‹ Histoire de l'Asie (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · Tome Premier, page 44, lignes · texte numérisé non relu

Tome Premier, page 44, lignes

Lire : ...comment il triompha avec l'aide du radjah de Taxila, de l'hostilité du Paurava son voisin, et d'un radjah du Cachemire, etc..

HISTOIRE DE L'ASIE, r, 44.

d'égalité deux races nobles, deux races impériales, la race grecque et la race perse. Parsisme et Hellénisme allèrent de pair à ses yeux. Au risque de mécontenter ses vétérans macédoniens, il appela les Perses aux mêmes honneurs et aux mêmes charges qu'eux. Il prit parmi les Perses plusieurs de ses satrapes et sa garde personnelle. Il maintint et sanctionna la domination de l'Orient aux mains de$ Aryâs du Fars et de l'Irak Adjémi. Par sa volonté, l'Empire Achéménide continua après Arbèles. Alexandre se montra à cet égard beaucoup plus résolument « asiatique » que ne le furent jamais ses successeurs, les Grands Rois Séleucides du m6 siècle : La civilisation assyro-perse lui parut digne de coexister avec la civilisation d'Athènes.

Après avoir réalisé le programme d'expansion hellénique de Thémistoele, de Cimon, d'Agésilas et d'Isocrate, le conquérant macédonien devint, dans l'intérêt même de la civilisation, un Grand Roi paniranien, le dernier des Achéménides.

L'Hellénisme séleucide.

La mort d'Alexandre fut suivie à brève échéance du partage de son empire en trois grands Etats gouvernés par autant de dynasties macédoniennes : le Royaume de Macédoine, le Royaume d'Egypte ou des Lagides et l'Empire Séleucide. Chacun de ces Etats était comme la résurrection, dans le sein même de l'Hellénisme, d'un des empires de l'ancien Orient. Le Royaume d'Egypte, restauré par la Dynastie grecque des Lagides (323-3o) n'était pas autre chose que l'ancien Empire des Thoutmès et des Ramsès. Aussi bien Ptolémée, son fondateur, affectait-il de se considérer comme l'héritier légitime de ces princes ; sa dynastie prit rang à la suite des vingt-cinq dynasties pharaoniques, Alexandrie remplaça Thèbes, et l'Egypte éternelle continua (i). Quant à l'Empire des Séleucides (3i2-83), qui, sous son fondateur, Seleucos Nicator, englobait toute l'Asie Mail) Cf. Bouché-Leclercq. Histoire des Lagides, P., 19C3-1907.

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cédonienne, c'était bien l'ancien Empire Perse, amputé seulement de l'Egypte, hellénisé en surface, et a>ant transporté son centre de gravité de Suse à Antioche, en Syrie,

près des eûtes de la Méditerranée (i).

Les Séleucides se trouvaient ainsi à la lois les héritiers principaux d'Alexandre et des vieilles dominations orientales. Depuis les premiers conquérants d'Agadé, tous les potentats du passé, Assyriens, Chaldéens, Mèdes, Achéménides avaient travaillé pour Séleucos. Tous avaient concouru à l'édification de cette vaste unité politique de l'Asie Antérieure, où, depuis la Bactriane jusqu'à la Phénicie, étaient venues se fondre les anciennes civilisations. La mission historique des Séleucides consista à superposer à cet assemblage de races, de dialectes et de religions, — Sémites et Iraniens, Chaldéens et Phéniciens, — le droit, la langue et la culture helléniques. Tandis que les rois de Macédoine, recommençant l'histoire, s'absorbaient en Grèce à d'obscures querelles de bourgades et que les Lagides, tout au développement de leur thalassocratic égéenne, poursuivaient une politique étroitement particulariste, il existait une Question d'Orient, qu'ils méconnaissaient les uns et les autres mais qui intéressait singulièrement le roi d'Antioche. Car la Question d'Orient au iue siècle avant J.-C, le problème de i'hellénisation de l'Asie, c'était la question vitale de l'Etat Séleucide. Englobant la majeure partie des conquêtes macédoniennes, les frontières de l'Empire Séleucide allaient de Sardes à Samarkande, de l'Oronte à l 'Indus. A lui de défendre un hellénisme d'importation récente dans les vallées de l'Halys et de l'Oronte, du Tigre et de l'Euphrate, de l'Oxus et de ITaxartes. Besogne ingrate. En Egypte, par exemple, les Lagides trouvaient le cadre géographique et historique d'un grand Etat centralisé, une race unifiée par des institutions millénaires. Mais dans l'Orient séleucide, quel lien entre le Parsisme de l'Iran, la vieille civilisation chaMéenne, le demi-hellénisme des Lydiens, la culture sy-

fli Cf. Bouché-Leclercq. Histoire des Séleucides, P.v 1914. — Bcvan. The house of Scleucus, Londres, 1902.

riaque de l'Oroiile ? Deux sièeles de domination achéménide avaient réuni les races sans les mêler, les Perses n'ayant jamais eu l'idée d'iraniser leur trente-deux satrapies. Elles avaient vécu isolées sous le même sceptre. Le Séleucide, auquel ce spectre était échu, ne pouvait s'appuyer sur aucune nationalité dominante. En réalité, l'activité des Lagides avait gagné à se circonscrire. Dans l'Asie Séleucide, ni cadre ethnique, ni cadre naturel. Rien qu'un droit historique datant de deux siècles à peine, celui des Grands Roisde Suse.

Restait l'élément gréco-macédonien, réparti entre tous les Etats des Diadoques. Mais sur terrain, le Séleucide était-il mieux partagé ? En Egypte, les Ptolémées trouvaient l'œuvre d'hcllénisation déjà commencée par les colons miîésiens de Naucratis et par le protectorat athénien du ve siècle. En Vsie Mineure, les dynasties de Bithynie et de Pergame allaient régner sur des cantons que la proximité de l'Ionie et les traditions des Mermnades avaient profondément hellénisés. En Syrie et en Perse, rien que l'empreinte hâtive du grand Macédonien, indications qu'il s'agissait de comprendre, ébauches à réaliser. C'était toute l'Asie barbare, araméenne et iranienne, qu'il fallait rendre grecque. Et par delà cette Asie Antérieure, qui, pour la génération de Philippe et de Démosthène, avait été encore l'Asie inconnue, le continent mystérieux et hostile, les nomades des Marches Touraniennes se pressaient déjà au seuil du vieux monde où une, de leurs tribus, celle des Par thés, avait trouvé place en plein Iran.

En Asie Mineure même, aux portes de la Grèce, la réaction indigène commença dès le lendemain des funérailles du premier Séleucos. Quatre Etats indigènes, plus ou moins bien hellénisés, se partagèrent le nord de la péninsule, savoir 1rs Royaumes de Pergame (283-i33), de Rithynie (297-7/j), de Pont et de Cappadoce. Certains de ces Etats étaient sincèrement acquis à l'Hellénisme, comme Pergame dont les rois, les Eumène et les Attale, n'eurent d'autre ambition que de refaire avec l'aide de la Grèce et de Rome, l'ancien Empire Lydien des Alyatte et des Crésus. Les royaumes

anatoliens de l'intérieur, au contraire, restaient plus réfractai res à la pénétration grecque, comme le, Pont qui, sous la dynastie des Mithridate, servit de refuge aux influences iraniennes dans cette partie de l'Orient. Pont, Bithynie, Gappadoce, représentaient autant de retours de la « Barbarie » contre l'œuvre d'Alexandre.

Les Séleucides engagés dans une longue guerre fratricide contre l'autre dynastie macédonienne du Levant, contre les Lagides d'Egypte, ne purent jamais ramener sous le joug les nouveaux royaumes indigènes de l'Asie Mineure. Ils ne purent même pas, en Iran, empêcher les Parthes de se révolter dans leurs montagnes, et les colonies grecques de Bactriane, de proclamer leur indépendance.

Les Parthes étaient une horde touranienne, sortie de la steppe khirgize et qui s'était glissée autrefois, en longeant les côtes de la Mer Caspienne, jusqu'au Oasis du Khorassan actuel (Parthie et Hyrcanie anciennes). Ce campement de cavaliers touraniens s'iranisa plus ou moins sous la domination achéménide, puis subit avec le reste de l'Orient la domination macédonienne. Comme toute la Perse, le pays parthe échut en partage aux Séleucides. Mais, entre 25o et 246 avant J.-C, un chef parthe du nom d'Arsace profita des embarras des Séleucides, alors en guerre avec l'Egypte, pour se révolter. Il fut le fondateur du Royaume des Parthes historique, que sa dynastie, — la Dynastie Arsacide — devait gouverner pendant quatre siècles. En réalité, la révolte parthe, — insurrection toute locale et peu importante au début, — aurait sans doute été assez facilement étouffée entre l'Empire Séleucide et les colonies grecques de Bactriane si ces dernières, à la même époque, n'avaient échappé, elles aussi, à la Cour d'Antioche.

Les colonies grecques de Bactriane, composées de familles de l'Hellade et du Péloponèsc, supportaient avec impatience la domination macédonienne. Lorsque les Séleucides, s'absorbant dans leur rivalité avec les Lagides, commencèrent à négliger la Haute Asie, les Grecs de Bactriane se rendirent indépendants. Vers :>5o ou 2/j6, leur chef, le satrape Diodote ou Théodote Ier prit le titre royal. Pour ces garnisons grec-

ques de l'Afghanistan, coupées du monde méditerranéen par la révolte parthe, et livrées à elles-mêmes en face du monde jaune toujours plus menaçant, l'indépendance était sans doute une nécessité. Plus tard, au milieu de l'anarchie les Trente- Tyrans, la Gaule, pour défendre la frontière du Rhin, s'organisa ainsi en Latinité autonome. Le même instinct de conservation fit surgir sur les bords de l'Oxus, au seuil des Marches turques, le Royaume Gréco-Bactrien, qui engloba bientôt, en plus de la Bactriane propre, toutes les possessions macédoniennes de l'Iran Oriental (Sogdiane, Arie, Caboul, etc.).

