L'IRAN SASSANIDE
La révolution sassanide.
La situation géographique de l'Iran explique son histoire. Placé au centre des trois grandes civilisations chinoise, indienne et gréco-romaine, il était destiné à leur servir d'intermédiaire. Toutefois ce ne fut qu'après la chute des l'art lies qu'il joua un rôle digne de lui. Non que le génie de la race iranienne n'ait pas transformé les Arsacides, comme il transforma plus tard les Arabes, les Turcs Seldjoucides et les Mongols. Cette faculté d'assimilation est même un des traits distinctifs du génie persan. Mais, chez les Parthes, il y eut toujours du soudard turc et de l'aventurier hellénistique. Les Parthes ne voulurent pas être uniquement des Grands Rois iraniens. L'Iran qui ne se définissait qu'en s'opposant à l'Hellénisme et au Touranisme, devait finir par rejeter ces représentants infidèles.
Le mouvement qui balaya la dynastie parthe et, avec eUe, les influences étrangères, partit des montagnes du Fars (.i), le canton le plus iranien de, l'Iran, la patrie même des Achéménides. Ce pays avait pour capitale la ville d'Istakhr, construite sur les ruines de Persépolis. Les traditions de l'ancienne grandeur perse s'y conservaient jalousement et la vieille religion nationale, le Parsisme, y était plus que partout ailleurs honorée. A l'époque des derniers rois parthes, le Fars devint le fief d'une famille de pure race persane, originaire du pays de Chiraz, la Maison Sassanide. } nrsque la domination parthe, ébranlée par ses défaites, se mit à menacer ruine, les Sassanides se firent les interprètes du mécontentement populaire. En 212, le chef de cette maison, Ardaschir Babagan leva l'étendard de la révolte. Contre le Gréco-romain infidèle et contre le Parthe indifférent, il annonçait la réaction nationaliste et piétiste
(1) Perse propre.
8o l'orient ancien
du vieil Iran mazdéen. Guerre au monde turc, guerre à l'Hellénisme et à Rome, tel fut le double programme de la révolution qu'il dirigea. Gomme toutes les réactions de l'esprit oriental contre la culture européenne, ce mouvement prit l'aspect d'une guerre sainte. Ardaschir « serviteur d'Ormuzd )> avait partie liée avec les Mages. C'est au nom d'une Eglise nationale et d'un clergé tout-puissant qu'il entreprit de détrôner la dynastie parthe. A ce mouvement organisé qui puisait sa force dans la conscience même de la race, les Parthes ne pouvaient opposer aucun principe, aucun titre de légitimité. Aussi ne purent-ils soutenir le choc. Ardaschir les chassa de la Susiane, de la Chaldée et de l'Assyrie. Leur dernier roi, Artaban IV, vaincu dans la plaine de Babylone, perdit Ctésiphon, sa capitale, et périt dans la débâcle des siens (226). Ardaschir occupa l'Azerbaidjan et la Médie et entra en vainqueur dans l'antique Ecbatane. Il compléta son triomphe en soumettant les trois provinces d'où les Arsacides étaient partis à la conquête de l'Orient : l'Hyrcanie, la Parthie et la Margiane.
Quant à la Bactriane et à la Transoxiane, antiques terres iraniennes qui avaient fait partie du premier Empire perse, le nouvel Empire ne put les recouvrer. Elles étaient, dans l'intervalle, tombées au pouvoir des hordes de l'Asie Centrale, des Yuetchi d'abord, puis des Huns Eplitalites. Ardaschir dut léguer à ses successeurs la tâche de délivrer Hérat et Bactres et, pendant longtemps encore, le monde touranien (1) continua à empiéter de ce côté sur l'Iran.
Malgré l'abandon de la Bactriane, Ardaschir avait restauré, dans ses frontières historiques, la nation iranienne. Il se proclama alors roi de Perse. Sa dynastie, la Dynastie Sassanide, devait occuper le trône durant quatre siècles
(1) Les Yuetchi, bien que renfermant des cléments indo-européens (leur langue, te tokharien, était une langue aryenne) sont généralement compris parmi les nations touraniennes ou turques qui finirent par les assimiler, comme, inversement, le peuple finnois des Bulgares, a fini par être compris parmi les peuples européens.
(2) Ch. Nœldeke. Geschichte der Perser und Araber zur Zeit der Sassaniden, von Tabari. — Nœldeke. Etudes historiques sur la Perse ancienne.
HISTOIRE DE L'\SIE Si.
Caractères de la royauté sassanide.
Peu de gouvernements antiques eurent un caractère aussi accusé que l'Empire perse des Sassanides. Né d'une restauration nationale, religieuse et monarchique, cet Empire fut pendant toute sa durée, nationaliste, piétiste et centralisateur.
Le caractère exclusivement national de la monarchie sassanide se dégage de toutes les inscriptions, médailles ou monnaies qu'elle nous a laissées. Dans les protocoles royaux, les titres grecs de Basileus Basiléon, d'Autocrator et de roi Philhellène firent place aux titres pehlvis (i) de serviteur d'Ormuzd et de roi des Aryens. Par delà les usurpateurs macédoniens ou parthes, les Sassanides se réclamèrent directement des Achéménides. Ardaschir, renouant la tradition interrompue, entendit restaurer dans tous les domaines la monarchie de Darius et de Xerxès. Une généalogie opportune le rattacha lui-même à la famille de ces princes. Il donna ainsi à sa maison, aux yeux de tous les Iraniens, des titres de légitimité et consacra en droit sa victoire sur les Parthes. En même temps, il annonça à l'Asie que les jours de l'hégémonie de la race iranienne étaient revenus. Avec les Achéménides, cette race avait dominé du Bosphore et de l'Egypte au Turkestan et au Pendjab. La royauté sassanide lui promettait le même empire. Mais tandis que chez les Achéménides le monarque iranien avait fini par s'absorber dans le. Grand Roi et que les descendants de Darius n'avaient pas hésité à faire de larges emprunts à la civi-
Irad. Wirth, P., 1896. — Chrislensen. L'Empire des Sassanides, Copenhague, 1907. — Rawlinson, The seven Oriental monarchies, 1876.
(1) On sait que la langue de la Perse, qui est une des principales langues indo-européennes, comprend 'trois dialectes : le dialecte achéménide, le pehlvi et le persan moderne. Le dialecte achéménide fut parlé des origines à la conquête macédonienne. Il emprunta au chaldéen ses caractères cunéiformes. Le pehlvi, parlé pendant les époques parthe et sassanide, s'écrivait en caractères araméens et de nombreux mots de son vocabulaire provenaient de la langue araméenne. Enfin, le persan moderne se sert de caractères arabes et a subi l'influence du vocabulaire arabe.
HISTOIRE DE l\\SIE. G
&2 i/omii.vr \m.ii:n
lisation assyro-bab\ioniennc, puis à l'Hellénisme, Ardaschir et ses successeurs restèrent uniquement, exclusivement perses. Les nationalités secondaires de l'Empire qui, sous les Achéménidcs, avaient eu une si large part au gouvernement, furent reléguées dans l'ombre. L'Empire de Darius Oodoman avait été un empire cosmopolite, défendu par des Grecs et des Saces. L'Empire d'Ardaschir fut iranien, d'un aryanisme soupçonneux, intransigeant. En face de l'Empire gréco-romain, Etat international où toutes les races avaient accès au pouvoir, qui compta des empereurs espagnols, syriens, africains et illy riens, l'Empire sassanide se retrancha dans un particularisme allant presque jusqu'à la xénophobie.
Exclusivement iranienne en politique, la royauté sassanide fut foncièrement mazdéenne en religion. La vieille doctrine de Zoroastre fut associée au triomphe des Sassanides. A la vérité, à l'époquei d'Ardaschir, il restait bien peu de chose des anciens monuments de cette doctrine. A supposer qu'il ait existé à l'époque achéménide un recueil des textes sacrés du Mazdéisme, ces textes avaient été détruits lors de la conquête macédonienne. Un roi -parthe, Vologèse Ier (02-90), avait essayé de recueillir les traditions orales conservées chez les Mages et attribuées uniformément à Zoroastre. De ce travail sortit la rédaction des Gathas qui sont les parties les plus anciennes de YAvesta. Ardaschir, comprit que pour l'édifice politico- religieux qu'il rêvait, il lui fallait l'autorité de la parole révélée, du Livre qui jouit d'un tel prestige aux yeux des Orientaux. Il ordonna donc au mage Tansar, son ami et son meilleur auxiliaire, de mener à bien la tâche entreprise par Vologèse. L'ouvrage qui sortit de ce travail est le livre canonique de YAvesta, la Bible mazdéenne. Bien entendu, Ardaschir vet Tansar prétendirent que ce livre était l'œuvre même de Zoroastre, -cachée pendant plus de cinq siècles et miraculeusement retrouvée. Mais comme rien n'est moins prouvé que l'existence d'un Avesta primitif, force nous est de considérer l'ouvrage actuel de ce nom comme résultant des efforts de Tansar et d'Ardaschir en vue de coordonner les diverses tra-
HISTOIRE de l'asie S3
dilions inazdéennes et de les adapter à leur système religieux et politique. Cette hypothèse qui a été proposée par Darmesteter, a l'avantage d'expliquer les affinités qui se, devinent parfois entre ÏÂvesta et les idées néo-platoniciennes ou bibliques, affinités qui seraient incompréhensibles si l'ouvrage était antérieur au milieu alexandrin. Il semble même que. les dernières parties de FAmyesta, qui ne datent que du iils d'Ardaschir, Sapor Ier (251-272), contiennent des emprunts plus directs à la sagesse grecque et peut-être à la sagesse indienne.
