Quinet, les Révolutions d'Italie, p
les forces vives de la nation créait un fonds de sentiments sérieux et de fortes convictions. En Italie, au contraire, c'étaient les humanistes qui s'improvisaient diplomates, administrateurs, voire souverains pontifes. Qu'on ne m'objecte pas que bon nombre ■ d'entre eux remplissaient d'autres fonctions; qu'avant d'être poètes, orateurs ou nouvellistes, ils étaient prêtres, prélats, secrétaires apostoliques, que sais-je encore! C'est le cas de répéter que l'habit ne fait pas le moine; en embrassant l'état ecclésiastique, ils songeaient avant tout à se procurer de riches prébendes'.
Étant donnée une organisation aussi artificielle, est-il surprenant que la littérature italienne dégénérât trop souvent en rhétorique, qu'elle sacrifiât plus que de raison aux grâces et à la phrase! Quelle différence entre la langue si nette, si sobre, si florentine, de Machiavel, et toutes les circonlocutions, périphrases, fioritures et compliments de ses successeurs! Combien en est-il qui sachent faire tenir en une formule concise quelque pensée généreuse ou transcendante ! Les longs développements ne manquent pas, mais le trait qui porte, le mot ailé, combien en connaissent encore le secret? L'abus du fameux « conciosiacosache » (vu que) caractérise ces chercheurs de « sesquipedalia verba », de même que l'urbanité dégénère chez eux en platitude et en flagornerie.
L'élégance du style compte désormais plus que la chaleur des convictions ou la nouveauté des idées; jamais on n'avait poussé le purisme aussi loin. Ici c'est Bembo qui passe ses productions de l'un dans l'autre de ses quarante portefeuilles au fur et à mesure qu'il y fait une correction nouvelle ; là les écrivains de la Haute Italie — Castiglione, Bandello et autres — s'excusent de ne pas écrire le toscan; ailleurs des académies discutent à perte de vue sur un sonnet, sur un vers, sur un mot.
Constatons à ce sujet que la fondation des académies a été un effet, un résultat, non une cause. Elle prouve que, de l'ère de l'imagination, nous sommes entrés dans celle de la critique2.
1. Les littérateurs italiens, gens d'Eglise pour une bonne partie, n'étaient pas des bretteurs à la façon des artistes leurs compatriotes : l'humanisme leur avait inspiré l'horreur des pugilats et des rixes. Mais au fond il n'y avait pas moins de surexcitation en eux, pas moins de vanité ni de haine. L'histoire de quelques duels littéraires, par exemple de celui entre Caro et Castelectro, abonde en traits humiliants pour l'honneur des lettres : calomnies, dénonciations aux inquisiteurs, emploi de sicaires, tout y fut mis en œuvre.
2. Les premières académies n'avaient ni constitution fixe ni programme déterminé (t. II, p. 218). C'est ainsi que l'Académie platonicienne, qui tenait ses assises dans les jardins des Ruccellai, oublia tout à coup, en 1 5 1 2 , son rôle platonique pour conspirer en faveur du cardinal Jean de Médicis; de même qu'en 1622 elle conspira contre un autre Médicis, le cardinal Jules. A Rome, l'Académie de Goritz, qui sombra pendant le sac de 1.527, était surtout une réunion de bons vivants. Il en fut de même de l'Académie des Vignerons, qui la remplaça vers i53o et qui comptait des membres tels que Berni, Mauro, délia Casa, Firenzuola.
L' « Accademia délia Crusca » (lAcadémie du son, qu'il s'agissait de séparer de la farine ; avec un blutoir pour emblème), fondée en 1.S41 , mais organisée en i582 seulement, marqua le
Il ne faut pas s'étonner davantage, chez de tels virtuoses, du manque d'esprit de suite et de la mobilité des opinions (Giovanni délia Casa portant aux nues ou flétrissant à tour de rôle Charles-Quint; Bern. Tasso commençant son Amadis dans l'intention de célébrer Henri II de France et le dédiant en fin de compte à Philippe II d'Espagne; l'Arétin composant à la fois les ouvrages les plus licencieux et une paraphrase des Psaumes de la Pénitence, un traité sur l'humanité de Jésus-Christ, etc.). Tout chez eux n'est que délassement et jonglerie : dans le Roland furieux lui-même, la donnée et la trame sont misérables, la frivolité de la pensée excessive; le poème ne se sauve que par des beautés de détail.
Ce sera toujours une tâche épineuse que de déterminer ce qui, dans l'évolution de la littérature italienne, doit être mis sur le compte de l'influence antique et ce qui doit être imputé au ralentissement de l'activité intellectuelle chez les générations nouvelles. Celles-ci ne se seraient-elles pas jetées ainsi à corps perdu sur l'antiquité précisément parce que, l'initiative ayant faibli, elles éprouvaient une sorte de délassement à suivre les voies tracées par d'autres, à répéter des formules consacrées? Ce siècle était tellement porté à l'imitation que, quand il n'imitait pas Virgile ou Horace, il imitait Pétrarque1. Bien plus, pour peu que l'on y regarde de près, on trouvera autant d'imitations des chansons du cycle de Charlemagne, de Roland et d'Amadis que du cycle antique2 : qui oserait soutenir que le rôle de l'antiquité n'ait pas été passif plutôt qu'actif!
