LA PERIODE PERSANE
Caractères du Khalifat Abbasside.
Aux griefs religieux des Iraniens s'ajoutèrent leurs griefs politiques. Si leur protestantisme s'indignait de voir la chaire du Prophète occupée par les Oméyades, leur orgueil s'insurgeait contre les privilèges dont les Syriens jouissaient dans l'empire. En 74 k, un imam de la famille d'Ali souleva l'Iran Oriental et tint quatre ans dans la ville de Merv contre toutes les troupes khalifales. Lorsqu'il eut succombé, une nouvelle révolte, celle des Abbassides, se propagea au Khorassan.
Les Abbassides n'appartenaient pas à la famille d'Ali, mais ils descendaient d'un des oncles de Mahomet. A ce titre,
{h Victor Bérord. Les révolutions de la Perse, p. 231.
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ils avaient évidemment plus de droits au Khalifat que les Oméyades que rien ne rattachait à la Maison du Prophète.
Le chef de la famille Abbassidc, Aboul-Abbas, eut l'adresse de confondre sa cause aVCC celk de la Maison d'Ali, de sorte qu'en combattant pour lui, les Chiites, pensèrent venger les martyrs de Kerbéla. Les Abbassides surent ainsi identifier leurs intérêts avec ceux de la nation iranienne, qui brûlait de se substituer aux Syriens dans L'hégémonie du monde musulman. Aboni Abbas, proclamé Khalife dans la Grande Mosquée de Merv, appella l'Iran aux armes, et fut bientôt à la tête d'une armée nationale persane avec laquelle, il détruisit le Khalifat oméyade (760).
Les Arabes Chiites de Koufa, les Bédouins du désert, restés partisans d'Ali, s'imaginèrent un moment que c'était pour eux que cette révolution venait de s'accomplir, mais ils furent bientôt détrompés. Les Iraniens qui avaient remporté la victoire, avaient partie liée avec les Abbassides , bien qu'en grande majorité chiites, ils avaient trop à gagner à l'avènement de la nouvelle Maison pour ne pas faire taire leurs préférences religieuses devant leur intérêt politique. En montant sur le trône, les Khalifes Abbassides leur abandonnèrent la direction des affaires. Les Iraniens oublièrent aussitôt les griefs et les droits de la Maison d'Ali pour laquelle ils criaient si fort quelques années auparavant. Ces hérétiques devinrent même les meilleurs soutiens de la nouvelle orthodoxie abbasside. C'est (pie la dynastie abbassidc leur livrait vraiment la domination de l'Orient. « C'en était fini de l'Empire Arabe. L'hégémonie allait passer aux Persans et la fondation de Bagdad devait marquer définitivement l'iranisation de l'Etat arabe... La bataille du Zâb était en quelque sorte la revanche de la journée de Kadysiya, où avait sombré le grand empire perse des Sassanides. Le Khalifat Abbassidc prit dès le début une couleur franchement iranienne. Le Khalife ne fui pins le chef de la communauté musulmane, mais le successeur des anciens mis de Perse (1). » La sécession de l'Espagne, où les sur-
(1) Cl. Huart. HUioirc des Arabes, T, 284.
HISTOIRE DE L'ASIE l3»)
vivants de la famille Oméyade allèrent fonder un Khalifat particulier, et plus tard, en 969, la sécession de l'Egypte où t'établit un autre khalifat dissident, celui des Fatimites, contribuèrent encore, en limitant à l'Asie l'horizon des Abbassides, à accroître 1 importance de 1 élément iranien dans leur domaine.
Aux nouveaux Sassanides, il fallait une nouvelle capitale. Car les khalifes de la Maison d'Abbas ne pouvaient régner comme leurs prédécesseurs, a Damas, ou à Jérusalem, encore moins à La Mecque. L'élément iranien étant devenu l'élément prépondérant de leur empire, ils mirent leur résidence aux portes de l'Iran, à la frontière des domaines respectifs de la race aryenne et de la race sémitique, dans cette Babylonie qui avait servi de siège à la monarchie des Sapor et des Khosroès. Aboul Abbas s'établit dans l'ancienne ville sassanide de Firouz-Sapor, devenue la cité musulmane d'Anbar. Son successeur, el-Mançour, qui occupa le Khalifat de 7&i à 775, fonda, près des anciennes capitales sassanides de Ctésiphon et de Séleucie, une métropole nouvelle, Bagdad, qui devint en peu d'années la première cité du monde arabe et une des merveilles de l'Orient (1).
Influence des Barmécides.
Le khalife El Mançour prit pour vizir Khalid Barmek, personnage de pure race persane qui descendait d'un prêtre mazdéen de Balkh. Après Khalid, la famille barmécide •occupa le vizirat sans interruption pendant près de cinquante ans, sous quatre khalifes. Les Barmécides montrèrent dans la conduite des affaires de remarquables talents d'administrateurs. Ils donnèrent à l'immense Empire une organisation civile complète et un budget fixe. Ils instituèrent à Bagdad un véritable gouvernement central, avec des bu reaux réguliers et tout un personnel de fonctionnaires per-
(1) Cf. Le Strange. Bagdad during the Abbassidc Caliphalc, Oxford, 1900.
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sans. Ils créèrent dans tout l'Empire de bonnes routes avec des niais pour les courriers et des caravansérails pour les voyageurs, et un service de poste renouvelé des Grands Rois achéménides. Ils firent entreprendre de grands travaux d'utilité publique dans les diverses provinces de l'ancienne Perse, principalement dans la région de Bagdad où ils remirent en état la canalisation du Tigre et de l'Euphrate. Grâce à leurs efforts, poursuivis après eux par les Abbassides du ixe siècle, la vieille terre babylonienne, arrachée au marais et au désert, admirablement irriguée, assainie, cultivée avec soin, redevint « le verger de l'Asie ».
La fortune des Barmécides atteignit son apogée sous le règne de l'abbasside el-Mahdi (775-786). Tandis que le khalife, au fond de ses palais de Bagdad, menait la vie d'un prince de légende, et que ses généraux enlevaient l'Asie Mineure aux Byzantins et menaçaient Constantinople, les Barmécides le déchargeaient de tout le poids des affaires civiles, devenues incroyablement lourdes par suite de rénorme extension de l'Empire. Ces Persans étaient de véritables maires du Palais, dont l'autorité se substituait peu à peu à celle du khalife arabe. Comme le personnel des bureaux et la plupart des fonctionnaires de l'Administration centrale étaient également de race persane, les Barmécides, appuyés par le sentiment unanime de leurs compatriotes, se trouvaient les maîtres réels de l'Etat, plus écoutés et mieux obéis que le Khalife lui-même (1).
Règnes d'Haroun el Rachid et d'el Mamoun.
Le khalife Haroun el Rachid qui succéda à el-Mahdi (786-809), finit par s'inquiéter de cette situation (2). C'était un prince prodigieusement intelligent et fin, vrai type du grand seigneur arabe de vieille race. Libéral, généreux et
(1) Cf. Oualremère. Sur les Barmécides, J. A., 1861, I, 10-5 — et Bouvat. Les Barmécides, P., 1912.