Forts de l'autorité que leur donnait la parole révélée, les Mages, dans un Concile solennel, consacrèrent l'élévation d'Ardaschir. Cette consécration religieuse, qui faisait du nouveau souverain le vicaire de l'Eglise mazdéenne et le représentant d'Ormuzd sur la terre, se transmit à toute la dynastie. « La Religion et la Royauté, disait Ardaschir à son fils Sapor, sont deux sœurs qui ne peuvent exister l'une sans l'autre. La Royauté est le soutien de la Religion et la Religion affermit la Royauté. >> Il était naturel en effet que, désirant restaurer la société telle qu'elle était à la mort de Darius Codoman, Ardaschir s'appuyât sur cette Eglise mazdéenne, qui, pendant les siècles de domination étrangère, avait seule maintenu la tradition nationale. Alors que le polythéisme gréco-romain faisait preuve d'une réceptivité et d'un cosmopolitisme illimités, le Mazdéisme était une doctrine exclusivement perse, aussi fermée que le Judaïsme aux influences étrangères et aussi incapable de prosélytisme à l'extérieur. Il était donc naturel que la restauration sasso,nide, réaction du Parsisme contre les influences helléniques, s'appuyât sur la religion nationale. Seulement, dans cette voie, il semble que les Sassanides soient allés beaucoup plus loin que les Achéménides. Depuis l'usurpation du faux Smerdis, les Achéménides s'étaient toujours méfiés des Mages qui avaient failli les détrôner. Les héritiers de Darius célébraient chaque année le massacre par lequel ce prince s'était débarrassé des mages révoltés. Tout en restant fidèles au culte d'Ormuzd (1), ils maintenaient le clergé loin du pouvoir. Les
(1) M. Meillet (Journal Asiatique, 1916, T, 128) fait remarquer que ~i lés
S/| l'orient ancien
Sassanides, au contraire, donnèrent au clergé une influence politique prépondérante. Le Mazdéisme devint religion d'Etat. « Les cérémonies officielles furent réglées d'après les conseils des mages. Chaque traité, chaque jugement fut soumis à leur examen et à leur décison. »
Une hiérarchie sacerdotale complète se dressa à côté de la dynastie et la domina souvent. La Perse fut divisée en circonscriptions religieuses ayant chacune son mobedh ou évêque mazdéen. L'Eglise mazdéenne eut à sa tête un Mobedh des Mobedh s, mage des mages, sorte de pape du Parsism<\ qui jouit d'un pouvoir presque illimité. Le Mobedh des Mo bedhs fut le premier dignitaire de la Cour, le second personnage de l'Empire après le souverain. C'est lui qui couronnait les Rois et qui veillait à la défense de la religion nationale contre la propagation des hérésies ou des cultes étrangers. (( La hiérarchie, dit M. Labourt (i), s'étendait jusqu'aux bourgades de l'Empire. Les desservants des modestes pyrées étaient étroitement rattachés aux mobedhs des provinces et ceux-ci, à leur tour, dépendaient du Mobedh des Mobedhs. » L'existence de cette Eglise puissante donna à lEmpire des Sassanides, en plein monde antique, quelquesuns des caractères de nos sociétés médiévales. « Puissant
instrument de guerre et de politique au service de la Dynastie, œuvre d'un clergé très fermé, très haute dans sa mo raie, très raffinée dans ses dogmes, mais très exigeante dans son culte, cette religion d'Etat devint rapidement oppressive. » Tous les non-croyants, qu'ils fussent partisans de religions étrangères comme les chrétiens, ou d'hérésies locales comme les disciples de Manès et de Mazdak, s'attirèrent de la part de l'Eglise officielle, les plus cruelles persécutions. Alors que l'Empire romain, au me siècle, s'ou-
Achéménides adoraient Ormuzd, il ne s'ensuit point pour cela qu'ils aient pratiqué la doctrine de Zoroastre. Il rappelle qu'on chercherait vainement dans l'œuvre des Achéménides des manifestations de fanatisme et de prosélytisme comme la doctrine de. Zoroastre en inspira aux Sassanides. Il remarque aussi que les Achéménides ensevelissaient leurs morts, ce qui est en opposition avec les principes de Zoroastre. Et il conclut que sous les Achéménides, le Zoroastrisme, loin d'être Religion d'Etat, n'était encore que la doctrine particulière de la secte des Mages.
(1) Labourt. Le Clirislianisme dans i Empire Perse, p. 5-G.
vrait libéralement aux dévotions mazdéennes, comme le culte de Mithra (i), l'Empire Perse se ferma aux divinités de la Grèce et de Rome. « Le clergé mazdéen, dit Nœldcke (2) était aussi puissant que n'importe quel clergé chrétien et il ne le cédait à personne pour son ardeur persécutrice. Les prêtres ont, unis à la noblesse, fait la vie dure à plus d'un roi. » L'Eglise mazdéenne devint si envahissante qu'à plusieurs reprises la monarchie elle-même finit par s'en alarmer. On vit des souverains sassanides inaugurer une curieuse politique anticléricale et s'appuyer, pour réfréner l'insolence des mobedhs, sur les hérétiques et même sur les chrétiens. De sorte que cette Eglise d'Etat aboutit sous quelques souverains à une lutte déclarée entre l'Eglise et l'Etat. Mais ce ne fut là que la' conséquence indirecte et lointaine d'un principe ordinairement accepté. En général l'Eglise mazdéenne fut l'alliée la plus fidèle des rois — pour autant que les rois lui furent fidèles.
Lin texte éclaire les conditions de cette alliance du trône et de l'autel : C'est la lettre du grand prêtre Tansar au roi ou satrape du Tabaristan pour l'engager, au nom de l'Eglise mazdéenne, à se soumettre à la nouvelle monarchie. Cette lettre qui a été restituée par Darmesteter à travers une double traduction persane et arabe (3), contient en quelque sorte le programme de la royauté sassanide. Elle met en lumière la curieuse personnalité de Tansar, le chapelain d'Ardaschir qui fit de lui un mobedh de? mobedhs, c'est-àdire le grand prêtre du Mazdéisme restauré. Tansar conseille au satrape de Tabaristan de se soumettre à Ardaschir comme l'ont déjà fait les satrapes de la Perse méridionale et du Kirman. Le prince de Tabaristan ayant reproché à Ardaschir et h Tansar d'avoir donné comme révélés des textes apocry-
1) Mithra était un des personnages de l'angélologie mazdéenne. Ce n'était pas, comme le crurent les Romains, une divinité, mais seulement un des nombreux génies qui entouraient Ormuzd, le grand dieu du Parsisme. On sait que le culte de Mithra prit à Rome un développement extraordinaire et qu'il rivalisa un moment avec le Christianisme.
(2) Nœldeke. Tabari, p. 451.
