B. MOLDAVIE
I. En Moldavie, alors que le contemporain de la dynastie des Movilä, Radu Mihnea, ne fit travailler qu’au palais de Hârläu, aujourd’hui en ruines, où 1l résida quelque temps et où la mort vint le surprendre, d’autres princes de la première moitié de ce XVII° siècle donnèrent une nouvelle direction à l’art roumain, aussi bien sous le rapport des matériaux de l'architecture et des formes qu'ils déterminèrent que sous celui du caractère de l’ornementation sculpturale qui en dépendait.
Signalons d’abord des essais antérieurs.
Avant 1610, on avait, dans cet autre style, du travail en pierre sculptée, aux motifs orientaux, le couvent de Dragomirna. On avait commencé par la petite église du skite, due, en 1602, à la piété de Luc ou Lupu Stroici, Grand-Logothète, de son frère Siméon, Grand-Trésorier, et surtout d’Anastase Crimcovici, ancien évêque de Rädäuti, très mêlé à la lutte de partis de la Moldavie, troublée, à cette époque, par des compétitions.
L'origine de ce moine est connue. L'église de Päträuti contient encore la pierre sépulcrale de sa mère, Christine, morte en 1505; le père s'appelait Jean et était bourgeois de Suceava. Anastase lui-même, ou bien un de ses frères, était cet Élie, fils de « Crimcoaïa », de la veuve de Crimca, auquel, en 1587 déjà, Pierte-
le-Boiteux faisait une donation pour lui être resté fidèle
pendant une des invasions de Cosaques qui infestèrent
: CI. Stefuleseu.
son règne (1). Chandelier de Tismana (époque de Mathieu Basarab).
Nommé évêque d’abord dans le synode de 1600, convoqué par Michel-le-Brave, conquérant de la Moldavie, il n’occupa que très peu de temps son siège, chassé à la suite de la catastrophe du prince valaque. Ses talents de calligraphe, de miniaturiste, qui étaient peu communs, lui firent obtenir bientôt le siège de Roman, puis, dès 1608, la situation de Métropolite de la Moldavie.
L'église du skite, avéc son péristyle ouvert, n’a rien qui la distingue du type contemporain. Il en est tout autrement de la grande église du monastère, dont la construction est attribuée à l'architecte Dima (les moines montraient il y a quelques années sa pierre tombale, sans inscription aucune). Elle était déjà terminée en 1609 (2).
Dans le plan, il n’y a rien qui distingue ce grand édifice de Pobrata ou de Slatina. En forme de trèfle, 1l contient, beaucoup plus haut que large — c'est la plus haute de
toutes les bâtisses du pays, — le vestibule fermé, le narthex, la chambre des tombeaux, la
1. Séudii si Documente, XT, p. 47. Cf. Kozak, ouvr. cité, p. 59; notre article dans les Convorbiri literare, 1906, notre Zstoria Bisericii, I, p. 241. Cf. P. Partenie, Anastasie Crimca, Bucarest 1907.
2. Cf. Melchisédek, dans la Revista de Tocilescu, II, p. 68 et suiv.
nef et le sanctuaire; deux séries de niches ornent la partie supérieure; une ceinture relie l’édifice entier vers le milieu de la hauteur de ses murs; le socle est fortement indiqué; des con treforts bas soutiennent à plusieurs points la bâtisse.
Ce qui est nouveau et d’une grande beauté, ce sont les ornements en pierre. Pas ceux des fenêtres, qui sont d’un gothique simple, mais les boudins tissus comme une corde de plusieurs lignes saillantes, qui ne se bornent pas à former la ceinture mentionnée plus haut: ils suivent les lignes de l’architecture, ils soulignent les hautes voûtes, revêtus d’une légère peinture en bleu, en or, en rouge, ils attirent le regard aussitôt qu’on pénètre dans l’édifice, d’une demi-obscurité mystique; des écussons y sont collés, contenant les armes du pays et divers autres ornements sculptés. Au-dessus de la nef une frêle tour surgit, d’une délicatesse de lignes extrêmes: elle est revêtue toute entière de sculptures d’une richesse incomparable, arcatures ponctuées par des rosettes, lignes verticales formées de ces mêmes rosettes, ceintures de pierre blanche, cadres ouvragés pour les fenêtres étroites. Dans la nef, la peinture, d’un bon style, s’est conservée intacte.
