LES CONCOURS
La République vénitienne affectionnait tout particulièrement ces examens préliminaires, qui lui semblaient offrir des garanties spéciales. C'est ainsi que le Titien et Sansovino reçurent la mission d'inviter un certain nombre d'artistes, parmi lesquels Paul Véronèse, à présenter des esquisses pour la décoration des salles de la Bibliothèque de Saint-Marc. C'est ainsi encore qu'en 1676, à la suite de l'incendie du Palais Ducal, une commission spéciale fut chargée d'instituer des concours et de répartir les travaux.
Particulièrement curieux fut le concours ouvert, vers i56o, par la confrérie
Une Habitation d'artiste au xvi" siècle. Le Palais de Jules Romain à Mantoue.
de Saint-Roch. Le Tintoret ayant eu, en cachette, communication des mesures de l'emplacement choisi, exécuta immédiatement une peinture qu'il parvint à fixer dans le plus grand secret sur la paroi même qu'il s'agissait de décorer. Au jour marqué, le Véronèse, le Schiavone, Giuseppe Salviati et Federico Zuccheri apportèrent leurs esquisses ; mais lorsqu'on demanda au Tintoret de montrer à son tour la sienne, il démasqua sa peinture, émerveillant ainsi et ses juges et ses concurrents. Selon son habitude, il déclara que si ses services n'étaient pas agréés, il faisait don de la peinture à saint Roch, auquel il avait une dévotion
manato, Benvenuto, un Pérugin et un Flamand, dit Gian Bologna. L'Ammanato, dit-on, a fait le meilleur; mais je ne l'ai pas vu, parce qu'il était enveloppé pour pouvoir apporter le marbre à l'endroit où il se trouve. Benvenuto m'a montré le sien, ce qui m'a lait le plaindre d'être dans sa vieillesse si mal servi par la terre et par la bourre. Le Pérugin (Vinc. Danti) a très bien réussi pour un jeune homme, mais il n'a pas voix au chapitre. Le Flamand (Jean Bologne) est condamné aux dépens et il a travaillé sa terre très proprement. Voila ce que j'ai à dire à V. S. de l'affaire du Géant. » (Pion, Leone Leoni, p. 107.)
toute particulière. Loin de le prendre au mot, la confrérie le chargea de décorer le monument tout entier et lui assigna une pension viagère de ioo ducats, à condition qu'il peindrait un compartiment par an. Ce qui prouve, soit dit en passant, que le désintéressement est parfois une spéculation excellente. Le Tintoret cependant se hâta de terminer le travail, de manière à pouvoir jouir tranquillement de sa pension'.
Comme par le passé (t. II, p. 199-200), le système des expertises et celui des forfaits étaient tour à tour en honneur. C'est ainsi que Valerio Belli reçut 2000 écus d'or pour le coffret de cristal qu'il avait gravé pour le pape Clément VII, et Vasari 1000 écus pour la peinture du Palais de la Chancellerie (exécutée en cent jours).
Beaucoup d'artistes étaient en possession de traitements fixes, qui variaient naturellement selon leur mérite. Celui de Daniel de Volterra s'élevait à 240 florins par an, celui de Bandinelli à 200 2, tandis que Tribolo n'en touchait que 96 comme directeur des travaux de Castello r'. A Mantoue, la Cour se montrait particulièrement libérale pour Jules Romain : il gagnait plus de 1000 ducats (plus de 5o 000 francs) par an.
Souvent aussi les Papes, la République de Venise, l'Empereur, attribuaient aux artistes des charges constituant de véritables sinécures : tel était l'« Uffizio del Piombo » (le bureau chargé de sceller avec du plomb les bulles pontificales), qui eut pour titulaires, après Bramante, Sebastiano del Piombo et Guglielmo délia Porta; cet office rendait de si gros revenus, qu'il entraînait irrésistiblement ses titulaires à la paresse. Plus modeste était la charge de massier pontifical, occupée par Benvenuto Cellini, ou encore la « Cavalleria di San Pietro » (la recette des redevances prélevées sur les chevaliers de Saint-Pierre), donnée par Léon X à Jac. Sansovino. Les cardinaux disposaient parfois d'emplois analogues, mais moins lucratifs : c'est à ce titre que l'un d'eux, Al. Farnèse, donna au graveur Giov. da Castelbolognese un orfice de « Giannizzero ». A Venise, le peintre en titre du Grand Conseil avait droit aux revenus de la « Senseria del Fondaco dei Tedeschi ».