I. ABOUL FEIZ KHAN
Lorsque Nadir Chah revint de son expédition de Tlnde, Aboul Feïz KJian, fils de Soubhan Qouly Khan, descendant de Djenghiz Khan, était souverain de Boukhara. Ilbars Khan , Qazaq, qui était aussi de la race de Djenghiz, gouvernait le Kharezm.
Aboul Feïz Khan, reconnaissant qu'il n'était point assez fort pour lutter avec Tarmée persane, envoya à Pichâver, auprès de Nadir Chah, une ambassade composée de quelques personnages considérables, et d'un khodja du Djouïbar (1) avec de riches présents. Ilfitdire au chah : « Je suis le dernier rejeton d'une ancienne famille royale ; je n'ai pas la puissance d'affronter un monarque redou-
(1) Le Djouïbar ou quartier du bord de Teau est habité par les Khodjas L*aristocratio religieuse de Boukhârâ se divise en deux classes : les Seyids et les Khodjas. Les premiers descendeot des khalifes Osman et de Aly par les filles du prophète.
Les seconds descendent d'AbouBekr et d^Omar, ou des deux autres khalifes par d'autres femmes que les filles de Mohammed.
Les Scyids ont la préséance sur les Khodjas. Les Khodjas eux-mêmes sont divisés en deux catégories.
Les Khodjas Seyid Ata qui pos^dent les documents établissant leur généalogie et les Khodjas Djouïbaris, dont les titres sont perdus et qui ne peuvent invoquer que la notoriété et la tradition.
V. Khanikoff, Boukhara, its Emir and its peop/e, London, 1845, page 234. Fraser, Travels in Khorassan. Appendice, page 83.
table ; je me tiens à Técart, faisant des vœux pojir lui; mais s'il veut m'honorer de sa visite, je lui témoignerai les égards que Ton doit à un hôte. » Nadir Chah se montra très-satisfait de ces paroles, il traita les ambassadeurs avec la plus grande considération et les congédia après leur avoir remis pour Aboul Feïz Khan une lettre dont voici k sens : « Votre conduite m'a pénétré de joie et de reconnaissance. J'ai reçu vos ambassadeurs et j'ai agréé les présents que vous m'avez envoyés : votre loyauté a éclaté pour nous en même temps que votre affection et que votre amitié : tout ce que vos ambassadeurs nous ont exposé était dicté par la sincérité. Il est nécessaire que je châtie Ilbars ; punir ce malfaiteur, est pour moi une obligation sacrée. S'il plaît à Dieu, après être arrivé àHérât, résidence de la royauté, je me dirigerai surBalkh, etdelà, je me rendrai auprès devons pour avoir une entrevue et être reçu comme un hôte par Votre Hautesseque je considère comme un père. Veuillez me traiter comme un hôte et n'avoir aucune arrière-pensée, car je ne convoite ni vos Etats, ni vos trésors. Je vous envoie aujourd'hui, à titre de souvenir, avons quiètes mon ami sincère etvéritable, quelques objets de THindoustan que vousaccepterez comme un présent de peu de valeur. Agréez, avec cette lettre, tous mes vœux. »
Lorsque la lettre et les cadeaux de Nadir Chah arrivèrent à Boukhara, Aboul Feïz Khan en éprouva la joie la plus vive et il fît connaître les résultats de sa démarche à Ilbars Khan, dans l'espérance que celui-ci s'amenderait et s'excuserait des fautes qu'il avait commises. La fataHté s'était attachée à Ilbars Khan. Il n'accepta pas le conseil qui lui
était donné et il envoya à Aboul Feiz une réponse conçue en termes grossiers.
Distique. « Les bons conseils ne font point impression siur une mauvaise nature; on ne peut faire entrer de force un damné dans le Paradis. »
Aboul Feïz Khan s'occupa ensuite des préparatifs de la réception de son hôte: il fit de grands approvisionnements de blé, de riz et d'orge; il rassembla des troupeaux de moutons.
