LA PERIODE TURQUE
Les Turcs et l'Islam.
A la lin du xe siècle, les vieilles races qui avaient fondé la civilisation musulmane, la race arabe et la race persane, commençaient à s'épuiser. Arabes et Persans conservaient leurs brillantes qualités intellectuelles, mais ils semblaient devenir inaptes à l'action. La société arabo-persane produi-
(1) Cf. Firdusi. Le Chah nameh, trad. Mohl, P., 1838-1878.
(2) Renan. Le Schahnameh, in : Mémoires d'Histoire et de Voyages, p. 141-145. — Cf. Horn. Geschichte der persischen Litteratur, 1902. — Edw. Browne. Literary history 0/ Persia... until Firdawsi, L. 1902. — Edw. Browne, Literary history 0/ Persia irom Firdawsi to Sadi, L. 1906, — Frilley. La Perse littéraire, P., 1909. — Claud. Field. Persian Literalure, L., 1912.
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sait toujours des philosophes, des écrivains, des poètes, des artistes et des commerçants, mais elle ne produisait presque plus de soldats. En outre un grave malaise social la travaillait. Les doctrines communistes qui se répandaient dans les masses, provoquaient chaque jour de nouvelles émeutes. L'aristocratie iranienne qui, au xe siècle, avait pris les affaires en mains, s'était montrée incapable de créer un ordre politique stable. Non seulement les deux principales familles iraniennes, les Samanides et les Bouides, n'avaient pas su s'entendre entre elles, mais encore chacune d'elles s'était divisée en une multitude de petites seigneuries rivales. Le monde musulman était sans maître. A Bagdad, le Khalife, obligé de subir le caprice de tous les puissants du jour, ne savait que discuter sur des points de dogme ou faire des petits vers. En Perse et en Transoxianc, les émirs Bouides et les émirs Samanides, beaux chevaliers frivoles et incapables, usaient leurs dernières forces à s'entre-détruire. Dans l'Irak- Ad jenii et en Mazendéran, de terribles jacqueries désolaient les campagnes. L'anarchie était partout. C'est alors qu'apparurent les Turcs.
Les Turcs n'étaient pas des inconnus pour les Persans et les Arabes. Il y avait près de deux mille ans que, sous des noms divers, les ancêtres de la race turque — Touraniens, Scythes, Saces et Huns — étaient les ennemis héréditaires de la Perse, deux mille ans que s'éternisait sur l'Oxus et sur Tlaxarte, aux Marches de Transoxiane ou au vieux pays bactrien, le duel inexpiable de Y Iran et du Touran. Il y avait deux mille années que les hordes de l'Aral, de l'Ili et du Tarim, aïeules des Turcs du xe siècle, frappaient aux portes de l'Iran, dans l'éternelle convoitise du nomade devant les oasis cultivées par le laboureur sédentaire. Tous les pouvoirs qui s'étaient succédé sur le trône d'Iran, — Achéménides et Arsacides, Sassanides et Abbassides — , avaient dû monter sur ITaxartes ou sur l'Oxus une garde constante, pour empêcher le peuple turc de se jeter sur les terres aryennes.
Les Arabes, eux aussi, depuis qu'ils avaient conquis l'Iran, avaient appris à détester et à redouter les Turcs. Il
était difficile de concevoir deux races de tempérament plus opposé, « L'Arabe maigre, agile, au profil aigu, aux beaux yeux en amande, au crâne et aux os fins, aux muscles secs ; le gros Turc, à la tète volumineuse, à la face ronde et écrasée, aux placides et pesantes paupières, à la forte ossature, aux lourdes lèvres et bajoues. A la souplesse, à la mobilité, à l'imagination, aux besoins artistiques, aux appétits démocratiques, à l'individualisme de l'Arabe, le Turc oppose sa lenteur, sa gravité, son sens de la discipline et de la régularité, son militarisme inné. Le Turc a toujours eu quelque dédain pour cette canaille artiste dont l'intarissable faconde, les grands airs, la gesticulation et l'indiscipline le choquaient. Les Arabes, à leur tour, n'ont vu dans le Turc qu'un lourdaud, dans ses qualités foncières que défauts de petites gens, dans sa placidité et son mutisme que sottise et ignorance, dans son respect de la règle, que servage, dans son application aux jouissances matérielles que bestialité grossière ; surtout ils raillent son incapacité artistique... (i) » C'était la même opposition radicale qu'entre les Romains du Bas-Empire et les Barbares germaniques. Et, malgré leur antipathie personnelle, les Arabes finirent par laisser entrer le Turc chez eux, de la même manière que Rome avait laissé entrer les Germains : comme mercenaires et comme catéchumènes.
Tous les Turcs étaient soldats de naissance. Le Khalife trouvait chez eux autant de mercenaires qu'il lui en fallait pour défendre ses frontières contre Byzance. C'est également parmi les Turcs que les Abbassides du ixe siècle recrutaient la garde prétorienne avec laquelle ils essayaient d'imposer silence aux factions de la capitale. Quelle aubaine pour les pauvres nomades de la steppe, de venir mener dans les palais de Bagdad une existence oisive et grassement payée, ou, sous prétexte de guerre sainte, d'aller conquérir titres et fiefs sur les frontières de Bvzance ! Pour obtenir tous ces avantages, il suffisait d'embrasser l'Islamisme. Les Turcs qui, jusque-là, n'avaient en fait de religion qu'un paganisme élémentaire ou quelque vague teinture de Boud-
(1) Victor Bérarcl. Le Sultan, rislam et les Puissances, 12-16 (Colin, éd.).
