CHAPITRE IV
L ETAT D AME DES ITALIENS PENDANT LA DERNIERE PERIODE DE LA RENAISSANCE. — PARALLÈLE ENTRE l'aRT, LA SCIENCE ET LA LITTÉRATURE. — CONDITIONS SPÉCIALES DE l'aRT. — LA DÉCADENCE NAÎT DE LA PERFECTION.
es facteurs que nous avons passés en revue — sentiment national, religion, morale et mœurs, — sont tous intervenus pour constituer le style dans lequel s'incarne la fin de la Renaissance. Et cependant, malgré la multiplicité de nos recherches, il est un élément, capital et subtil entre tous, qui nous a échappé et que toutes les analyses, toutes les statistiques de l'ordre politique, religieux, économique, moral, sont impuissantes à déterminer. Cet élément, c'est l'état de vigueur et de fraîcheur des esprits au point de vue de la production intellectuelle. Puissance ou décadence nationale, piété ou scepticisme, prospérité, vertus publiques et privées, autant d'agents dépourvus d'efficacité, sinon pour seconder (nous avons vu dans quelles limites précises ils influent), du moins pour provoquer l'essor scientifique, littéraire ou artistique.
Quoique l'art ne suive que rarement un développement parallèle à celui de
E. Miintz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. 1 1
la philosophie et de la science;, il est indispensable de jeter, ne fût-ce qu'à titre de contre-épreuve, un regard sur les vicissitudes de celles-ci; cet examen nous apprendra ce qu'il pouvait rester dans les esprits de vigueur et d'initiative, de force d'assimilation et de force de déduction.
Ce que l'architecture est pour l'ensemble des arts, la philosophie l'est pour l'ensemble des disciplines dont l'art ne forme qu'une branche : elle les groupe et les encadre. Les éclectiques dominent-ils, tout va à la dérive; ce n'est que dispersion de forces, anarchie, incohérence. Quelle solidité et quelle cohésion, au contraire, une nation ne puise-t-elle pas dans un système philosophique bien ordonné! (Tous les systèmes étant faux, ce qui importe, ce ne sont pas les théories qu'ils énoncent, c'est la direction qu'ils impriment aux diverses manifestations de l'activité intellectuelle.)
Cette unité et cette rigueur, l'Italie les connaissait encore pendant la dernière période de la Renaissance, malgré de nombreuses fluctuations : c'était le platonisme qui inspirait et Michel-Ange et le Tasse. L'aristotélisme et son succédané, l'averroïsme, étaient partout en déroute : il résulte jusqu'à l'évidence, des documents réunis par Ernest Renan1, qu'ils furent étrangers au grand mouvement d'idées qui signala en Italie la fin du xve et le commencement du xvi° siècle.
Le prodigieux et sublime œuvre scientifique de Léonard de Vinci avait été perdu, complètement perdu, pour sa patrie et pour l'humanité, par suite du dédain professé par ce grand homme à l'égard de toute publicité. Comparées à un tel génie, les illustrations de la science italienne pendant le xvf siècle, les Porta, les Salviani, les Maurolico, les Tartaglia, les Cardano, les Délia Torre, les Achillini, les Fallopio, les Berengario, les Eustachio, les Mattioli, les Andréa Cesalpin, ne sont que des étoiles de seconde grandeur. Du moins l'esprit d'initiative et le goût des hypothèses" ne faiblirent-ils pas : ils s'alliaient, comme dans toutes les conquêtes réalisées par l'Italie, à une étude minutieuse des auteurs anciens. Félicitons-en les Italiens, au lieu de leur en faire un reproche, comme certains historiens à tendances : n'est-ce pas, en effet, quand il s'agit de science qu'il faut sans cesse tenir compte des expériences du passé, sinon tout serait éternellement à recommencer! Plus encore que par ses découvertes positives, l'antiquité intervenait par la rigueur de ses méthodes et par l'indépendance de sa critique. Combien il y avait, ici encore, de fécondité dans ses enseignements, nous l'apprenons par ce fait
i. Averro'és et l'Averroïsme, p. iv.
2. Pas plus pour les divagations que pour les éclairs de génie, Cardan n'a rien à envier à Paracelse : c'était un halluciné; mais il faut parfois de ces hommes pour renouveler les sciences. La Mctoscopia (publiée au xvir siècle seulement; Paris, i658) vient hardiment disputer la palme aux plus absurdes traités de chiromancie. Cardan y établit une corrélation entre les lignes de la face et les planètes : il voit dans ces lignes, ainsi que dans les verrues, des indices de bonheur ou d'infortune et même l'annonce d'accidents absolument fortuits. 800 gravures appuient sa fastidieuse démonstration.
que la science fut la dernière grande manifestation du génie italien : Galilée, affirme-t-on, vint au monde le jour où mourut Michel-Ange.
Plus nombreux et plus intimes qu'entre la science et l'art sont les liens entre l'art et la littérature1, liens qui étaient allés en se resserrant d'âge en âge. Au point où nous sommes parvenus, rien ne manquait plus à leur pénétration réciproque; je dirai même que la multiplicité des emprunts qu'ils se faisaient l'un à l'autre prouve que tous deux tendaient à dévier : ils sacrifiaient plus qu'il ne convenait à des préoccupations en opposition avec leur mission naturelle. L'art, en effet, devait se rapprocher de la littérature dans la mesure même où, s'éloignant de la forme, il s'attachait aux sujets et aux idées.