• Nadir Chah arriva à Hérât. Il avait avec lui trois cents éléphants, une tente brodée en perles et le trône du paon (1 ) . Il établit son can^ dans la plaine de Kouhdestan à Torient de la porte de Khochk (2). Il envoya de là deux éléphants et de riches présents à la cour impériale du sultan Mahmoud Khan P' (3). Il envoya aussi deux éléphants et des objets de
(1) Le trône du paon se trouvail dans la grande salle d'audience du palais impérial de Dehli. 11 est compris dans la liste du butin fait dans la capitale des grands mogols, et il est estimé, avec neuf autres trônes, à la somme de neuf kourours de roupies, soit 1 1,250,000 livres sterling = 282,500,000 francs. J. Hanway, Travels, tome 2, p. 383.
(2) La porte de Khochk est une dos cinq portes de Hérât. Elle est ainsi appelée parce que la route qui part de cet endroit conduit à la ville de Khochk, située dans la vallée de ce nom et qui est la capitale ou plutôt la ville principale des Turkomans Djemchidis.
Les autres portes de Hérât sont désignées sous les noms de : Dervazehi Koutab Tchak, au nord; Dervazehi Melik et Dervazehi Irak, à Touesl; Dervazehi Qandahâr, au sud, et enBn« Dervazehi Khochk, à Test.
(3) L'ambassadeur de Nadir Chah, Hadji Mehemmed Riza Khan s'arrôla à Bagdad, et arriva à Constantinople après avoir traversé la Syrie du Nord et toute TAsie Mineure, avec une suite composée de trois mille personnes. Il fut reçu par le sultan Mahmoud le 12 mouharrem 1154 (30 mars 1741). Les détails de son Voyage, de son séjour à Constantinople et de ses audiences, se trouvent dans VHistoire officielle de Soubhi, Constantinople (1198-1783). In-f*>, folios 188, 189, 190.
rinde en cadeau à l'impératrice de Russie Petrowna, fille de Pierre Alexis (1). H fit participer également les grands de Tempire au partage du butin. Nadir Chah resta trois mois à Hérât, puis il fit partir pour la ville sainte de Mechhed, capitale de son empire, avec son harem et ses gros bagages, son fils Nasr ouUah Mirza qui l'avait accompagné dans son expédition de Tlnde et auquel il avait fait épouser une fille de Mehemmed Chah, souverain de THindoustan.
Il partit de Kouhdestan et vint camper à Badghis (2) localité située au nord de Hérât et sur la route de Balkh et de Boukhara. C'est une plaine ravissante et une résidence délicieuse qui, au printemps, excite l'envie du paradis. Il y fut rejoint par l'aîné de ses fils, Riza Qouly Mirza, qu'il avait proclamé son héritier présomptif. Celui-ci arrivait de Mechhed, accompagné de douze mille cavaliers d'élite. Chaque troupe de mille cavaliers était montée sur des chevaux de couleur uniforme : tous ces soldats étaient couverts d'armures d'acier^ et leurs armes étaient incrustées d'argent.
Ce fut à Karatèpèh (3) que Nadir Chah donna audience à son
Soubhi donne la liste des présents qu'il offrit de la part de son maître. On y voit figurer dix éléphants et non deux, comme le dit Abdoul Kerim. Hadji Alehemmed Riza Khan ne réussit point à faire accepter par la Porte la secte des Dja'feris dans laquelle Nadir Chah voulait fondre les doctrines Sunnites et Chiites.
(1) L'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand.
(2) Badghis, canton dépendant du gouvernement d'Hérât: Dictionnaire géogrofphique et historique de la Perse, etc., par C. Barbier de Meynard. Paris, 1861, p. 75.
(3} Karatèpèh (la colline noire) est une éminence artificielle et couronnée par des fortifications aujourd'hui ruinées, qui s'élève au milieu d*une vaste plainOi bornée à l'ouest par une série de collines.
fils, qu'il reçut ses cadeaux el passa ses troupes en revue ; ce fut là aussi que la crainte et les appréhensions s'emparèrent de son âme. Riza Qouly Mirza, sans l'autorisation de son père, avait fait étrangler, à Mechhed, Thahmasp Chah de la famille des Séfèvis dont il avait épouse la fille. Cette action avait excité les soupçons de Nadir Chah. Il donna ordre d'incorporer dans ses propres troupes celles de Riza Qouly Mirza, et il emmena avec lui d'étape en étape, à Mèïménèh, à Fariab et à Balkh, ce prince accompagné seulement des officiers de son service particuUer.