Rien de moins justifié, par conséquent, que l'insistance avec laquelle divers auteurs, C. Cantù entre autres, reviennent sur les dangers de cette imitation3. Certaines personnifications, les Muses par exemple, sont tellement nettes, que même un Tasse, un Milton, n'ont pas pu se dispenser d'y recourir.
désir de maintenir à l'italien sa pureté classique, autrement dit d'en faire une langue morte. Dès le début, la « Crusca » se distingua par un triste exploit, des attaques virulentes contre la Jérusalem délivrée.
L'élément facétieux dominait, du moins dans le choix des dénominations de ces réunions : 1' « Accademia degli Umidi » forçait chacun de ses membres à adopter, en souvenir de l'élément liquide, le nom d'un poisson, etc., etc.
i . Sur la vogue dont Pétrarque jouissait à cette époque (il compta, presque à la fois, plus de douze commentateurs), voir Ginguené, Histoire littéraire, t. IX, p. 247.
2. Luigi Alamanni, le metteur en œuvre de Giron il Corlese, Lodovico Dolce, Brusantini, Altissimi, Pescatore, et une infinité d'autres poètes chantèrent, à l'imitation de l'Arioste, les exploits des paladins : ils formèrent ainsi la transition entre l'Arioste et le Tasse. — Bern. Tasso se voua à la vulgarisation des vieux romans espagnols, notamment de YAmaiis.
3. « La comédie, qui devait être avant tout le théâtre de la vie présente, on la faisait servir à imiter les quelques pièces latines du même genre, lesquelles sont une imitation de celles des Grecs... La Mandragore de Machiavel prouve que l'on aurait pu former un théâtre national en abandonnant les traces des anciens, » etc. (Histoire des Italiens, t. VIII, p. 2.54-255.) Ce sont là déclamations pures. Nos auteurs dramatiques français du xvil" siècle, Corneille, Racine, Molière, ne se sont-ils pas inspirés des anciens, sans sacrifier leur originalité native!
Chez le poète anglais, la Muse trône sur la cime d'Horeb ou de Sinaï (ch. 1); de même que Jupiter, Jéhovah doit son triomphe à sa foudre; au-dessus de Dieu, il y a le destin : c'est au fond la lutte des Dieux de l'Olympe et des Titans. Et de même Milton mêle la mythologie classique à la mythologie biblique, aux anges rebelles les dieux de l'Ionie (ch. 1), etc., etc.
Ainsi l'Olympe se joue à travers les épopées chrétiennes, jusqu'au jour où un fils impie de l'impie xvme siècle dressera autel contre autel, opposera les dieux du paganisme à la trilogie chrétienne et créera cette Guerre des Dieux, dont il faut bien se garder de méconnaître la portée.
On a beau dire, malgré l'étude assidue des anciens, l'esprit italien conserva longtemps encore, avec sa curiosité, sa puissance d'observation et de pénétration. Nous en avons pour preuve les admirables rapports des ambassadeurs vénitiens, si sobres et si substantiels, cette masse formidable de recherches de tout ordre tant sur l'ancien que sur le nouveau continent, telles que la description des Pays-Bas de L. Guichardin (i50;), bref cet effort gigantesque pour codifier les connaissances humaines. De même que Louis XII avait chargé le Véronais Paolo Emilio d'écrire l'histoire de France, Henri VIII confia à Polidoro Virgilio d'Urbin le soin de retracer les annales de l'Angleterre. Ciro Spontoni écrivit l'histoire de la Hongrie, Guagnino celle de la Pologne, Possevino celle de la Moscovie1. Mais tous ces travaux sont éclipsés par ceux de Paul Jove : si l'on peut lui reprocher sa conscience trop dégourdie, du moins la curiosité ardente de l'historien et le talent de l'écrivain masquentils les défaillances de l'homme. Ce Brantôme italien nous a laissé en abondance les informations les plus sûres; il a puisé plus encore dans la conversation de ses héros que dans les livres; les documents qu'il nous offre sont véritablement de première main.
Si l'antiquité n'a pas entravé l'essor de la littérature italienne, il est certain, en revanche, que de fortes études classiques n'étaient pas indispensables pour former des maîtres écrivains. Je ne crains pas de l'affirmer : c'est, non parmi les littérateurs de profession, les gens de lettres, comme on dit aujourd'hui, mais parmi les écrivains improvisés, Castiglione, Michel-Ange, Cellini, l'Arétin (pauvre humaniste, s'il en fut), que l'on trouve les idées les plus neuves, la langue la plus savoureuse. L'indépendance d'esprit et, prononçons le mot, le cynisme de ce pamphlétaire, toutes les fois que les questions de personnes ne sont pas en jeu, tranchent sur le conservatisme à outrance de l'immense majorité de ses contemporains. Il ose railler les conventions et les abus, et il le fait avec une verve étincelante. Quels services un tel homme n'eût-il pas rendus à son pays si son caractère avait été à la hauteur de son talent! Il eût exercé, au point de vue des mœurs, la même action que Machiavel au point de vue de