Dans la littérature, aussi bien que dans la science et dans l'art, la force de production et la force d'expansion de l'Italie n'ont pas faibli : l'Europe entière écoute ses leçons, s'inspire de ses modèles, depuis Rabelais et les poètes de la Pléiade jusqu'à Shakespeare. La langue italienne, si peu répandue au dehors même au xv" siècle, devient comme l'organe officiel de l'Europe élégante. Charles VIII et Louis XII ne la comprenaient qu'imparfaitement à coup sûr; pour les nouveaux conquérants, au contraire, pour François I1'1' et Charles-Quint, elle n'offre plus aucun secret. L'Arétin, du fond de son repaire de Venise, lève tribut sur toute la chrétienté.
De même que le xivc siècle, le xvr" est l'âge d'or de la littérature italienne; le latin lui cède définitivement la place2. Malgré une production à outrance, cette période compte des pages qui vivront éternellement par la pureté de la langue, la beauté du style, la chaleur des sentiments.
La passion pour les lettres avait alors pénétré partout, de même que la
Médaille de Cardan.
Par un anonyme italien.
I . Bibl. : t. II, p. 49. — La Storia délia Lettcratura italiana de Fr. de Sanctis (3e édit., Naples, 1879) est un ouvrage systématique, parfois éloquent, mais plus souvent déclamatoire, auquel le recueillement et la méthode font également défaut.
1. Je suis forcé de revenir encore une fois sur la question du latin. Mais combien ma tâche n'est-elle pas plus aisée aujourd'hui, et combien je me félicite de ce qu'un esprit aussi éminent que M. Michel Bréal ait développé, avec l'autorité qui me manque, la thèse qui m'est chère : ce sont les puristes, tant ceux du xvr' siècle que ceux de la Sorbonne moderne, qui ont tué le latin en tant que langue usuelle. (De V Enseignement des Langues anciennes. Paris, Hachette. 1891 .) — Au xvie siècle, les champions du latin montrèrent encore, si possible, plus d'intolérance que par le passé. Un certain Amasco ne soutint-il pas, dans une harangue prononcée devant Clément VII et Charles-Quint, que la langue italienne devait être reléguée dans les marchés, les boutiques, les campagnes, parmi les gens de la plus basse condition ! Une foule d'autres auteurs renchérirent encore sur ces proscriptions. (Ginguené, Histoire littéraire de l'Italie, t. VII, p. 387-389.)
passion pour l'art. Petits et grands, ecclésiastiques, femmes de qualité — il suffit de rappeler les noms de Vittoria Colonna, de Veronica Gambara, de Gaspara Stampa — et jusqu'aux paysans s'évertuaient à rimer1. Mais là ne s'arrêtaient pas les analogies entre poètes et artistes : chez les uns et chez les autres l'improvisation était la qualité la plus prisée. Montaigne raconte que « quasi à toutes les hôtelleries on trouvoit des rimeurs qui faisoient sur le champ des rimes accomodées aux assistants » (p. 067). Rome entière accourait pour entendre Bern. Accolti, surnommé l'Unico Aretino, réciter ses vers.
Nul doute que l'invention de l'imprimerie n'ait puissamment favorisé la production. Décupler, centupler le nombre des lecteurs et, au cas échéant, des admirateurs, quel poète ou quelle poétesse eût résisté à une telle tentation ! On n'écrivait plus une lettre courante sans le secret espoir de la voir livrer à la publicité2.
L'historien se sent découragé devant cette production effrénée, devant ce déluge d'oeuvres insipides, devant cette graphomanie, pour employer le terme consacré en médecine. Qu'importe que ces milliers de sonnets soient tous irréprochables, si aucun n'exprime un sentiment nouveau, si les mêmes pensées, les mêmes images, les mêmes clichés, reparaissent indéfiniment! Ce sont des exercices poétiques, ce n'est plus de la poésie. Ainsi, dans la littérature comme dans l'art, les moyens d'expression étant perfectionnés à un tel point et mis à la portée d'un chacun, la forme perd de toute nécessité son originalité et sa saveur.
En Italie, la littérature avait ceci de particulier que depuis longtemps la culture des lettres était devenue une véritable position sociale, et comme une industrie de luxe, sans racines dans les couches profondes. Rien ne pouvait développer davantage la perfection technique; rien aussi ne pouvait tarir plus rapidement les sources de l'inspiration. Si la pratique des arts exige une initiation spéciale et une application constante, la littérature, d'un abord plus facile, comporte toutes les audaces : que de chefs-d'œuvre dus à des écrivains improvisés ! Or, là était le côté faible de l'humanisme : il n'avait pas tardé à dégénérer en profession. Ailleurs c'étaient des grands seigneurs, des hommes d'État, des magistrats ou même, comme en Espagne, des hommes d'action3, qui consacraient leurs loisirs aux Muses. Ce contact multiplié avec
1. Girolamo Ruscelli de Viterbe, dans sa Lettera sopra un sonetto delV IUustriss. sig. Marchese délia Terça, alla divina S ignora Marcbcsa dei Vasto (Venise, 1.552), cite, comme réputées pour leur talent littéraire, 2.3 Génoises, 17 Romaines et 21 Milanaises. (Belgrano, Dell a Vita privata dei Genovesi, p. 483. Cf. Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p. 246-248.)
2. Dés 1542 paraissait le recueil épistolaire intitulé : Lettere volgari di divers! nobilissimi huomini et eccellentissimi ingegni.; en ïS^S, le Nuovo Libro di Lettere dei più rari autori délia Lin^ua volgare italiaua, auxquels firent suite les Lettere di Principi et tant d'autres recueils du même genre.