De cette dernière ville, il fit connaître à Aboul Feïz Khan sa prochaine arrivée. Il donna quelque temps de repos à ses troupes, puis, il fit passer à la moitié de son armée l'Amou Deria, c'est-à-dire le Djihoun; l'autre moitié, avec les parcs d'artillerie et plus d'un millier de petites barques chargées d'approvisionnements, resta sur la rive opposée. Nadir Chah se dirigea alors sur Boukhara. A son arrivée à Kerki (1), ville située sur le bord du fleuve à quatre stations de Boukhara, Mehemmed Rehim Bek, Manguit, un des principaux confidents et officiers d' Aboul Feïz Khan, vint à sa rencontre avec des présents et des approvisionnements. Il eut l'honneur d'être reçu en audience. De là, le chah se dirigea sur Tchardjou (2), située à trois journées de Boukhara
Khratèpèh est une station pour les caravanes qui se rendent de Merv à Rhochk.
Mîgor James Abbott, NarraHve of a joumey from Héraut to Khiva, etc. London, 1856, tome I, pp. 10, 11.
(1) Kerki, place frontière située sur le bord de l'Ozus, commande la route qui conduit à Héràt.
Vambéry, Voyages dans l'Asie centrale, Paris, 1865, pag. 209-210.
(2) Tchanlijou. Cette ville est située à Touest de Kerki, sur les bords de
el qui est aussi sur la roule du Kharezm : Tarmée y campa. Dans l'espace de trois jours, un pont fut jeté sur le Djihoun, la moitié de l'armée fut chargée de garder le camp et les bagages, l'autre moitié se dirigea avec le chah sur Karakoul (1) à une journée de Boukhara. Aboul Feïz Khan, accompagné par les Seyids, les ulémas, les rehgieux et les notables de la ville, vint y trouver le chah auquel il offrit des chevaux de race arabe et des présents de haute valeur. Il y eut une réception solennelle.
Aboul Feïz Khan se présenta devant Nadir Chah qui le fît asseoir et revêtir d'un vêtement d'honneur : on posa sur sa tête une couronne enrichie de pierres précieuses et, en lui parlant, on lui donna le titre de chah, Aboul Feïz Chah demeura une nuit à Karakoul. Il obtint son congé et retourna à Boukhara le lendemain. Nadir Chah leva le camp et vint à Tcharbekr, à une demi fersakh de Boukhara. Aboul Feïz avait des fdles d'une beauté remarquable. Nadir Chah
rOxus. Elle est dominée par un fort bâti sur un monticule et qui passe pour avoir résisté à Timour. La population, qui s'élève à 4 ou 5,000 âmes, vit errante sur les bords de l'Oxus, pendant la saison chaude. Tchardjou verse au trésor de TErair 25,000 tengas et fournit mille hommes de contingent.
Alex. Bûmes, Voyages, tome II, page 347 et Riza Qouly Khan, Ambassade au Kharezm. Boulaq, 1292 (1875), page 104.
(1) Karakoul, ville située au nord de Tchardjou, est défendue par un château fort. Les peaux d'agneau que Ton vend à Karakoul jouissent d'une grande réputation. Celte ville paie 24,000 tengas au trésor de fioukhara. Dans ces dernières années, elle avait été donnée en apanage au prince Chah Roukh Mirzâ, qui s'était réfugié de Perae à Boukhara. Riza Qouly Khan, Ambassade au Kharezm^ page 104.
M« de Meyendorfif évalue la population de Karakoul à 30,000 âmes. Voyage à Boukhara, page 156.