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dhisme et de Nestorianisme, n'hésitèrent pas. Ils se firent Musulmans. Au xe siècle, toutes les hordes qui se pressaient aux frontières de l'Iran, adoraient Allah et invoquaient Mahomet. Dans leurs nouvelles croyances, les Turcs apportèrent un zèle de néophytes et une intransigeance de soldats. Car, à la différence des Persans et des Arabes, les Turcs ne discutèrent jamais leur foi, ils ne la commentèrent pas, ne la méditèrent même pas. Us lui demandèrent seulement de légitimer les conquêtes qu'ils allaient entreprendre en son nom. Hommes de guerre, ils en firent une arme de guerre. Leur foi devint leur raison sociale. Munis de ce laisser-passer, ils réclamèrent, en fidèles croyants, droit de cité dans l'Empire du Prophète. Armés de ce titre, ils partirent renouveler contre l'Infidèle l'assaut des premiers compagnons de Mahomet, la Guerre Sainte que les Arabes efféminés de Bagdad et les Persans hérétiques du xe siècle ne comprenaient plus. Ils allèrent gouverner Bagdad et vaincre Byzance.
Parmi toutes les tribus de même race qui avaient fait ce rêve, ce furent les Turcs Seldjoucides qui le réalisèrent les premiers (i).
Les Seldjoucides.
Togroul Beg, le Pourfendeur.
Les Seldjoucides étaient un clan de reîtres turcs, détachés des tribus Ogouz qui nomadisaient entre le fleuve Oural et le lac Balkach, au nord du Syr Daria. A l'origine, ils professaient, comme les Kéraït et les Naïmanes de Mongolie, le Christianisme nestorien. Le chef de cette famille, Seldjouk, le héros éponyme du clan, prit du service chez le dernier roi samanide de Transoxiane, qui lui donna un fief à Djend, sur la rive droite du Syr Daria. Sur quoi les reîtres, pour acquérir droit de cité en Iran, jugèrent décent d'embrasser l'Islamisme.
(1) Sur les Seldjoucides, consulter : Khondémir, Histoire des Seldjoucides, trad. Dumoret, J. A., 1834, I. — Tarikhi-Guzideh. Histoire des Seldjoucides, trad. Defrémery, J. A., 1848-1849.
Quand Mahmoud de Ghazna eut remplacé les Samanides dans la domination de l'Iran Oriental, les fils de Seldjouk lui demandèrent des pâturages de l'autre côté de l'Oxus, au Khorassan. Mahmoud de Ghazna, alors absorbé par la conquête de l'Inde, n'osa point éconduire ces belliqueux solliciteurs. Son héritier, Masoud, vit le péril, voulut réagir. Mais les Seldjoucides avaient pris racine en terre iranienne. Leur chef, Togroul Beg, « le Pourfendeur », s'empara de Merv par un coup de main (io3i), et, en 1087, entra à Nichapour, la capitale du Khorassan. A ces nouvelles, le souverain ghaznévide Masoud, qui guerroyait au fond de l'Inde, jugea que la situation réclamait sa présence. Il revint en Iran avec toutes ses forces et fit d'abord reculer Togroul, mais ce dernier, après de savantes manœuvres, lui infligea le désastre de Dindakan qui décida du sort du monde oriental (io3(j).
Cette victoire donna aux Seldjoucides les meilleures possessions des Ghaznévides dans l'Est Iranien : le Khorassan, les provinces de Hérat, de Merv et de Balkh, le Kharezm. la Transoxiane et le Ferghana. Togroul se fit proclamer sultan à Nichapour, et les Ghaznévides purent s'estimer heureux qu'il leur laissât leurs montagnes afghanes et leur Empire indien. Un moment il songea à les relancer dans leur retraite. Mais des projets plus grandioses hantaient son esprit.
En plaçant sur sa tête la couronne des sultans que seul Mahmoud de Ghazna avait osé ceindre avant lui, le héros seldjoucide posait sa candidature à la royauté de l'Iran. Selon l'expression du Chah Nameh, le trône des Rois des Rois, depuis quatre siècles, était vacant, nul depuis la journée de Néhavend n'ayant été de taille à revendiquer l'héritage des Cyrus et des Khosroès. Les émirs iraniens du xe siècle, Samanides ou Bouides, n'avaient possédé que des lambeaux de cet héritage, les premiers avec la Transoxiane et le Khorassan, les seconds avec l'Irak Adjémi, Bagdad et le Fars. Mais l'intégralité de la succession sassanide, aucun chef iranien n'avait osé y aspirer. Fort du droit de son sabre, l'aventurier turc y prétendit d'emblée, et chacun de
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ses actes le rapprocha de son but. En iooi, il enleva Ispahan aux princes bouides et en lit sa capitale. Toutes les places de l'hak-Adjémi tombèrent entre ses mains. En io54, il prit pied en Azerbaidjan, sur la terrasse du Lac d'Ourmiah. De là, il guettait au sud la Bagdad du khalife et des Mille et Une Nuits ; à l'ouest l'Empire byzantin, le Roum (i) quasi fabuleux, dont les richesses hantaient l'imagination de tous les gens de la steppe. Et déjà cet aventurier turc apparaissait comme l'arbitre du vieux monde,
A Bagdad, sous le pontificat du khalife abbasside Kaïm- Biamrillah (io3i-io75), la société arabe était en pleine dissolution. Les querelles des sectes avaient atteint leur paroxysme, et l'instabilité politique recommençait. L'autorité des maires du palais Bouides qui, pendant un siècle, avait assuré quelque cohésion à la Perse, s'effondrait. Le dernier d'entre eux, l'émir des émirs Er Rahim, seigneur de l'Irak- Arabi et du Fars, et lieutenant temporel du khalife, fut renversé par Bésasiri, simple officier de la garde turque qui prit sa place au Palais. Lassé de la tyrannie de ce soudard, le khalife Kaïm appela les Seldjoucides.