(2) Cf. H. Palmer. Haroun Arraschid, Londres, 1881.
magnifique plus que tout autre potentat oriental, il ne se contentait pas de surpasser, dans les fêtes qu'il donnait à Bagdad aux ambassadeurs du monde entier, tous les en chantements de Ninive et de Babylone, d'Alexandrie et de Byzance. Ce prince des Mille et Une Nuits, qui éblouissait par son faste les envoyés de Charlcmagne et de l'impératrice Irène, avait à un haut degré le souci de son métier de roi. Il entendait être son propre ministre, entrer en contact direct avec son peuple. On le voyait, comme notre Louis IX, évoquer devant son tribunal personnel les différends de ses moindres sujets, et ce fut la sagesse de ses décisions qui lui mérita le beau nom d'Haroun le Juste. Le soir venu, il s'échappait sous un déguisement dans les rues de Bagdad, se mêlant à la foule cosmopolite qui encombrait les bazars de l'immense cité, et s'enquérant auprès de chacun des souffrances, des besoins et des désirs de tous.
Un prince aussi actif ne pouvait supporter longtemps une tutelle étrangère. Il régnait sur la moitié du monde civilisé. Son empire allait des frontières chinoises à l'Algérie. Ses armées avaient, à diverses reprises, vaincu les Byzantins, occupé l'Asie Mineure et rendu le basileus tributaire. Mais il était chez lui l'otage des Barmécides. Haroun el Bachid semblait uni à eux par les liens de la reconnaissance, de l'amitié et même par les liens du sang. Mais la raison d'Etat fit taire ses sentiments. « Le pouvoir des Barmécides était devenu un danger pour la dynastie, peut-être même pour la société musulmane. Car ces Iraniens, pleins des souvenirs de leur patrie déchue, ne devaient rêver qu'à une chose, au rétablissement de l'Empire mazdéen et, qui sait ? peut-être même à la rénovation de la foi de Zoroastre. » (i) Haroun el Bachid se débarrassa d'eux à la manière orientale, par un massacre doublé d'une trahison. A l'issue d'une fête magnifique, où il les avait comblés de caresses, il les fit égorger jusqu'au dernier (8o3).
La chute des Barmécides ne fit que différer le triomphe de l'élément persan sur l'élément arabe. Après la mort d'Hall) Huart. Op. cit., I, m>.
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roun cl lluchid, la question se posa de nouveau. Ce prince laissait deux fils, el-Kmiu et el-Mamoun. Kl-ÎJiiin fui nommé khalife (8oo-8i3). Fidèle à la pensée de son père, il trouvait que l'influence iranienne était deretrae trop envahissante et que le khalifal abbasside, sous peine d'abdiquer, devait réagir contre elle eu s'appuyant sur l'élément arabe. Son frère cadet, el-Mamoun ne pourrait partager ce point de vue. C'était le fils d'une princesse persane, et sa mère l'avait élevé dans le culte de son ancienne patrie. Dans l'héritage paternel, Mamoun obtint la vice-royauté de l'Iran avec Merv comme capitale, poste qui convenait à ses goûts et plus encore aux secrets desseins de son entourage. Les Persans, en effet, allaient accaparer le jeune prince, en faire un prétendant national et le dresser contre son frère. Lorsqu'ils furent prêts, ils décidèrent Mamoun à lever l'étendard de la révolte. Ils le proclamèrent khalife dans la Grande Mosquée de Merv etr sous le commandement de Tahcr, marchèrent sur Bagdad pour faire triompher ses droits. El- Lin in (fui n'avait pas eu le temps de recevoir les renforts des provinces arabes, ne put sauver Bagdad où ses ennemis firent leur entrée. Il fut massacré et Mamoun, le fils de la persane, monta sur le trône des khalifes (81 : 3-833).
Avec Mamoun, le parti iranien revint aux affaires. Ce fut la revanche de la famille barmécide. Le souverain abbasside était si bien devenu persan, qu'il donna son adhésion aux doctrines chiites (i). Un moment, il prit pour gendre et désigna comme successeur l'imam el-Rida, représentant de la Maison d'Ali (817). Ce choix, d'ailleurs, faillit provoquer une révolution. Le pontife de l'orthodoxie musulmane passant à l'hérésie, ce fut pour les cercles officiels un scandale sans nom. La population de Bagdad, restée profondément sunnite, se révolta (2). Pour conserver son tronc, Mamoun fut contraint d'atténuer, tout au moins sur le terrain reli-
(1) Voir ta beau portrait de Mamoun par Rena»a, dans son étude sur les Prairies d Or de Maçoudi, in : Mélanges d histoire et de voyages, p. 262, et Traité de la conduite des Rois, trad. Cherbonneau, .T. A., 18'»(>. 327-359.
(2) Cf. 1 >:.îl>icr de Meynard. Ibrahim, fils de, Mahdi, fragments historiques sur la vie d'artiste au 111e siècle de l'Hégire, Journal Asiatique*, 18G9, I, 201.
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gieux, l'expression officielle de ses opinions particulières. Mais ces concessions aux exigences du milieu arabe ne l'empochèrent nullement de rester acquis en théologie aux doctrines chiites, en philosophie aux idées libérales et en politique au parti persan.
La Civilisation Arabe à l'Époque
d'Haroun el Rachid
et d'El-Mamoun.
À l'époque d'Haroun el Rachid et d'el-Mamoun, la civilisation arabe parvint à son apogée. Les Byzantins qui désignaient leurs voisins abbassides sous le nom d'Agarcnes ou de Perses, les admettaient sur un pied d'égalité et se sentaient infiniment plus d'affinités avec eux qu'avec les grossières nations germaniques de l'Occident. Byzance et Bagdad se complétaient. Elles se sentaient obscurément solidaires dans l'œuvre de la civilisation. Tout le trésor du savoir humain n'était-il pas réfugié en elles ? Tandis que le reste du monde était replongé dans la barbarie, elles avaient recueilli l'une et l'autre l'héritage de la culture antique. Seules, elles avaient conservé les principes d'un gouvernement organisé, d'une administration stable. « Il y a deux yeux, disaient les Byzantins, auxquels la divinité a confié le soin d'éclairer le monde : la puissante monarchie des Romains (Byzance), et la très sage domination des Perses (le khalifat Àbbasside). Par ces deux grands empires, le genre humain est honoré et les nations barbares et belliqueuses sont contenues. » En dépit, de leurs guerres, — guerres politiques où le fanatisme religieux avait de moins en moins de part, — Byzantins et Abbassides s'estimaient. Ils échangeaient des ambassades de courtoisie, des manuscrits grecs el des objets d'art. Les uns et les autres, dit une chronique arabe, « faisaient leur société de ceux qui s'éloignent des choses que convoitent les brutes et les Turcs ».
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Le Commerce du Levant à l'Époque Abbasside.