épousa l'une d'elles, et il donna l'autre à son neveu Adil Chah, fils de son frère Ibrahim Khan, en observant les règles et les formes en usage pour les unions royales. Il confia l'administration et le gouvernement du Turkestan à Aboul Feïz Chah. Il accorda le titre de Khan à Mehemmed Rehim Bek, qui eut, en outre, le commandement de six mille hommes d'élite levés . dans le Turkestan. De Tcharbekr, Nadir retourna à Tchardjou. De là, il fit partir Adil Chah pour Mechhedavec le harem, et Rehim Khan avec ses troupes. Il leur enjoignit de passer par Mervi Chahidjan pour se rendre à la ville sainte de Mechhed. De Mechhed ils devaient marcher sur le Daghestan.
Pendant que Nadir Chah se trouvait à Tcharbekr, il avait, sur la demande d'Aboul Feïz Chah, envoyé à Ilbars, khan de Khiva, un ambassadeur accompagné par deux khodjas du Djouïbar. Cette ambassade avait pour objet d'inviter Ilbars à se rendre auprès de Nadir Chah pour solliciter le pardon de ses fautes passées. Lorsque l'ambassadeur et les khodjas arrivèrent à la place forte de Khankah et à Hezaresp, ils y trouvèrent Ilbars campé avec vingt mille cavaliers yomouts, turkomans, qazaqs et uzbeks. Le nombre de ses soldats l'avait rempli d'orgueil et de présomption ; il était en embuscade et disposé à couper la route.
Il prit connaissance de la lettre de Nadir Chah dont voici la teneur :
« Que Ilbars Khan, asile de la valeur, gouverneur de Khiva, sache que: Grâce à Dieu, mon épée resplendissante m'a rendu maître de l'Iran jusqu'à Adem, Basrahet Mas-
cate (1), des provinces du Khorassan, de l'empire de Tlnde jusqu'à Djihan Abad, d'Ekber Abad, deDehli, de Laknau, de Lahore, de Routhas jusqu'aux limites du Bengale, deKy, de Bampour jusqu'aux extrémités de Serandib, deDjemou, de Kachmir, de Djisr Mir, de Tettèh, du Sind, de Thalpour, du Gudjerat, du Moultan, de Chikarpour, du Kaboul, de Qandahâr, de Balkh, de Badakhchan, de Kondouz, de Khoutlan jusqu'aux frontières du pays des Kâfir Siahpoueh, de Boukhara, de Samarqand et de la province de Fergana.
« Tous les grands personnages du siècle venus à ma cour ont incliné leurs fronts et tendu le cou en signe d'obéissance. Personne n'a pu résister à la puissance de mes armées, qui ont l'aide et l'appui de Dieu; j'ai été partout précédé par l'assistance céleste, et la fortune et le bonheur ont accompagné mes pas. Le Kharezm étant limitrophe de mon empire, il était nécessaire que son prince, asile de la valeur, se rendît sans tarder à mon étrier impérial, et revêtu par nous de riches habits d'honneur, il eût été distingué et glorifié parmi ses pairs et ses égaux. Il eût pu prendre part
(1) Adem est une ville fortifiée de TOman, près de Bourqah. Elle est mentionnée dans le dictionnaire géographique de Yaqout, tome !•', pag. 209, dans le Noukhbet oud Deher de Chems oud Lin Mohammed el Oïmic/i*t, publié par M. Mehren, page 218 du texte arabe, et dans Niebuhr, Descnp^'on géographique de V Arabie, p. 141 et suiv.
Taqi Khan, beylerbey de la province du Fars avait, Tannée précédente, fait une expédition heureuse contre les Arabes du golfe Persique.
L'Etat de Mascate était gouverné à cette époque par Tlmam Seïf ben Sulthan.
Le style incorrect de cette lettre ne peut en aucune façon être attribué au secrétaire de Nadir, Mirza Mehdy Khan, dont les ouvrages historiques et le recueil de lettres jouissent d'une grande réputation en Orient.