(3) Darmesteter. Lettre de Tansar au roi de Tabaristan, Journal Asiatique, 1S94, I, 185-
86 l'orient ancien
plies ou inventés par eux — YAvesla — , Tansar se défend de toute fraude et affirme n'avoir fait que restituer de son mieux les textes mutilés ou perdus. Le prince de Tabaristan reprochait également à Àrdaschir les procédés de délai ion et de terreur que le nouveau monarque employait pour briser l'insubordination féodale. Tansar répond que les exécutions ordonnées par Ardaschir ont été nécessaires pour rétablir la vraie religion et combattre l'hérésie. Cette lettre nous révèle qu'une véritable inquisition d'Etat avait élé organisée par les Sassanides pour convertir de force les dissidents : des mages étaient envoyés dans ce but à travers tes provinces. Les « hérétiques » avaient un an pour se convertir. Passé ce délai, ils étaient livrés au bras séculier. Un corps d'inspecteurs royaux et d'émissaires secrets avait à s'assurer de la sincérité de leur conversion et même du degré de piété des satrapes. « Le Roi des Rois, dit Tansar, a pouvoir sur la religion, et Dieu est son allié. » Après un mot de mépris pour les Grecs et les Parthes, « personnages sans religion, sans mœurs, véritables animaux à face humaine », Tansar exalte la royauté sassanide et la loue d'avoir su s'abaisser devant le clergé. Il se réjouit de ce qu'à chaque changement de règne, les Mobedhs soient chargés de choisir le nouveau roi : les Mobedhs se réunissent alors en conclave et le Mobeclh des Mobedhs reçoit directement du ciel la révélation du nom de l'élu. Comme on le voit, ce curieux document évoque l'idée d'une Eglise d'Etat et d'une monarchie de droit divin qui ne se peuvent comparer qu'à l'Eglise et à la monarchie espagnoles du temps de Philippe IL
Appuyée sur le sentiment national iranien et sur l'Eglise mazdéenne, la royauté sassanide put rétablir la forte machine administrative créée par Darius. Les rois parthes s'étaient accommodés do la féodalité militaire, qui annihilait complètement leur pouvoir. Le régime parthe n'avait été qu'une longue guerre civile entre les satrapes héréditaires des provinces, aussi puissants et souvent mieux obéis que le roi. A ce régime anarchique, les Sassanides s'efforcèrent de substituer la centralisation des anciens Rois de
S uso. Les Marzbans, ou gouverneurs de provinces, furent tenus sous la surveillance directe et constante du souverain, ils n'eurent d'autre armée que l'armée royale et durent iv mire des comptes périodiques de leur administrations. Là encore l'appui du clergé mazdéen servit la royauté. Les provinces possédaient des pyrées ou sanctuaires régionaux qui entretenaient le sentiment de leur autonomie. A l'avènement d'Ardaschir, les mages éteignirent ces pyrées, symboles de l'ancien séparatisme féodal.
L'unité religieuse fut le meilleur garant de l'unité polilique. L'Empire Sassanide, ou du moins- six des huit grandes provinces qui le constituaient, — le Kirman, le Fars, la Médie, l' Azerbaïdjan, le Mazendéran et le Khorassan — , formèrent une masse politique aussi solidement unifiée que l'Empire Romain et même plus cohérente parce qu'habitée par une seule race. Il convient d'ajouter toutefois que la centralisation sassanide n'alla pas jusqu'à supprimer la haute noblesse. Les maisons féodales subsistèrent et portèrent plus d'une fois ombrage au nouveau pouvoir.
Logiquement, le nouvel empire perse aurait dû placer sa capitale au centre de l'Iran, en Médie par exemple. Mais les réminiscences historiques l'emportèrent. Les trois provinces occidentales de l'empire, Susiane, Babylonie et Assyrie, n'étaient pas iraniennes, mais sémitiques. Elles n'en jouèrent pas moins un rôle de plus en plus considérable dans les destinées de la Perse sassanide. L'Empire Sassanide, comme l'Empire Achéménide eut deux métropoles : l'une nationale, la ville des aïeux de la dynastie, située dans la Perse propre, fut Istakhr, l'ancienne Persépolis. L'autre, la capitale politique, celle où les ambassadeurs étrangers étaient reçus, plus accessible et mieux située, fut Séleucie du Tigre qui prit, du premier roi sassanide, le nom de Bît-Ardaschir. La position de cette ville, presque en dehors de l'Iran, ne semblait nullement la désigner pour être la métropole de la- Perse. Elle était située en territoire araméen, car la race araméenne, alors en pleine expansion, envahissait de plus en plus la Mésopotamie. Les Sassanides ne pouvaient songer à iraniser des provinces aussi foncièrement sémitiques ,.
88 l'orient ancien
aussi bien ne l'essayèrent-ils point, et les éléments sémitiques — araméens, arabes ou juifs (1) — continuèrent la conquête pacifique du Tigre et de l'Euphrate. C'est à cette époque que l'antique Chaldée, devint Ylrak-Arabi, la terre des Arabes et des peuples congénères.
Si les Sassanides gardèrent Bît-Ardaschir comme capitale, c'est qu'à l'exemple des Grands Rois Achéménides, qui avaient transporté leur résidence dans cette région à Suse et à Babylone, leur politique dépassait l'horizon de l'Iran. Eux aussi commençaient à regarder vers la Méditerranée. Ils ne se contentaient plus d'être de simples rois paniraniens. Ayant relevé le trône des Achéménides, ils entendaient porter leur pouvoir partout où s'était étendu celui de Gyrus et de Darius. A ce titre, ils revendiquèrent la possession de l'Asie Mineure, de la Syrie et de l'Egypte, anciennes satrapies achéménides tombées sous le joug des Grecs et des Romains.
Luttes des Sassanides contre les Romains.
Aux yeux des Orientaux, Iskander Roumi, — l'Alexandre des Gréco-Romains — avait détruit l'hégémonie iranienne en politique et l'autorité de Zoroastre en religion. Les Mages le représentaient même comme un persécuteur du Parsisme, ce qui était d'ailleurs inexact. Mais il incarnait les péchés de l'Hellénisme, son scepticisme et ses sacrilèges. Nouvel Achéménide, Ardaschir vint venger le Mazdéisme et réparer les méfaits d'Iskander. Il somma donc les Romains, héritiers et continuateurs des Macédoniens, de restituer à la Perse leurs possessions asiatiques. Son fils Sapor Ier (2^1- 272) fit prisonnier près d'Edesse, l'empereur romain Valérien (259) et s'empara momentanément de la Syrie et de la Cappadoce. Les bas-reliefs sassanides immortalisèrent le souvenir de cette scène : le roi de Perse foulant aux pieds le
(1) La Communauté juive de Chaldée avait à sa tête un personnage appelé « le Prince de la Captivité », qui comptait parmi les plus hauts dignitaires de l'Empire Sassanide.
HISTOIRE DE l'.\SIE 89
César captif. C'était le désastre de Carrhes, renouvelé et amplifié. Mais le triomphe de Sapor fut sans lendemain. A défaut des Romains, retenus par leurs guerres civiles, un de leurs clients levantins, le prince arabe de Palmyre, Odenath, dégagea la Syrie et força les Perses à repasser l'Euphrate. La femme d'Odenath, Zabbah ou Zénobie qui lui succéda comme reine de Palmyre, se trouva bientôt maîtresse de la Syrie et de l'Asie Mineure. En l'absence des Romains et des Iraniens, la Syrie, livrée à elle-même, retournait naturellement aux Arabes.
Il faut s'arrêter un moment sur cette étrange aventure d'un émirat palmyréen, détachant des Romains, sans lutte ni rupture, toutes leurs provinces asiatiques. En réalité, cet événement ne faisait que sanctionner les conséquences d'une révolution passée inaperçue : la mainmise de la race arabe sur la moitié de l'Orient hellénistique. Il y avait là une lente et insensible prise de possession, analogue à la pénétration des Slaves dans les Balkans au vin6 siècle. « Ce serait une erreur, dit M Dussaud, de croire que la pénétration des éléments arabes en Syrie date de la conquête musulmane. L'élan qui permit aux Musulmans de rompre les lignes byzantines au Yarmouk et d'envahir la Syrie, a marqué l'apogée de la puissance arabe. Mais il ne constitue que l'amplification d'une tendance qui a laissé de nombreuses traces dans l'histoire. La conquête musulmane répond au mouvement normal des populations arabes qui tendaient à s'étendre en territoire sédentaire. » Tandis que l'histoire officielle de la province romaine de Syrie ne mentionnait que les fastes des gouverneurs et des proconsuls, une grande œuvre anonyme, se poursuivait là-bas : les peuples du désert, les nomades des grandes tentes venus du Nedjed, du Hedjaz, de plus loin encore, gagnaient de proche en proche jusqu'au Liban et au Massif d'Arménie. A chaque fois que la puissance romaine faiblissait, les progrès de la race arabe apparaissaient au grand jour.
