PRÉFACE
Il existe dans Le Sud-Est européen un pays négligé par Les historiens et Les critiques d'art, où chaque humble village recèle sous ses vieux arbres un petit musée de l'art religieux, où pendant des siècles un labeur populaire à réussi enfin à créer des types définitifs dans lesquels la simplicité des proportions s'allie à la discrétion de La couleur pour donner un ensemble de beauté souriante.
Ça et là les fondations de princes, de vrais rois, portant dans les fresques des couronnes à trois et même à cinq fleurons, qui ont conservé l'autonomie nationale par Les armes des soldats aussi bien que par leur intelligence politique, se distinguent par des dimensions plus amples, par des matériaux plus riches et une ornementation plus abondante. Et, dans la maison des nobles et des marchands, dans Les gravures des imprimeurs, on retrouve les mêmes motifs avec une technique différente.
Une partie des éléments de cette civilisation artistique vient de l'Orient chrétien, l'autre de l'Occident latin ou germanique. Ils se mélangent cependant de manière à donner une création nouvelle dans son caractère général. Et, pour appuyer ces influences aussi bien que pour les harmoniser, on a le fond premier d'une civilisation populaire millénaire, carpatho-balcanique; thrace, qui subsiste encore dans Le travail délicat sortant des mains des paysans et surtout des paysannes, dans la broderie et la sculpture en bois.
Ce livre, une exposition historique, tient surtout à fournir des matériaux aux chercheurs de détail et à fixer en même temps les rapports entre Les différents monuments et objets, entre les différentes époques, à faire reconnaître un système dans son développement progressif.
Ce qui parlera mieux, ce sont les reproductions artistiques elles-mêmes, empruntées surtout au « Bulletin roumain de la Commision des Monuments Historiques »; nous n'avons voulu qu'en donner un modeste commentaire. M. Georges Bals, dont on connaît les études, sur Part serbe et celui du Mont Afhos, a bien voulu y ajouter des considérations techniques sur larchitecture moldave qui en sont arrivées à devenir toute une étude approfondie, dont
le lecteur appréciera facilement la valeur.
N. JORGA, Professeur à l’Université de Bucarest, et Professeur agréé à la Sorbonne, Membre de l’Académie Roumaine, Correspondant de l’Institut de France, Directeur de l'Ecole Roumaine à Paris,
Bucarest, le 15 mai 1921, — Fontenay-aux-Roses, le 2 juin 1922,
Nous ne commencerons pas, d’après une coutume malheureusement trop répandue, même dans des ouvrages récents, par des considérations sur l’art scythe ou thrace, sur l’art romain en Dacie. Entre chaque nation et l’art qu’elle a créé ou transformé, il y a des rapports étroits, intimes, exclusifs, et on ne peut donc pas commencer une exposition de l’histoire de cet art sans avoir déjà la nation elle-même dûment constituée.
Mais pour expliquer certains éléments de l’art roumain, dont les débuts correspondent à ce XIV° siècle seulement quand la nation créa des États lui appartenant en propre — bien que l’organisation voévodale (le voévode en slave est le duc) et les « judicatures » sont très anciennes, que dès le XI° siècle il y eut sur le Danube inférieur des formations politiques roumaines en relation étroite avec le Byzance des Comnènes et que le XIII° siècle eût compté déjà des « judicatures » et des « voévodats » roumains autonomes entre les Carpathes et le Danube, — il faut tenir compte d’une civilisation antérieure, et de brefs renseignements sur l’art grec-romain en Dacie et en Scythie Mineure peuvent intéresser certains de nos lecteurs.
1) Entre la maison paysanne en Roumanie et celle de la même classe rurale en Bulgarie, dans la Serbie intérieure d’un côté, de la Hongrie et de la Petite Russie de l’autre, il y a de nombreuses similitudes, tandis que la maison du paysan macédonien, thrace et grec appartient visiblement à un autre type. Dans ce dernier cas, le village ‘est composé de maisons très rapprochées, tenant parfois l’une à l’autre et portant, comme la maison vénitienne, deux étages séparés par un escalier intérieur en biais; le matériel employé est la pierre; le toit est formé de tuiles ou d’ardoises; les fenêtres sont petites, étroites, propres pour la défense; la distribution des pièces est assez variée, différant d’une bâtisse à l’autre, mais on reconnaît la salle centrale sur laquelle débouchent les appartements destinés au séjour des habitants et les dortoirs. La cour étroite — si elle existe — est entourée de murs. C’est, en un mot, la maison antique des Grecs et surtout des Romains.