Le 18 décembre io55, Togroul Beg, à la tête de ses redoutables bandes, pénétra à Bagdad, chassa Bésasiri jusqu'à Mossoul et parla en maître dans la métropole musulmane. Il s'assura de la personne du bouide Er Rahim, dont il s'appropria l'héritage. L'Irak Arabi avec Bagdad et Bassorah, l'Ahwaz avec Ghouster, le Fars avec Chiraz, entrèrent ainsi dans l'Empire Seldjoucide. Quant au khalife, les reîtres qui cinquante ans auparavant étaient encore nestoriens, faillirent le traiter avec le même sans-gêne. Pendant quelque temps, Togroul, installé à Bagdad, affecta d'ignorer Kaïm qui se morfondait dans son palais en attendant une visite qui ne venait pas. Le Pourfendeur, au fond, n'avait que mépris pour tous ces beaux parleurs arabes qui n'étaient pas seulement capables de se défendre* eux-mêmes. Cepen-
(1) Le Roum est le nom par lequel les Turcs désignaient l'Empire « Romain » d'Orient, c'est-à-dire Byzance. Quand ils eurent conquis l'Anatolie byzantine, ils donnèrent le nom de Sultanat de Roum au Royaume Turc qui se fonda dans cette péninsule.
dant, cette leçon une fois donnée, il changea d'attitude. 11 n'ignorait point le prestige que pouvait lui conférer dans tout le monde musulman la consécration pontificale. En mars 1007, à l'occasion d'une grande victoire* remportée sur Béaasiri, il fit à Bagdad une entrée solennelle, après laquelle, correctement cette fois, il vint baiser dans la poussière la robe noire du khalife. En retour, celui-ci le fit asseoir à ses côtés, le couronna de ses propres mains, le nomma son vicaire temporel sur toutes les terres d'Islam, et le proclama roi de l'Orient conquis comme de l'Occident fatimite et byzantin à conquérir. En io5o, une sérieuse alerte eut lieu. En l'absence de Togroul Beg, occupé à guerroyer en Arménie, Bésasiri reparut à Bagdad, et jeta le khalife dans un cachot. Togroul accourut en hâte, tua l'usurpateur et rétablit Kaïm sur le siège du Prophète. « Fidèle à sa politique, il conduisit lui-même par la bride la mule qui portait le Commandeur des Croyants de la prison au palais. » Les noces dej Togroul avec la fille de l'Abbasside scellèrent l'union des deux glaives.
En réalité, l'Empire Arabe abdiquait devant l'Empire Turc. De même que le sacre de Charlemagne par le Pape, en l'an 800, avait donné aux rois germains l'héritage de Borne, de même le couronnement de Togroul Beg par le khalife fit des Turcs les héritiers de quatre siècles d'histoire arabe. Un khalife turc et un basileus turc devaient sortir un jour de l'acte de Tan 10.57. Chevalier d'Allah et doublure du khalife, le héros seldjoucide devenait le second personnage du monde musulman ; la race turque devenait la race impériale de l'Islam.
Tout de suite, îc Turc entreprit de faire valoir l'acte signé à Bagdad. Héritier, en droit musulman, de la conquête coranique, celle-ci devenait sa propriété, son monopole. De par Allah et comme le Ghaznévide avait soumis l'Inde, le Seldjoucide allait soumettre la Bomanie.
Alp Arslan. le Grand Lion.
Togroul Beg commença la lutte contre les Byzantins en dirigeant plusieurs expéditions de pillage à travers l'Armé-
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nie qui faisait alors partie intégrante de leurs possessions. Mais il étaït réservé à son neveu, Alp Arslan « le Grand Lion » , qui lui succéda à la tête de l'empire seldjoucide (io63-io7>) d'obtenir, dans la lutte entreprise, des résultats décisifs.
Chez Alp Arslan, la fougue du tempérament turc, alors en pleine jeunesse, se mêlait déjà de chevalerie arabe et de faste levantin, pour produire le type accompli du guerrier oriental. Durant les neuf années de son règne, il passa à travers l'Islam ébloui, dans un tumulte de chevauchées héroïques, comme les paladins merveilleux des légendes persanes. Toute son histoire a un air d'épopée.
Dès les premières années du règne d'Alp Arslan, les Seldjoucides enlevèrent aux Byzantins plusieurs villes de l'Arménie, de la Gappadoce et de la Phrygie, notamment Kars, Mélitène, Sivas, Gésarée et Iconium. Cependant un bas iléus militaire, Romain Diogène, venait de monter sur le trône de Gonstantinople. Ayant rassemblé toutes les forces byzantines, Romain traversa l'Asie Mineure et pénétra en Arménie pour reconquérir cette province sur les Turcs. Mais Alp Arslan détruisit son armée à la bataille de Manazghcrd, une des plus importantes de l'histoire orientale (1071).
Romain Diogène fut fait prisonnier. L'Arménie tomba définitivement aux mains des Turcs, l'Asie Mineure ellemême fut livrée sans défense à leur invasion, et la route de Constantinople leur fut ouverte. On peut dire que c'est de la bataille de Manazgherd que date le recul définitif de l'Hellénisme en Asie. L'assaut de la race turque contre Gonstantinople commença ce jour-là.
Il y avait soixante ans à peine que les reîtres scldjouctdes avaient quitté la steppe natale. Depuis lors, Togroul Beg avait épousé la fille du Khalife et avait reçu de celui-ci la couronne du monde musulman. Voici qu'Ai p Arslan faisait prisonnier le basileus chrétien, l'héritier d'Auguste, de Constantin et de Basile II, le maître de l'autre moitié du monde. Jamais, dans leurs rêves les plus fous, au temps où ils dormaient sous leur yourte de feutre, noir, là-bas, aux pentes de l'Altaï, les aïeux de Seldjouk n'avaient espéré pareille fortune. Jusque-là, toutes les convoitises des Turco-
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Mongols allaient aux villes impériales de Chine, où quelques-uns de leurs chefs avaient parfois réussi à conquérir un trône. Et voici que de l'autre côté du monde, sur l'autre versant du grand plateau asiatique, il existait d'autres cités impériales où on pouvait recommencer la même aventure. Depuis ce jour, la chevauchée turco-mongole eut deux objectifs : les toits dorés des pagodes de Pékin ou de Caïfong à l'Extrême Orient, et le dôme de Sainte-Sophie vers l'Ouest.