Les expéditions des Persans sur la côte d'Arabie sont racontées en détail dans VHistoire des Imams et des Seyids d^Oman, par Selil Ibn Razik. Cet ouvrage a été traduit et publié, pour la « Hakluyt Society », par M. G. Percy Badger, Londres, 1871, pag. xxxviii, 147 et suivantes.
aux expéditions dans rixide, nous y accompagner et nous prêter son aide. Il ne Ta pas fait et il a été ainsi privé de nos largesses royales. Bien qu'il n ait pas donné ces marques de soumission et d'obéissance, il était convenable, nécessaire et digne, lorsque nous nous sommes dirigé surTHindoustan, qu'il s'acquittât de ses devoirs envers notre héritier présomptif, notre fils aîné, le prince Riza Qouly Mirza, resté dans la ville sainte de Mechhed. Il fallait qu'il se conduisit à son égard en ami et en allié. Il ne l'a pas fait non plus. Bien plus, sans égard pour nous, il s'est mis, à plusieurs reprises, à la tête d'expéditions formées de Yomouts pillards pour ravager et dévaster les environs de la ville sainte de Mechhed. Chaque fois, il a été battu, mis en complète déroule et obligé de revenir en désordre à Khi va. Riza Qouly Mirza, l'objet de notre plus chère affection, ne s'est point ému et il n'a pas fait marcher sans notre ordre des troupes sur le Kharezm. Aujourd'hui, revenu de l'Inde, accompagné par la victoire, l'assistance divine et le bonheur, nous nous sommes rendu pour être son hôte et jouir de sa présence, auprès du souverain ami Aboul Feïz Khan, le plus illustre rejeton de la famille de Djenghiz et que je vénère comme un père. Il nous a traité avec la déférence due à un hôte et avec les plus grands honneurs. .
« Il fallait que ce chef militaire à courte vue, que cet étourdi sans dignité se rendît à notre cour. Ses fautes passées lui auraient été sans doute pardonnées et il aurak été traité en voisin. Il aurait eu sa part des marques de notre bienveillance royale et il en aurait été honoré. Nous nous imaginions que, grâce au court séjour que nous faisons dans les environs de Boukhara, il viendrait
à résipiscence, qu'il témoignerait du repentir de sa conduite inconvenante et qu'il épargnerait à son pays le pillage et Teffusion du sang musulman.
c< Mais, nous avons appris que trois mille Yomouts s'étaient dirigés sur Tchardjou pour prendre cette ville par surprise. Un corps de nos troupes, instruit de ce dessein, les a anéantis par une seule attaque et les a dispersés comme les étoiles de la constellation de la grande Ourse. Le plus grand nombre de ces Turkomans a été tué ou fait prisonnier, le reste n'a pu qu'avec mille peines gagner mie retraite sûre. Ce fait a provoqué notre indignation et notre colère, mais Sa Hautesse Aboul Feïz Chah, que je considère comme un père, a intercédé avec instance auprès de nous et nous a calmé. Aujourd'hui, mon ambassadeur accompagné par deux personnages qui jouissent de la confiance d' Aboul Feïz Chah s'est mis en route pour vous rejoindre.
« Tu te rendras, sans hésitation et sans retard, à notre cour qui a la puissance du firmament. S'il plaît à Dieu, tu recevras encore des marques de ma bonté royale : sinon, apprête-toi à recevoir notre visite. Notre volonté est que dans ce cas, ton pays misérable soit foulé par les sabots de nos. chevaux et que ta tête pleine de malice et de méchanceté soit, comme un anneau, suspendue au gibet.
Vers : « L'obstination réalise cette parole : C'est l'obstination qui détruit les maisons les plus anciennes. Salut 1 » ' Lorsque Ilbars lut la lettre royale il entra dans une violente colère et, inconsidérément, sans que rien pût justifier un pareil acte, il donna l'ordre de mettre à mort les trois ambassadeurs. Une pareille conduite n'est autorisée par aucune secte religieuse. Ce fut l'acte d'un homme â courte
vue , en proie à la folie , et ne reculant devant aucun crime.
Quand cette nouvelle parvint à Nadir Chah, il divisa son armée en deux corps ; il fît passer le Djihoun à Tun d'eux pendant que l'autre, le plus considérable, avec sa grosse artillerie et son artillerie légère suivit le bord du fleuve que descendirent des bateaux chargés d'approvisionnements. Cette armée, aussi nombreuse que les fourmis et les sauterelles, se dirigea vers les états du présomptueux Ilbars. Elle arriva près de Hezaresp, place forte située sur le bord du Djihoun. Ilbars s'y était solidement établi. Nadir Chah donna ordre de dépasser Hezaresp sans rien tenter contre cette ville et de se diriger contre Khankah : Ilbars, informé de ce mouvement, sortit de Hezaresp et se jeta précipitamment dans Khankah. L'armée persane investit cette place et se mit à la canonner. Au bout de trois jours Ilbars et la population de la ville demandèrent à capituler. Nadir Chah leur fît grâce et interdit le pillage à ses^ troupes (1).