L'Empire abbasside était le siège d'une civilisation matérielle opulente. La littérature des Contes Arabes qui nous trace un tableau de la société de cette époque, ne cesse d'évoquer les richesses fabuleuses de la Bagdad d'Haroun cl Rachid et de Mamoun. Les sources historiques confirment cette impression. C'était dans les bazars de la grande cité que venaient s'accumuler tous les produits de l'Orient . Les caravanes de l'Iran y apportaient les tapis de Samarkande, la soie brute du Mazendéran, les soieries de Merv et de Nichapour, les velours de Thoûs, les satins de Chouster, les turquoises et les lapis lazuli du Khorassan et de l'Afghanistan, la céramique de Reï et aussi la canne à sucre et les confiseries du Mékran, les vins fins et les essences de rose de Chiraz, de Yczd et d'Ispahan. Les caravanes de la Mésopotamie, de la Syrie et de l'Afrique apportaient l'encens d'Arabie, les armures damasquinées, l'orfèvrerie, la sellerie d'art, les tapis de luxe, les brocarts d'or d'Alep et de Damas, les mousselines de Mossoul, la verrerie multicolore de Tyr et de Beyrout, les bois sculptés, les coffrets d'ivoire, les brûle-parfums et les faïences du Caire. Les boulres arabes qui faisaient le service du Golfe Persique entre Bassorah et les ports du Malabar, par Sirâf et Mascate, rapportaient à Bagdad les épices de l'Insulinde, les perles de Ccylan, les diamants de Golconde, les bois précieux, les cotonnades et la cannelle de l'Inde, le musc du Tibet, ainsi que les soieries et les satins de Chine. L'importante station arabe de Siraf, sur la côte de Kirman, était comme un faubourg avancé de Bagdad sur la route de l'Inde. Bagdad avait d'ailleurs des factoreries à Cambaye, à Tana et à Colam sur les cotes du Dékan, et jusqu'à Canton et à Kanfou (i) sur les cotes de Chine. En un
(1) La ville de Kanfou était située dans la province chinoise du Tchékiang, près de la ville actuelle de Ningpo, à l'entrée du Golfe de Hangtchéou.
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seul voyage, les marchands de Siraf rapportaient de Kanfou à Bagdad pour 5oo.ooo dinars de marchandises (i).
L'Art Abbasside.
La richesse de Bagdad se traduisit en une merveilleuse floraison artistique. L'évolution de l'art musulman obéissait aux mêmes influences que l'évolution politique du Khalifat. Les khalifes Oméyades, véritables basileis mahométans, avaient créé une architecture arabo-byzantine. Les khalifes de la Maison d'Abbas, qu'on a pu appeler des Sassanides arabes, créèrent une architecture directement inspirée de l'art perse. Les palais sassanides de Gtésiphon et de Séleucie servirent de modèles à la plupart des monuments de cette époque. Il se forma ainsi, à côté de l'Ecole syro-égyptienne qui travaillait sur des données byzantines et coptes, une Ecole arabo-persane qui fut l'héritière de l'Art mazdéen. Les principales œuvres de cette école furent la Grande Mosquée de Bagdad et la Mosquée Djouma d'Ispahan, dues à el-Mançour (760), le Palais des Barmécides à el-Achik, celui d'Haroun el Réchid à Rakka, la Mosquée Djouma de Kazvin (786), le Tombeau de Zobeïde à Bagdad (83 1) (2), la Grande Mosquée de Samara construite par le khalife Motaçim (8^2), la Mosquée de Chiraz, construite par Amrou ben Leith le Soffaride (876), la Mosquée de Nichapour (889) et la Grande Mosquée d'Ardébil (1017). La plupart des monuments dont les Abbassides enrichirent Bagdad, furent malheureusement détruits lors de l'invasion mongole, en 1260. Mais ceux des villes voisines ont été mieux conservés et donnent une idée suffisante des caractères généraux de l'Ecole. La Mosquée Djouma d'Ispahan en fournit le type : « La cour carrée et les grands portails qui sont une réplique de l'arc colossal du Palais de Khosroès à Ctésiphon, forment, dit M. Saladin, le parti même de l'édifice. Le reste
(1) Cf. Reinaud. Voyages (ails par ies Arabes et les Persans dans l'Inde et en Chine au ixe siècle, 1845.
2j Zobeïde, épouse du khalife Haroun-el-Rachid, morte en 831.
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L ISLAM
n'est que remplissage » (i). Ce type devait aboutir, par la suppression des nefs, à la création de la mosquée persane classique du xvie siècle. Ainsi, fart persan poursuivit au sein de l'Islam son évolution originale, et la grande époque abbasside ne fît, sur ce terrain, qu'assurer la continuité entre l'époque des Khosroès et celle des Chahs Séfévides.
Le Mouvement intellectuel dans l'Empire Abbasside*
La Perse transforma la littérature des Arabes comme elle avait transformé leur art. La poésie arabe, surtout, reçut des Iraniens une empreinte ineffaçable. Elle n'avait été jusque-là qu'une poésie primitive, célébrant la vie des caravanes, la joie des batailles, les grandes émotions élémentaires du nomade en présence du spectacle éternel du ciol et du désert. La langue poétique était pauvre comme la vie des tribus qui la parlaient. Elle changea lorsqu'il lui fallut exprimer tout un monde moral inconnu, la vie raffinée des nouveaux maîtres de l'Orient, la splendeur des Prairies d'or, l'enchantement des Mille et Une Nuits. C'est alors que se forma le vocabulaire poétique du classicisme arabe, « le plus riche, le plus simple, le plus fort, le plus délicat, le plus solide, le plus flexible, le plus chatoyant des parlers humains, trésor féerique où la verve des générations entassa la plus prodigieuse collection de métaphores, de délicatesses, de politesses, d'arabesques audacieuses, subtiles ou splendides » (2). L'ancien lyrisme des aèdes nomades fît place à des genres nouveaux, et l'on vit apparaître à Bagdad, dans l'entourage des khalifes abbassides, sous l'influence de grands seigneurs pareils à ceux des miniatures persanes et qui se réunissaient pour deviser d'amour sur des terrasses de clair de lune, une poésie de cour, tour à tour gracieuse ou attendrie, badine ou passionnée, toute en finesse, en viva-
(1) Saladin. Manuel d'Art Musulman, I, 332.
(2) Victor Bérard. Le Sultan, Vlslam et les Puissances.
cité et en fantaisie, une poésie élégante et légère comme un décor de l'Alhambra (i),
En une page admirable, Renan a évoqué toute la séduction de celte brillante, légère et fantasque civilisation abbasside : « Le siècle qui va de l'avènement d'eLMançour à l'as-
ssinat de Motawakkel (754-861) laissa une impression qui ne s'effaça plus. Les Sassanides étaient bien dépassés. A l'éclat de leur domination,, les Abbassides avaient joint un esprit, une finesse, un abandon, une familiarité qui ne s'étaient jamais vus chez les souverains d'Orient. Des dons que l'esprit arabe n'avait pas encore manifestés à ce point, se révélèrent. La conversation devint le plaisir suprême. Les nuances les plus exquises du ton de l'homme du monde furent observées, décrites, analysées. La théorie de l'art se vit poussée à ses dernières finesses. Les lettres pour qui ces règnes glorieux furent un âge d'or, n'eurent plus d'autre rêve... Certes, elle aura toujours sa place en esthétique cette société arabe du ixe siècle, fruit d'une race spirituelle, riche d'images et de sensations, ayant abusé de tout sans avoir rien approfondi et dont l'expression la plus élevée est un prince des Croyants qui ne croit pas en lui-même, un viceprophète qui rappelle assez bien ce que serait chez nous un Pape faisant ses délices des poésies de Théophile Gautier ou d'Alfred de Musset... Il resta de ce monde évanoui un ravissant souvenir, comme d'une époque de plaisir, de mœurs élégantes, de culture littéraire. Le monde en rêvera éternellement » (2).
Si la Perse transforma à ce point la civilisation arabe, les Arabes apportèrent à la Perse un inestimable trésor : l'héritage de la sagesse antique qu'ils tenaient eux-mêmes des savants syriaques. Les Arabes du siècle d'el-Mamoun étaient nourris de connaissances grecques. Leur empire était, au point de vue cultural, le véritable Empire d'Orient, un nouvel Etat hellénistique, démesurément agrandi vers l'Est et
1 r 'Cl. ri. Huârt. Littérature arabe, P., 1902.