Cette conquête arabe anté-islamique manquait cependant d'une foi et d'un drapeau. Quand les Romains se furent ressaisis, ils n'eurent aucune peine à y mettre fin. Palmyre
r>° l'orient ancien
lut détruite et Rome recouvra ses provinces asiatiques (271). Quant aux Perses Sassanides, l'échec de la grande tenlalive de Sapor Ier sur la Syrie et l'Asie Mineure les- força à renoncer à leurs premières espérances. Il devint éviden! que, malgré leurs prétentions, ils ne reconstitueraient jamais dans son intégrité l'ancien empire des Darius et des Artaxerxès, les pays à l'ouest de l'Euphrate restant pour de longs siècles encore acquis à l'Hellénisme. L'Empire Perse se trouvait d'ailleurs paralysé par d'assez graves difficultés ii^t jrieures. C'était l'époque où la prédication de Manès jetait le trouble dans l'Eglise Mazdéenne et dans la société sassanide. Cet hérésiarque, né en 2i4 à Ctésiphon d'une famille perse, tenta de fonder une religion nouvelle avec des éléments empruntés au Mazdéisme, au Christianisme, au Judaïsme et même au Bouddhisme. « La sagesse, disait-il dans un ouvrage qu'il dédia en l\o au roi Sapor Ier, a été apportée avec une suite parfaite, d'une époque à l'autre, par les prophètes de Dieu. Elle vint, aux premiers temps par le prophète Bouddha dans l'Inde, en un autre temps par Zarathoustra en Perse et en un autre par Jésus-Christ en Occident. Après quoi la présente révélation a été apportée par moi, Manès, le messager du vrai Dieu, dans la Bahyïonie. » Ses premiers maîtres, à Ctésiphon, avaient été les Gnostiques, par lesquels il connut tout le travail du syncrétisme alexandrin. Il commença sa prédication en 2/1*2 et fut au début protégé par Sapor Ier. Mais comme on pouvait s'y attendre, les mages perses et les évoques chrétiens dont il cherchait à concilier les doctrines, s'unirent contre lui et le firent exiler. Il voyagea alors en Transoxiane, dans l'Inde et jusqu'en Chine. Le roi Hormizd Ier le laissa rentrer en Perse, et lui donna même le château de Deskérch, au Kouhistan. Cependant, les attaques de Manès contre le Parsisme officiel provoquèrent de nouveau la colère des mages qui obtinrent son arrestation. En 27/1 le roi Bahram Ier, cédant à leurs instances, le fit écorcher vif à Gondésapor.
HISTOIRE DE L'ASIE gi
L'empire Sassanide et le Christianisme.
Sous le roi de Perse Sapor II (310-379), la Question d'Orient entra dans une phase nouvelle. L'empereur romain Constantin le Grand se convertit au Christianisme. Les intérêts de la politique romaine et de la culture hellénique dans le monde, se confondirent dès lors avec ceux du christianisme. Or, à la même époque, l'empire perse sassanide se rattachait plus étroitement que jamais à la religion mazdéenne. Tandis que Constantin recevait le baptême, Sapor II faisait rédiger VAvesta, la Bible du clergé mazdéen. La lutte de l'Hellénisme et du génie de l'Orient affecta dès lors un caractère religieux : ce fut des deux côtés une guerre sainte. A cet égard, l'Islam devait seulement aggraver une situation qui exista dès le iv° siècle. Lorsque l'Hellénisme et le génie asiatique furent enfermés chacun dans l'armature rigide d'un dogme (et on a vu qu'il n'était pas de dogmes plus intransigeants que ceux du Mazdéisme sassanide), lorsque )e frottement des races et des civilisations s'aviva de deu^fanatismcts rivaux, la haine entre VHellène et le Barbare, devenus l'Orthodoxe et VInfidèle, prit un caractère inexpiable. La réaction asiatique se traduisit dans le Parsisme, puis dans l'Islam, mais sous ces noms divers, elle resta aussi intraitable : Depuis Sapor II et Constantin, la Question d'Orient fut le choc d'une double Croisade.
La conversion de Constantin ne posa pas seulement sous •e forme nouvelle la question des rapports entre l'Empire liomain et l'Empire Perse. Elle provoqua dans l'Empire Perse une question de politique intérieure fort grave. La Perse Sassanide comptait de nombreuses chrétientés, notamment en Assyrie, en basse Chaldée, en Susiane et dans les grandes villes royales de Séîeucie, (1) et de Gondésapor (2). Après la conversion de Constantin, les chrétiens de Perse, opprimés par l'Eglise Mazdéenne, se tournèrent
Cl) Ou Bit-Ardaschir.
(2) Bifc-Lapat on Susiane.
L OBIENT ANCIEN
vers lui comme vers un protecteur naturel. Leurs chefs, le catholicos Simon, l'évêque Aphraatès, ne cachaient pas leurs sympathies romaines. L'Empire Sassanide en arriva alors à considérer ses sujets chrétiens comme des adversaires. « Les Chrétiens, disait Sapor II, habitent notre territoire et partagent les sentiments de César, leur coreligionnaire et notre ennemi. Simon veut faire de ses disciples les sujets de César. » C'était moins comme chrétiens que comme partisans des Romains qu'en 3/io les évoques de Perse furent l'objet d'une persécution générale (i).
Ces querelles religieuses provoquèrent une nouvelle rupture entre la Perse et l'Empire Romain. L'enjeu — et la principale victime — de la guerre fut l'Arménie dont le roi, Tiridate III (25o-33o), avait reçu le baptême en 3o5, à peu près à la même époque que Constantin. Sapor II, engagé dans une lutte à fond contre le Christianisme, ne pouvait, sur ses frontières, laisser l'Arménie devenir la citadelle de cette religion. En 35o, il s'empara du roi d'Arménie Tigrane VI, chrétien comme son prédécesseur, et lui fit crever les yeux. Mais rien n'empêcha les Arméniens de rester fidèles à leur foi.
Après la mort de Sapor II, la lutte des Sassanides contre le Christianisme parut s'apaiser. Le nouveau roi de Perse Ardaschir II (379-38/1) fit cesser la persécution et toléra même, la rentrée d'un évêque à Séleucie. Les difficultés intérieures de la Perse n'étaient pas étrangères à ce changement d'attitude. Ardaschir, étant entré en lutte contre sa noblesse, cherchait à s'appuyer contre elle sur les Romains au dehors, sur les chrétiens à l'intérieur. Les féodaux le prévinrent et le déposèrent. Son successeur Sapor III (384-386), ayant continué sa politique, fut assassiné par les grands. Malgré cela, Bahram IV Kirmanchah qui régna ensuite (386-397) se montra tolérant avec les chrétiens et conclut avec les Romains un accord pour le partage de l'Arménie. Le roi suivant, Yezdegerd Ier (399-420) accentua encore la politique de rapprochement avec le monde chrétien, afin de faire obsta-
(1) Cf. Labourt. Le Christianisme dans l'Empire Perse, P., 1904.
HISTOIRE DE L'ASIE q3
cle à la tyrannie du clergé mazdéen et aux empiétements de la noblesse. L'évêque de Martyropolis, Maruta, profita de ses dispositions pour obtenir de lui l'entière liberté du culte. A l'occasion du Concile de Séleucie, en 4io, Yezdegeri ordonna même que toutes les églises détruites par ses prédécesseurs fussent restaurées. Engagé dans une lutte décisive contre les mages et les féodaux, le souverain sassanide se rapprochait chaque jour du Christianisme, lorsqu'il fut assassiné par ses adversaires en 420.
L'assassinat de Yezdegcrd révélait la gravité de la lutte entreprise par la royauté sassanide contre l'Eglise mazdéenne et la féodalité. Le prince qui monta alors sur le trône de Perse, Bahram Gor (421-438) se réconcilia avec les mages en proscrivant le Christianisme, et avec les féodaux en recommençant la lutte contre les Byzantins, héritiers de Rome à la tête de l'Empire d'Orient. Après une courte campagne de ce côté, il conclut avec Byzance un traité avantageux qui reconnut définitivement à la Perse la possession de l'Arménie. C'est alors que les Perses supprimèrent la dynastie nationale arménienne (429).
La Perse entre les Byzantins et les Turcs.
C'était à juste raison que Bahram Gor s'était hâté de conclure la paix avec les Byzantins. L'empire sassanide avait besoin d'avoir les mains libres sur sa frontière occidentale pour faire face aux périls qui le menaçaient dans l'Est Iranien. Depuis la fin du ive siècle, une redoutable horde touranienne, celle des Huns Ephtalites, s'était établie en Transoxiane et en Bactriane, après avoir détruit dans ces régions l'ancien empire yuetchi (385) (1). En 429, les Ephtalites envahirent la satrapie perse du Khorassan. Bahram Gor se porta à leur rencontre, les vainquit et les rejeta en Transoxiane. Cette victoire sur les ennemis héréditaires de l'Iran valut au héros sassanide une popularité prodigieuse. La
(1) Cf. Specht. Etudes sur VAsic Centrale d'après les historiens chinois, J. A., J883, n, 331-350.
9^ r'oiUKNT ANCIEN
légende s'empara de son nom et dix siècles après lui, à l'époque musulmane, les poètes d'Ispahan et de Chiraz chantaient encore ses exploits, son triomphe sur les Huns et ses amours avec la belle Dil Aram. Sa mémoire fut d'autant plus chère aux Iraniens qu'aussitôt après sa mort les ravages des Ephtalites recommencèrent au Khorassan. Ces barbares devinrent pour l'Iran les plus dangereux des voisins: Etablis dans la Transoxiane, la Bactriane et le Cachemire, ils allaient de là ravager périodiquement, à l'ouest, l'Empire Perse Sassanide, et, à l'est, l'Empire Indien des Gouptas. Us furent en Asie, comme leur congénère Attila en Europe, les destructeurs des vieilles civilisations et les fléaux de Dieu.