Ilbars se présenta le sabre et le linceul au cou devant le chah qui Taccueillit avec distinction ; mais les enfants des khodjas du Djouïbar que Ilbars avait mis à mort se portèrent comme accusateurs, en demandant quelle était la secte religieuse qui autorisait le meurtre d'un ambassadeur.
(1) Le récit de l'expédition de Nadir Chah contre le Rharezm fait par Abdoul Kerim concorde avec celui de Mirza Mehdi Khan^ dans son histoire qui a pour titre : Djihanhoucha.
Celui d'Abdoul Kerim est plus clair et plus détaillé. Hanway [Travels, t. II, page 396j a (tonfondu Khankah avec Khiva.
Ilbars capitula à Khankah : à l'approche de Nadir, ce prince avait fait appel aux Qazaqs et aux Uzbeks du nord du Kharezm, dont le chef Aboul KheïT Khan s'était jeté dans Kiiiva : les canaux et les ponts avaient été rompus
«Nous réclamons, dirent-ils, conformément à la loi divine, le sang de nos pères. » Il fallut se conformer aux prescriptions de la loi ; la mort de Ilbars fut jugée Ujécessaire et il fut exécuté avec vingt et un de ses principaux officiers.
Nadir Chah confia le commandement de la ville de Khiva à Abou Tahir Khan (1) et rendit la liberté à dix mille esclaves persans qui s'y trouvaient prisonniers. Il leva dans le Kharezm six mille soldats qu'il plaça sous le commandement du prince Nasr oullah Mirza. Il s'éloigna ensuite de la province de Khiva et revint à Tchardjou. Il renvoya à Aboul Feïz Chah sa fille qu'il avait épousée, et lui donna un pouvoir absolu sur tout le Turkestan : il laissa aussi à Boukhara quelques canons et retourna à Mechhed par la route de Merv.
Il se reposa pendant quelques jours dans cette ville des fatigues de son expédition, et il prit ensuite la route de la Perse pour se rendre dans le Mazandéran. Dans une forêt de cette province, un cavalier nommé Nik Qadem, au ser-
et les abords do la ville inondés. Aboul Kheïr Khan s'échappa de la ville avant Tarrivée de Tarmée persane qui investit la place malgré les difficultés que lui opposait un terrain couvert d'eau.
Khiva se rendit après quelques jours de siège. Deux facteurs de la Compagnie anglaise du commerce avec la Russie, MM. Thomson et Ilogg» se trouvaient dans la ville et furent conduits devant Nadir Chah, qui leurrendit la liberté et leur accorda la permission de faire le commerce dans ses Etats.
Voir, pour le voyage de Nadir en Boukharie et l'expédition en Kharezm» Djihankoucha, par Mirza Mehdi Khan ; Téhéran, 1286 (1869), in-fol., pages 118 et suivantes; et la traduction de W. Jones, Histoire de Nadir Chdh,€tc,, Londres, 1770, in-4o, seconde partie, pages 102 et suivantes.
(1) Abou Tahir Housséïn Khan, fils de Vély Mehemmed Khan, était un des descendants de Djoudji Khan et de Djenghiz Khan. Voy. Fihris out tewarikh. tome VUI.
