CHAPITRE II
L'ISLAM
§ r. — LA PERIODE ARABE
Expansion de la race arabe avant l'Islam.
La conquête de l'Orient par la race arabe ne date pas de Mahomet (i). Bien avant lui, les tribus du désert s'étaient glissées sur les confins du monde byzantin et du monde perse, profitant de toutes les défaillances des deux gouvernements pour poursuivre silencieusement leur conquête anonyme. Cette lente pénétration ne se remarquait point, parce qu'elle n'était conduite par aucun pouvoir politique, par aucune nation constituée. C'était une poussière de tribus nomades, des douars de Bédouins venus on ne sait d'où, qui apparaissaient au seuil du désert et empiétaient progressivement sur les cultures, si bien qu'un jour le gouverneur sassanide ou le gouverneur byzantin, au lieu de commander à des Perses ou à des Grecs se trouvait ne plus avoir sous ses ordres que des Arabes. Peu à peu, dans les provinces ainsi menacées, en Chaldée chez les Sassanides, en Syrie chez les Byzantins, les vieux noms sémitiques des eaux et des montagnes, les anciens noms de villes du temps des \ccad et des Aram reparaissaient, à peine modifiés par Ta prononciation arabe, et les noms officiels, les noms iraniens ou grecs, n'étaient; plus que des mots savants que seuls l'es
il) Cf. Du.-soud. Les Arabes en Syrie avant VIslam, P., 1907'
i i 6 l'islam
fonctionnaires employaient encore. En Ch aidée, en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine, la domination perse ou byzantine subsistait toujours, mais la terre devenait arabe.
Au vi° siècle, un nouveau pas fut fait dans cette voie. La conquête arabe prit corps. Restée longtemps anonyme, elle reçut enfin une consécration politique par l'apparition de deux émirats organisés. L'un, l'Emirat Ghassanidc, établi au Hauran, sur les frontières de la Syrie, dépendait de l'Empire byzantin. L'autre, Y Emirat Lakhmide, établi à llira, sur la rive droite de l'Euphrate, dépendait de l'Empire perse. Les Byzantins employaient les Ghassanides comme auxiliaires, et les Perses employaient de même les Lakhmides. Situation d'ailleurs bizarre, où l'on ne savait jamais si c'étaient le Byzantin et le Perse qui commandaient ou si c'étaient les deux émirs arabes. Au demeurant, les deux émirs profitaient des guerres entre Perses et Byzantins pour razzier également l'un et l'autre empire, de sorte que dans ces guerres interminables, la race arabe gagnait à tous les coups.
En 578, le roi de Perse effrayé de la puissance acquise par les Lakhmides, détruisit leur royaume. Mais alors il se trouva directement en présence d'autres tribus arabes plus belliqueuses encore et moins civilisées, les tribus Bekr du IVedjed. En 6o5, ces tribus infligèrent aux Perses un effroyable désastre à Dhoukar près de Koufà, en Chaldée.
La journée de Dhoukar révéla au monde arabe la faiblesse réelle du vaste Empire sassanide. L'heure de Mahomet était venue.
Mahomet et l'Islam.
Mahomet était le fils d'un armateur de caravanes de La Mecque. Lui-même débuta dans la vie comme conducteur de caravanes. Son métier le mit en rapport avec toutes les tribus de l'Arabie dont quelques-unes avaient embrassé le Nestorianisme ou le Judaïsme. Il est possible qu'il ait eu comme premier inspirateur un moine nestorien, Sergius Bahira. En tout cas, il convient de remarquer que, tandis
HISTOIRE DE L ASIE I ï "J
•qu'il combattit avec acharnement ses compatriotes idolàtrès ou juifs, il semble avoir toujours ménagé les Arabes chrétiens (i). Ce fut peut-être à leur contact que son génie s'éveilla et qu'il conçut le projet de sa réforme.