La victoire de Manazgherd environna d'un prestige incomparable la personne d'Alp Arslan. Celui-ci se rendait fort bien compte de l'importance de son succès. « Dans sa joie, dit Cahun, le Graiîd Lion vainqueur fit mille politesses à l'empereur de Rome, pour bien lui prouver qu'il n'était pas un condottiere vulgaire. Mais avec sa méfiance de finesse demi-chinoise et ses rêveries de chevalier errant, il voulut des garanties, il sous-entendit des droits. Comme ses ancêtres Hioungnou demandaient en mariage des infantes chinoises, le Turc islamisé exigea pour son fils Mélik Chah une princesse romaine. Le mariage conclu, suivant le vieux droit des Toukioue, la famille du mâle prenait rang d'hoirie sur terres nobles de la femme. De ce jour, les Turcs n'oublièrent plus la mainmise que le mariage de la fille de Romain Diogène avec le fils du Grand Lion leur transmettait sur l'Empire de Rome. »
La fin du Grand Lion ressembla à sa vie. Après son triomphe sur les « Romains », il partit pour la Transoxiane afin de soumettre les seigneurs toujours indociles de Roukhara et de Samarkande (c'étaient des Turcs Karluk, frères ennemis des Seldjoucides). Il avait passé l'Oxus et pris le château fort de Berzeïn Karir, quand le gouverneur de cette place, le provoqua en combat singulier. Follement, le maître de millions de soldats, le sultan de la Perse et de Bagdad, releva le défi. Devant un sabre, il se retrouvait le bretteur turcoman qu'avaient été ses aïeux. Il fut tué par son partenaire et le trône passa à son fils Mélik Chah (1072).
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Mélik Chah.
Togroul Beg avail été le condottiere turc, encore fruste et brutal, à peine frotté d'un islamisme de surface, le relire tartarc, dont le hasard des migrations pouvait faire indifféremment un dignitaire chinois, un émir persan, un sultan indien ou un boïard russe. Alp Arslan s'était déjà mieux: adapté au cadre arabe et byzantin où la destinée l'appelait à vivre. Avec Mélik Chah, la transformation fut complète. Le nouveau sultan était un prince iranien magnifique et lettré, un de ces grands seigneurs somptueux qu'on voit aux miniatures persanes, partant pour la chasse ou l'amour dans un décor de cyprès et de hautes roses, le faucon au poing, le casque enrichi d'aigrettes et de pierreries, le regard perdu dans une évocation du Chah Nameli .
Mélik Chah n'eut qu'à recueillir les fruits de la victoire de Manazgherd. Sous son règne, les émirs turcs, ses vassaux, portèrent jusqu'au Bosphore et à l'Isthme de Suez la gloire du nom seldjoucide. La Cappadoce, la Phrygie, la Lydie, l'Ionie et la Bithynie, c'est-à-dire les trois quarts de l'Asie Mineure, tombèrent aux mains des envahisseurs. Les Turcs s'acclimatèrent si bien dans cette région, — particulièrement dans la Phrygie et la Cappadoce dont l'altitude, le climat cit la végétation leur rappelaient leurs steppes natales, — que ces antiques provinces byzantines devinrent pour eux un autre Turkestan. Eux qui en Iran et en Europe se sentirent toujours des étrangers, ils se retrouvèrent chez eux dans la steppe du Kizyl Irmak et Bans les solitudes sans écoulement du Touz Gœl. L'Anatolie forma un fief particulier pour un des cousins de Mélik Chah, le prince Sulaiman (1077-1085) qui mit sa capitale à Nicée et dont les descendants devaient régner sur cette péninsule pendant plus de deux siècles (1077-1808).
En même temps les Seldjoucides firent la conquête df* h\ Syrie. Ce pays était partagé entre les Byzantins, maîtres du nord, et les Fatimites d'Egypte, possesseurs de la Palestine. En io85, les Seldjoucides enlevèrent aux Byzantins
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la ville d'Antioche et en 1087 celle d'Edesse. Quelques années plus tôt, ils avaient enlevé Jérusalem aux Fat imites (1076). Toutouch, frère de Mélik Chah, devint émir de Syrie avec Damas pour capitale ( 1078- 1095).
Tandis que ses parents et ses lieutenants achevaient la conquête de la Syrie et de l'Anatolic, Mélik Chah s'occupait à dompter la turbulence des hordes congénères restées au pays natal, notamment des Karluk de Boukhara et des Karakhanides de Kachgar. Ainsi l'héritier des condottieri turcs, cherchait à fermer l'Iran à ses anciens compatriotes restés barbares, aux nomades de l'Asie Centrale. En même temps, il se laissait conquérir à la civilisation iranienne et la faisait adopter par ses compagnons. Les chroniqueurs byzantins, emportés par l'analogie des situations, autant que par leurs souvenirs classiques, donnent parfois aux sultants Seldjoucides le nom de « Rois de Perse ». Et c'est bien le nom qui convient à ces princes, car ils avaient reconstitué dans son intégrité l'empire des Darius et des Khosroès. A l'époque de Mélik Chah, les Seldjoucides régnaient de la Mer d'Aral aux sables du ïledjaz, de la Kachgarie à la Marmara. Ils possédaient le Ferghâna, la Transoxiane et le Kharezm ; les provinces de Merv, de Balkh, de Hérat et le Khorassan; l'Irak Adjémi, le Fars et le Kirman; l'Irak Arabi et la Mésopotamie; F Azerbaïdjan et l'Arménie; l'Asie Mineure presque toute entière; enfin la Syrie du Nord et la Damascène. Comme aux siècles passés, ce fut une ville persane, Ispahan, résidence de Mélik Chah, qui devint la capitale de l'Orient.