(2) Renan. Les Prairies dOr, in : Mélanges dliisloirc et de coyageé, p. 256.
L ISLAM
dépassant l'Indus. Aussi, à la suite des vainqueurs de Kadé» si va, les idées hellénistiques envahirent-elles en masse le monde iranien.
Les agents de cette pénétration furent, une fois de plus, les chrétiens syriaques et tout particulièrement les Nestoriens. Quand les Arabes conquirent la Mésopotamie et la Perse, ils y trouvèrent une Eglise nestorienne prospère. Cette Eglise, ils ne la combattirent point. Eux qui détruisirent le Mazdéisme et qui amenèrent les Syriens orthodoxes à abjurer, ils conservèrent à l'Eglise nestorienne la protection dont elle avait joui sous les Sassanides. Le patriarche nestorien Jésuyab de Gadala obtint des conquérants la confirmation des privilèges de sa secte. Sous la dynastie abbasside, la faveur des Nestoriens ne fit que croître. Leur patriarche eut, seul de tous les chefs de sectes similaires (i), le droit de résider à Bagdad. Les Abbassides lui reconnurent même la juridiction sur toutes les autres confessions chrétiennes de leur empire (2). Le diplôme d'investiture délivré par le Khalife aux patriarches nestoriens, était ainsi conçu : « Le Commandeur des Croyants a jugé bon de vous instituer Patriarche des Chrétiens nestoriens de Bagdad et de toutes autres contrées, et de vous placer à leur tête, aussi bien qu'a la tête des Jacobites (3) et Grecs domiciliés dans les Etats musulmans ».
Les Nestoriens initièrent les Arabes aux œuvres des philosophes, mathématiciens, médecins et géographes grecs. Avec leur concours, le khalife Mançour créa à Bagdad un véritable bureau officiel de traductions qui publia des éditions syriaques ou arabes de Platon, d'Aristote, de Porphyre, d'Euclide et de Ptolémée. Le nestorien Honeïn de Hira traduisit pour sa part la Physique, la Métaphysique, les Analytiques et la Morale d'Aristote. ïshak, fils d 'Honeïn, écrivit dès commentaires sur L'œuvre du même philosophe. Enfin,
(1) A l'exclusion des patriarches melkhite et jacobite.
(2) L'avènement des Abbassides fut très favorable à l'expansion nestorienne. Cf. Labourt. De Timotheo I, Nestorianorum patriarcha, 728-823, Paris, 1904.
(3) Monophysites de Syrie et de Mésopotamie.
les Nestorions fondèrent à Bagdad, au ixc siècle, une Ecole de médecine qui fut célèbre dans tout l'Orient. Un des chefs de cette école fut George Boktjésu qui devint le médecin et l'ami du khalife Mançour. Les Nestoriens initièrent aussi les Arabes à l'astronomie grecque et Mançour construisit pour eux un observatoire à Bagdad.
L'introduction des auteurs anciens amena la formation de la théologie musulmane qui ne fut pas autre chose que l'application des méthodes de la philosophie grecque aux commentaires du Coran. Le Coran avait été écrit à une époque où la pensée arabe, à peine sortie de la barbarie, ne concevait encore aucun des grands problèmes métaphysiques et moraux qui agitaient le monde civilisé. Lorsqu'avec le temps, ces problèmes se posèrent devant les docteurs arabes, ceux-ci cherchèrent à les résoudre à la lumière de la philosophie grecque, notamment de la philosophie d'Aristote. Il ne s'agissait nullement pour eux de mettre en doute la révélation du Coran, ou d'en discuter les dogmes, ma'is seulement d'expliquer les points laissés obscurs par le Coran, ceux qu'il n'avait pas traités, ceux où il semblait se contredire. Un tel programme laissa un champ très vaste aux libres spéculations. A condition de respecter la lettre du Livre Saint, les articles de foi établis par le Prophète, les commentateurs purent se prononcer à leur gré sur la plu part des problèmes métaphysiques. Leurs interprétations varièrent à l'infini. Il se forma, à Bagdad, plusieurs écoles de docteurs dont la plus célèbre fut celle des Motazélites.
Les Motazélites agitaient les questions du libre arbitre et de la Providence, des attributs de Dieu, de son immanence ou de sa transcendance, etc. Ils se montraient fort audacieux dans leurs déductions. Contrairement à l'interprétation communément admise du Coran, plusieurs d'entre eux admettaient le libre arbitre. D'autres dépouillaient Dieu de ses attributs, en faisaient un Inconnaissable qu'ils reléguaient hors de la Nature. Le motazélite Tomâmah, qui était un des docteurs préférés du khalife Mamoun, aboutissait au Panthéisme. Tous les maîtres de l'Ecole n'allaient pas aussi loin, mais, en général, ils enlevaient tous à l'Allah musul-
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man son caractère anthropomorphique et en faisaient un pur Absolu métaphysique. Le khalife Mamoun, qui s'intéressait vivement aux discussions des Motazélites, fonda à Bagdad une université où les opinions les plus diverses pou- \ aient s'exprimer librement. « On est surpris, dit Renan, de voir à quel degré le libéralisme des idées en était venu sous Mamoun. Le khalife, tous les mardis, présidait une conférence de droit. 11 entretenait avec les assistants la discussion la plus belle, la plus modérée, la plus dépourvue de morgue et de pédantisme. » Mamoun lui-même inclinait vers les interprétations rationalistes. « Dans les chaires de Bagdad, dit Darmesteter, quelque chose parut qui ressembla à La libre pensée » (i).
Les Motazélites furent combattus par l'Ecole orthodoxe et piétiste des Motékallim. Les docteurs Motékallim réagirent contre l'interprétation trop libre du Coran. Le plus célèbre d'entre eux, Ahmed ben Hanbal, ne craignit pas d'entrer en opposition à ee sujet avec le khalife Mamoun. Les Motékallim triomphèrent-avec le second successeur de Mamoun, le khalife Motawakkel (842-861). Toute la faveur officielle leur fut alors réservée, tandis que les docteurs rationalistes tombaient en disgrâce. D'ailleurs, indépendamment des préférences du pouvoir, le mouvement des esprits se portait maintenant vers les Motékallim. L'exemple d'Achari est typique. Ce savant avait fait ses débuts dans l'Ecole libérale et il avait été un des plus brillants disciples du docteur motazélite Djabaï. A quarante ans, la méditation du Coran le ramena aux doctrines piétistes à la défense desquelles il consacra le reste de sa vie. Ainsi, le monde musulman, à l'inverse du monde occidental, évolua de la pensée libre au dogme rigide. Toutefois, tant que l'Islam fut aux mains des Persans et des Arabes, il resta le siège d'une brillante activité scientifique. Ce ne fut qu'avec l'avènement de la race turque, qu'il devint véritablement un obstacle au progrès.
(1) Cf. Léon Gauthier. La philosophie musulmane, P., 1900. — De Boer, Gesehichte der Philosophie in Islam, Stuttgard, 1901.
HISTOIRE DE L'ASIE t ,r> ï
Première apparition des Turcs
dans le monde Musulman
Les Turcs Prétoriens.