Ainsi l'Empire Séleucide avait perdu successivement le nord de l'Asie Mineure et l'Iran Oriental, devenus le siège soit de dissidences helléniques, soit de dangereuses réactions indigènes. Ajoutons qu'en Syrie même, aux portes de sa capitale, il était paralysé par la présence de ses rivaux, les Lagides, alors maîtres de la Phénicie et de la Palestine. Telle était la situation de 1' « Empire Macédonien d'Asie » lorsque monta sur le trône séleucide un prince « en qui, dit Renan, sembla se retrouver quelque chose du génie d'Alexandre », Antiochos III (222-186).

La tâche que se proposa Antiochos III était immense : faire cesser en Iran et en Asie Mineure les dissidences qui menaçaient d'épuiser la force de l'Hellénisme, arrêter dans ces mêmes pays la réaction indigène chaque jour plus menaçante, rendre à l'Empire Séleucide sa façade méditerranéenne en enlevant la Phénicie et la Palestine aux Lagides, rétablir le contact avec le foyer d'émigration grec, solliciter cet afflux perpétuel d'aventuriers et de colons, sans lequel l'Etat Séleucide était condamné à devenir une monarchie purement asiatique où les éléments indigènes finiraient par étouffer l'élément grec ; pour cela reprendre pied en Grèce et y apparaître comme le vrai, le seul basileus macédonien. Tel semble avoir été le programme d' Antiochos, programme qu'il réalisa d'abord intégralement. Pendant vingt ans (2i3i()3) il parcourut l'Orient en triomphateur, donnant au* Asiatiques l'impression que les jours d'Alexandre étaient revenus. En 212, il ramena dans l'obéissance la dvnastie

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indigène qui s'était fondée en Arménie. En 209, il envahit le pays des Parthes et força ce peuple à reconnaître sa suzeraineté.

L'armée séleucide se dirigea ensuite vers le royaume grec de Bactriane, alors gouverné par Euthydème de Magnésie. Euthydèmc gardait, avec 10.000 cavaliers, le passage du fleuve Arios (1). Antiochos franchit le fleuve à la faveur de la nuit, et, dans une mêlée de cavalerie où il fit son devoir comme un simple soldat, mit en fuite les Bactriens. Euthydème courut s'enfermer dans Bactres où il fut assiégé. Mais dans ces postes extrêmes de la civilisation occidentale, en présence de l'immensité du monde jaune, les Sékucides et les Gréco-Bactriens se sentaient forcément solidaires. Le basileus de l'Asie Centrale se trouvait un Ionien de Magnésie. Un de ses compatriotes, Téléas, servait dans l'armée séleucide. Par cet intermédiaire, Euthvdème fit exposer à Antiochos la vocation de l'Etat Bactrien, sentinelle avancée de l'Hellénisme sur les bords de l'Iaxartcs, au seuil des Marches Turques. Il lui montra les hordes innombrables des nomades tourbillonnant sur ces confins de deux humanités. Antiochos ne fut pas insensible à cet appel. Sur la frontière de l'Iran et du Touran, où Alexandre n'avait pas cru que l'union étroite du Perse et de l'Hellène fut de trop contre le monde jaune, la Grèce levantine et celle des montagnes afghanes, se réconcilièrent. Euthydème reconnut la suzeraineté du Grand Roi séleucide, lui fournit des éléphants de guerre et ravitailla son armée. De son côté, Antiochos laissa à Euthydème l'Arie, la Bactriane et la Sogdiane et promit la main d'une princesse séleucide au fils du Magnésien, à Démétrios, le futur conquérant de l'Inde

Après avoir soumis la Bactriane, Antiochos le Grand voulut, comme jadis Alexandre, faire la conquête de l'Inde. Il franchit l'Hindou-Kouch, descendit la vallée du Caboul et pénétra au Pendjab où il reçut l'hommage du radjah Subhagasêna. Le radjah, incapable de résister aux Séleu-

^1) Hcri-Roud actuel.

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(ides, leur abandonna le Caboul et leur livra une partie de ses éléphants de guerre.

En 20"), Antiochos le Grand avait donc reconstitué en Orient, l'Empire d'Alexandre. S'il conserva en Arménie, en Partkie et en Bactriane le système des monarchies vassales, il faut se souvenir qu'en bien des cas Alexandre n'avait pas agi autrement. Il fallut la fatale journée de Magnésie pour transformer rétrospectivement cette magnifique expédition en un raid sans résultat. Une fois rentré en Syrie, Antiochos compléta son œuvre en enlevant aux Lagides la Phénicie et la Palestine (201).

La date où nous sommes arrivés, marque l'apogée de l'Empire Séleucide. C'est le moment de dresser un tableau sommaire de la situation de cet empire et de la vie en Orient à l'époque hellénistique.

Civilisation de la Syrie séleucide.

Le centre de l'Empire Séleucide était en Syrie. La situation géographique de la Syrie du Nord explique ce choix. Par les ports de la Phénicie et les ponts de l'Euphrate, la région du Bas-Oronte était le carrefour où le commerce méditerranéen rejoignait les caravanes de l'Asie Centrale et de l'Inde. Par les Pyles Ciliciennes et les Echelles du Liban, elle livrait passage au trafic entre V Asie-Mineure et l'Egypte. La colonisation séleucide, attirée par ces facilités commerciales, fit du vieux pays de Khâtti et d'Aram une nouvelle Macédoine. Selon la remarque de Renan, les noms des cités syriennes au 111e siècle, suffiraient à prouver l'activité hellénisante des rois séleucides : « Les Macédoniens d'Antigone et de Séleucos avaient porté dans ce pays leurs souvenirs les plus vivants, les cultes, les noms de leur pays. La mythologie grecque s'y était créé comme une seconde patrie (1). » La terre et les eaux se peuplèrent de divinités aux noms harmonieux, mais, de tous les Immortels, ce furent Apollon et les

(1) Renan. Les Apôtres, 217.

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Nymphes qui fréquentèrent le plus volontiers les paysages de Syrie. C'est qu'ils se croyaient en Grèce. Le canton montagneux au nord de l'embouchure de l'Oronte évoquait la Piérie dominant le Tempe. L'Oronte était un autre Axios. Au bourg de Daphné, près d'Antiochc, vivait la nymphe aimée d'Apollon. Un jeu de mots faisait retrouver sur le mont Amanos la trace d'Orcste. « Dans le charme infini de la 'nature, la rudesse macédonienne s'évanouit. » La délicieuse raillerie de Lucien de Samosate témoigne de ce que la pensée antique dut à la légèreté syrienne.

Cependant, il ne faut pas s'y tromper : « L'établissement de communautés helléniques dans l'Asie barbare ne fut pas le résultat d'une immigration spontanée, mais l'œuvre méthodique et patiente de la politique séleucide (i). » Au milieu d'un monde hostile, les Séleucides implantèrent et protégèrent des centres de colonisation groupés autour des villes principales. Les classes inférieures de la population conservant la culture syriaque, restèrent de ce fait en dehors de la vie publique ; les citadins gréco-macédoniens, véritable bourgeoisie de l'Orient, formaient seuls la classe politique et militaire. Le gros de ces colons était établi dans la région du bas Oronte, autour des grandes villes d'Antioche, de Séleucie, d'Apamée et de Laodicée.

Antigone, à l'époque où il était maître de l'Asie macédonienne, avait jadis fondé sur les bords de l'Oronte la cité d'Antigonia. Séleucos Nicator donna à cette ville le nom d'Antiochc et en fit sa capitale. Le choix d'Antigone et de Séleucos correspondait à des nécessités stratégiques et commerciales : (( Antioche était une position centrale pour un empire qui embrassait l'Asie Mineure, la vallée de l'Euphrate, l'Iran, l'Egypte, et qui ne voulait pas s'éloigner de la mer (2). » A Antioche se rejoignaient les trois principales routes de l'Asie Antérieure : la Voie Royale qui allait de Sardes en Egypte par Iconium, Tarse, les Pyles Cilicicnnes, Tyi et Gaza ; la route qui descendait l'Euphrate par Thapsaque

(1) Renan. Op. cil., 221.

(2) Mommsen. Msl. rom. trad. Cagtiat, XI, 15.

et Babylonc jusqu'au Golfe Persiquc ; enfin la piste de caravanes qui, par Edesse, Nisibe et Ecbatane, gagnait l'Iran Oriental, l'Inde et la Sérique.

Antioche, surgic de terre par le caprice d'un conquérant, se cherchait un passé plus lointain. Par la fille d'Inachos et par le Triptolème du Mont Silpios, elle se réclamait d'Argos et d'Athènes. Ces légendes provenaient de l'élément athénien qu'Antigone avait établi à Antigonia et que Séleucos transporta dans sa ville nouvelle. Mais la majorité des colons était originaire de la Crète et de la Macédoine. Athéniens, Macédoniens ou Cretois, tous les colons ne tardèrent pas à fusionner. Grâce à eux, Antioche devint dès le ive siècle,, une des capitales de l'Hellénisme. Elle partagea avec Alexandrie et Pergame l'honneur de remplacer Athènes à la tête du monde grec. Comme Alexandrie, elle renfermait une nombreuse population indigène, qui constituait la plèbe des faubourgs. Cette population parlait syriaque, mais comme elle n'avait pas derrière elle la culture millénaire de l'élément égyptien d'Alexandrie, elle s'hellénisa plus vite. Les unions, très fréquentes entre Grecs et Syriens, concoururent à la fusion des races.