Dans le second cas, au contraire, au milieu d’une très large cour, contenant l’étable et l'écurie, le magasin d'outils et de bois, le dépôt de provisions — le maïs est conservé dans des huttes de treillage aéré —, on voit la maisonnette toute blanche, ordinairement à un seul étage, se présentant de front, avec un péristyle lumineux, dont les colonnes en bois ont des chapiteaux ornés et sont parfois réunies par des planches soutenant des vases de fleurs.
Les matériaux employés sont des poutres entrecroisées qui s'appuient sur une base
de grosses pierres rangées sur le sol, qui n’a pas été creusé pour des fondements; le treil-
lage de verges remplit l’espace vide et on étend dessus une couche d'argile; le blanc de chaux recouvre tout cet ouvrage et lui donne un aspect de netteté souriante. Le toit, au lieu d’être plat, ou d'offrir seulement des lignes basses, s'élève très haut pour abriter un grenier destiné ‘à conserver les fruits soumis à la fumigation continuelle de lâtre; il est recouvert de bardeaux fixés en écailles, qui laissent fl. trer comme un brouillard bleuâtre la fumée. Les fenêtres, ornées de fleurs, sont largement ouvertes. En entrant par la porte qui s'ouvre Juste au milieu, on trouve devant soi l’âtre, le foyer, d’une construction massive, occupant toute la chambre centrale; il sert à chauffer les deux chambres qu’il sépare, et, en même temps, il y abrite dans les hivers plus durs les membres de la famille, qui y font leur sieste. Des deux chambres, celle de droite, plus large et lumineuse, est la « grande chambre », la grande casa, destinée aux hôtes. Elle contient le dépôt précieux des tissus, qui se conservent d’une génération à l’autre: des chemises ornées de dessins coloriés, de broderies d’après de très anciens modèles, des mouchoirs ouvrés de la même façon et qu’on porte à la ceinture, des pans de lourdes broderies en laine et fil d’or et d’argent qui, placés des deux côtés du corps, remplacent la robe; les tapis — en roumain on dit les « écorces », scoarle — ne manquent pas, avec leurs rhombes, leurs carrés, leurs branches, leurs représentations schématiques de fleurs et même du corps humain. Sur des dressoirs en bois sculpté, avec des figures et des. formes qui correspondent à celles des broderies — ici, c’est le travail des hommes — sont rangés les vases, d’une céramique intéressante,simple dans le dessin, discrète dans les couleurs, qui est extrêmement ancienne. Il n’y à pas dans les maisons typiques, où les influences modernes n’ont pas pénétré, de meubles, à l’exception de la table placée au milieu et du divan qui court le long des murs, soutenant l’échafaudage blanc des tissus; la veilleuse brûle devant l’image sainte. La « petite chambre » sert d’habitation à la famille et présente d’une manière plus modeste les mêmes traits, sauf ce trésor du travail accumulé des femmes. Parfois, au fond, le toit se prolonge en descendant, pour abriter la cuisine; le plus souvent, une rudimentaire cuisine d’été se trouve dans la cour elle-même.
Il y a aussi un type mixte entre le premier et le second. On a la cour tout aussi large, avec ses dépendances; le toit de bardeaux surplombe l'édifice de ses lignes pointues. Mais on a deux étages : celui d’en haut présente la rangée des colonnes, qui sont en maçonnerie, la maison elle-même étant en matériaux plus résistants; les fenêtres de cette citadelle sont taillées de façon à pouvoir couvrir les défenseurs contre une attaque imprévue, — de vraies meurtrières; en bas, occupant la plus grande partie de l’édifice, un magasin spacieux; ou bien la cave descend dans les profondeurs, contenant les tonneaux de vin à côté d’autres provisions. Très souvent, dans des régions entières, cette partie de la maison est composée de la cave toute seule, dont la porte d’entrée se présente, artistiquement travaillée, en face ou de côté. C'est la maison antique, l'habitation méditerranéenne, qui vient de la Dalmatie par la Serbie antérieure, sur le Danube, dans la Valachie occidentale, l’Olténie, et se prolonge vers l'Est le long des Carpathes valaques, tandis qu’en Transylvanie un autre type, qui nous intéresse moins, celui de la maison gallo-germanique, apporté par les Saxons du Rhin et de la Moselle, colonisés sur ce seuil d'Orient, dès le XIII° siècle, a conquis le terrain, à l'exception de cet angle des Sezkler, au sud-est de la province, où ces autres colons, des
Hongrois, se sont superposés sur une couche d’ancienne habitation roumaine.
2) La maison que nous venons de décrire, l’art que nous avons esquissé et dont nous
donnerons plus loin les caractères essentiels, n’appartient pas à l’un seul des peuples qui
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