Mélik Chah eut pour vizir le célèbre Nizam ul Moulk, un des plus grands hommes d'Etat de la Perse. Nizam ul Moulk était né en 1017 près de Thoûs, au Khorassan. Il fît ses études à Nichapour, où il fut le condisciple d'Hassan Sabah qui devait fonder un jour la Secte des Assassins. En 106/i, le sultan Alp Arslan l'appela dans ses conseils, puis le nomma précepteur du prince héritier Mélik Chah. Lorsque ce dernier monta sur le trône, il donna en fief à Nizam uT Moulk la ville de Thoûs, et le prit comme vizir (1073). Nizam jouit alors pendant plusieurs années d'un pouvoir presque illimité. Sous le mécénat de ce grand homme,
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l'Iran se couvrit de monuments et d'institutions comme la célèbre Mosquée du Sultan à Bagdad, et le Collège Hanyjéen. Grâce à son action, la renaissance iranienne commencée spus les princes Samanides et Bouides, continua sous la domination turque. La poésie persane produisit alors ses chefs-d'œuvre les plus exquis. Nizam ul Moulk avait eu comme ami de jeunesse le poète Omar Khayam. Une fois au pouvoir, il fit accorder à celui-ci une pension de douze cents mitkals d'or. Ces libéralités permirent au poète de vivre une vie indépendante dans sa chère ville de Nichapour, où il composa ses admirables Quatrains. Nizam ul Moulk avait, en outre, signalé Omar Khayam à l'attention de Mélik Chah. Le sultan étant de passage à Merv, appela le poète auprès de lui et le combla d'honneurs. Nizam ul Moulk fut également le protecteur d'un autre grand écrivain, le philosophe Gazali à qui il fit attribuer une chaire de théologie à l'université de Bagdad. Nizam ul Moulk fut lui-même un écrivain de talent. Son Traité du Gouvernement est resté un des livres classiques de la Perse (i).
Cependant, malgré les bienfaits de l'administration seldjoucide, l'Iran ne pouvait oublier que Togroul Beg était venu substituer la confession Sunnite au Chiitisme des princes Bouides. Et plus que jamais l'âme persane cherchait dans les doctrines extrêmes des sectes chiites un remède à l'inquiétude qui la tourmentait.
La Société Musulmane à l'Époque Seldjoucide.
La Secte des Assassins.
Les doctrines radicales, nées du mvsticisme chiite, n'avaient cessé de travailler les foules iraniennes. De ce vieux fonds révolutionnaire sortit au ixe siècle la Jacquerie des Karmates, véritables anarchistes ennemis du culte et de la propriété et partisans de ce qu'un élégant euphémisme a désigné de nos jours sous le nom de « reprise indivi-
(1) Cf. Nizam ul Moulk, traduction Schefer. Le Siasset Xameh, ou traité du Gouvernement, 1893 (Ecole des Langues orientales).
duolle ». Au xi° siècle, la terrible secte des Ismaéliens ou Assassins naquit dans le? même milieu (i).
La secte des Ismaéliens, plus connus sous le nom d'Assassins (c'est-à-dire Buveurs de haschich), se recrutait parmi tous les rêveurs et tous les détraqués de ce crépuscule d'Islam. Son fondateur Hassan Sabah était un lettré musulman qui avait été, à l'Université deNichapour.le condisciple du grand homme d'Etat Nizam ul Moulk et de l'inoffensif épicurien Omar Khayam. Quand Nizam ul Moulk devint vizir des Seldjoucides, il fit donner à Hassan Sabah une charge à la cour de Mélik Chah. Mais le traître ne profita de sa situation que pour chercher à perdre son bienfaiteur. Nizam ul Moulk le chassa et Hassan Sabah, levant le masque, se mit à la tête d'une bande de révolutionnaires avec lesquels il alla s'emparer d'Alamout en Mazendéran (1090). A l'abri de cette inexpugnable forteresse, il put braver toutes les menaces du gouvernement seldjoucide et organiser tranquillement sa redoutable secte. Ce génie dévoyé était d'ailleurs un des esprits les plus remarquables de son temps. 11 avait réuni à Alamout une bibliothèque de première valeur. On retrouvait curieusement mêlées dans sa doctrine les leçons de la science grecque, les tendances mystiques du Ghiitisme, les vieilles rêveries orientales sur le Milleniuïii et une connaissance effroyablement réaliste du cœur humain. A force d'exaltation mystique, de déséquilibre mental, et aussi de dépravation morale, il en arriva à renverser complètement « l'échelle des valeurs », telle que la concevaient non seulement la conscience musulmane, mais la Morale de tous les temps. L'Assassin initié niait le bien et le mal, la sanction morale, la résurrection des Croyants et le Paradis d'Allah, tous les dogmes, tous les postulats de la foi coranique. Il ne reconnaissait, scmble-t-il, que les lois de la nature procédant par révolutions millénaires qui bouleversent la face de l'univers et les points de vue humains, de sorte qu'à la fin du cycle actuel, comme après toutes les grandes époques du Cosmos, commencera un
(1) Cf. Defrémery. Essai sur Vhistoire des Ismaéliens ou Batinicns de Perse, Journal Asiatique, 1856, II, 353 ; 1860, I, 130.
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monde nouveau où, les conditions générales étant changées, la Morale et la société le seront aussi. L'Assassin, pourraiton dire en empruntant la terminologie nietzschéenne, était un surhomme qui, ayant établi la Généalogie de la Morale et pénétré l'Illusion vitale, en arrivait à ne baser sa conduite que sur l'intérêt de sa secte.
Il s'en faut d'ailleurs que les partisans de cette doctrine aient abouti, comme on serait tenté de le croire, à un épicurisme effréné. Nihilistes à tant d'égards, les Assassins étaient, avant tout, des sectaires, des illuminés, à la manière de tant d'ordres chiites. Ils vivaient en pleine folie mystique. S'ils ne priaient pas, c'est que leur vie- n'était qu'une extase : « Il faut toujours être avec Dieu par le cceur, disaient-ils, et avoir son âme toujours tournée vers la Divinité, car c'est là la véritable prière. » En temps ordinaire, l'Assassin vivait comme un ascète, — on eût vainement cherché dans l'Alamout un tonneau de vin ou un instrument de musique — , il méprisait les plaisirs de l'amour et jusqu'aux inclinations les plus naturelles du cœur. Hassan Sabah éloigna de lui sa femme et ses filles et interdit à ses successeurs de se marier. Pour terrifier et fanatiser ses dis ciples, il ordonna lui-même l'assassinat de ses deux fils. A leur place, il désigna comme héritier le plus redoutable de ses fidèles, Bouzourk Amid qui fut Grand-Maître des Assassins après lui.
