L'ABSTRACTION ET L'INCOHÉRENCE
Constatons tout d'abord que, malgré le courant général, la dernière période de la Renaissance offre encore par centaines les pages les plus grandioses ou les plus séduisantes, et nous transporte dans une atmosphère enivrante de poésie et d'art. Le milieu a baissé, mais que de merveilles encore! N'oublions pas, au reste, qu'à bien des égards nous assistons, non pas à une décomposition des éléments de la période précédente, mais à une évolution nouvelle, que les œuvres mêmes des décadents, tels que les Michel-Ange de Caravage, les Salvator Rosa, les Ribera, et autres chefs de l'École napolitaine, renferment une foule de germes féconds. A-t-on pesé au juste ce que leur doivent les Flamands, les Hollandais et les Espagnols?
Il y avait dans les principes de l'Age d'Or, dans son amour pour la généralisation, dans son dédain pour tout ce qui est individuel, un germe de décadence. A force de proscrire « les taches locales ou nationales », comme disait Ernest Renan1 en parlant du « miracle grec », et de poursuivre un type de beauté éternelle, on en vint à l'abstraction. A la vision concrète, c'est-à-dire vivante, du corps humain conçu comme un tout animé d'une impulsion unique, se substitue je ne sais
quelle vision fragmentaire, symptôme d'impuissance et de dégénérescence. On s'arrête à dessiner une jambe, un bras, qui n'en finit pas, sans se soucier de les rattacher au corps d'une façon organique. Ce sont des membres juxtaposés, et non plus cet ensemble si net et si logique que les Léonard et les Raphaël s'entendaient à fixer d'un coup de crayon.
Vasari, quelque engagé qu'il fût dans le mouvement, en tant qu'artiste, s'est rendu compte, en tant qu'historien, de ces lacunes : il gémit sur les torses trop grands qui jurent avec les bras et les jambes trop grêles".
Ce goût croissant pour la convention engendra une foule d'autres défauts : l'enflure, la boursouflure, la déclamation. Les cinquecentistes se sentent trop à l'étroit dans les cadres anciens; il leur faut le colossal. Comparé à leurs
L'Art littéraire dans les faïences.
L'Enlèvement d'Europe. (Plat d'O. Fontana.)
1. Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, p. 5g. — Winckelmann a comparé la beauté parfaite à l'eau pure, qui n'a aucune saveur particulière. (Ch. Blanc, Grammaire des arts du dessin,