Tout autour, les hautes murailles de l'enceinte aux tours puissantes, dont l’une contient une chapelle, ont bien l’air de pouvoir défendre contre des ennemis pillards les trésors, qui ne manquaient pas, contenus dans la fondation de cet évêque artiste. On y'remarque des parures de pierre ornées de rosettes et un cartouche représentant le taureau de l'emblème moldave, au long cou comme à Slatina, au-dessus de la croix à trois branches.
Le talent du fondateur s’est dépensé dans les miniatures des Évangéliaires de 1609 et de 1614, des Liturgiaires de 1610 et de 1612 (un autre manuscrit se trouvait à la Bibliothèque Impériale de Vienne). On y voit le portrait du Métropolite lui-même, une fois avec le nouveau prince moldave, Étienne Tomsa, puis des images saintes. Les reliures sont en argent travaillé, recouvert d’une couche de dorure. Ces volumes étaient si prisés que, pour en
ramener un au monastère, tel boïar de 1656 donnait treize tonneaux de miel pur (1).
D'où viennent ces éléments d'innovation qui, pour la première fois, sont constatés à Dragomirna? On a vu que Jérémie avait fait une expédition en Valachie pour se venger contre Michel et y installer son frère Siméon; il en avait rapporté l’Évangéliaire de Neagoe aux ornements archaïques et celui de Mihnea-le-Rénégat. Le butin était cependant plus riche que cela: il contenait les secrets, jusqu'alors inconnus en Moldavie, de cet art valaque du commencement du XVI° siècle, qui avait célébré ses plus hauts triomphes à Arges. On en avait rapporté l'amour pour ces ceintures entrelacées, pour ces rosettes à la mode orientale, pour ces couleurs appliquées sur les ornements sculptés, à l’intérieur et à l'extérieur, et, en même temps, la préférence, en regard des émaux polychromes et des peintures en tapis
oriental, de la pierre lentement et durement travaillée.
Étienne Tomsa, qui avait servi la France de Henri IV dans la guerre contre l'Espagne et était un brave vieux guerrier, en même temps qu’un terrible tyran acharné sur les boïars, ses victimes coutumières, voulut avoir une église conventuelle dans le genre de Dragomirna. Il donna donc Solca, dans les environs. Encore une châsse de pierre aux contours élancés, mais de dimensions moindres et avec une tour simple, n'ayant que les profils de coutume. Des
lignes gothiques aux portes, des bandeaux de pierre courant le long de ces portes mêmes
1. Melchisédek, loc. cit., pp. 70-71; Bogdan, dans les Annales de l'Académie roumaine, XI, p. 21 et suiv. Une pièce de vêtement brodée du même, dans nos Znscrip{u, Il, p. 177.
et des nervures des voûtes. La peinture n'existe plus depuis longtemps, si, du reste, ce prince d’un règne agité eut le temps nécessaire pour la faire commencer (1).
Le cadre de Dragormirna, montant le long des portes en lignes tordues et recouvert d’une couche d’or et de couleurs voyantes, distingue aussi les innovations apportées, en 1625, sous Radu Mihnea, à l'église de Saint-Sabbas de Jassy, par son nouveau fondateur, Jean, neveu de l’influent Grec constantinopolitain Skarlatos. L'architecte, le « protomastor », a pris soin de signer le beau style nouveau: c’est le Constantinopolitain Georges, envoyé spéciale-
ment par le riche patron (2). La cousine de Jean fut la femme du prince Alexandre Ilias (3).