Hassan Sabah (1090-112/1) et Bouzourk Amid (1 12^-11 38) organisèrent leur secte en une vaste camorra qui eut ses différents degrés d'initiation, ses statuts secrets et ses meurtres rituels. Sur l'ordre du Grand-Maître, — le Vieux de la Montagne, comme l'appelaient les Occidentaux — , les affi liés, préalablement enivrés de haschich et fanatisés jusqu'à l'immolation, attentaient à la vie des princes et des particuliers. Les magistrats qui s'avisaient de condamner leurs crimes périssaient mystérieusement, étranglés dans leur lit ou poignardés en pleine foule. L'obéissance aveugle des ficlaïs aux ordres de leur chef, le dévouement farouche qu'il leur inspirait, leur mépris des supplices, le mystère dont ils enveloppaient leurs résolutions, la soudaineté de leurs atta-
ques, donnaient au « Vieux de la Montagne » une puissance presque égale à celle du khalife et du sultan. Le vizir de Mélik Chah, le grand Nizam ul Moulk fut assassiné par ordre d'Hassan Sabah qui était pourtant, comme on l'a vu, son ancien condisciple (1092). En n35, les Assassins massacrèrent, à Maragha, le khalife Mostarchid. Le Khalife Rachid voulant, venger son prédécesseur, partit avec une armée pour les combattre. Mais parvenu à Hamadan, il fut poignardé durant son sommeil par ses propres serviteurs gagnés aux Assassins (n36). Le sultan Sandjar se préparait à marcher contre eux quand un matin, à son réveil, il aperçut un poignard planté dans le sol au pied de son lit. Jl comprit l'avertissement et renonça à la lutte contre ces insaisissables adversaires. Il convient d'ajouter que le Grand Maître de la secte mourait rarement dans son lit. Ses lieutenants et ses fils étaient les premiers à exercer sur sa personne le droit au meurtre, tel qu'il le leur enseignait luimême.
De leur nid d'aigle d'Alamout, près de Kazvin, les Assassins terrorisèrent, durant deux siècles, la Perse et la Syrie. Nombreux surtout au Mazcndéran et au Liban, ils furent, dans le monde musulman menacé par les Croisades (1), puis par l'invasion mongole, une cause de faiblesse intérieure et un agent de dissolution des plus dangereux. Le mal qu'ils firent à l'Islam est incalculable. Les plus valeureux champions du monde musulman, tous ceux qui défendaient la foi du Prophète aux Marches de Transoxiane ou aux Marches du Roum, un Sandjar, un Maudoud, les eurent pour ennemis. Il fallut l'extermination mongole pour en venir à bout.
Le Sultanat Seldjoucide de Perse.
Après la mort de Mélik Chah (1092), l'Empire Seldjoucide fut partagé. Le fils du défunt, Barkyarok, devint sultan de
(1) Cf. Defrcmery. Nouvelles recherches sur les Ismaéliens ou Bathiniens de Syrie, J. A., 1854.
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Perse. Son cousin Kilidj Arslan, fils de Sulaiman, devint sultan d'Anatolie. Enfin Toutouch, frère de Mélik Chah, resta émir de Syrie.
En Perse, Barkyarok passa tout son règne (1092-1105) à défendre son trône contre ses plus proches parents qui cherchaient à le dépouiller (1). Son oncle Toutouch, émir de Syrie, l'attaqua le premier. Barkyarok le vainquit et le tua près de Reï en ioq5, et les fils de Toutouch, Roudwan émir d'Alep et Dékak émir de Damas, renoncèrent aux ambitieux projets de leur père. Mais alors les propres frères de Barkyarok, Mohammed et Sandjar, se liguèrent contre lui. Barkyarok perdit et reconquit plusieurs fois Ispahan et Bagdad, ses capitales. De guerre lasse il consentit à partager la Perse entre ses frères et lui. Ces guerres fratricides qui rappellent celles des fils de Louis le Pieux, — Barkyarok jouant le rôle de Lothaire et ses cadets celui de Louis le Germanique et de Charles le Chauve — , expliquent la décadence rapide de l'Empire Seldjoucide. Sans intérêt en elles-mêmes, elles eurent les plus graves conséquences au point de vue de l'histoire générale. Tandis que les trois fils de Mélik Chah se disputaient les cités persanes, la Première Croisade arrivait en Syrie. Retenus en Iran par leurs démêlés, les princes seldjoucides négligèrent la guerre sainte; après l'envoi d'une expédition de secours qui ne put même pas sauver Antioche, ils laissèrent les émirs syriens se défendre seuls contre les chrétiens. Ces circonstances expliquent que sept ans à peine après la mort de Mélik Chah, des Etats francs aient pu s'établir au cœur du monde islamique sans provoquer de réaction musulmane sérieuse.
Le deuxième frère de Barkyarok, Mohammed, qui lui succéda comme sultan de Perse (iio5-iii8) eut un règne sans éclat. Mais leur troisième frère, Sandjar (11 18-1167) fut un guerrier valeureux et chevaleresque, en qui semblèrent revivre les brillantes qualités de son aïeul, le Grand Lion. Dans l'Orient médiéval où les paladins ne manquaient point, nul, chevalier latin, émir arabe ou grand seigneur persan, n'a
(1) Cf. Defrémery. Recherches sur le règne du sultan Barkyarok, J. A.,
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laissé une telle réputation de générosité et de bravoure. Let- * tré autant que brave, Sandjar eut pour ami le célèbre poète persan Enwéri qui l'accompagnait au cours de ses campagnes (i).