Alexandrie avait son port unique au monde, son Phare, son Musée, sa Bibliothèque, et le ciel d'Egypte et l'azur de la Méditerranée. Antioche, — moins bien partagée à certains égards, eut pour elle un des plus délicieux paysages de l'Orient. Située entre les pentes boisées du Mont Silpios et l'Oronte, elle offrait au voyageur, à peine sorti du désert, ses jardins de myrtes, de buis fleuris et de lauriers, ses grottes, ses cascades et ses gazons, son grand Corso, ses temples, ses bains et ses portiques, où se pressait une population de 5oo.ooo habitants de toute race, de tout culte et de tout dialecte, la plus affairée, la plus bruyante et la plus mobile population du Levant. La capitale séleucide était à la fois un centre d'affaires et une ville de plaisirs. Ses courses et ses fêtes, le luxe effréné qui s'y étalait, les cultes élégants et légers de ses Apollon et de ses Nymphes, la séduction de ses joueuses de flûtes, toute sa vie cosmopolite de bazar levantin attirait d'innombrables visiteurs.

On parlait d'elle sous les grandes tentes de l'Arabe du Hcdjaz, dans les palais des rajahs indiens et jusque sous la yourte de feutre des nomades de l'Aral.

A deux heures de la grande cité, dans un paysage de lauriers, de cyprès, de gazons et de fontaines jaillissantes, se trouvaient « les Délices d'Antiochc », Daphné, Cité des Eaux. Cette bourgade célèbre renfermait le temple d'Apollon Pythien, objet de la vénération de tous les Grecs d'Orient. C'était la villégiature favorite des Syriens élégants, un Tibur oriental où les vices d'Asie, « le fanatisme de l'orgie », se relevaient de libertinage et de fantaisie helléniques. D'Antiochc dépendait aussi le port de Séleucie (x) qui commandait l'embouchure de l'Oronte dans la mer de Chypre. L'Oronte, navigable entre Antioche et Séleucie mettait ces deux villes en communication. Plus au Sud, le port de Laodicée était moins bien partagé. Séparé de TOronle par la chaîne côtière, il se bornait à un trafic local avec l'Egypte.

En remontant l'Oronte, après Antioche, on trouvait Apamée et Larissa. La ville d'Apamée, renfermait une colonie militaire de vétérans macédoniens. Séleucos Nicator lui donna pour cette raison le nom de Pella et y introduisit le culte de Zeus Bottiéen. Larissa avait, comme son nom l'indique, reçu une colonie thessaliennc. Ainsi tous les cantons de la Macédoine et de la Grèce étaient représentés dans cette Syrie séleucide où les colons se plaisaient à évoquer le souvenir de la mère patrie. Alep s'appelait Berœa et Kinnesrin s'appelait Chalcis. Entre Alep et l'Euphrate s'élevait une nouvelle Maronée, et la ville macédonienne de Cyrrhos avait donné son nom au canton de Cyrrhestique, au pied du mont Amanus.

Ces fondations hellénistiques transplantèrent en pays aramécn les formes de la Cité grecque. Religion, institutions municipales, monuments, statues, jeux et fêtes, rien ne manquait de ce qui pouvait donner au citoyen d'Antiochc

(1) Cette ville était appelée Séleucie de Piérie pour la distinguer de Séleucie du Tigre, en Chaldée.

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ou de Séleucie, l'illusion d'habiter Corinthe ou Athènes.- Cependant le milieu fut le plus fort. Les colons ne surent pas plus à Antioche qu'à Séleucie préserver leurs caractères ethniques contre l'action de la race et du climat. Ces souples Hellènes s'adaptaient trop vite. Les Romains qui firent la guerre à Antiochos III, ne voyaient déjà dans ses sujets grecs que des « Syriens » -i-r nous dirions des Levantins. (Test une histoire de tous les temps. Les Grecs de l'Hellade eux-mêmes parlaient de ceux de l'Oronte comme de créoles,, sinon de métis. Il n'est pas jusqu'aux auteurs syriens qui ne nous montrent les gens d'Antioche ou d'Apamée passant leur vie à se baigner, à se parfumer, à faire bonne chère, et, quand il fallait aller au combat, y allant comme à une mascarade. Il semble qu'on entende les chroniqueurs du xiie siècle déclamant contre les « Poulains ». A en croire Lucien, le génie grec aurait été déformé par cette Asie fanatique et grossière avec ses divinités monstrueuses et sa sensualité épaisse. Déformation à la longue inévitable. Mais n'oublions pas que l'existence d'un Lucien dans les sauvages districts du vilayet kurde de Kharpout prouve qu'en face de la lourde nature asiatique, la Raison hellénique conserva^ longtemps l'arme de son ironie et la maîtrise de ses sens.

En adoptant les dieux asiatiques, les Grecs essayèrent de les ramener à leur mesure, de les humaniser, mais ils n'y réussirent pas toujours. Les Astarté et les Baal locaux transparaissent sous le vêtement hellénique. Sous le nom d'Artémis Persiké, Antioche adora la Déesse-Mère des Asiates. Séleucie de Piérie révéra la Pierre Conique, symbole du Baal phénicien, — Zeus Kéraunios, au dire des Grecs — . Un peu de bonne volonté, au besoin quelques jeux de mots (et Dieu sait si les Grecs usèrent du jeu de mots commeinstrument d'exégèse I), et voilà tous les cultes identifiés. Séleucos Ier, trouvant une Astarté en honneur à Laodicée, reconnut tout de suite en elle l'Artémis Brauronia des Athéniens. Tel fut le procédé. Il n'était dieu si mal famé qui n'en profitât. La reine Stratonice, femme d' Antiochos Ier, bâtit un temple à l'Atargatis de Bembyce et à ses eunuques sacrés. Mithra, Isis, Sérapis convertirent si bien les Grecs»

L ORIENT ANCIEN

d'Asie que ceux-ci faillirent les mener à la conquête de Rome. En tout cela, si les Séleucides péchèrent contre l'esprit grec, la faute remonte à Alexandre lui-même. D'ailleurs, il s'en fallut de peu que cette méthodenentraînât l'hellénisation complète du monde syriaque. Ce n'était pas sans fruit que chez ces mobiles levantins la mode travaillait pour la civilisation grecque. Quand on songe que, dans le sacerdoce juif, la manie du bel air faisait d'un Onias ou d'un Jésus un Ménélas ou un Jason, on ne s'étonne plus de voir ïa jeunesse araméenne s'adapter si vite. Et que l'on ne dise pas que cette hellénisation toute de surface, fut sans profit pour la civilisation grecque. A l'époque séleucide, cette semence porta une splendide moisson : La philosophie stoïcienne, née en Chypre et en Cilicie, donna son premier enseignement à Tarse, à Mallos, à Soli, à Tyr, à Sidon, sous le gouvernement des Séleucides et des Ptolémées. Les rovaumes macédoniens de la Grèce extérieure n'eussent-ils laissé aucun autre témoignage de leur activité, qu'ils auraient assez fait pour la civilisation antique en lui donnant les maîtres d'Epictète et de Marc-Aurèle.

Après la Syrie, la région qui garda le plus longtemps l'empreinte des Séleucides fut la Mésopotamie. La Mésopotamie Occidentale, que les Grecs appelaient la Syrie des Rivières, rappelait en effet la Syrie par son histoire et par sa population araméenne. Les Séleucides la divisèrent en deux provinces : L'Osroène et la Mygdonie. L'Osroène avait pour chef-lieu la ville actuelle d'Orfa que les Macédoniens appelèrent Edesse, en souvenir d'une ancienne capitale de leur patrie. La Mygdonie, ainsi appelée d'un canton de la Haute-Macédoine, eut pour cheflieu Nisibe qui reçut le nom d'Antiochc de Mygdonie et qui fut colonisée par des vétérans lacédémoniens. Malgré la présence des colons grecs ou macédoniens, l'hellénisation de ce pays resta assez superficielle. Edesse devint le centre de la culture syriaque qui, étouffée en Syrie par la diffusion de l'Hellénisme, se développa librement à l'est de l'Euphrate.

En descendant en Babylonie, on pénétrait dans un monde différent. Les Séleucides ne pouvaient songer à helléniser

ce pays comme ils avaient hellénisé les vallées de l'Oronte et du Moyen Euphrate. Le climat s'y opposait. Ils se contentèrent de fonder dans la région de vastes entrepôts destinés à commander le trafic du Golfe et le commerce de l'Inde. Tel fut le rôle de Sélcucie du Tigre, énorme agglomération de 5oo 000 âmes, emporium bigarré où les colons grecs côtoyaient des Chaldéens, des Araméens, des Arabes, des Iraniens, des Nègres, des Scythes, des Parthes, des Juifs et des Indiens. Un service de caravanes mettait Séleucie en communications avec la Bactriane et l'Asie Centrale, et ses flottes visitaient l'Inde, Taprobane (i), la Chersonèse d'Or (2), les Iles des Epices (3) et le Pays des Sines (4). Avec ses foules exotiques, sa forte garnison macédonienne, sa libre communauté grecque et son commerce mondial, Séleu- (ie devait rappeler nos marchés asiatiques les plus cosmopolites, Bombay, Singapour ou Honkong. Pour gouverner cette nouvelle Babylone, la politique séleucide s'appuya sur le sacerdoce chaldéen. Nous possédons des inscriptions cunéiformes où Antiochos Ier est célébré comme « le Roi des Nations, le Roi de Babylone, le Roi des Armées, le protégé de Mardouk et de Bel », c'est-à-dire l'héritier légitime d'Hammourabi et de Nabuchodonosor. En revanche, la protection des Séleucides permit aux prêtres chaldéens, tous plus ou moins astrologues et sorciers, de pénétrer dans le monde méditerranéen et d'aller faire recette jusqu'à Rome.

En Iran, l'action des Séleucides fut interrompue trop tôt par la révolte parthe. Cependant, la Médie et la Perse propre conservèrent les traces de leur passage. En Médie, Séleucos Nicator hellénisa Rhagès qui devint Europos, et Antiochos Ier fonda Achaïs. Dans la Perse propre s'élevèrent une Laodicée, une Méthone et une Antioche de Perside, Grèce d'exil perdue au fond des montagnes de Chiraz et qui nous est connue par un décret de son ecclésia. En Margianc, Antiochos Ier fortifia la ville de Merv qu'il appela l'Antioche-

(1) Ceylan.