La responsabilité de l'infiltration turque en Iran incombe à un khalife cher aux Iraniens, à Mamoun, qui laissa grossir démesurément à Bagdad une véritable garde prétorienne composée de Turcs. Un de ses successeurs, le khalife Motawakkel (833-86 1), tomba sous la tutelle de ces Turcs prétoriens. Le parti persan qui gouvernait l'Empire abbasside depuis Mamoun, fut remplacé par le parti turc. Une discipline de caserne s'appesantit dans tous les domaines sur le monde iranien, la veille encore si cultivé, si libéral, si fin. Cette discipline s'étendit jusqu'à la pensée. Les prétoriens turcs, soudards fanatiques, et le khalife Motawakkel , despote que sa tyrannie a fait surnommer le Néron des Arabes, se trouvèrent d'accord pour interdire aux philosophes toute discussion sur le Coran, La liberté de pensée disparut. L'Islam, qui, sous les Arabes et sous les Iraniens, était un merveilleux élément de progrès, devint, avec les Turcs, un instrument d'oppression. Ce grand véhicule de civilisation se transforma en un des poids morts les plus lourds que traîne encore l'humanité,
L'Empire abbasside semblait condamné à s'écrouler dans l'anarchie ou à devenir un Empire turc. Les khalifes arabes qui avaient assumé la charge de défendre le monde iranien contre ses ennemis du dedans et du dehors, se trouvaient défaillants. C'est alors que la race iranienne, abandonnée à elle-même et obligée de repousser les Turcs par ses propres moyens, reprit pour quelques années son indépendance politique et la direction de ses destinées (ï).
flj Cf. Sykes. History o/ Persia, L II, Londres, 1915. — Edvv. Browne, LUerary history o/ Persia... until Firdawsi, L. 1902. — Edw. Browne,. lÀterary history of Persia [rom Firdawsi to Sadi, L. 1906.
*i>2 L ISLAM
Les Dynasties Iraniennes
du X* siècle.
Les Samanides.
La première principauté persane qui se forma dans le •sein de l'Empire abbasside, fut celle des Tahérides, au Khorassan (814-873). Le persan Taher, fondateur de cette dynastie, était un des lieutenants du khalife Mamoun, qu'il avait aidé à monter sur le trône. En récompense de ses services, Mamoun lui donna la lieutenance héréditaire du Khorassan que les Tahérides conservèrent pendant quatre générations. Le plus remarquable d'entre eux fut Taher II (844- 862) qui fit de Nichapour le premier centre astronomique de l'Orient.
A l'exemple du Khorassan, la Perse Méridionale revendiqua son indépendance sous la conduite d'un aventurier, Yakoub ben Leith, le Soffaride. La vie de Yakoub ressemble à un conte des Mille et Une Nuits. On y voit des voleurs qui se réveillent rois, des artisans faisant assaut de grandeur d'âme avec le Commandeur des Croyants, des empires d'un jour, apparaissant et disparaissant dans un décor de fête arabe. Yakoub était un potier de Séïstan. Rougissant de son obscurité, il détermina sa famille à embrasser avec lui un état plus convenable à des gens de cœur et qui, en Orient, n'est pas entaché d'infamie, celui de brigand. A la tête d'une petite troupe, il se mit à piller les caravanes. Mais, dit sa biographie, plus stimulé par l'amour de la gloire que par l'intérêt, il laissait à ses victimes une partie de leurs bagages, distribuait le reste à sa troupe et ne gardait rien pour lui. Ce mélange de banditisme et de générosité séduisit l'imagination persane. Le brigand devint condottiere, chef d'armée, champion des libertés iraniennes et de la plèbe persane insurgée contre l'aristocratie arabe. En 862, il se rendit maître du Séïstan, sa patrie. En 87.S, il enleva le Khorassan aux Tahérides. En 875, il osa, lui simple paysan iranien, s'attaquer au khalife, au chef politique et religieux du monde arabe. Vaincu et mortellement blessé dans sa marche sur
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Bagdad, il mourut comme il avait vécu, gueux couché sur un grabat, entre sa cruche d'eau claire et son chapelet d'oignons, méprisant encore à son agonie les offres de paix du khalife. Il eut pour successeur son frère Amrou qui régna de 878 à 900 sur le Seïstan, le Khorassan et le Fars.
Aux Soff arides s'opposèrent les Samanides (1). Les Samanides étaient, comme les Soff arides, des Iraniens de pure race, qui se souvenaient encore du temps où ils étaient mazdéens. Mais à la différence des « fils du potier », ils appartenaient à une des plus illustres familles de la Perse et prétendaient même se rattacher au héros sassanide Bahram Tchoubin. La grandeur de leur maison date du khalife Mamoun qui, vers 817, leur donna en fief la Transoxiane, avec Boukhara, Samarkande et le Ferghana, Comme les khalifes de Bagdad négligeaient de plus en plus l'Iran Oriental, les émirs samanides se trouvèrent bientôt aussi parfaitement indépendants dans leur principauté de Transoxiane que pouvaient l'être du roi de France à la même époque le comte de Bretagne ou le comte de Toulouse. Une fois affermis en Transoxiane, les Samanides, prenant à cœur leur rôle de champions de la nationalité persane, recommencèrent le combat millénaire de l'Iran contre le Touran. L'un d'eux, Ismaël el Samani (892-907) passa le Syr Daria et alla relancer les Turcs jusqu'au Talas et à Tokmak, dans la steppe des Khirgiz (89/i). Après ces succès sur l'ennemi héréditaire de sa race, Ismaël n'eut aucune peine à triompher en Perse de ses rivaux. En 900, il vainquit à Balkh et détrôna Amrou, le dernier soffaride. Il annexa alors l'ancien fief des Soff arides, le Khorassan et le Séïstan et se trouva ainsi maître de tout l'Est Iranien. Un de ses successeurs, Nasr II (914-943), ayant, à l'appel du khalife, soumis la ville de Reï révoltée, ajouta à ses possessions cette importante cité avec la partie orientale de l'Irak Adjémi.
Sous le gouvernement de cette chevaleresque dynastie, les
(1) Cf. Mirkhond. Histoire des Samanides, trad. Defrémery, P., 1845. — Vambéry, Geschichle Transoxianens, Stùttgard, 1872. — Kousnietsof. La lutte des civilisations et des langues en Asie Centrale, P., 1912 (p. 28-43). — Sykes History 0/ Persia, L. 1915, L II, p. 89.
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villes de la ïransoxiane et du khorassan, — Boukkara, la capitale samanide, Samarkande, Balkh, Merv, Nichapour, — devinrent les foyers les plus brillants de la civilisation musulmane. Elles éclipsèrent presque Bagdad comme centre des lettres arabes. Et en même temps elles virent débuter dans leurs murs, contre la primauté de la langue arabe, le mouvement de réaction qui devait donner naissance à la littérature persane classique (i). Au reste, poètes persans ou poètes arabes, théologiens ou philosophes, tous les écrivains musulmans du xc siècle recevaient un accueil aussi flatteur à la Cour des souverains samanides. « Boukhara, sous le gouvernement des Samanides, réunissait, dit Thalébi, tout ce qu'il y avait d'hommes distingués. Elle était le ciel où brillaient toutes les étoiles de la Perse, le jardin où fleurissaient toutes les gloires de l'époque » (2). C'est à Boukhara que Rodégui, le poète ateugle, composa ses gazai et que Daki entreprit de mettre en vers l'épopée nationale de l'Iran, le Chah Nameh ou Livre des Rois, œuvre immense qui ne devait être menée à bien que quelques années plus tard par l'immortel Firdousi. La Transoxiane samanide fut en outre un centre d'études philosophiques qui attira les docteurs les plus réputés de tout l'Islam. Avicenne, né à Boukhara en 980, y étudia la doctrine d'Aristotc et y conçut son propre système. Le célèbre philosophe fut un moment attaché comme médecin à la personne du samanide Nouh IL
Les Samanides étaient les bons chevaliers qui, debout aux rives de l'Iaxartes, aux confins du monde jaune, défendaient cette riche civilisation arabo-persane contre la ruée des nomades du Touran. Malheureusement pour eux, l'établissement dans l'Iran Occidental d'une dynastie rivale, la dynastie Bouide, vint les distraire de leur mission historique. Ils oublièrent la lutte nationale contre le Turc, pour s'engager contre les Bouides dans une querelle vraiment fratricide.