Le roi de Perse Yezdegerd II (438-/|56) ayant voulu mettre un terme aux ravages des Ephtalites, fut vaincu par eux. Il essaya alors de compenser le recul de l'Aryanisme en Bactriane, en iranisant, au nord-ouest, l'ancien royaume d'Arménie, Depuis que les Perses avaient supprimé la dynastie arménienne (^29), ils faisaient administrer ce pays par de simples marzbans ou gouverneurs sassanides. Yezdegerd ïl proscrivit le christianisme, qui était le grand obstacle à <( l'iranisation » de l'Arménie et voulut remplacer les églises par des pyrées mazdéens. Cette mesure provoqua une insurrection. Une puissante famille arménienne du Daron, celle des Mamigoniens, prit la direction du mouvement. Le héros arménien Vartan Mamigonian tint longtemps tête aux troupes perses, jusqu'au jour où il fut accablé sous le nombre et tué (45 1).
En 459, monta sur le trône de Perse un prince que sa bravoure et ses malheurs devaient rendre célèbre, Péroz ou Firouz le Vaillant. A l'intérieur, le règne de Firouz fut marqué par un événement considérable, auquel ses manœuvres ne furent peut-être pas étrangères : en ./j8/i, les ëvêques chrétiens de la Perse, réunis au Concile de Bît-Lapat, embrassèrent l'hérésie nestorienne. Cette décision qui creusait un fossé entre les chrétiens de Perse et l'Empire Byzantin, et, aussi entre eux et l'Eglise arménienne (qui était mouophysite), ne pouvait que satisfaire les rois sassanides. Depuis
HISTOIRE DE L ASIE ÇjO
ce jour, les Sassanides cessèrent de considérer leurs sujets chrétiens comme les aïeuls de Byzance. Le ncstorianisme valut ainsi aux chrétiens de Perse leurs lettres de naturalisai ion iranienne. Grâce à lui, il se forma, particulièrement autour de l'Ecole de Nisibe, un christianisme proprement iranien qui rayonna sur toute l'Asie Centrale, convertit un moment le inonde turco-mongol et pénétra jusqu'en Chine Au dehors, le règne de Firouz le Vaillant, vit une nouvelle insurrection des Arméniens et la reprise de la guerre contre les Huns Epht alites. En l[8o, les Arméniens, que les Perses voulaient toujours convertir au Mazdéisme, se révoltèrent ^<>us le commandement de Vahan Mamigonian. Les Perses étouffèrent momentanément cette révolte, mais les embarras qu'ils éprouvèrent bientôt du côté de l'Asie Centrale, n'allaient pas tarder à rendre l'espérance au peuple arménien.
En 483, Firouz s'étant brouillé avec les Huns Ephtalites, résolut d'aller relancer ces barbares jusque dans leurs steppes, de l'autre côté de l'Oxus, au Turkestan. A son approche, les Ephtalites reculèrent vers le nord, selon l'éternelle tactique des nomades. Lorsque la lourde chevalerie iranienne se trouva suffisamment éloignée de ses frontières, ils reparurent à l'improviste, la cernèrent et l'anéantirent. Firouz, avec la fleur de la noblesse perse, resta parmi les morts (48/i). — Ce désastre éclaire d'un jour singulier la politique des Grands Rois sassanides, dominée toute entière moins par leur rivalité avec Rome, que par le grand duel de l'Iran et du Touran. « Les conséquences mondiales de cette lutte de l'Iran et du Touran, dit M. Blochet, furent incalculables. L'Enipire Sassanide luttait pour la vie à la fois sur ses frontières de l'Est et de l'Ouest, contre les peuples turcs et les Césars de Byzance. Sa politique étrangère ne fut qu'une suite de temporisations... Le roi sassanide, tiraillé entre ces deux antogonismes, était réduit à demander du secours aux Turcs contre l'empereur de Byzance ou à implorer le secours des Grecs contre les Turcs. »
Ta mort de Firouz sauva les Arméniens. Ses successeurs, occupés à repousser les Ephtalites, renoncèrent à iraniser de force l'Arménie. Ils laissèrent aux Arméniens leur auto-
96 l'orient ancien
nomic et leur religion dans le sein de l'Empire Perse, et, par un compromis fort habile, accordèrent le titre de marzbans ou gouverneurs royaux aux princes de la famille mamigonienne. Les Mamigoniens gouvernèrent ainsi leur patrie pour le compte du Grand Roi pendant tout le vr siècle.
Le roi de Perse auquel revient le mérite de cette transaction, Balasch (484-488), se montra favorable aux chrétiens et lutta contre le clergé mazdéen et la noblesse. Les nobles et les mages le déposèrent et lui firent crever les yeux. Son successeur Kobad ou Kavadh Ier (488-53 1) résolut d'en finir avec ces tueurs de rois. Il abolit les privilèges des mages et des seigneurs, et décréta le partage de leurs terres. Dans l'ardeur de la lutte, il alla jusqu'à soutenir un agitateur nommé Mazdak, prophète originaire d'Istakhr, dans le Fars, qui prêchait une doctrine communiste ennemie du mariage et de la propriété. Les mages s'emparèrent alors du roi et le déposèrent. Kavadh réussit à s'échapper, et se réfugia chez les Ephtalites qui le replacèrent sur le trône (5oi). Instruit par l'expérience, il se réconcilia d'ailleurs avec la noblesse et le clergé.
L'apogée de l'empire Sassanide :
Khosroès Anoschirvan.
En 53 1 monta sur le trône de Perse le roi Khosroès Ier Anoschirvan qui fut un des plus grands souverains de l'histoire iranienne. Par son génie personnel, ce prince s'éleva au-dessus des idées étroites du milieu mazdéen. Il se montra tolérant envers tous les cultes, non seulement par politique, mais aussi par libéralisme naturel, « En ce qui concerne ses sujets chrétiens, il ne se contenta pas de ne leur faire aucun mal. il voulut soutenir positivement leur culte. Il le fit non seulement pour les Nestoriens, mais pour les Monophysites qui étaient avec l'Empire Byzantin dans des rapports plus intimes. » Il admit dans son entourage le religieux monophysite Ahudemmeh, qui baptisa un des princes royaux, et il refusa de punir les chrétiens de
leurs sympathies personnelles pour un autre de ces princes qui s'était révolté en Susiane. Son libéralisme alla plus loin. Seul dans un monde qui se cristallisait de tous côtés en dogmes rigides, il prit la défense de la philosophie antique proscrite par les chrétiens et par les mages. 11 accueillit dans ses Etats les philosophes païens exilés d'Athènes par l'Empereur Justinien. 11 intervint auprès de Justinien pour que ces exilés pussent traverser librement les frontières byzantines. Khosroès, d'ailleurs, s'intéressait personnellement à la philosophie grecque. 11 savait assez de grec pour lire Platon dans le texte, et le néoplatonicien Paul le Perse lui dédia son livre sur la Logique. En même temps que ces philosophes, le monarque sassanide attira dans ses Etats toute une pléiade de savants et de médecins nestoriens. L'un d'eux, Joseph de Nisibe, fut son médecin particulier avant de devenir patriarche de l'Eglise de Perse. Khosroès établit ces nestoriens à Gondésapor ou Bît-Lapat, en Susiane, où ils fondèrent une école de médecine qui prospéra jusqu'au xe siècle et qui joua un rôle considérable dans l'élaboration de la science arabe. Le goût de Khosroès pour les études grecques ne lui fît pas négliger la littérature iranienne. Il fit recueillir les traditions historiques de la Perse, dans un ouvrage qui fut la première ébauche du Chahnameh.
Du côté de l'Est-Iranien, une révolution inattendue permit à Khosroès Anoschirvan d'étendre considérablement les fiontières de son empire. Depuis quelques années, les terribles ennemis de l'Iran, les Huns Ephtalites, maîtres de la Transoxiane et de la Bactriane, se trouvaient menacés par un peuple de même race, plus puissant et plus vigoureux : En 552, les Turcs de l'Altaï avaient fondé en Asie Centrale un immense empire dont les trois premiers chefs, Toumên, l'Tl-Khan Mokan et Dobo-Khan, régnèrent de la Mer du Japon à la Mer Caspienne. Le premier de ces princes, Toumên, donna en fief à son frère cadet, Istami, la partie occidentale de ses Etats. Istami fut le fondateur du Royaume des Turcs Occidentaux qui engloba toutes les tribus turques à l'ouest et au sud de l'Altaï, c'est-à-dire les populations de
tyS l'qri&nt ancien
l'ili, de la kaehgarie, du Balkach et de l'Aral. Il manquait à ce royaume les possessions des Huns Ephtalites, c'est-àdire la Transoxiane et la Baeli'iane. En 567 le Khan ktami s'ente n<Jit avec Khosroès Anoschinan pour attaquer le Royaume Ephtalite. Les Turcs Occidentaux se jetèrent sur la horde ephtalite et la détruisirent. Dans le partage des territoires ephtalites, les Turcs prirent pour eux la Transoxiane, avec les villes de Tachkend, de Samarkand et de Boukhara, vieux pays aryen dont ils firent un nouveau Turkestan. Ils laissèrent aux Perses la Bactriane et l'Afghanistan, avec les villes de Balkh et de Bamian. L'Oxus marqua la frontière entre l'Empire Tare et VEmpire Perse.