Le gendre de Radu Mihnea, Miron Barnowski, noble polonais par adoption, mais Roumain de nation, fils du seigneur de Bârnova, près de Jassy, et, par sa mère, Élisabeth, un Movilä lui aussi, fut un zélé bâtisseur dans ce style nouveau. En Bucovine même, il fit construire une petite église aux portes et fenêtres gothiques sur l'emplacement d’une autre où était enterré son père, le Hetman Barnowski, à Toporäuti. Elle ne paraît pas avoir été terminée. |
Tout en complétant par une nouvelle tour l’enceinte de Dragomirna et en bâtissant le skite de Hangu dans la montagne de Neamt (4), le prince Miron donna à la ville de Jassy, où 1l commença aussi l'édifice de Saint-Jean-Baptiste (5), l’église qui porte son nom (6) toute nue aujourd’hui, elle ne rappelle pas ce qu’elle a dû être au moment de sa consécration. Du reste cette consécration fut faite peut-être par un autre Voévode, comme ce fut certainement le cas pour l’église conventuelle de Bârnova, où devait être enseveli un de ses successeurs sur le trône, le vieux boïar Eustratius Dabija (7). Une très belle épitaphe avait été donnée à l’église de Barnowski par son fondateur: celle de Bârnova ne date que de 1671,
et c'est le don de la femme d’un boïar de second rang.
II. Quand on connaît Dragomirna et Solca, la splendeur de l’église des Trois Hiérarques (ainsi que celle des autres églises moldaves contemporaines), bâtie à Jassy, en 1639, par le riche prince Basile Lupu, qui, protégeant l’Église byzantine et nourrissant les illusions des Grecs désireux de regagner leur « basileus » chrétien, jouit pendant vingt ans des riches revenus de la Moldavie pacifique, donc prospère, étonne moins. Après avoir commencé par la modeste église de village qu'il terminait à Serbesti, en 1638 (8), 1l voulut laisser un monument digne de lui. C’est, dans les mêmes proportions, la même église, sauf que, comme à Galata, à la tour de la nef correspond une autre, de hauteur égale, s'appuyant sur le narthex. Mais chacune des pierres qui ont été employées a subi le travail le plus minutieux pour représenter en lignes entortillées, en fleurs orientales, en arabesques, le tout scrupuleusement
doré, une infinie richesse. Il faut l’avouer cependant, il y a une fatigue dans ce luxe qui écrase,
1. Kozak, ouvr. cité, p. 124 et suiv.; Romstorfer, dans les « Mitteilungen der k. k. Central- Commission », XVIII, pp. 45-47. Un Évangéliaire de Solca à Sucevita, Melchisédek, loc. cit., p. 51. 2. Nos Znscriptii, II, p. 137 et suiv.
NC TSED EL 0:
. Bulletin, V, p. 111.
. Nos Znscriptii, II, p. 136.
. Romstorfer, Moldauisch-byzantinische Kunst, pl. 4, n° 36. . Nos Znscriptii, II, pp. 129 et suiv., 213 et suiv. MOLÉ RME
DU Ou BR &
il y a une monotonie dans la répétition des mêmes motifs laborieusement reproduits d’une
pierre à l’autre. L'intérieur a été complètement changé par l’architecte contemporain Lecomte:
du Noüy (1).
A Golia, la seconde fondation de Basile, finie en 1660 par son fils, sur l'emplacement
de l’église de la fin du siècle précédent, due au boïar Jean Gole, on n’a guère les lignes de
l'édifice primitif. Mais on a conservé les deux tours désormais caractéristiques et on a
encastré dans la nouvelle bâtisse, de la première moitié du XVIII siècle, les deux cadres des portes d'entrée de Basile. Celle qui mène au vestibule est surmontée d’un bas-relief en marbre, représentant, à côté des armes du pays, — cas unique dans ces pays strictement orthodoxes —, l’Annonciation de la Vierge. On entre dans le narthex par une plus grande porte, d’un dessin compliqué, contenant dans des lettres de trait gothique le même taureau du blason moldave. Avec des objets en métal, dont il sera parlé ci-après, Golia présente, bien que retouchée, une très riche peinture contemporaine, et, en outre, les pierres sépulcrales des Cantacuzènes de la branche moldave (2). Sur la
puissante tour de l'entrée, des plaques ornées
ip