Mahomet, au moment où il reçut la « révélation » de son rôle prophétique, était un jeune homme ardent et généreux, plein d'enthousiasme pour toutes les nobles causes, infiniment supérieur à son milieu. Les tribus arabes étaient plongées dans une idolâtrie dont le culte de la Pierre Noire, à la Kàba de La Mecque, donne la mesure. Il résolut de les élever jusqu'au monothéisme, un monothéisme radical, très simple et très pur. Elles s'épuisaient en des guerres civile^ sans fin, au milieu d'une anarchie complète. Il décida de les rassembler dans un grand Etat démocratique et unitaire. Elles conservaient des mœurs brutales et féroces, voisines de la barbarie. Il entreprit de les civiliser, de les adoucir et dv les instruire. Il n'aurait pas été de son pays et de son Temps s'il n'avait apporté dans l'exposition de son système une certaine exaltation mystique. Mais c'était un système cohérent, clair, positif, pratique, immédiatement réalisable, qui devait régénérer le peuple arabe et l'élever à un nouveau moral bien supérieur à celui de ses ancêtres.
Lorsque Mahomet eut arrêté les grandes lignes de sa doctrine, quand il fut arrivé à la notion du Dieu unique, il ne put plus garder pour lui le trésor de la vérité. Avec son âme ardente, il se mit à prêcher ses proches, qui réconduisirent : ils appartenaient à l'aristocratie païenne de La Mecque et craignaient pour leurs privilèges. Mahomet s'adressa alors à la foule mecquoise, aux Arabes de toutes tribus, même aux étrangers. Sa maison était pleine de pauvres qu'il traitait comme des amis. Pauvres et riches, maîtres et esclaves, chrétiens et juifs, il s'adressait à tous. En des improvisations d'une éloquence passionnée, il prêchait à tous l'unité divine, l'égalité sociale, et ses paroles s'inscrivaient en lettres de feu dans ces esprits arabes, mobiles et enthousiastes. Mais les gens de La Mecque, qui vivaient du
(1) Cf. F. Nau. L'expansion neslorienne en Asie, Ccnf. du Musée Guimet, en 1913, p. 214.
1 ISLAM
culte des idoles, résolurent de mettre un terme à sa propagande en le luanl. Jl s'enfuit à temps de la ville et se réfugia à Médine, dont les habitants, ennemis héréditaires des Meet]uois, l'acclamèrent pour chef. La date de cette fuite (19 juin C>:>l>), V Hégire, servit de point de départ au calendrier mahométan.
Mahomet construisit à Médine la première mosquée, puis à la tète du peuple de cette ville, il entreprit de faire l'unité de l'Arabie. Ce fut une œuvre de longue haleine qui demanda dix ans d'efforts, et où le Prophète se doubla d'un héros. Il fallut conquérir le sol de l'Arabie pied à pied, tribu par tribu, La Mecque ne fut réduite qu'après huit ans de guerre. Obstinément attachée à son paganisme, elle ne voulait pas d'une réforme qui pouvait ruiner le pèlerinage de la Kâba. Mahomet, vainqueur des Mecquois à Bedr, vaincu à Ohod, réussit enfin à soumettre sa ville natale (63o>. Aussi politique que généreux, il détruisit les idoles, mais pardonna à ses ennemis. Il transforma le sanctuaire de la Kâba en mosquée, mesure heureuse qui conservait à La Mecque son caractère de métropole religieuse, tout en sanctifiant le but de ses pèlerinages.