(1) Cf. Vambcry. Histoire de Bokhara, I, 76, et Girard de Rialle, Mémoire sur iAsic Centrale, p. 53.
(2) Cf. Barbier de Mcynard. Tableau littéraire du Khorassan et de la Transoxiane au ive siècle de illégire, J. A., 185VM854.
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Les deux dynasties iraniennes, celle de l'Est Iranien et celle de la Perse Occidentale, s'affaiblirent ainsi mutuellement au seul profit du Turc, leur ennemi commun. Pendant près d'un demi-siècle, les émirs samanides, — Nouh Ier (943-95/1), Abdelmélik Ier (95/1-961), Mansour P (961-976), — guerroyèrent contre les Bouides pour la possession de Reï (près de la ville actuelle de Téhéran) et des autres places de l'Irak Adjémi. A la fin un compromis intervint. Reï resta au pouvoir des Bouïdes, mais ceux-ci se reconnurent, pour cette ville, vassaux des Samanides.
Epuisée par cette longue guerre et aussi par les empiétements de la féodalité, la dynastie samanide tomba en décadenee sous le. règne de Nouh II (976-997), juste au moment où le péril turc se faisait plus menaçant. En 992, le roi turc de Kaehgar, Boghra-khan (1), à la tête de ses hordes à demisauvages, envahit la Transoxiane et se rendit momentanément maître de Samarkande. Après le départ des gens de Kaehgar, Nouh II recouvra son royaume, mais bientôt l'insubordination de ses propres barons l'obligea à faire appel à d'autres Turcs, aux Ghaznévides.
Les Ghaznévides, dont nous reparlerons plus loin, étaient une compagnie de reîtres turcs islamisés, qui, après avoir servi sous les princes samanides, s'étaient taillé une sei gneurie particulière à Ghazna, dans les montagnes de l'Afghanistan. Le samanide Nouh II, aux prises avec la révolte de ses vassaux, fut réduit à implorer l'appui des Ghaznévides. Le chef de ces derniers, Sévuk Tékine (976-997), mit les révoltés en fuite, mais se fît céder pour prix de son intervention Nichapour, Hérat, Balkh et le Khorassan tout entier (995). Le fils de Sévuk Tékine, Mahmoud de Ghazna devait porter à son apogée la fortune de sa maison. — Réduits désormais à la Transoxiane, les Samanides ne purent même pas la défendre contre de nouvelles attaques des Turcs de Kaehgar. En 997, le Khan de Kaehgar Ilik, successeur de Boghra, s'empara de Boukhara et de Samarkande. Le der-
(1) De la dynastie Karakhanidc, qui appartenait à la tribu turque des Karluk. Cf. Grenard. La légende de Satok Boghra khan, J. A., 1900, I.
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nier Samanide, le chevaleresque Mountasir (999-1005), chassé de son patrimoine, mena quelque temps en Transoxiane la vie de chevalier errant, jusqu'au jour où il périt dans une embuscade. L'ancien émirat samanide se trouva ainsi partagé entre deux chefs turcs, le Khan de Kachgar, maître de la Boukharie ou Transoxiane, et le sultan Mahmoud de Ghazna, maître du Khorassan.
Mahmoud de Ghazna, se souvenant que ses ancêtres avaient commencé leur fortune au service des Samanides, se proclama le vengeur, l'héritier et le continuateur de ceux-ci. De fait ce descendant des condottieri turc se comporta en grand seigneur iranien. Il ne se contenta pas de réunir sous son sceptre (à l'exception de la Transoxiane, restée aux Khans de Kachgar) tout l'Iran Oriental, — Afghanistan, Seïstan, Khorassan, Irak Adjémi — . Il fit de sa cour le centre le plus brillant de la Renaissance iranienne. Les plus illustres poètes persans du xie siècle, Firdousi, Minoutcher (1), Ounsouri, Dakiki, furent ses hôtes et ses obligés. Prenant à cœur son rôle de défenseur de l'Arvanisme dans le monde, Mahmoud repoussa du Khorassan toutes les invasions des Turcs de Kachgar, et relança même plusieurs fois ces barbares jusqu'en Transoxiane.
Mais si le héros Ghaznévide, descendant d'une famille déjà iranisée, chercha à renouer les traditions de la dynastie samanide, son triomphe n'en marqua pas moins une date capitale dans l'histoire de l'Asie. Bon gré, mal gré, il symbolisa le triomphe de la race turque sur la race iranienne. De la chute des Samanides à l'avènement des Séfévides, pendant cinq siècles, le Khorassan ne connut plus la domination persane. Tous les maîtres qui se succédèrent ■durant cet intervalle dans l'Iran Oriental, — Ghaznévides, Seldjoucides, Kharezmiens, Mongols et Timouridcs — , furent des maîtres turcs. Quant à la Transoxiane qui, au xc siècle, avait été le plus brillant foyer de la civilisation iranienne et d'où le mouvement de la renaissance persane était
(1) Cf. Barbier de Meynard. Sur Minoutcher, J. .4., 1886, II, 303. Diberslein Kazimirski, Minoutchchri, Paris, 1887.
parti, elle ne devait plus jamais faire retour à la Perse. De nos jours, elle porte un nom caractéristique : C'est le « Turkcstan » Occidental.
Les Dynasties Iraniennes du X# Siècle.
Les Bouides.
A l'époque où les Samanides régnaient sur l'Est-Iranien, une autre maison persane, celle des Bouides s'était établie dans la Perse Occidentale.
Les Bouides étaient une famille d'aventuriers originaires du Mazendéran. Ils étaient de pure race iranienne et, comme tels, fervents Chiites. Vers le milieu du xe siècle, les chefs de cette famille, les trois frères Ali, Ahmed et Hassan, ayant rassemblé une armée dévouée à leur personne, entreprirent la conquête de la Perse. L'heure était favorable pour une telle entreprise. A Bagdad, les Khalifes Abbassides, opprimés par leur garde turque, se débattaient dans l'impuissance. Comme les auxiliaires germains dans l'Empire Romain finissant, les Turcs prétoriens étaient les vrais maîtres de l'Etat Abbasside. Devant la défaillance de là dynastie abbasside, il n'était que temps pour les Iraniens d'inter venir, s'ils ne voulaient voir l'Empire Arabe se transformer en Empire Turc et leur patrie tomber au pouvoir de leurs ennemis héréditaires.
Champions de la cause nationale, les trois frères bouides se partagèrent la besogne. L'aîné, Ali, — celui qui devait être connu par la suite sous le nom de règne d'Imadeddaula — , se rendit maître de Chiraz et du Fars : c'était le vieux pays perse par excellence, la région d'où Cyrus et les Achéménides, puis Ardaschir et les Sassanides étaient partis à la conquête de l'Orient. Le deuxième des frères Bouides, Ahmed soumit l'Ahwaz (ancienne Susiane), entra à Bagdad, en chassa la garde turque, et nomma un khalife
(1) Cf. Defrémery. Mémoire sur les émirs-al-omara. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, 185?. 105-197.