C2) Presqu'île de Malaca.

(3) Java et l'Insulinde.

[4) Chine méridionale.

«r>S l'orient ancien

des-Eaux, à cause des travaux d'irrigation qu'il y exécuta. ( )n a souvent dénié à la race hellénique toute aptitude à cette forme supérieure de la conscience nationale qu'est l'impérialisme unitaire. Or, il semble qu'en présence de problèmes d'une ampleur insoupçonnée, les communautés grecques perdues au milieu du monde barbare, aient connu un sentiment de cette nature. Leur fidélité à la famille séleucide n'est que la manifestation de ce panhellénisme. Si la colonisation séleucide n'eut pas en Iran les mêmes résultats qu'en Syrie, c'est que le temps lui manqua. La guerre désastreuse d'Àntiochos le Grand contre les Romains arrêta le développement de son empire et le laissa sans défense contre la réaction de l'élément indigène.

Vaincu par les Romains à Magnésie, Antiochos III dut accepter le traité d'Apamée qui marqua l'effondrement de l'Empire séleucide, c'est-à-dire de l'oeuvre d'Alexandre (189). Il perdit ses possessions d'Asie Mineure, données par les Romains au roi de Pergamc et vit les Parthes et les Gréco- Ract riens s'affranchir de la suzeraineté qu'il leur avait imposée. L'Empire Séleucide, devenu dès lors un simple Royaume de Syrie, tomba au rang de puissance secondaire. Cependant, quelques années après, un fils d'Antiochos III. Antiochos Epiphane (175-16/1) essaya encore de relever sa maison.

Quand les hasards de la succession royale l'appelèrent au trône, Antiochos Epiphane se trouvait à Athènes où il menait la vie d'un simple particulier. Ce descendant d'une lignée de rois était devenu un véritable Athénien. Le peuple de la ville l'avait nommé stratège. Une fois de retour à Antiochc, il entreprit d'appliquer au peuple syrien ses idées de citoyen d'Athènes.

Antiochos Epiphane a été très diversement jugé. Il a eu des adversaires implacables qui poursuivent encore sa mémoire. Ce qu'on ne peut lui dénier, c'est son philheîlénisme. « Il aimait la Grèce, dit Renan, et il s'envisageait comme le représentant de l'esprit hellénique en Orient. Il était fort intelligent, généreux, porté au grand, et il fit d'Antioche un des points rayonnants les plus actifs de l'IIel-

lénisme. » Avec lui, une véritable renaissance grecque allait transformer la vieille monarchie asiatique et ce fut justement oe qui choqua son entourage. Le républicanisme de ce stratège athénien scandalisa sa Cour. On tint sa simplicité démocratique pour un manque de tenue. Son enthousiasme d'helléniste parut du cabotinage. Ayant passé sa jeunesse à Athènes et à Rome, ne s'avisa-t-il pas de porter la toge et de briguer des citoyens d'Antioche les fonctions d'édile et de tribun? Et sans doute, il y eut chez Epiphane quelque extravagance d'antiquaire. Mais qui jurerait qu'Hadrien et Julien, deux des meilleurs esprits de l'antiquité, en aient été exempts ? Dilettante charmant et libéral, véritable esthète alexandrin resté amoureux des vieilles formes de la cité gréco-romaine, il semble avoir été aussi un grand roi. Sa politique ne fut pas uniquement celle d'un archéologue fantasque, comme le croit Polybe, celle d'un persécuteur comme l'affirment les auteurs sacrés.

Considérons l'Etat séleucide, tel que l'avait laissé la Paix d'Apamée. Les grandes ambitions territoriales lui étaient interdites. S'il voulait continuer à faire figure de grand Etat hellénique, ce ne pouvait être sur le terrain militaire. Les Komains lui défendaient de faire triompher l'Hellénisme par la force des armes. Pourtant l'expansion de la nationalité grecque était toute sa raison d'être. L'Etat séleucide se trouva donc amené à entreprendre la conquête de l'âme orientale par l'introduction de la culture grecque jusque dans la masse indigène. Où l'impérialisme territorial d'Antiochos III avait échoué, la pénétration morale restait possi ble. Le système d'Epiphane, ce programme d'helléniste et d'intellectuel pour l'éducation athénienne des Araméens, c'est en somme l'adaptation de la pensée d'Alexandre aux nécessités du protectorat romain. L'Hellénisme séleucide, limité en étendue, allait se développer en profondeur.

L'action hellénisante d'Antiochos Epiphane se fit sentir dans toute la Syrie. Ce prince agrandit Antioche d'un nouveau quartier, le quartier d'Epiphanie. Il y appela des immigrants athéniens auxquels il conféra des privilèges spéciaux; Il imprima à la grande cité syrienne ce cachet d'élégance

f>o l'orient ancien

luxueuse qui la caractérisait encore à L'époque «lu Bas-Empire. Il la couvrit de monuments dont les plus célèbres furent le Bouleuthérion et le Temple de Zeus Olympien. « C'est surtout le Zeus Olympien, le dieu panhellénique qu'il cherchait à introduire. Il plaça dans le sanctuaire de Daphné une copie de la grande statue chryséléphantine d'Olympic. » Des jeux olympiques furent institués à Daphné et à Tyr. La procession de Daphné reproduisit fidèlement la cavalcade des Panathénées et le1 calendrier athénien fut adopté pour toutes les fêtes officielles. Mais Epiphane ne se contenta pas d'emprunter à la Grèce ses fêtes et ses cultes. Il lui prit ses libres institutions municipales et appliqua aux communautés syriennes les principes de la Constitution d'Athènes. Le peuple d'Antioche fut convoqué au Théâtre pour voter les décrets. Les villes syriennes prirent un e;ssor inattendu. Les belles pièces de monnaie qu'elles frappèrent à cette époque et qui portent l'image de Zeus ou celle d'Epiphane, nous attestent leur prospérité. Non content de favoriser les anciennes colonies grecques, Epiphane en établit partout de nouvelles, notamment à Hamalh qui devint Epiphanie, et à Adana qui devint Antioche du Saros.

Le vieux pays araméen et punique s'hellénisait sans effort. Partout les Melkarth devenaient des Héraclès, les Baal des Zeus, et les Astarté des Aphrodite. Epiphane pensa pouvoir en user de même avec Iahvé de Jérusalem et le transformer en Zeus Olympien. Une fois cette idée entrée dans son esprit* il s'y attacha avec passion. « L'hellénisation de la Judée fut poussée à outrance. Un gymnase fut bâti à Jérusalem, la jeunesse y afflua. On vit des prêtres abandonner leur service à l'autel pour s'exercer à la palestre. Ce fut une vraie fièvre d'innovation et de transformation. Chacun fut occupé de se donner la tournure d'un Grec. » Le grand prêtre des Juifs, Jésus, se fit appeler Jason et ses successeurs Onias et Joachim prirent les noms de Ménélas et d'Alcimos. A partir de l'an 168, le culte juif cessa officiellement à Jérusalem et Zeus Olympien s'installa au Temple sous la protection d'une garnison grecque.

Les Àraméens du Nord s'étaient plies à ces transfor-

mal ions. Mais chez les Juifs, restés plus proches du désert originel, le génie sémitique demeurait intact, la flamme du monothéisme restait incorruptible. On sait ce qui suivit. Contre Epiphane commencèrent ces terribles révoltes ethnico-religieuses que durent combattre plus tard Titus, Trajan et Hadrien et dont la dernière fut l'Islam.

Après avoir vainement essayé de comprimer la rébellion, les Séleucides durent reconnaître l'indépendance de la Judée. Ce fut là la première manifestation et la première victoire de la réaction sémitique contre l'Hellénisme.

Réaction asiatique

contre l'hellénisme. —

Les Araméens et les Parthes.

L'Hellénisme était partout en recul. Tandis que les Juifs se rendaient maîtres de la Palestine, les Parthes s'emparaient de l'Iran. Confinés jusque-là à la Parthie et à l'Hyrcanie (Khorassan et Mazendéran), ils enlevèrent à l'empire séleueide, sous le règne de leur roi Mithridate Ier (170-138), la Médie (Irak Adjémi), la Perse propre (Fars) et la Babylonie. Séleucie, sentinelle avancée de l'Hellénisme en Orient, tomba entre leurs mains. Du côté de l'Est, comme les Grecs de Bactriane commençaient à négliger pour leurs récentes possessions indiennes leur patrimoine iranien, les Parthes leur enlevèrent Hérat et l'Arie (160). La réaction iranienne, dont le peuple parthe était le champion, triomphait partout des successeurs d'Alexandre.

Un dernier Séleueide énergique, Antiochos VII Sidétès (138-129) fit un suprême effort pour sauver les résultats de la conquête macédonienne. Il reconquit un moment sur les Parthes la Babylonie et la Médie, mais, surpris par eux dans les défilés du Zagros il fut vaincu et tué en 129. Ce désastre marqua la ruine définitive de l'œuvre d'Alexandre en Iran. Au vieux pays des Darius et des Artaxercès, le Parsisme triomphait définitivement de l'Hellénisme. Le reflux de l'Asie sur l'Europe commençait. Le royaume des Séleucides fut réduit aux étroites limites de la Syrie propre. Les Par-

L ORIENT ANCIEN

thes réoccupèrent la Médie et la BaJbylonic et atteignirent l'Euphrate. Peut-être même auraient-ils franchi le fleuve s'ils n'avaient été retenus en Iran par une redoutable diversion venue de l'Asie Centrale : la migration des Sakas et des Yuetchi.