Avant de succéder à ses frères comme sultan de Perse, Sandjar avait reçu d'eux en apanage le Khorassan et la Transoxiane. Une fois reconnu sultan, il se contenta de ce titre et d'un droit de suzeraineté générale, et laissa ou céda en fief à ses neveux, fils ou petit-fils de son frère Mohammed, la Perse Occidentale (Irak Adjémi, Bagdad et Fars). La turbulence de ces princes qui ne cessèrent de se déchirer entre eux, l'obligea à diverses reprises à intervenir dans leurs querelles pour essayer de les ramener à l'ordre. N'y parvenant point, il se désintéressa de la Perse Occidentale et se consacra à la défense de son patrimoine de l'Est Iranien, menacé par de nouvelles invasions barbares. En cela, il voyait juste. C'était dans l'Est Iranien que se jouaient les destinées de la dynastie seldjoucide. Là, aux confins du monde jaune, les descendants iranisés du Pourfendeur avaient à monter une garde incessante pour défendre leurs possessions persanes contre leurs cousins pauvres de la steppe. La vie de Sandjar ne fut qu'un long combat contre toutes les tribus turco-mongoles auxquelles l'aventure seldjoucide avait tourné la tête et qui prétendaient s'ouvrir à leur tour les portes de l'Iran. Contre les Turcs nomades, ce Turc islamisé joua le même rôle que les Grands Rois Sassanides, puis les Emirs Samanides avaient tenu contre ses aïeux à lui.
Du côté de l'Asie Centrale, Sandjar rencontrait trois sortes d'adversaires, — les Kara Khitaï, les Chahs de Kharezrn et les Turcs Ogouz. Les Kara Khitaï étaient un peuple originaire de la Chine du Nord, et qui avait fondé en 1126 un vaste empire dans le Turkestan Oriental, à Kachgar et sur l^s bords du Tchou et de l'Ili. Turcs de race, Chinois de culture, bouddhistes ou confucianistes de religion, ils cons-
(1) Cf. Ch. Schéfer. Tableau du règne du sultan Sandjar, nouveaux mélanges... par le- professeurs de l'F.cole des Langues Orientales, 1886, 1-30. — Ferté, Notice sur le poète Enwéri, J. A., 1895, I, 235.
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tituaient pour la civilisation iranienne et la foi musulmane un péril redoutable. En 1128, ils envahirent la Transoxiane, battirent Sandjar près de Samarkande, et ne se retirèrent qu'après avoir pillé cette province. Plusieurs des vassaux de Sandjar profitèrent de l'occasion pour se rendre indépendants. Tel fut le cas d'Atziz, (1096-1127), Chah du Kharezm (Khanat actuel de Khiva). Atziz, qui appartenait à la tribu turque des Kankhli, secoua la suzeraineté de Sandjar, qui, malgré plusieurs campagnes successives, ne réussit pas à le ramener dans l'obéissance.
En u53, des bandes d'Ogouz, Turcs païens originaires de la steppe des Khirgizes, se jetèrent sur le Khorassan pour le piller. Sandjar, s'étant porté à leur rencontre, fut vaincu près de Balkh et fait prisonnier. Après quatre ans de captivité, il réussit à s'échapper, mais il mourut de chagrin en arrivant à Merv, sa capitale (n57). Sa mort marqua la fin de la domination seldjoucide dans l'Iran Oriental. La Transoxiane tomba au pouvoir des Chahs de Kharezm et des Kara Khitaï.
Quant aux Seldjoucides de la Perse Occidentale, neveux de Sandjar, ils usèrent leurs dernières forces à s'entre-déchirer. Leur affaiblissement devint tel que les Khalifes de Bagdad, depuis si longtemps instruments dociles de la dynastie seldjoucide, rejetèrent la tutelle de cette maison. Evénement inouï depuis des siècles, on vit un pontife abbasside monter à cheval, se mettre à la tête de ses troupes et gagner des batailles. Le seldjoucide Masoud (ii3i-ii5s0 réussit pourtant à détrôner ce Khalife et fit piller Bagdad par ses soldats. Malgré ces représailles, les Khalifes finirent par se rendre indépendants dans leur petit domaine de l'Irak Arabi, ce Patrimoine du Saint-Siège abbasside. Il v eut là une très curieuse revanche de l'élément arabe et clérical sur l'élément turc et laïque.
Le dernier Seldjoucide de Perse, Togroul III (1175-1192') fut victime de la haine du Khalife Naeir, qui suscita contre lui un rival redoutable dans la personne d'un de ses vassaux, l'atabek ou gouverneur de l'Azerbaidjan. Cet atabek fit Togroul prisonnier, le déposa et, avec l'assentiment du
khalife, s'installa à la place des Seldjoucidcs dans Ramadan, leur capitale. L'usurpateur ayant péri, Togroul III recouvra son trône, mais ses ennemis appelèrent alors contre lui les Kharezmicns.
On a vu que le Chah du Kharezm, Atziz (n 27-1156) s'était rendu indépendant des Seldjoucidcs (n/18). Ses successeurs II» Arslan (1106-1171) et Alaeddin Tékéché le Batailleur (1172-1 199) doublèrent, par une série d'expéditions heureuses, létendue de leur royaume. Vers 1193, Tékéché s'empara du Khorassan. L'année suivante il envahit l'Irak Adjénri, dernière possession des Seldjoucides. Le sultan seldjoucide Togroul III, retrouvant, à l'heure du péril, la vaillance héréditaire de sa race, se porta à sa rencontre en récitant des vers du Chah Nameh : le dernier des Seldjouk, allant mourir pour la défense de la Perse, menacée par de nouvelles invasions turques, avait obscurément conscience de continuer les Grands Rois iraniens de jadis. Il fut vaincu et tué par les Kharezmiens près de la ville de Reï (iïg/i).