L ISLAM
de son choix (9 16). L'élément iranien triomphai! de l'élément turc et se subordonnait l'élément arabe. La chose, d'ailleurs, n'alla pas sans difficultés. En bon Chiite, Ahmed, une fois maître de Bagdad, songea à rendre le Khalifat à la .Maison d'Ali. Il fallut, pour l'apaiser, que le pape orthodoxe donnât à cet hérétique le nom de règne de Môizzeddaula ou Restaurateur de l'Empire, le litre d'émir cl omara ou Emir des émirs et la plénitude du pouvoir temporel en Mésopotamie et dans l'Ahwaz (9/16-967). Cette fois, la revanche de l'élément iranien était complète. Les derniers Khalifes arabes, réduits à des fonctions purement spirituelles, abdiquaient la souveraineté politique entre les mains de nouveaux Sassanides.
La famille bouide se partagea donc les possessions abbassides. Tandis que Moizz-eddaula recevait Bagdad et îmadeddaula le Fars, leur plus jeune frère, Hassan, devenu l'émir Rokn-eddaula, fondait en Irak Adjémi une autre principauté, avec Ispahan pour capitale. Rokn-eddaula eut à guerroyer contre les princes Samanides de la Transoxiane qui essayèrent vainement de lui disputer la possession de la ville de Rcï. Son fils Adhod-eddaula (9/19-982) unifia un moment les diverses possessions bouides. En 9^9, ce prime hérita de son oncle Imad-eddaula, émir du Fars ; en 978, il enleva à son cousin, fils de Moizz-eddaula, Bagdad et la dignité d'émir des émirs ; enfin, en 982, il dépouilla son propre frère d'Ispahan et de l'Irak Adjémi. En 979, il avait en outre enlevé l'émirat de Mossoul à la dynastie locale des Hamdanides. Adhod légitima d'ailleurs son pouvoir par l'usage qu'il en fit. Il releva l'Ecole de Bagdad de la décadence où elle était tombée. Les plus grands hommes de son temps, comme Aboul Wéfa, vécurent à sa cour. Il construisit à Bagdad un hôpital resté célèbre et restaura les monuments de la belle époque abbasside. Dans le Fars, il fit de grands travaux d'irrigation, dont le plus connu est la digue de Bendémir près de Chiraz. Il laissa la réputation d'un des meilleurs souverains nationaux qu'ait eus la Perse.
Après la mort d' Adhod-eddaula, les possessions bouides furent partagées entre les fils et les frères du défunt. Les
uns eurent Ispahan et l'Irak Adjémi, les autres Bagdad et la dignité d'émir des émirs, d'autres Ghiraz et le Fars La plupart furent des princes cultivés, grands amateurs de philosophie et de littérature, mais faibles, indolents et ne trouvant d'énergie que pour leurs querelles domestiques. Les luttes et les accords de ces émirs sont aussi fastidieux à étudier que les guerres et les partages mérovingiens. Aussi bien l'intérêt de l'histoire ne réside pas dans les actes politiques des derniers Bouides, mais dans leurs relations avec les grands hommes de leur temps, Avicenne entre autres. On sait, en effet, que le célèbre philosophe fut successivement l'ami et le vizir de trois émirs de cette maison, Medjd-eddaula, seigneur de Beï, Shems-eddaula, seigneur de Hamadan et Ala-eddaula, seigneur d'Ispahan à la cour duquel il mourut en 1037.
Quatorze ans après la mort d' Avicenne, les Turcs Seldjoucides enlevèrent l'Irak Adjémi aux Bouides. En io55, ils leur enlevèrent de même Bagdad et le reste de leurs Etats. Par une curieuse réminiscence historique, le dernier Bouide déposé par les Turcs, portait les vieux noms sassanides de Khosroès et de Firouz.
Ainsi la dynastie nationale de la Perse Occidentale, après celle de l'Iran Oriental, succomba à son tour devant l'invasion turque. Là aussi comme au Khorassan, les hordes turco-mongoles furent, durant cinq siècles, maîtresses du pays. Ce ne fut qu'à l'aube des temps modernes au xvie siècle, avec la dynastie séfévide, qu'une maison persane régna de nouveau à Ispahan et à Ghiraz.
Rôle Historique
des Dynasties Iraniennes
du haut moyen âge.
Le rôle des dynasties iraniennes du ixe et du xe siècle ne doit pas être méconnu. Ces dynasties indigènes reçurent des Abbassides défaillants la mission de défendre l'Islam contre l'invasion turque, et pendant deux siècles et demi, elles y réussirent. Elles forcèrent les ambitions turques à attendre
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leur heure, et pendant ce temps, la civilisation persane se constitua sur des bases suffisamment solides pour pouvoir survivre a tous les envahisseurs. Par surcroît, elles firent rayonner l'influence persane sur les peuples turcs euxmêmes, et quand ceux-ci pénétrèrent en Perse, ils étaient déjà à demi-iranisés. Les premiers Turcs prétoriens qui, au ixe siècle, à Bagdad, faillirent étrangler le Khalifat, étaient de purs barbares, des nomades jaunes plus semblables aux Huns d'Attila qu'aux modernes Osmanlis. Au contraire, les chefs turcs qui, au xie siècle, conquirent l'Orient arabe, — Ghaznévides, Seldjoucides et Kharezmiens — , étaient déjà de véritables Chahs de Perse qui n'avaient de Mongol que l'origine. C'est que, pendant les deux siècles d'intervalle, les seigneurs persans issus de Taher, du Soffar, de Saman ou de Bouyé, avaient monté la garde sur l'Iaxartes, l'Oxus et le Tigre, jusqu'à ce que la nation persane se fût reconstituée. Sous l'action de ces émirs nationaux, le peuple persan, d'abord ployé sous la conquête arabe et sur le point d'abdiquer sa personnalité historique, reprit conscience de lui-même et malgré l'Islam, dans le sein de l'Islam, poursuivit son évolution : Il s'affranchit de la tutelle sémitique, retrouva sa langue, ses traditions, son génie propre, et quand vinrent les Turcs, ils ne conquirent la Perse qu'en apparence. Ce fut la Perse qui, à bien des égards, les conquit et les assimila.
La Philosophie Persane.
Avicenne et Gazali.
Sous les dynasties iraniennes du xe siècle, et sous la dynastie seldjoucide qui continua leurs traditions, la science musulmane atteignit son apogée. C'est la grande époque de ce qu'on a appelé la philosophie arabe et qu'il vaudrait mieux appeler la philosophie gréco-persane, car cette philosophie s'inspira uniquement de la sagesse hellénique et ses principaux représentants furent de purs Iraniens. Le plus célèbre d'entre eux fut Avicenne dont nous avons rappelé la vie,
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intimement mêlée à l'histoire des deux d\nasties iraniennes du xie siècle, Samanides et Bouides (i).
La philosophie d'Avicenne est une bonne synthèse des systèmes grecs : Aristote complété par les Alexandrins. Le dieu d'Avicenne est l'Unique Eternel, la Cause Première, l'Etre Nécessaire, dont le monde est l'émanation. Gomme cet Absolu logique et inagissant est loin de l'Allah des armées ! Dieu sec, abstrait, dépouillé de ses attributs, inaccessible au fond de son ciel métaphysique et qui, soulevant l'horreur des hommes du Livre, devait entraîner dans sa chute toute la spéculation laïque. Tout, dans la pensée d'Avicenne, pour orthodoxe qu'elle affectât de paraître, devait révolter les dévots. Pour lui, la philosophie, c'est-àdire la science totale, est une, universelle et fixe. Dans son intellectualisme hautain, il affirme la valeur absolue de la Science et de la Raison. C'est une conception très belle, mais cette importation aristotélicienne n'était pas viable en pays musulman.