Avant que l'unité de la nation arabe fût achevée, Mahomet dut encore soumettre et convertir l'élément juif du Kheïbar, les tribus païennes du Yémcn, de l'IIadramaout, de l'Oman et du Nedjed. Une fois cette tâche accomplie, quand toute l'Arabie ne forma plus qu'un seul peuple adorant un seul Dieu, il rentra à La Mecque pour diriger le premier grand pèlerinage musulman, auquel prirent part plus de cent mille fidèles. Les idées du Prophète triomphaient, mais il était épuisé par vingt ans de lutte, et sentait venir sa fin. Il réunit son peuple et lui fit ses dernières recommandations : « 0 peuple, écoutez mes paroles, car je ne sais si une autre année, je pourrai me retrouver au milieu de vous. Soyez humains et justes entre vous. Que la vie et la propriété de chacun soient inviolables et sacrées. Que celui qui a reçu un dépôt, le rende fidèlement. Vous paraîtrez devant, votre Dieu, et il vous demandera compte de vos actions. Ecoutez bien les femmes, elles sont vos aides,
nous Les axez pri st s comme un bien que Dieu vous a con-
... {\) Sachez que tais les Musulmans sont frères entre eux etf que vous n'êtes tous qu'une famille de frères. Gardez- \011s de l'injusiice... » Puis levant les bras au ciel : « O Dieu,
vria-t-il, ai-je rempli mon message et terminé ma rnission ? » La foule répondit dune seule voix : « Oui, tu l'asaccompli. » — « O Dieu, daignez recevoir ce témoignage », dit-il, et il congédia l'assemblée. Cette scène, d'une simplicité et d'une largeur bibliques, acheva de rallier au Prophète les derniers hésitants. Il mourut quelques jours après, ayant vu le triomphe de son œuvre (632).
La grande force du Mahométisme, ce qui lui assura une Faculté d'expansion prodigieuse, ce ne fut pas seulement la grandeur et la noblesse de la plupart de ses dogmes, bien supérieurs au paganisme qu'ils remplaçaient. Ge fut surtout que le Mahométisme vint à son heure, dans un monde qui l'attendait, chez des peuples dont il traduisait < \actement les besoins religieux, les aspirations sociales et les ambitions politiques. Dans tous les domaines, l'Islam, en effet, n'inventa rien de vraiment nouveau, il ne fît que réaliser les tendances existantes et achever au grand jour une évolution obscure commencée depuis plusieurs siècles.
Dans le domaine religieux, la doctrine de Mahomet ne fut, à bien des égards, qu'une synthèse et aussi une simplification (2) des doctrines antérieures, non des vieilles croyances arabes, païennes et grossières, qu'il détruisit, mais des grandes religions orientales : judaïsme, christianisme, mazdéisme.
Le Coran, le Livre Saint du Mahométisme, s'inspire sans cesse de la Bible, du Talmud, des Evangiles, et même de l'Avesta. Les doctrines judaïques y tiennent une large place. L'Allah coranique n'est que l'antique Iaveh d'Israël, le
(1) On a reproché à Mahomet d'avoir abaissé la condition de la femme en Orient. Bien au contraire, il améliora de toutes ses forces la condition de la femme arabe. Mais il n'était pas en son pouvoir de faire disparaître d'un seul coup la polygamie qui, depuis les jours d'Abraham et de Jacob, était à la base de l'organisation familiale des vieux Sémites.
(2) Cette simplicité du dogme musulman est telle que l'Islam peut être considéré cOmme la religion naturelle des philosophes.