La reconquête de la Bactriane, cette terre aryenne entre toutes, où le Mazdéisme avait jadis pris naissance, était pour l'Empire Sassanide un splendide succès. Malheureusement, en devenant les voisins des Turcs, les Perses n'avaient fait que changer d'ennemis. Les Turcs furent môme pour l'Iran des voisins infiniment plus redoutables que les Ephtalites. Une fois établis en Transoxiane, le roi des Turcs Occidentaux, Istami, puis son successeur, Tardou-Khan, se montrèrent \ku la force des choses les pires adversaires de la dynastie sassanide.
L'ambition des Turcs ne pouvait s'arrêter à l'Oxus. A défaut de nouvelles conquêtes au sud de ce fleuve, ils voulaient tout au moins profiter de leur situation en Asie Centrale pour devenir les intermédiaires entre l'Extrême-Orient et le, monde occidental. Les pistes des caravanes entre la Chine et le Levant, — la Route de la Soie — , passaient sur leur territoire. Des frontières chinoises à Constant inople par la Marche de. Touenhouang, Koutcha, Kachgar et Balkh, le continent asiatique était en effet sillonné par une longue piste commerciale qui transportait dans l'Empire Byzantin les soieries de l'Extrême-Orient. Les Turcs, qui se trouvaient les héritiers de ce trafic, cherchèrent à en tirer le plus de bénéfices possible. Leur roi, Istami, demanda aux Sassanides la franchise douanière pour les marchandises venues de l'Asie Centrale, qui traversaient leur empire à destination de Constantinople. Une ambassade turque, con-
IITSFOrRE DE L'ASIE §§
duile par le sogdien Maniakh, fut envoyée dans ce but auprès de khosroès Anosehirvan (i). Ce dernier refusa. Il n\ nlvndait pas abandonner au profit des Turcs le rôle fructueux de courtier entre le monde chinois et le monde byzantin. Le Khan turc chercha alors à s'entendre directement avrc les Byzantins. Il leur proposa non seulement un accord économique), mars une alliance militaire dont la Perse eut fait tous les frais. Ses projets étaient immenses : Comme il errait partagé avec les Perses le Royaume Ephtalite, il songeait à partager l'Empire Perse avec les Byzantins. Dans ce but, il envoya à Constantinople deux ambassadeurs, Maniakh et Ànankhast, avec des ballots de soie comme pièces fiviction. De leur côté, les Byzantins lui envoyèrent deux ambassades conduites par Zémarque (568) et par Valentinos . 11 reçut Zémarque dans sa résidence des Monts Tianchan, au nord de Koutcha, et l'amena avec lui dans une démonstration sur les frontières de la Perse. A Talas, il donna audience à une ambassade perse, qu'il maltraita à dessein devant les envoyés byzantins. Il ne tint pas au roi: turc que les Byzantins ne conclussent avec lui une alliance ferme pour le démembrement de la Perse, Mais Byzance, épuisée par les grandes guerres de Justinien en Italie et en Afrique, n'osa se lancer en Iran dans l'aventure où la conviaient les Turcs.
Séparés de l'Extrême-Orient par l'Empire Perse que leur gouvernement n'osait attaquer de front, les Byzantins cherchèrent à atteindre les marchés de la soie, par la route maritime. À leur instigation, le négus chrétien d'Abyssinie envoya une expédition s'emparer de l'Arabie Méridionale. Les Abyssins détruisirent le Royaume d'Himyar qui possédait le Yémen, et établirent le christianisme dans cette région. Grâce à eux, Byzance se trouva maîtresse du Golfe d'Aden et du commerce des Indes. Mais Khosroès Anoschirvan no laissa pas longtemps les Abyssins en possession do leur conquête. En bjb, il envoya en Arabie une armée qui
(T) Cf. Chavanne?. ï:uttes des Tures et des Romains contre les Sassctnides, in : Documents sur les Tou-kiue (Turcs) Occidentaux, p. 242-259^ Pétersbourg, 1903. ■ ' * ' '
ioo l'orient ancien
les chassa et soumit l'Oman, l'Hadramaout et le Yémen. L< s Perses restèrent maîtres des débouchés maritimes du commerce des Indes comme des têtes de pistes des caravanes de l'Asie Centrale et de l'Extrême-Orient.
Le profit était d'autant plus considérable pour l'Empire Sassanide que le luxe de la civilisation byzantine à l'époque de Justinien, donnait au commerce du Levant une activité extraordinaire. L'Empire Sassanide devenait l'intermédiaire unique de toutes les transactions commerciales entre l'Empire Byzantin d'une part, l'Inde et la Chine d'autre pari. Dès que la guerre se rallumait avec les Perses, l'Empire Byzantin se trouvait brusquement privé de toutes les marchandises de l'Extrême-Orient et les villes manufacturières de la Syrie, comme, Béryte et Tyr, qui ne vivaient que de la fabrication des soieries, se voyaient ruinées. Cette situation se modifia à la fin du vf siècle, lorsque des moines nestoriens importèrent de Khotan à Constantinople la culture du mûrier et l'élevage des vers à soie. L'industrie de la soie se développa chez les Byzantins à Constantinople, à Thessalonique,, à Thèbes, à Corinthe et en Eubée, comme aussi chez les Perses à Thoûs, à Nichapour et à Chouster, et le monde levantin cessa d'être tributaire de l'Extrême-Orient pour cette précieuse marchandise.
Les derniers Sassanides.
Sous le règne d'Hormizd IV, fils de Khosroès Anoschirvan (579-590), les Turcs dirigèrent contre la Perse une invasion formidable du côté de Hérat. Ils furent repoussés par le héros perse Bahram Tchoubin, déjà illustre pour avoir étouffé une révolte des Arméniens. La popularité de Bahram Tchoubin fut alors telle que, bien qu'il ne fût pas de sang sassanide, ses troupes, après la mort d'Hormizd IV, le proclamèrent roi. Avec l'aide des Turcs, devenus ses alliés, il mit en fuite l'héritier légitime de la couronne, Khosroès Parviz. Mais ce dernier obtint l'appui des Byzantins qui lui prêtèrent une armée et le rétablirent sur ie trône de ses pères (5q8).
11 semblait que l'entente des Perses et des Byzantins dût être définitive. Mais les révolutions de la cour byzantine changèrent en 602 l'accord existant en une hostilité déclarée. La guerre, une guerre inexpiable, recommença entre Bvzance et la Perse. Dans cette lutte, Khosroès Parviz ne remporta d'abord que des succès. En 6i3, il soumit la Syrie, prit Alep et Damas. En 6i4 ses troupes entrèrent à Jérusalem, d'où elles allèrent conquérir l'Egypte.
Son lieutenant Chahrbaraz, le Sanglier Royal traversa toute l'Asie Mineure en vainqueur et vint établir son camp sur la rive asiatique du Bosphore, en face de Constantinople.
Pour la première fois depuis la bataille d'Arbèles, l'Empire Perse était reconstitué dans ses anciennes frontières. L'œuvre d'Alexandre semblait détruite, celle de Darius restaurée. Une gloire prodigieuse auréola Khosroès, devenu le Parviz, le Victorieux qui semblait réaliser le rêve des Iraniens de jadis ou devancer de quelques années l'œuvre du Khalifat. Constantinople, bloquée du côté du Bosphore par les Perses et du côté de la Thrace par la horde turque des Avares, paraissait à la veille de succomber. C'est alors que l'empereur byzantin Héraclius proclama la Guerre Sainte. Pour sauver Constantinople, sa capitale politique et Jérusalem, sa capitale religieuse, tout l'Hellénisme se leva, — et ce fut là vraiment la première croisade (622) (1).