Nous raconterons à propos de l'Inde et de la Chine l'histoire de ces vastes remous de peuples. Qu'il nous suffise pour le moment de les rappeler — : Sous la pression des Chinois, les Huns de la Mongolie refoulaient toujours plus à l'ouest les hordes de l'Asie Centrale, notamment les Yuetchi de la Sérinde et les Sakas du Fcrghana. Ces tribus appartenaient sans doute à des races différentes. Le peuple que les Chinois appelaient Yuetchi et que les Grecs connurent sous le nom de Tokhares et, plus tard, d'Indo-Scythes, représentait vraisemblablement une tribu de Scythes d'Europe, c'est-à-dire de nomades indo-européens, émigrée jadis de la Russie Méridionale au Turkestan Oriental : du moins la langue qu'on leur attribue, le tokharien, était une langue aryenne. Quant aux Sakas, peut-être appartenaient-ils comme les autres Scvthes d'Asie, comme les anciens Massagètes et les Huns eux-mêmes, à la race touranienne ou turque. Peut-être renfermaient-ils comme les Yuetchi un élément aryen. Peut-être même était-ce un clan de Sogdiens, c'est-à-dire d'Iraniens du Nord-Est aventuré au milieu des Tian-Chan. Quoi qu'il en soit, Indo-Européens ou Touraniens, tous ces peuples de l'Asie Centrale, étaient des barbares, menant îa même vie nomade et ayant les mêmes mœurs farouches, décrites par Hérodote à propos des Scythes. Chassés des oasis de l'Asie Centrale par l'expansion des Huns, ils cherchèrent de nouveaux pâturages du côté d»^ l'Iran.

Les Sakas qui formaient l'avant-garde de cette marée humaine quittèrent leurs cantonnements du Ferghana et s'engagèrent dans les montagnes de l'Iran Oriental où ils vinrent occuper l'ancienne province de Drangiane qui prit d'eux le nom de Sakastène ou Seïstan (bassin du fleuve Erymanthe ou Hilmend, à l'ouest de Kandahar, en Afghanistan). Les Yuetchi qui les suivaient de près, passèrent l'Ia-

xartes (Syr Daria), détruisirent le Royaume Grée de Ractriane et s'établirent à la place des Grecs dans la Sogdiane ou Transoxiane, la Ractriane et le Caboul. Puis ils s'attaquèrent à l'Empire Parthe en ravageant la Parthie propre (Korassan actuel). Le roi des Parthes, Phraate II se trouvait alors en Médie où il venait de vaincre Antiochos Sidétès. A la nouvelle de l'invasion, il enrôla précipitamment dans son armée tous ses prisonniers séleucides et courut avec eux à la rencontre des nomades. Mais le jour de la bataille, les Grecs firent défection et il fut massacré avec tous les siens (127 ou 126). Son successeur périt de même sous les coups des Yuetchi (124 ou 123). Un nouveau roi parthe, Mithridate II (124-87 ou 123-76) arrêta enfin l'invasion. L'Iran fut alors partagé entre les deux peuples rivaux. Les Parthes conservèrent l'Iran Occidental, c'est-à-dire la Parthie propre, l'Hyrcanie, la Médie, la Perse et la Rabylonie. Les Yuetchi eurent l'Iran Oriental, c'est-à-dire la Transoxiane, la Bactriane et le Caboul, possessions auxquelles ils ajoutèrent bientôt tout le Nord-Ouest de l'Inde. Dans l'orbite des Yuetchi continuèrent à graviter les Sakas qui, eux aussi, ajoutèrent à leurs possessions iraniennes du Seïstan un territoire indien dans le Delta de l'Indus et le Goudjerate.

L'invasion des Sakas et des Yuetchi sauva peut-être l'Hellénisme syrien d'une destruction totale. Tandis que les Parthes étaient occupes dans l'Est-Iranien, leur place dans l'Iran Occidental fut prise par d'autres compétiteurs plus civilisés et moins dangereux, les Arméniens. Les rois d'Arménie exercèrent alors une sorte d'hégémonie dans la région du Tigre et de l'Euphrate supérieur. Dès que les Parthes se furent débarrassés de l'invasion Yuetchi, ils se retournèrent contre les Arméniens. Le roi parthe Mithridate II enleva à ceux-ci plusieurs provinces, notamment l'Atropatène (Azerbaïdjan), l'Adiabène, la Gordyène (Mossoul et Diarbékir) et l'Osroène (pays d'Edesse ou Orfa). Mais à la mort de Mithridate II, les Yuetchi et les Sakas recommencèrent leurs ravages et se trouvèrent bientôt assez forts pour imposer comme rois aux Parthes des princes arsacides de leur choix.

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L'empire parthe subit alors une deuxième période d'effacement pendant laquelle l'hégémonie dans le Levant passa au roi d'Arménie Tigrane le Grand (89-36).

Le pouvoir des Séleucides ne dépassait plus l'Euphrate. Celui des Parthes ou des Arméniens était purement nominal à l'ouest du Tigre. La Mésopotamie septentrionale, entre le Tigre et l'Euphrate, se trouva abandonnée à elle-même. La population araméenne de cette région, sur laquelle l'hellénisme n'avait jamais exercé qu'une action toute superficielle, fut de nouveau maîtresse de ses destinées. C'est alors qu'un chef araméen, de la tribu des Karên, fonda en Osroène, autour d'Edesse, un émirat autonome (i36 avant J. C). Cette principauté connue dans l'histoire sous le nom de principauté des Abgar (du nom de plusieurs émirs Karên), sut traverser toutes les vicissitudes de la suzeraineté arménienne, parthe et romaine, et se perpétuer durant trois siècles, sans rien perdre de son caractère sémitique (1). Protégée contre l'Hellénisme par le cours de l'Euphrate et contre le Parsisme par le Tigre et le désert, Edesse put vivre de sa vie propre. Sous le gouvernement des Abgar, elle devint le centre du monde araméen et le premier foyer de la culture syriaque. Elle fut l'initiatrice du mouvement de réaction sémitique qui commençait à se faire sentir en Orient contre l'Hellénisme, et qui devait aboutir un jour à la grande révolte arabe et à l'Islam. La prédication du Christianisme, loin de porter atteinte à l'originalité de ce pays, y favorisa au contraire le développement d'une riche littérature syriaque dont le rôle devait être capital dans la formation de la civilisation arabe (2).

(1) Cf. Rubens Duval. Histoire politique, reliqieuse et littéraire d'Edessc jusquà la Première Croisade, Paris, 1892 (A. Leroux, éd.) — et : La littérature syriaque, Paris, 1900 (Gabalda, éd.).

(2) L'influence de la langue araméenne ou syriaque dépassa môme de beaucoup le domaine des races sémitiques. Cette langue est devenue sous les Sassanides, la langue de la chancellerie perse. Quant à Yalphabei araméen, il a donné naissance à Yalptiabct pehlvi (Perse arsacide et sassanide), à iécriturc karoshti (Inde du Nord), et, par l'intermédiaire des Nestoriens, à Yalphabei turc de l'Orkhon. On a pu dire avec raison que les Araméens liront en Orient autant que les Phéniciens en Occident pour la propagation de l'alphabet.

Triomphante à Edesse, la réaction sémitique se lit sentir jusque dans la Syrie séleucide, dernière citadelle de l'Hellénisme en Orient. L'élément araméen qui constituait le fond de la population rurale, reprit le dessus sur la bourgeoisie grecque des grandes villes. En même temps, à mesure que lautorité des derniers Séleucides s'affaiblissait, l'infiltration arabe gagnait du terrain dans la vallée de l'Oronte. Des tribus de Bédouins venues du désert, installaient leurs tentes au milieu des cultures. Une de ces tribus, celle des Nabatéens de Pétra s'empara de Damas. Lorsqu'en l'an 83, les dernier Séleucide fut renversé, la Syrie entière, sauf les grandes \illes, était retombée au pouvoir des cheiks arabes et des paysans araméens. Le génie des races sémitiques avait triomphé de l'Hellénisme. L'œuvre des Séleucides avait échoué.

On peut se demander les raisons de cet échec. La dynastie des Séleucides n'avait certes pas manqué de qualités. On ne compta, parmi ses représentants, ni rois fainéants ni incapables. Toujours à cheval, à la tête d'une armée ou d'une cmdotte, les Séleucides n'ont guère, eu les loisirs littéraires des Ptolémées, ils n'ont pas, non plus, eu leurs vices. Dans cet empire militaire, des princes qui se seraient enfermés avec leurs grammairiens et leurs favoris n'eussent pas régné huit jours. Au reste, tous les Séleucides nous apparaissent coulés dans le même moule. Le premier Séleucos fut avant tout un brillant cavalier, un aventurier épique. Brillant cavalier, Antiochos le Grand ne fut pas autre chose, avec sa fougue primesautière, ses qualités séduisantes, sa grande allure, et aussi sa légèreté et ses incroyables défaillances. Antiochos Epiphane présenta le plus curieux mélange de génie et de présomption, Hellène passionné qui, pour avoir jadis rêvé sur l'Acropole, se crut capable de vaincre le génie du désert. Les derniers représentants de la dynastie, après le désastre du Zagros, finirent en héros de cape et d'épée, en aventuriers sans avoir et un peu fous — un jour Grands Rois d'Asie, le lendemain réduits pour vivre au pillage des sanctuaires. Leur caractère à tous, avec ses exagérations et ses lacunes, ne vaut-il pas le bourgeoisisme lâche et fai-

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sandé de la Cour d'Alexandrie ? En tout cas, ce ne fut ni faute d'activité ni faute de courage qu'ils échouèrent.