J^o l'islam
« Dieu dos Armées », dieu abstrait, sévère, qui ne parle pas aux sens, mais surexcite l'imagination. Au Judaïsme, Mahomet emprunta encore les règles de l'hygiène sacrée, indispensable en Orient, la pratique fréquente des ablutions, la circoncision, l'abstention du vin et du porc. Il admit le caractère inspiré du Pentateuque et la mission divine de Moïse. 11 admit de même le caractère inspiré des Evangiles, la mission du Christ et la sainteté de la Vierge (i). Du Christianisme il rejeta seulement la divinité du Christ, le culte des saints, le culte des images et toute l'organisation ecclésiastique. En revanche, il lui emprunta les fondements métaphysiques de la morale, l'immortalité de l'âme, la résurrection des morts, le jugement dernier, le paradis et l'enfer. Mais, comme il avait affaire à des Levantins, son paradis ne fut pas un nirvana quelconque, mais un véritable séjour de délices. L'inspiration proprement évangélique, quelque chose de la charité chrétienne se retrouvent dans certaines de ces maximes. Il répétait : « Aimez-vous les uns les autres et ne recherchez point les fautes de vos sem blables. » Il annonçait : « Dieu pardonne à qui se repent, car il est indulgent et miséricordieux... La chair et le sang des victimes ne montent pas jusqu'à Dieu, c'est votre pitié qui monte jusqu'à lui. Etre juste, c'est croire en Dieu, donner pour l'amour de Dieu aux orphelins et aux nécessiteux, racheter les captifs, faire l'aumône, être sincère... Les Croyants doivent donner aux pauvres le meilleur de ce qu'ils ont acquis. Louables chaque fois qu'ils exercent la charité, ils le seront plus encore s'ils le font en secret. » A côté de cette inspiration judéo-chrétienne, Mahomet admit une inspiration mazdéenne. Le Mazdéisme lui fournit son angélologie et le grand duel d'Ormuzd et d'Ahriman lui inspira la lutte éternelle d'Allah et d'Iblis.
Toutes ces doctrines existaient avant l'Islam. Mahomet ne
(]) Les idées judéo-chrétiennes étaient, plus répandues qu'on ne croit ■dans l'Arabie anté-islamique. M. Huart a montré le rôle des poètes arabes anté-islamiques dans la propagation de ces idées. Cf. Huart. Une nouvelle source du Qoran, Journal Asiatique, 1904, I, 125. Voir aussi F. Nau. L'Expansion nestorienne en Asie, Conférences du Musée Guimet en 1913, p. 214.
fit que les rassembler en un système unique. Il voulut faire l'unité morale, et par là l'unité politique du vieil Orient, en rapprochant les diverses religions orientales. De leur fusion devaient naître une religion nouvelle, assez simple et assez générale pour servir à tous les Orientaux, assez forte pour les réunir tous, une Foi trempée comme une bonne lame de Damas, pour défier le temps et affronter tous les combats. Car toute cette religion aboutit au même but : la guerre sainte : « Toute guerre est sainte contre les ennemis de Dieu et du Prophète. » Dans la lutte contre l'Infidèle, la mort du brave ouvre le Paradis, la mort du lâche, l'Enfer. On conçoit quel levain d'héroïsme et aussi de fanatisme fut une telle doctrine. L'Islam, comme le vieil Odinisme germanique, resta une religion de guerre et c'est ce qui fit son infériorité morale en face du Christianisme, du Bouddhisme ou de l'Hindouisme. Il y a un abîme entre le Sermon sur la Montagne et le Coran. Le Bouddha et les grands ascètes indiens qui avaient vécu plongés dans la contemplation de l'âme intérieure, étaient eux aussi infiniment éloignés de la mentalité musulmane. Aussi bien l'Islam ne s'explique que parce qu'il fut conçu au milieu du réveil de l'antique Orient dressé en un duel à mort contre l'Hellénisme. Ce duel était bien antérieur a Mahomet. Ce ne fut même pas Mahomet qui le changea, comme on le lui a reproché, en une guerre de religion : Sous Héraclius et Khosroès Parviz, c'était à une véritable guerre, de religion que s'étaient rués le Christianisme et le Mazdéisme. Ce n'est pas non plus l'Islam qui a lancé les tribus du désert à l'assaut de la Perse et de Byzance. Nous avons vu que depuis longtemps les Arabes d'Edesse, de Palmyre, de Ghassan et de H ira avaient envahi le monde romain et le monde perse. La conquête arabe, il y avait deux siècles qu'elle avait atteint le Taurus et le Zagros. Mais Mahomet, — et ce fut sa force, — vint donner à tous ces Orientaux en révolte contre l'Hellénisme un corps de doctrine, une conscience et un drapeau. Selon l'expression de M. Nau (i), son Islamisme fut avant tout du Panara-
(1) Cf. Nau. Un colloque du patriarche jacobite Jean... 3. A., 1915, I,