de confessionnaux, de

chaires et d'ornements, ressemblaient plutôt à des tavernes.

La religion, on ne saurait le contester, continua d'inspirer l'immense majorité des œuvres d'art. Les particuliers rivalisaient d'ardeur avec les corporations religieuses pour orner les édifices sacrés, pour y laisser une marque de leur dévotion en même temps que de leur libéralité.

Mais ici encore, de même que vis-à-vis de la littérature et de la science, l'attitude de l'Église s'est modifiée, peut-être sous la pression de l'opinion publique.

Depuis longtemps, les fidèles protestaient contre les licences dont les artistes se rendaient coupables dans leurs compositions religieuses; l'abus des nudités choquait autant que l'interprétation même, souvent si peu conforme à l'esprit évangélique. Dès 1 545, l'Arétin, quelque indigne qu'il fût'2, se faisait l'interprète du sentiment général lorsqu'il écrivit à Michel-Ange son étonnante lettre sur le Jugement dernier. Il réprouve en tant que chrétien (« corne battezzato ») la licence avec laquelle ont été exprimées « les pensées qui se rattachent à la fin à laquelle aspire notre très vraie croyance », et stigmatise son « impietà di irreligione ». « Quel scandale, ajoute-t-il, qu'une telle

1. J.-F. Bonomo, l'auxiliaire de saint Charles, défendit aux évèques d'avoir des rideaux et des tapis à fleurs, une table somptueuse, des meubles élégants, de la vaisselle d'argent, avec laquelle ils pourraient nourrir les pauvres (Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p. 4.S2, 456).

2. N'est-ce pas le même Arétin, si sévère pour les autres, qui, ayant vu à Pérouse, sur une place publique, une Sainte-Madeleine tendant les bras vers le Christ dans l'attitude de la douleur, alla de nuit peindre un luth que la sainte paraissait tenir entre ses mains? (Ginguené, Histoire littéraire d'Italie, t. VI, p. 243.)

Les Ornements religieux au xvi" siècle.

Croix italienne en or émaillé.

(Ancienne collection Spitzer.)

E. Miinlz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.

œuvre ait pris place dans le plus grand temple de Dieu, sur le premier autel de Jésus, dans la plus grande chapelle du monde, où les grands cardinaux, les vénérables prêtres, le vicaire du Christ contemplent et adorent son corps, son sang et sa chair au milieu de cérémonies catholiques, de rites sacrés et d'oraisons divines! Vous avez représenté, ajoute-t-il, les anges et les saints, les uns sans aucune honnêteté terrestre, les autres privés de tout ornement céleste. Les Gentils mêmes, en sculptant, je ne dis pas une Diane vêtue, mais une Vénus nue, lui font cacher avec la main les parties qui ne doivent pas être découvertes. Votre manière de procéder conviendrait à un bain voluptueux, non à un chœur souverain1 ».

De telles protestations n'étaient pas isolées, il s'en faut. En 1049, un catholique zélé de Florence stigmatisait ses compatriotes Michel-Ange comme fauteur de luthéranisme et Bandinelli comme fauteur d'impudicité2.

Les Papes finirent par donner satisfaction à ces scrupules. Paul IV fit enlever des églises les statues et les tableaux qui choquaient. Saint Pie V fit transporter au Capitole une partie des statues des dieux qui ornaient le Belvédère et donna bon nombre d'autres à des princes étrangers, notamment aux Médicis3.

Le Concile de Trente ne pouvait manquer d'intervenir dans le débat : s'en tenant aux généralités et laissant aux écrivains spéciaux le soin d'édicter un code d'iconographie sacrée, il imposa aux évêques le devoir de veiller sur les images et de décider selon les espèces4.

Dès 1 564, Andréa Gilli de Fabriano, dans son Dialogo degli Errori dei Pittori, développa les maximes posées par le Concile. Il discuta notamment la valeur morale et religieuse des fresques du Vatican. Dans son De Picturis et

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