Que leur manqua-t-il donc ? Il leur manqua d'avoir eu derrière eux un peuple qui comprît leur mission. Héritiers principaux d'Alexandre et représentants de la Grèce Extérieure en face de la barbarie, ils essayèrent en vain de donmu à l'Hellénisme la grande notion que les Grecs n'eurent jamais : la notion de l'unité politique. Même après Alexandre, l'Hellénisme ne s'éleva au-dessus des luttes de cités que pour tomber dans les luttes dynastiques. Alexandrie, Antio che et Pcrgame remplacèrent Sparte, Athènes et Thèbes, el le morcellement continua. Si la tentative des Séleucides présente un intérêt de premier ordre, c'est justement parce que ce fut la seule tentative de l'Hellénisme pour s'organiser en un empire unitaire durable, à la manière de l'empire perse ou de l'empire romain (i).

La Grèce et Rome apprirent bientôt ce qu'elles avaient perdu en laissant périr les Séleucides. En 6/i avant notre ère, l'Hellénisme avait fait place en Iran à l'invasion touranienne, en Syrie à la conquête arabe ; et en Asie Mineure se produisit avec Mithridatc Eupator une réaction achéménide qui entama la Grèce elle-même et menaça Rome.

Les Romains et la question d'Orient.

Sans aucun soupçon des grands problèmes asiatiques, Rome avait, après la journée de Magnésie, livré l'Empire Macédonien aux réactions des races orientales. Mais lorsqu'elle eut annexé le Royaume de Pergame (i33 av. .T. C.), son point de vue changea. Héritière, malgré elle, de la tradition macédonienne, « il lui fallut renoncer à toute parcel! de son empire oriental, ou étendre sa domination jusqu'aux limites extrêmes qu'avait atteintes le domaine moral de l'Hellénisme ». C'est alors, en effet, que derrière les provinces hellénisées de l'Anatolic occidentale, les Romains se heur-

(1) Cette tentative fut réalisée plus tard par l'Empire Byzantin, mais il ne faut p*9 oublier que ce ne fut pas sur l'initiative des Grecs. Le cadre impérial leur vint de l'étranger, il fut lègue a Byzance par les Romains.

lèrcnt à un pays et à un monarque restés barbares, au Royaume de Pont et à son souverain Mithridatc Eupator (i).

Les Mithridate qui gouvernaient le Pont depuis plusieurs siée les, étaient une famille de satrapes iraniens qui se rattac liait à la Dynastie Achéménide. Au moment de l'invasion macédonienne, le Parsisme, vaincu en Iran, trouva dans la principauté des Mithridate, entre la Mer Noire et les Alpes Politiques, un asile inviolé. « Perses d'origine, les Mithridate tinrent à le rester, ne fut-ce que pour conserver leur prestige aux yeux des populations, tout éblouies encore des souvenirs des Achéménides. » Sans doute, comme tous les souverains de leur temps, comme les rois Parthes euxmêmes, ils se posèrent en philhellènes. Simple concession à la mode du siècle. En réalité, l'hellénisme des Mithridate n'était qu'un vernis superficiel. Aux yeux de tous les Orientaux, ils incarnaient la revanche mazdéenne, le retour offensif du vieux parsisme achéménide.

Le dernier des rois de Pont, Mithridate Eupator (i2o-63) faillit un moment faire triompher cette réaction orientale.. En 89, il chassa les Romains de l'Asie Mineure, soumit la Phrygie, la Bithynie et l'ancien royaume de Pergame qui devinrent, comme à l'époque perse, autant de satrapies. L'Ionie fut conquise, ainsi que l'Archipel. Mithridate passa ensuite en Europe et, — retour inattendu des fuyards du Granique — , soumit la Grèce et la Macédoine. La conquête macédonienne, était si bien effacée que l'histoire reculait jusqu'aux Guerres Médiques. Deux siècles après Alexandre, une garnison « perse » campait sur l'Acropole et la Macédoine devenait une satrapie iranienne. « Bientôt, dit Th. Reinach tout l'Orient hellénique allait être réuni sous le même sceptre et le roi de Pont achèverait de s'absorber dans le Grand-Roi. »

On sait que les Romains brisèrent dans l'œuf ce nouvel empire achéménide. En 86, ils rejetèrent Mithridatc en Asie et l'obligèrent à restituer toutes ses conquêtes. Lorsque le vieux roi voulut reprendre les armes (7/j), ils le relancèrent

(1) Cf. Th. Reinach. Milhridate Eupator, P., 1890.

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jusque dans les montagnes du Pont, l'en chassèrent et le forcèrent à se réfugier en Crimée où il périt au moment de tomber entre leurs mains (63).

Le rôle où Mithridate avait échoué fut repris par le roi d'Arménie, Tigrane le Grand. Profitant de la défaite de Mithridate, des embarras des Parthes et de la chute des Séleu cides, ce prince s'était rendu maître de la Mésopotamie et de la Syrie septentrionales (83). Mais comme Mithridate, Tigrane, se heurta aux Romains qui lui enlevèrent toutes ses acquisitions, le poursuivirent au cœur du massif d'Arménie et le forcèrent à accepter leurs conditions. Le générai romain Pompée fit alors de l'Arménie un royaume vassal (63).

Le dernier prince authentique de sang iranien était mort. Les Arsacides se relevaient à peine des ravages des Yuetchi. Le roi d'Arménie se soumettait. Il appartenait à Pompée d'imprimer aux rapports du monde oriental et du monde gréco-romain une forme nouvelle. En Asie Mineure comme en Arménie, en Mésopotamie comme en Syrie, il fixa les principes de la politique romaine, tels que les suivait encore dix siècles plus tard l'empereur byzantin Jean Tzimitzès. L'œuvre d'Alexandre avait été détruite au bout de deux cents ans. Celle de Pompée dura plus d'un millénaire.

Tout ce qui, dans l'œuvre d'Alexandre, s'était affirmé viable, le conquérant romain le prit à son compte. Toutes les régions où l'Hellénisme avait fait sérieusement ses preuves, il les couvrit de la force romaine. Toutes les parties aventureuses de l'épopée macédonienne, le génie positif de Rome y renonça. Ce fut une reprise de la tradition séleucide, mais une reprise après expérience. D'ailleurs, quand Rome prit en mains les intérêts de l'Hellénisme, que restait-il de l'œuvre d'Alexandre et de Séleucos ? A peu près rien. Le Parthe était à Séleucie, l'Arménien à Antioche, le roi de Pont à Athènes et en Macédoine. Si de l'an 63 avant J. C. à l'an i A 5 3 de notre ère, les résultats de la conquête macédonienne subsistèrent pour la civilisation, c'est que Pompée sauva cette œuvre en la restreignant à ses parties solides. L'Asie Mineure et la Syrie paraissaient suffisamment hellénisées.

Pompée les rattacha à l'Empire Romain. L'Iran était la proie des Part lies et des Yuetchi. Malgré quelques menaces, il n'y intervint pas. Pour ce qui est de la Mésopotamie, grecque de surface, araméenne au fond, il hésita, et Rome hésita après lui pendant cinq siècles.

En tout cela, les Romains se montrèrent les héritiers conscients des Macédoniens. Comme les Macédoniens, ils furent en Asie les soldats de l'Hellénisme. Ils ne latinisèrent que leurs provinces occidentales et barbares. Partout où ils trouvèrent l'Hellénisme, ils le respectèrent comme une des deux formes officielles de leur domination. A l'Est de la Mer Ionienne et des Syrtes, l'Empire Romain fut toujours un Empire Grec. Et dès lors, qu'on se rappelle ce qu'ont duré pour l'Asie Mineure, par exemple, la période hellénistique d'Alexandre à Mithridate — , et la période romaine — de Pompée aux Paléologue. On s'apercevra que l'Hellénisme doit à la Paix Romaine le meilleur de ses conquêtes. L'indéfendable Iran, une fois sacrifié, c'est sous les Césars qu'Alexandre a conquis l'Asie. Rome, en Orient, ne fit pas œuvre romaine mais œuvre macédonienne. Les héritiers de Pompée en Orient purent jusqu'à Constantin XII s'appeler les empereurs romains. Le jour vint avec Arcadius, et il eût pu venir dès Dioclétien, où l'histoire les désigna de leur vrai nom : les basileis, les empereurs grecs. Dans la question d'Orient, les Romains apportaient, en effet, au monde grec une force inestimable qu'Alexandre et les Séleucides avaient vainement tenté de lui donner : l'unité politique. Le Byzantinisme devait être, en face de l'Asie révoltée, l'idée d'Alexandre, le Panhellénisme macédonien réalisé, et réalisé pour les Grecs, mais réalisé grâce à Rome.

Dans la Syrie, que Pompée réduisit en province romaine, il restaura intégralement l'œuvre des Séleucides (64). La réaction de l'élément araméen fut enrayée, l'infiltration arabe fut arrêtée. L'élément grec fut partout encouragé, et protégé. Les chefs de tribus, qui opprimaient les cités syriennes, furent pris ou durent regagner le désert. Antioche, Séleucie, vingt autres villes connurent alors une éclatante renaissance. Leurs libertés municipales furent rétablies,

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les souvenirs de la période macédonienne y forcent remis en honneur. Sur la rive gauche du Jourdain, Pompée fonda même une nouvelle Séleucie. Ce dernier nom est significatif : Le premier imperator romain en Asie n'est, à bien des égards, que le dernier des Séleucides. L'émir des Nabatéens, Arétas III, dut rendre Damas qui fut rattaché à la nouvelle Province de Syrie. Quant au Royaume Juif, Pompée évita de l'annexer directement. La tentative malheureuse d'Antiochos Epiphane prouvait qu'il fallait ménager le Sentiment religieux des Juifs. Cependant Rome, héritière de la politique séleucide, ne pouvait supporter la théocratie nationaliste des Macchabées. Les Romains trouvèrent un moyen terme. Ils donnèrent la couronne de Judée à une dynastie iduméenne, aux Hérode. Assez naturalisés pour être supportés par leurs sujets, les Hérode restaient assez étrangers au Judaïsme pour faire en Palestine les affaires des Romains.