Par une diversion hardie, Héraclius, laissant les Perses continuer sur le Bosphore le blocus de Constantinople, alla porter la guerre aux portes de leur pays, en Arménie et en Azerbaïdjan. Pour cette manœuvre, il obtint l'appui des Khazares, horde turque de la Russie Méridionale, qui attaqua la Perse par le Caucase. En 628, il remporta enfin des avantages décisifs, pénétra en Assyrie et menaça directement les capitales perses. A cette nouvelle, l'armée perse d'Asie Mineure évacua précipitamment ses conquêtes. L'autorité de Khosroès Parviz ne survécut pas à ce désastre. Il fut assassiné par son propre fils et, tandis que divers
(1) Cf. Drapeyron. L'empereur Héraclius, P., 18G9.
prétendants se disputaient le trône, la Perse tomba dans l'anarchie. L'ordre fut rétabli au bout de deux ans, par le gouverneur du Khorassan, Roustena, qui fit nomm.tr roi un petit-fils de Khosroès, nommé Yezdegerd I-H (632). Mais il n'était au pouvoir de personne de faire disparaître les ruines qu'avaient accumulées en Iran trente années d'une guerre gigantesque, terminée par un désastre et par la guerre civile. Byzance de son côté, malgré sa victoire, malgré le génie d'IIéraclius, se trouvait presque dans le même état que la Perse vaincue. Les deux grands empires civilisés qui se partageaient depuis plus de six siècles le monde oriental, sortaient également affaiblis de leur long duel. Leur rivalité n'avait eu d'autre résultat que de les épuiser tous deux, à l'heure où leurs forces réunies n'eussent pas été de trop pour tenir tête au nouveau péril qui les menaçait Pun et P autre : la Révolte Arabe. Cette nouvelle épreuve, survenant au lendemain du terrible ébranlement produit par tant de catastrophes, faillit emporter l'empire asiatique de Byzance et raya pour toujours la Perse mazdéenne de la liste des nations.
Avant de raconter la chute de l'Empire Sassanide, il nous
,ste à parler de son art, de sa civilisation.
L'art sassanide.
Gomme la Perse des Achéménides, celle des Grands Rois Sassanides fut le siège d'une brillante civilisation. L'art national perse qui avait élevé jadis les monuments de Persépolis et de Suse, n'avait pas été anéanti par la conquête macédonienne. Eclipsé par l'art grec sous les Séleucides, plus ou moins négligé ensuite par les Arsacides, il n'en subsista pas moins sous ces maîtres étrangers et, à l'avènement des .Sassanides, il connut une renaissance éclatante.
L'intérêt de Y art sassanide est d'être un art de transition, de. servir.de lien entre l'ancien art perse achéménide et l'art persan du Khaîifat. 11 nous reste peu de chose des monuments de cette époque. Les plus remarquables furent les châteaux à coupole du Fars, ceux de Firouzabad, de Tag-
HISTOIRE DE L'ASIE Io3
Eiwan e1 de Gtésiphon. Ce qu'on a pu reconstituer de leur plan général se retrouve dans les monuments de l'époque musulmane. Le plan de la Mosquée Bleue de Tauris et celui de la Grande Mosquée de Véraminc rappellent curieusement le plan du palais sassanide de Firouzabad. Le style architectural de l'époque sassanide annonce celui de l'époque musulmane. L'un et l'autre reposent essentiellement sur la construction voûtée et sur la forme ogivale des baies. La décoration aussi est analogue. Elle consiste, à l'époque sassanide comme à l'époque musulmane, en moulures de plâtre, en revêtements de métaux précieux ou de cuivre doré, en briques émaillées, en marqueterie de faïence, où la teinte dominante est presque toujours le bleu turquoise et dont le dessin imite la tapisserie (1). A Kala-i-Hazar-dar, même placage de rosaces de plâtre, même profusion d'arabesques multicolores que dans tous les monuments de la Perse musulmane. La disposition générale des sites prouve que, des Sassanides au siècle du Chah Abbas, le goût persan n'a guère varié. Le palais de Haouch-Kouri et le groupe du Kasr-i-Shirin (2) étaient disposés dans ces mêmes paysages d'avenues, de terrasses, de jardins clos, de pièces d'eau et do kiosques qui font le charme des palais d'Aschraf et d'Ispahan. Et tout cet art sert bien d'intermédiaire entre la Perse des Paradis achéménides et celle des Mille et Une Nuits. Le Grand Palais de Khosroès à Ctésiphon (3Ni rappelle les palais sargonides de Khorsabad et laisse prévoir le palais dllaroun el Rachid à Rakka^ celui des Barmécides à El- V'hik et la Mosquée Djouma d'Ispahan.
L'art sassanide eut un ravonnement considérable en Wi<\ non seulement aux époques postérieures, parce que les Arabes le propagèrent partout avec eux, mais au temps même des Sapor et des Khosroès. « L'influence de l'art sassanide, dit M. Saladin, s'est étendue avant l'Hégire sur tout l'Orient, en Syrie et même en Egypte. Depuis des
1) Saladin et Migeon. Manuel d'Art musulman, I, 33 (A. Picard).
(2) Comprenant la forteresse de Kala-i-Khosrou et les deux palais d Amarat-i-Khosrou et de Kala-i-tchouar-kati.
(3) Tag-i-Kesra, de Madaïn.
io/i l'orient ancien
siècles, l'Arabie subissait l'influence persane. Rien d'étonnant à ce que son premier rôle artistique fût d'importer en Occident des formes persanes » (i).
En une page admirable que nous ne pouvons omettre de citer, M. Gayet a prouvé que YArt Sassanide n'annonce pas seulement l'Art Musulman, mais encore l'âme musulmane elle-même : « Sous Khosroès II, dit M. Gayet, l'âme orientale se réveille, et un retour en arrière ramène l'artiste vers l'idéalisme de la ligne. L'art abandonne le corps humain, pour retrouver dans le rinceau et l'arabesque, l'ondoiement de lignes complexes et vagues. Emporté par un courant de spiritualité, il se plaît aux combinaisons de figures symétriques dont l'aspect change à mesure que le regard en embrasse une partie ou la totalité... Le mazdéisme prêtait à la sentimentalité maladive. Enfermé dans le mysticisme du dogme, le mage raffine le commentaire de YAvesta. Cette philosophie hésitante crée un décor capable de réfléchir l'immensité sans limites, l'immortalité des choses et leur mouvement éternel. Seul, l'assemblage d'un motif régulier, indéfiniment répété, répond à l'évolution de pensées flottantes. De la répétition d'un principe invariable, naissent des visions fugitives qui varient selon l'étendue du champ et l'ordre dans lequel le motif est groupé. A mesure que le regard se fixe, l'image s'évanouit et se transforme sans cesse. Tout le secret de l'art arabe réside dans cette philosophie des lignes » (2). C'est à cette école d'ornementation géométrique qu'appartiennent déjà les bas-reliefs de Khosroès Parviz à Makhita et les chapiteaux sassanides d'Ispahan. L'Idéalisme mystique, qui fait le fond de l'âme orientale, réagissait victorieusement contre la plastique grecque. L'Asie comme l'Europe entrait dans l'ère des dogmes.
Cependant l'art sassanide ne contenait pas seulement en germe plusieurs des caractéristiques de l'architecture et de l'art décoratif musulmans ; il semble aussi que c'est à l'époque sassanide qu'il faille placer les origines de la miniature
(1) Saladin et Migcon. Manuel d'Art Musulman, I, 32 (A. Picard).
(2) A. Gayet. L'Art Persan, p. 126 (Crès, éditeur).
HISTOIRE DE L'ASIE IoS
persane (i). Peut-être faut-il attribuer un rôle décisif à cet égard aux Manichéens qui, d'après ce que l'on sait d'eux, semblent avoir attaché un grand prix à la beauté des enluminures pour la propagation de leur doctrine (2). On sait que Manès lui-même était peintre, et qu'il laissa notamment des figures d'anges et de démons. L'école des enlumineurs manichéens passa de la Perse au Turkestan, et M. Von Le Coq a retrouvé à Khotsho un ouvrage manichéen du vme ou du ixe siècle, richement enluminé, qui renferme les miniatures persanes les plus anciennes que l'on connaisse (prêtres en costume sacerdotal avec robe blanche et tiare blanche, musiciens en robes multicolores, etc.).
La Culture Syriaque à l'époque sassanide.
L'Iran sassanide ne fut pas dépourvu d'une littérature propre. C'est à cette époque que fut rédigé sous sa forme actuelle YAvesta, le livre sacré du Mazdéisme et que fut composé le premier recueil des chroniques légendaires de la Perse, le Chodaï nameh, ébauche du Livre des Rois, auquel le grand Firdousi devait, à l'époque musulmane, donner sa forme définitive. Il est en effet certain que la matière du Livre des Rois existait déjà en Perse dès l'époque macédonienne, bien avant d'être recueillie en des formes de plus en plus parfaites à la Cour des Sassanides, puis des Samanides et enfin des Ghaznévides.