vice de Hezarèh Mehemmed Khan de la tribu de Taïmeny, fraclion de tribu des Ouïmaks de Hérât, tira un coup de fusil sur Nadir. Ce jour-là RizaQouly Mirza était sorti à cheval en compagnie de Hezarèh Mehemmed Khan. Cette circonstance fit naître le soupçon et le doute dans Tesprit de Nadir Chah : il donna Tordre d'arrêter son fils et d'exécuter Mehemmed Khan. Nik Qadem, saisi dans sa maison, fut mis à la torture ; on lui demanda au milieu des tourments : « Qui fa donné Tordre de commettre le crime dont tu Tes rendu coupable ? » Il répondit, en appuyant ses paroles d'un serment : «Personne ne m'a donné d'ordre; j'ai voulu délivrer de ta tyrannie les créatures de Dieu. » « Quel châtiment t'infligerai-je ? » lui demanda Nadir Chah : « Crève-moi les deux yeux, » s'écria Nik Qadem, « j'avais avec mon fusil visé le milieu de ta poitrine ; mes yeux ne m'ont pas bien servi, la balle a dévié et n'a point frappé le roi. » On lui creva les yeux. Quelques jours après on infligea le même supplice à Riza Qouly Mirza.
Nadir Chah ne tarda pas à s'en repentir, il devint hypocondriaque et sa raison s'altéra. Dans chaque ville mille maisons se fermèrent par suite du meurtre des chefs de 'famille, mis à mort dans les supplices et dans les tortures.^ A son retour de l'expédition de Daghestan, il se rendit à Ispahan.Des révoltes éclatèrent en plusieursendroits. Le Seïstan se souleva d'abord : Adil Chah y fut envoyé avec une nombreuse armée pour le réduire. Taqi Khan de Chiraz et d'autres seigneurs se révoltèrent aussi.
Nadir Chah, l'esprit troublé, se dirigea vers Mechhed; il reçut à ce moment une lettre d' Aboul Feïz Chah qui lui apprenait que Ibad ouUah Uzbek, venant de Ferghana et
de Tachkend, avait pillé Samarqand, les Miankal (1), et s'était avancé jusqu'au tombeau de Chah Naqchbend (2) à à une fersakh de Boukhara ; il demandait un prompt secours. Nadir Chah fît partir pour Boukhara au secours d'Aboul Feïz douze mille hommes d'élite commandéspar Hassan Khan Beyath (3) et Behboud Khan Djindaoul (4) . Lorsque les troupes
(1) Le Miankal, ou quelquefois au pluriel Miankalat, est le nom moderne de Tancienne vallée du Soghd. Le Miankal s'étend le long des rives du Zer Efchan, entre Samarqand et Boukhara. Son nom est dérivé de Mian, milieu, entre, et Kâl ou Kaléh, grande ville, district
Les principales villes du Miankal sont: Kerminèh, Pendjchenbèh, Zia oud Din, Kettèh Qourghan et Tchalaq. -
Senkowski, Supplément à VHistoire générale des Huns, des Turks et des Moj/o/*, page 127 ; de Meyendorff, Voyage à Boukhara, page 159.
(2) Khadjehou Khodja Mohammed Beha oud Din, le saint le plus vénéré de Boukhara, fut le fils adoptif de Khodja Mohammed Baba Simassy et Télève d'Émir Kulal* Il mourut la nuit du lundi 3 du mois de Rebi'oul ewrwel de Tannée 791 (1388) et fut enterré en dehors de Boukhara.
Beha oud Din fut le restaurateur de Tordre des Naqchbendis, une des congrégations les plus nombreuses de Torient musulman.
Son tombeau est Tobjet d'une dévotion particulière de la part des habitants de Boukhara. Le Khan s'y rend fréquemment à pied les vendredis matin, et tous les ans, il y pas^e la revue de ses troupes.
La biographie de Beha oud Din, l'exposé des doctrines et des pratiques des Naqchbendis se trouvent dans l'ouvrage persan de Ilousseïn ben ÂLy el Kachify, (Oiort en 910-1505); cet ouvrage a pour titre : Rechâtou ain il hayat. Une traduction turque en a été publiée à Constantinople en 1282 (1865).
On trouve aussi dans le Tableau de VEmpire ottoman, par Mouradgea d'Ohsson, tome IV^ pages 623 et suivantes, et dans Touvrage de M. Brown, The Dep' vishes, or oriental spiritualism. hoadon, 1868, pages 124 et suivantes, des détails circonstanciés sur Tordre des Naqchbendis.
M. de Khanikoff a donné une courte description du tombeau de Beha oud Din : Boukhara, its Emir, etc., page 121.