Après la réduction de la Syrie en province romaine, Pompée évita d'entrer en conflit avec les Parthes. L'Euphrate marqua la frontière des deux empires. Mais dix ans ne s'étaient pas écoulés que cette frontière était franchie. Les terribles Guerres Parthiques commencèrent. Sous des noms divers, elles devaient se poursuivre pendant six siècles.

Caractère de l'Empire Parthe.

A l'époque où Pompée annexa la Syrie, les Parthes et la dynastie arsacide qui les gouvernait, possédaient depuis trois quarts de siècle l'Empire de l'Iran (i). Les Yuetchi, dont l'invasion avait bouleversé l'Asie Centrale, avaient fini par se cantonner en Ractriane et en Sogdiane, et la conquête de l'Inde les détournait de plus en plus des questions iraniennes. Les Parthes restaient maîtres, outre la Parthic proprement dite, de l'Hyrcanic, de la Médie, de la Perse, de la Susiane et de la Rabylonie. C'était la majeure partie, le noyau même de l'ancien Empire perse achéménide. Aussi

(1) Cf. Rawlinson, Parlhia, Londres, 1893. — Chapot, La frontière de ÏEaphratc, P., 1907.

les Parthes se prélendaient-ils les restaurateurs de cet Em- I ire, comme leurs rois, les Arsacides se posaient en héritiers des Cvrus et des Darius.

Cependant entre l'Empire Perse Achéménide et l'Empire Parthe Arsacide, il existait une différence profonde. Les Perses étaient de purs Iraniens, descendants authentiques des Àryâs vénérables, qui, à l'aube de l'histoire, avaient peuplé la Celtique, l'Italie, la Grèce, l'Iran et l'Inde. Ils gardaient le souvenir de la migration presque fabuleuse, qui les avait conduits des prairies du Septentrion, du pays des hommes blonds aux yeux bleus vers les oasis d'Ecbatane, de Persépolis et de Bactres. Les Parthes, au contraire, n'étaient qu'une tribu de Touraniens anciennement iranisés. Sans doute, depuis qu'ils vivaient côte à côte avec les Mèdes, les Perses et les Bactriens, ils avaient adopté les mœurs, la langue et la religion de ces peuples. Sujets des Àchéménides pendant deux siècles, ils avaient subi l'empreinte durable de la civilisation de Persépolis et de Suse. Ils avaient adopté le Mazdéisme, l'antique religion de Zoroastre, et adoraient Ormuzd et Mithra. Leurs rois portaient des noms perses : Mithridate, Tiridate, Artaban, Khosroès. Avec le temps et l'action du milieu, leurs caractères ethniques eux-mêmes s'étaient modifiés : les monnaies des Arsacides nous montrent des effigies royales au type purement iranien (i). Quand ils eurent rejeté les Grecs de l'autre côté de l'Euphrate, les fiers Arsacides relevèrent le titre de Rois des Rois qui avait été porté jadis par les Achéménides. Le plus grand d'entre eux, Orodès, qui monta sur le trône parthe en 58 avant J.-C, se posait nettement en vengeur des vaincus d'Arbèles.

Toutefois, malgré les prétentions des Arsacides, l'Iran ne les reconnut jamais comme dynastie nationale. Le Chah \ameh, l'épopée historique de la Perse résume en deux lignes les quatre cents années de leur domination (2) :

(1) On peut faire une remarque analogue pour les Ottomans actuels. Combien d'entre eux, au lieu du type mongol primitif, offrent aujourd'hui le type méditerranéen î De même, en Perse, qui peut à première vue distinguer d'un pur Iranien un Turc Kadjar?

(2) 255 avant. J.-C. a 226 de notre ère.

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<( L'histoire fut vide, le trône d'Iran n'appartint à personne, et des siècles se passèrent pendant lesquels on eût dit qu'il n'y avait plus de rois sur la terre. » Les auteurs persans qui naturalisèrent Alexandre, le terrible Iskander, et le placèrent sur le même pied que le Roustem de la légende, ne citent le nom d'aucun roi parthe. Pour la civilisation iranienne, l'époque parthe fut comme un long interrègne. C'est que les Parthes ne se naturalisèrent jamais entièrement euxmêmes. « Ils transportèrent dans le monde iranien les mœurs et les instincts du désert. Ils ne surent point relever la machine administrative de Darius, et à la grande unité centralisée des Achéménides, ils substituèrent la féodalité militaire » (i). Leur noblesse qui jouissait de l'hérédité descharges et des satrapies, resta en grande partie touranienne. La plus grande famillle du royaume, celle des Suréna, qui détenait une sorte de vizirat héréditaire, venait du Séïstanr et était sans doute d'origine sace, c'est-à-dire turque. Les Parthes, d'ailleurs, ne rompirent jamais avec les hordes congénères de la steppe turcomane. Chaque fois que leur domination fut menacée en Iran, ils n'hésitèrent pas à faire appel à ces redoutables voisins. Le peuple parthe subit ainsi à plusieurs reprises une nouvelle infusion de sang turc. Au premier siècle de notre ère, la branche régnante de la dynastie arsacide fut remplacée par un rameau qui s'était ente sur le tronc turc. Enfin sur le terrain religieux, les Arsacides restèrent des Mazdécns fort tièdes. Ils avaient beau mettre Mithra sur leurs monnaies, ils se méfièrent toujours de l'ambition des mages, et on ne les vit jamais ériger, comme leurs successeurs Sassanides, le Parsisme en religion d'Etat.

L'indifférence religieuse des Arsacides leur permit de se rapprocher de l'Hellénisme. Le contemporain d'Antiochos le Ci and, Artaban 1er (216-193) commença à frapper les belles monnaies grecques qui popularisèrent le nom de sa dynastie. Sur ces monnaies presque tous les souverains parthes prenaient le titre de Rois philhellènes. Comme tous les mo-

(1) Darmesteter.

HISTOIRE DE L'ASIE jS

narqucs de leur temps, comme Mithridatc Eupator et' Kanichka (i \ ils suivaient en cela la mode alexandrine qui faisait fureur dans l'Asie Antérieure. Ils se faisaient surnommer Priapati, c'est-à-dire Philopator, ils se disaient à la manière des Séleucides et des Lagides, Théos, Basileus Basileôn, Nicator, Autocrator, Dikaios, Epiphane. Ils se piquaient de goûter les classiques grecs, et l'on sait que le plus grand d'entre eux se faisait donner une tragédie d'Euripide, quand on lui apporta la tête du triumvir Crassus. Dans l'Empire parthe, la langue grecque tenait à côté du pehlvi, la place que dans l'Empire de Rome elle tenait à côté du latin. C'était la langue savante que tous les grands devaient connaître.

Ces flatteries envers l'Hellénisme étaient intéressées. Les colonies grecques subsistaient toujours dans l'Empire Parthe. Elles constituaient en Mésopotamie l'énorme majorité de l'élément urbain. Le joug barbare n'avait fait qu'exaspérer leur sentiment national. Perdues au sein d'un monde redevenu étranger, elles se retranchaient dans leurs souvenirs, faisant de leurs institutions démocratiques le rempart de leur nationalité. A Séleucie du Tigre, à Carrhes, les colons grecs continuaient à vivre leur vie municipale comme si les Séleucides eussent été toujours là. Les rois parthes durent composer plus d'une fois avec ces libres communautés helléniques qui avaient pour elles la supériorité de la civilisation et la richesse. Grâce à elles, le grec resta sous les Parthes la langue des affaires. Les Grecs, en effet, tenaient par Séleucie les trois quarts du commerce de l'Iran. Leurs caravanes allaient jusqu'à la Tour de pierre, à l'extrémité de la Transoxiane, en Ferghana, chercher les soieries de la Sérinde (2) et de la Sérique (3). Leurs navires faisaient le commerce de l'Inde et de Taprobane (4), d'où ils rapportaient les épices, les pierreries, les métaux précieux. Les rois parthes ménageaient ces hardis pionniers qui assuraient la fortune de leur Empire. Ils comblèrent la communauté grec- Ci) Roi des Yuetchi.

(2) Kachgaric.

(3) Chiné du Nord.

(4) Ceylan.

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que de Séleucie de franchises et de prhilègcs, et mirent leur capitale tout près de là, à Ctésiphon. Mais les Grecs de Séleucie semblent èlre restés insensibles à ces avances. Ils ne pouvaient oublier le monde grec dont un sort malheureux les avait retranchés. Ils regardaient désespérément vers les mers helléniques et, depuis que Rome avait accepté la succession des Séleucides, ils appelaient les Humains. Représentants de l'Hellénisme en Orient, les Romains ne se devaientils pas de hii rendre ses provinces perdues ? Dès l'époque de César, la marche vers Carrhes et vers Séleucie devint un des principaux objectifs de la politique romaine.