A côté de cette littérature proprement iranienne, dont la plus grande partie a malheureusement disparu, l'Iran Sassanide et ses confins occidentaux virent se développer une abondante littérature sémitique et chrétienne, la littérature syriaque, dont le rôle devait être capital dans la formation de la culture persane (3). Cette littérature doit être d'autant
(1) Cf. Blochet. Les origines de la miniature en Perse, Gazette des Beaux- Arts, 1905. 2, p. 115.
(2) Cf. Frantz Cumont. Mani et les origines de la miniature persane. Revue Archéologique, 1913, II, 82.
(3) Cf. Rubens Duval. La littérature syriaque. Paris, 1900, Gabalda, éd.
io6 l'orient ancien
moins négligée quand on étudie l'histoire de l'Iran, qu'à l'époque sassanide, la langue syriaque jouait en Perse le rôle de langue diplomatique et savante.
La littérature syriaque naquit en Mésopotamie, autour d'Edesse ejl de Nisibe. Son essor coïncida avec le développement des doctrines nestorienne et monophysite, et avec la diffusion de la culture philosophique chez les Araméens. C'est à la fin du iv° siècle que se fonda à Edesse VEcole des Perses, véritable université gréco-syriaque où, au contact de la philosophie de Platon et d'Aristote, l'esprit araméen prit conscience de lui-même. Au Ve siècle, l'Ecole des Perses adopta presque entièrement les doctrines neslorieniies, précriées à Edesse par Ibas, éveque de cette ville de 435 à 407. En 489, l'empereur d'Orient Zenon proscrivit le Ncstorianisme et ferma l'Ecole d'Edessc. Les docteurs Nestoriens chassés d'Edessc, se réfugièrent en territoire sassanide, où le roi Firoz le Vaillant leur fît le meilleur accueil. Ils prirent aussitôt en mains la direction de l'Eglise chrétienne d'Iran ; l'un d'eux, Acacius, devint patriarche de Séleucie, un autre, Barsauma, devint éveque de Nisibe. Enfin, l'ancien directeur de l'Ecole d'Edesse, Ncrsès, fonda à Nisibe (1) une nouvelle école qui ne tarda pas à éclipser la renommée de la première. L'Ecole de Nisibe (2) fut le séminaire d'où sortit une pléiade de prélats illustres comme les patriarches Mar Aba (536-55?.), Jésuyab Ier (582-5q5), Sabrjésu Ier (596) et les évoques Théodore de Merv, Gabriel d'iïormizdachir et Mari de Bît-Ardaschïr. Le patriarche Mar Aba (qui était persan de naissance) fonda à Séleucie une école qui rivalisa d'efforts avec celle de Nisibe, Tous ces dignitaires nestoriens se rendirent célèbres par leurs travaux littéraires et leurs traductions des ouvrages grecs en syriaque, car ils ne séparaient pas de la religion chrétienne la sagesse antique.
L'influence des Pères nestoriens fut d'autant plus considérable en Perse que, seuls de tous les représentants de
(1) Nisibe était en territoire perse, Edesse en territoire byzantin.
(2) Voir Chabot. VEcole de Nisibe, Journal Asiatique, 1800. If. 43. — Chabot. Narsal le Docteur et les origines de VEcole de Nisibe, Journal Asiatique, 1905, II, 164.
sectes chrétiennes, ils possédaient la confiance de la dynastie sassanide (i). Leur rupture éclatante avec Byzance, les persécutions dont ils avaient été l'objet de la part du basileus, rassuraient sur leur compte le Rois des Rois, si porté à voir une intrigue byzantine dans tout ce qui était chrétien. Ils reçurent vraiment droit de cité en Perse, Les Sassanides ne furent pas loin de considérer V Eglise Nestorienne comme leur seconde église nationale et de la placer presque sur le même pied que l'Eglise Mazdéenne. Plusieurs patriarches nestoriens furent les familiers des rois sassanides. Khosroès Anoschirvan protégea d'abord le patriarche Mar Aba, avant que les attaques de celui-ci contre le Mazdéisme l'aient fait exiler en Azerbaidjan. Anoschirvan fit ensuite nommer patriarche Joseph de Nisibe qui avait été son médecin (552). Jésuyab Ier dut à l'amitié d'IIormizd IV son élévation au patriarcat (582). Il resta en faveur auprès de Khosroès Parviz qui l'employa comme négociateur pour obtenir la fille de l'empereur Maurice, Il fut aussi l'ami du roi Lakhmide de Hira, Xoman ibn el Moundhir, qu'il convertit au Christianisme. Sabrjésu Ier qui succéda à Jésuyab Ier (596), fut nommé patriarche, grâce à la faveur de Khosroès Parviz et de la reine Shirin (2). Au cours de ses conquêtes dans l'Empire byzantin, Parviz s'acharna contre les chrétiens orthodoxes, considérés comme les suppôts de l'Hellénisme. Au contraire, les Nestoriens qui avaient donné des gages de leur attachement à la dynastie sassanide, étaient épargnés. Parviz chercha même à convertir au Nestorianisme les chrétiens orthodoxes pour les séparer définitivement de Byzance. Après la prise d'Edesse, il imposa à la ville un évêque nestorien. Aussi la conquête d'Edesse et d'Antioche par l'armée perse dut-elle paraître aux Nestoriens, chassés jadis de ces contrées par l'intolérance byzantine, comme une revanche du ciel. Enfin, à l'heure de la défaite, ce fut le patriarche ncstoricn, Jésuyab II de Gadala, que le gouvernement sas- Ci} Cf. Labourt. Le Christianisme et V Empire Perse Sassanide (1904).
(2) Colle célèbre princesse, dont les amours avec Khosroès II ont été popularisées à l'envi par les poètes persans, était elle-même chrétienne : c'était une Aramécnne monophysile.
io8
L ORIENT ANCIEN
sanide chargea d'aller trouver l'empereur Iléraclius à Alep, pour rétablir la paix.
Le rôle des Syriens Nestorieus en Asie fut immense. Ils Iransmirenl aux Persans l'héritage de la sagesse grecque. Et de la Perse, ils rayonnèrent à travers toute l'Asie Centrale, allèrent convertir les Turcs du Gobi et pénétrèrent au vu0 siècle jusqu'en Chine où la célèbre stèle syro-chiaoise de Si-ngan-fou atteste le succès de leur propagande (i). Devenu une Eglise exclusivement persane et turque, le Nestorianisme eut en Asie vingt-huit archevêchés et plus de soixante-dix évèchés répartis entre la Mésopotamie, l'Iran, la Transoxiane, la Kachgarie, la Mongolie, la Chine et l'Inde. Et tous ces évèchés relevaient du métropolite de Séleucie de Babylonie, capitale de l'Empire perse.
Tandis que le Nestorianisme, grâce à la faveur des souverains sassanides, se répandait en Iran et de là dans le monde turco-mongol, le Monophysisme conservait l'Osroène, où il régnait en maître depuis l'expulsion de l'Ecole d'Edesse. L'aire d'expansion de l'Eglise Monophysiie embrassait tout le Levant méditerranéen. Cette église, dont le siège patriarcal était à Mar-Barsauma, dans la Syrie Septentrionale, compta jusqu'à cent vingt évèchés répartis principalement en Osroène, en Syrie et en Asie Mineure. Beaucoup d'évêques monophysites furent des écrivains abondants qui traduisirent en syriaque les principaux auteurs grecs. Le plus célèbre fut Jacques Baradée, évêque d'Antioche (t 578), qui, par la forte empreinte dont il marqua l'Eglise monophysite syrienne, mérita de donner son nom à cette Eglise, appelée après lui Eglise Jacobite. Traducteurs et commentateurs, les prélats monophysites vulgarisèrent chez les populations syriaques et, par la suite, dans le monde arabe, les données de la philosophie et de la science grecques. Car, en même temps que les Pères de l'Eglise grecque, ils traduisirent et commentèrent Platon, Aristote et Porphyre, Euclide et Ptolémée. Grâce à eux, les
(1) Cf. Bonin. Les anciennes chrétientés nestoriennes de l'Asie Centrale, Journal Asiatique, 9e série, t. XY\ p. 584. — Nau. L'expansion nestorienne en Asie, Conférences du Musée Guimet, en 1913.
races sémitiques de l'Asie Antérieure reçurent l'héritage de \d pensée gréco-romaine, à l'heure où la pensée gréco-romaine, cessait, sous l'action du Byzantinisme, d'être comprise dans sa propre patrie. Mais d'autre part les écrivains monophy sites, en employant comme véhicule la langue syriaque au lieu de la langue grecque, découronnèrent l'Hellénisme de sa primauté traditionnelle. Ils lui ravirent la domination des esprits au moment même où les Arabes allaient lui arracher la domination politique. Ils furent, dans leur sphère, les agents de la grande réaction qui s'annonçait dans tout l'Orient et qui allait faire passer l'hégémonie i\r la race grecque aux races sémitiques.