L'Empire Kharezmien remplaça alors l'Empire Seldjoucide. Le Chah de Kahrezm Mohammed (1 199-1220) étendit sa domination sur la plupart des territoires iraniens qui avaient jadis appartenu aux Seldjouk et y joignit encore d'autres provinces. En 1208, il enleva aux Kara-Khitaï, Samarkande et la Transoxiane. De 1209 à 1 2 1 4 , il prit aux Ghourides (1), Hérat, Ghor et Ghazna, c'est-à-dire l'Afghanistan. En 1217, il annexa définitivement l'Irak Adjémi, tint sa cour à Ispahan et à Hamadan, les anciennes capitales seldjoucides, et imposa sa suzeraineté aux atabek du Fars et de l'Azerbaidjan. Il régna alors du Syr Daria au Golfe Persique, de l'Indus au Lac d'Ourmiah. A cet immense empire, il ne manquait que le Domaine Pontifical Abbasside : Bagdad et l'Irak Arabi. Mohammed qui s'était brouillé avec le Khalife Nacir, déclara les Abbassides déchus du siège pontifical, et résolut d'élever à leur place les imams alides. C'était le triomphe tant attendu des Chiites sur les Sunnites, du protestantisme persan sur l'orthodoxie arabe. L'invasion
(1) Dynastie afghane dont il sera parlé à propos de l'histoire de l'Inde.
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mongole empêcha Mohammed de mettre ses projets à exécution, mais leur publication seule était suffisamment révélatrice : Au contact de la vieille civilisation persane, le dernier des Chahs du Kharezm, comme avant lui le dernier des sultans seldjoucides, était devenu iranien.
Rôle des Seldjoucides dans l'Histoire de l'Asie.
Le rôle des Seldjoucides dans l'histoire de l'Orient a été capital. Ils ont substitué la race turque à la race arabe comme race impériale de l'Islam. Avant eux, les Turcs prétoriens à Bagdad et les sultans ghaznévides dans l'Est Iranien avaient préparé cette révolution, mais il appartenait eux compagnons du Pourfendeur de la consacrer en droit coranique : L'apparition d'un sultan turc gendre du Khalife prépara l'avènement d'un Khalife turc.
En même temps, la conquête seldjoucide ouvrit définitivement les portes de l'Iran aux nomades de l'Asie Centrale. En vain, les Seldjoucides voulurent-ils refermer le passage derrière eux. Ils ne le purent plus. Le succès de Togroul Beg créa un précédent. Après lui, toutes les populations de même race répandues entre la Mer du Japon et la Caspienne suivirent la même voie. Kharezmiens, Mongols, Timourides et Ottomans s'élancèrent tour à tour à la conquête de l'Ouest.
Los Seldjoucides ont ainsi fixé les destinées de la nation turque. Les tribus guerrières, mais sans culte et sans culture propres, qui nomadisaient entre le Lobnor et la Volga, hésitaient entre l'influence de l'Occident et celle de la Chine. La dynastie seldjoucidc ne les a pas seulement orientées au point de vue territorial vers l'Iran et l'Asie Mineure. Elle les a encore, au point de vue moral, amenées à la civilisation persane. Là aussi, l'exemple des Seldjoucides fut décisif. Après eux toutes les dynasties turco-mongoles à l'ouest du Lobnor adoptèrent l'Islamisme, de sorte que de nos jours l'ensemble du peuple turc, dans l'Empire ottoman, au Turkestan russe, au Turkestan chinois, est rallié, grâce à l'Islam à la culture arabo-persane.
HISTOIRE DE LASIE 10,3
Le Monde Turc au moment des Croisades.
Une fois de plus, au bout de quelques générations, les Turcs iranisés établis en Perse avaient fait place à d'autres tribus de même origine, sorties des réservoirs d'hommes de l'Asie Centrale. Et l'heure, allait venir, où les Kharezmiens à leur tour, transformés par la culture persane et la foi coranique, céderaient devant le torrent de l'invasion mongole. Ainsi se poursuivait, à travers les siècles et les âges, l'éternel duel de Y Iran et du Touran, les Iraniens finissant toujours par conquérir leur farouche vainqueur et le Touran lançant sans cesse de nouvelles hordes contre ses fils iranisés.
L'histoire des derniers Seldjoucides de Perse appelle encore une autre remarque : les querelles domestiques de ces princes depuis la mort de Mélik Chah, l'anarchie profonde où leurs dissensions jetèrent le monde musulman, expliquent en grande partie le succès des Croisades. De même, au xe siècle, les querelles entre les dynasties arabo-iraniennes des Hamdanides, des Bouides et des Samanides, avaient rendu possible la reconquête byzantine. A l'arrivée des Francs en Syrie, la féodalité turque, paralysée par ses discordes, se montra impuissante à défendre l'Islam. Le Seldjoucide d'Asie Mineure, Kilidj-Arslan, au lieu de tourner toutes ses forces contre les Croisés, alla se faire tuer en disputant Mossoul à ses cousins de Perse. Et ceux-ci, de leur côté, ne songeaient qu'à se déchirer entre eux.
D'autre part, la conquête seldjoucide s'étant arrêtée au seuil du domaine fatimite, la controverse entre les deux rites musulmans était plus vive que jamais, car elle se doublait maintenant de la haine du Turc contre l'Arabe. Les fidèles du khalife Fatimite du Caire et ceux du khalife Abbasside de Bagdad ne se sentaient entre eux aucune solidarité en face du péril chrétien. Ils étaient plus divisés que ne le furent jamais, même à l'époque de la quatrième Croisade, les Catholiques romains et les Grecs orthodoxes. Les Arabes d'Egypte se réjouirent en apprenant la prise d'Antioche par
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la Croisade, et les Turcs seldjoucides, de leur côté, assistèrent avec une secrète satisfaction à la chute de Jérusalem. Haine de sectes, haine de race ; d'un côté le Turc représentant de l'orthodoxie ; de l'autre l'Arabe représentant de l'hérésie. Entre les deux, la Croisade passa.
Ajoutons enfin les doctrines et les méfaits des Assassins dont les Seldjoucides n'avaient pu extirper l'espèce et qui jetaient le trouble dans toute la société musulmane. Les sultans de Perse avaient disparu depuis un siècle, que le Vieux de la Montagne, plus redouté que jamais, traitait de puissance à puissance avec le khalife et entrait en relations avec Saint Louis.
Il ne faut jamais oublier l'état du monde musulman à cette époque si l'on veut comprendre l'histoire des Croisades.