Malgré la ténacité de la politique romaine et la valeur des légions, aucune des tentatives des Romains, pour conquérir l'Empire parthe, ne fut couronnée de succès. Le proconsul Crassus qui, le premier, essaya cette conquête, fut tué par les Parthes à Carrhes, en Mésopotamie, en 55 avant J.-C. Toute son armée fut capturée ou détruite. Ce désastre eut les plus graves conséquences. « Les Parthes, s'unissant aux Arabes, ne prétendirent à rien moins qu'à chasser Rome de la Syrie. Comme les Grecs d'au delà de l'Euphratc avaient attendu des Romains leur délivrance, les Juifs et les autres peuples orientaux attendirent la leur des Arsacides. » C'était bien le duel de deux mondes qui commençait. Jusque-là la domination des Parthes était restée précaire. La journée de Carrhes la consacra. Le roi parthe Orodès (06-37) apparut vraiment comme l'héritier des Achéménides. Tous les ennemis de Rome, tous les Asiatiques, un moment déconcertés par la chute de Mithridatc et de Tigrane, avaient retrouvé tin chef. Quand l'auteur de l'Apocalypse, ce sémite passionné qui puisa son génie dans la haine de l'Hellénisme prophétisait la mort de la Bête romaine, c'était des cavaliers parthes qu'il attendait le salut. Plus tard, lorsque Trajan voulut en finir avec la monarchie arsacide, le monde juif, de Cyrcne en Asie Mineure, s'arma pour ejle. Pour elle, les Arabes d'Edesse avaient trahi Crassus. La bataille de Carrhes affermit pour deux siècles la dynastie Arsacide et restaura pour six siècles l'empire d'Iran. Depuis ce jour, le public romain admit l'existence d'un monde parsi et d'un Etat

parthe, presque égaux au monde méditerranéen et à l'Empire de Rome. Un modus vivendi s'établit. Le roi parthe Phraate IV (37-2) véeut en rapports d'amitié avec l'empereur Auguste qui s'efforça seulement de faire pénétrer l'influence romaine dans ses Etats. Dans ce but, Auguste et ses successeurs gagnèrent à la civilisation latine plusieurs jeunes Arsaeides élevés auprès d'eux, et qu'ils cherchèrent à placer ensuite sur le trône parthe. Mais chaque fois que ce calcul parut réussir, une réaction de l'élément touranien se produisit en Iran et les Parthes chassèrent les clients de Rome pour appeler d'autres prétendants arsaeides, restés réfractai res à l'influence latine.

En l'an 110 de notre ère, l'empereur ïrajan renouvela d'abord avec un plein succès, la tentative de Grassus. Après avoir rattaché à l'Empire romain l'Arménie, — éternelle pomme de discorde entre Rome et les Parthes, — il conquit sur ces derniers la Mésopotamie entière — Assyrie et Chaldée, — et entra à Ctésiphon, leur capitale. La question par- Ihe fut alors bien près d'être tranchée. Le passé semblait revivre. Des souvenirs prodigieux hantaient Trajan. Ne revivait-il pas l'épopée macédonienne? N'était-il pas aux champs historiques de Ninive et d'Arbèles ? L'Assyrie et la Rabylonie furent réunies à l'Empire de Rome.

Ces annexions étaient dictées par des nécessités économiques. Le principal commerce de l'antiquité était le commerce entre l'Inde et l'Empire romain. Il s'élevait à dix millions d'affaires par an (1). Or, l'Inde a deux avenues : le Golfe Persiquc et la Mer Rouge. Les Romains qui dominaient la Mer Rouge par leur province d'Egypte, avaient besoin pour monopoliser le commerce de l'Inde, de mettre la main sur Séleucie du Tigre, le grand marché du Golfe Persique, et sur Charax Spasinou (2), son avant-port. Ils auraient ainsi évité l'onéreux intermédiaire des Parthes, et reçu directement les marchandises du Malabar. D'autre part, du côté de l'Asie Centrale, la conquête de l'Iran pouvait mettre Rome en contact direct avec le Marché de la Soie,

(1) Heyd. Histoire du Commerce du Levant, trad. Furcy Reinaud, I, 2.

(2) Près Koweït.

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que les Parlhes lui fermaient obstinément, comme ils fermaient aux commerçants chinois la route de la Méditerranée. Les Romains, en effet, cherchaient une route directe vers ce grand marché de la Sérinde (1), où les caravanes chinoises apportaient jusqu'à la Tour de Pierre (Lithinos Pyrgos), les soieries de l'Extrême- Orient (2). Et la liberté des communications avec l'Occident était aussi une des grandes préoccupations des Chinois. Justement, tandis que Trajan soumettait l'Empire Parthe, les conquérants chinois Pan-tchao et Pan-yong étaient en train de. soumettre le Turkestan et le Ferghana. En l'an 97 de notre ère, Pan-tchao parvenu aux cols des Pamirs, avait envoyé son lieutenant Kan-i-in reconnaître la route de l'Occident et, par delà l'intermédiaire parthe, nouer des relations commerciales avec le Ta-Thsin, c'est-à-dire avec l'Empire romain. La conquête de Pan-tchao et celle de Trajan, allaient à la rencontre l'une de l'autre. L'obstacle parthe une fois surmonté, les deux grands empires civilisés du vieux monde, Rome et la Chine, — ou, comme disaient les Romains, la Sérique (3), — allaient pouvoir échanger libre/ ment leurs produits et leurs idées.

Trajan, sur le sol historique de la Babylonie, au milieu de ses légions victorieuses, ébauchait d'immenses projets. Un jour que, sur les rivages du Golfe Persique, il suivait des yeux un navire qui mettait à la voile pour gagner la côte de Malabar, le vieil empereur, songeant à cette Inde fabuleuse où Alexandre avait porté ses pas, se mit à verser des larmes. Il sentait que l'âge allait arrêter sa marche et qu'après lui, jamais les Légions, retrouvant les traces de la Phalange, ne renouvelleraient là-bas le miracle macédonien (4).

(1) Kachgaric actuelle.

(2) Cf. Vidal Lablache. Les voies de commerce dans la géographie de Ptolémée. Comptes rendus de l'Académie des Inscription», t. XXIV, p .456, 6 novembre 18%

(3) Les Romains appelaient Sères les habitants de la Chine du Nord, qui était à cette époque la Chine propre. Ils donnaient le nom de Sine* aux peuples de la région cantonaise, annexée depuis peu de temps à l'Empire Chinois.

(4) (f. Rein au d. Mémoire sur les relations politiques et commerciales de l'Empire Romain avec iAsie Orientale, Journal Asiatique, 1863, I, 3G9.

L'avance dos Romains en Iran se trouva compromise par une révolte terrible, celle du inonde sémitique. Le mouvement commença à Séleucie, à Gharax, à Gtésiphon et à Babylone par une émeute des marchands juifs, jaloux des privilèges commerciaux que la conquête romaine assurait à leurs concurrents grecs. Les Arabes de Nisibe et d'Edesse se soulevèrent à leur tour. En vain, Trajan châtia-t-il les villes révoltées. Le mouvement se propagea a travers le désert de Syrie et gagna la Palestine. Trajan mourut pendant la retraite, tandis que la révolte embrasait tout l'Orient.

A l'heure où les Romains tentaient de restaurer l'Empire d'Alexandre, toute l'âme sémitique affirmait sa haine de la Grèce et de Rome. En attendant de trouver dans l'Islam son expression définitive, le monde sémitique s'appuyait sur le Judaïsme. Depuis que les Romains avaient annexé Jérusalem (an 6 de J.-G.), la nationalisme et le piétisme juifs s'étaient exaspérés. Les zélotes, sectaires héroïques qui repoussaient toute compromission avec l'hellénisme, travaillaient sourdement les masses. Rome méprisait leur impuissance. Mais à chaque défaillance de la force romaine, les zélotes couraient aux armes. Ces révoltes juives sont intéressantes à suivre par ce qu'elles permettent de deviner l'évolution de l'âme orientale sous la domination romaine. Elles continuent les révoltes des Macchabées et elles annoncent l'approche de l'Hégire C'est déjà la flamme de l'Islam qui incendie le vieil Orient.

La révolte des Juifs contre Rome fut la première guerre de religion au sens moderne du mot. Ce fut aussi la première guerre de race. Car si les Juifs, dans toutes les villes où ils se sentaient en force, se jetèrent sur les Grecs, partout où les Grecs avaient la majorité ils massacrèrent la colonie juive. De Cyrène à Séleucie, d'Alexandrie à Antioche, ce fut une furieuse mêlée. Premiers soubresauts de l'antique Orient qui essayait de rejeter à la mer la Grèce Extérieure .

Le successeur de Trajan, Hadrien, le plus grec des empereurs, se persuada de l'impossibilité d'helléniser jamais cette irréductible Asie. Quand il eut dompté les Juifs de l'Em-

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pire, il liquida les conquêtes de son prédécesseur. Il évacua volontairement l'Assyrie et la Mésopotamie et rétablit en Arménie, sous la seule condition de la vassalité, une branche cadette des Arsacidcs. L'Euphrate marqua de nouveau la

frontière entre l'Empire parthe et l'Empire romain.

Cependant les défaites des Parthes avaient affaibli la situation de la dvnastie arsacide en Iran. Deux fois encore après Trajan, en 161 sous Marc Aurèle, en 198 sous Scptime Sévère, les légions romaines pénétrèrent jusqu'à Ctésiphon. Or, l'Empire parthe, Etat militaire fondé sur la victoire, ne pouvait survivre à des désastres répétés. Dynastie étrangère à la race iranienne, les Arsacides ne s'étaient imposés à elle que parce qu'ils l'avaient défendue contre Rome. Du jour où de périodiques invasions romaines prouvèrent leur impuissance, la Perse ne vit plus en eux que des intrus. Elle s'indigna, elle, la patrie deis glorieux Achéménides , d'avoir si longtemps obéi à des rois de hasard. Incapables de se dégager de leurs affinités touraniennes, les cavaliers parthes étaient restés campés en Iran. Dès que leur pouvoir y semblait menacé, ils ouvraient le pays dont ils avaient la garde à l'ennemi héréditaire de la race persane, aux hordes nomades du Touran. Cette trahison permanente empêcha le nationalisme iranien de se rallier à eux. Il y avait quatre siècles qu'ils tenaient la Perse sous le joug. L'Occident 1rs croyait identifiés au peuple iranien, lorsque ce peuple se leva contre eux. Rome étonnée, les vit disparaître dans un galop de horde en déroute qui regagnait la steppe natale. Elle comprit alors que ces prétendus Grands Rois d'Iran n'étaient que des remplaçants obscurs, et que la véritable nation perse reprenait sa place dans le monde. Le duel de Rome et de l'Iran allait devenir plus âpre, et la Question d'Orient entrait dans une phase nouvelle. Pendant cette période qui embrasse l'époque sassanide et l'époque musulmane, la réaction asiatique allait emporter les derniers vestiges de la conquête gréco-romaine.

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