Contre le rationalisme d'Avicenne, la foi trouva son champion en Gazali (io58-iin).
Gazali naquit à Thoûs au Khorassan et fit ses études à Nichâpour. Protégé par le vizir Nizam ul Moulk, il obtint une chaire de théologie à Bagdad (1091), et fut chargé par le Khalife Mostazir d'écrire contre les Ismaéliens (109/i). Tout à coup, le professeur abandonna son enseignement, foula aux pieds son orgueil, sa science, renonça au monde et partit en pèlerin (ioq4). Il cédait à l'attrait de la vie mystique, de l'existence contemplative, si fort en pays musulman. Les plus fameux sanctuaires le virent passer, à Damas, à Jérusalem, en Egypte, à La Mecque, au Khorassan. Fakr cl Moulk, fils de Nizam, finit cependant par lui faire accepter une chaire à Nichâpour. C'est dans cette ville qu'il mourut ■en un.
Dans son humilité fervente, Gazali renverse la raison du piédestal où l'avait hissée l'intellectualisme d'Avicenne. En toute simplicité de cœur, il se réfugie dans la foi. Avi-
(1) Cf. Carra de Vaux. Avicenne, P., 1900. — Carra de Vaux. Gazali, P., 1902
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cenne avait eu des mœurs aussi libres que sa pensée. Avec Gazali le philosophe se double d'un dévot et d'un ascète. Aux triomphes de l'esprit, il préfère la pureté du cœur, l'union mystique avec Dieu. Gazali se laisse d'ailleurs conduire par sa sentimentalité, en quoi il est plus humain qu'Avicenne. C'est un croyant passionné et convaincu. Or, pour les vrais croyants toute philosophie est inutile, sinon perverse. Le Coran ne suffit-il pas ? A vrai dire, la réfutation des philosophes par Gazali part d'un point de vue bien singulier. Pour lui comme pour Avicenne, la philosophie est une ; la science, c'est-à-dire, en l'espèce, la compilation des écrivains classiques, forme bloc. C'est toujours le même principe qui obligeait les rationalistes à prouver qu'Aristote ne contredit jamais Platon. De sorte que pour Gazali, prouver que les philosophes se contredisent, c'est prouver l'impuissance de la raison et l'excellence du dogme. Gazali n'est sceptique en philosophie que parce que croyait! en religion. Quand le Pascal arabe rejette les uns sur \v> autres matérialistes, motazélites, péripatéticiens, platoniciens, panthéistes, dualistes, néoplatoniciens, etc., c'est le dogme coranique qui réagit contre la culture hellénistique introduite en Iran. Pour Gazali, la philosophie ne peut rien démontrer. Spiritualité de lame, idée d'Infini, lien 9é causalité, sont, au point de vue critique, autant d'hypothèses sans valeur. Et sur les ruines de la Raison, Gazaii fait triompher la Foi. Cette Raison qu'il a conduite à se discréditer elle-même, il la jette humiliée, défaillante aux pieds du dogme. Il s'adresse alors au cœur, à la religiosité héréditaire, à tout le mystère impressionnant de la Révélation, au principe d'autorité. Il retourne à l'interprétation naïvement sentimentale, mais orthodoxe, du Coran : un peu de piété vaut mieux que beaucoup de science, la science du siècle étant ignorance aux yeux d'Allah. Tout cela a grande allure sous la plume d'un Gazali, tout plein malgré lui de cette doctrine classique qu'il attaque. Mais quand la science laïque, qui a fait de lui le philosophe qu'il est, se sera effacée selon son désir, que restera-t-il ? Rien : le néant intellectuel avec toutes les déformations du sentiment religieux, toute
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l'armée du fanatisme et Je l'ignorance, derviches tourneurs. très saints mollahs pour qui le massacre de l'infidèle efface le^ péchés, et, pour représenter la classe intellectuelle, au fond de quelque somnolent el-Azhar, ces softas accroupis sur leur tapis à prière, le cerveau vide, l'œil fixe, scandant d'un perpétuel balancement de reins la psalmodie des versets coraniques. A ce rythme pieux l'Islamisme endormit la pensée arabe.
La Poésie Persane.
Les Mystiques.
Cependant l'âme iranienne n'avait pas perdu ses ailes. Prisonnière elle aussi du dogme coranique, mais éternellement inquiète et toujours novatrice, voici que dans l'étrange doctrine de piétisme et d'abdication chère à Gazali, elle allait trouver le prétexte d'un nouvel élan moral. La Perse a toujours eu un penchant pour les théories radicales : le vieil idéalisme révolutionnaire, prêché sous les Sassanides par le communiste Mazdak, trouva un nouvel aliment dans le mysticisme arabe. De plus, entre les Aryas du Pendjab et ceux de l'Asie centrale, les rapports n'avaient jamais cessé. Sous le Khalifat de Moktadir, le Persan Helladj qui descendait d'un prêtre mazdéen et avait visité l'Inde, introduisit en Iran le panthéisme brahmanique. Quand les Arabes l'entendirent déclarer que Dieu réside dans l'âme humaine, ils le massacrèrent. Vaines fureurs. Un panthéisme plus ou moins conscient, plus ou moins dissimulé, inspire toute la littérature persane. Il s'y combine avec un érotisme presque aussi sensuel et brûlant que celui de l'Inde, mais plus délicat, plus classique, plus artiste.
Les poètes persans chantent avec les mêmes accents l'amour divin ou l'amour charnel. Rien de plus passionné que leurs élans mystiques. L'un d'eux, Djilami prêche a l'union joyeuse avec Dieu », l'amour ineffable né de l'intuition de l'essence divine. Il conseille : « Mourez à la créature, à vos passions et à votre volonté' et vous serez dignes d'être le tabernacle de la puissance divine — ,ne voulant plus
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rien que la volonté même de Dieu... Abandonnez-vous vousmêmes... — Jetez-vous entre les mains de Dieu (i)... » Attar, de Nichapour (1119), un autre de ces poètes soufis, professe que rien n'existe que Dieu ; la création est un jeu de la -divinité ; les religions positives sont autant d'allégories ; le but de l'âme est de s'anéantir dans l'essence divine. On voit où la mystique entraîne le soufisme persan : Mépris de la loi religieuse et morale, anéantissement de la création comme consumée par l'amour divin, incarnation de Dieu dans l'âme du fidèle, notion d'un Dieu pénétrant la nature •et absorbé par elle (2). : « Dieu repose au fond du moi individuel. »
L'âme iranienne, brisant les barrières de l'Islamisme, retrouvait ainsi, sans le savoir, les données de la Philosophie Védanta, avec les formules mêmes de Sankara Acharya. Comme Sankara, le poète Roumi (1 207-1 273) voit dans ïa nature une émanation divine et en Dieu, l'âme universelle. Il semble admettre qu'au cours des millénaires, ce qui devait devenir l'âme humaine resta longtemps indistinct de ;la matière inorganique ou de la vie élémentaire. Bouddhisme, néoplatonisme, panthéisme, transmigration, gnosticisme, tous les systèmes sont en fusion dans le Divan de Roumi. Comment nommer le Dieu Inconnu qui proclame par la bouche de ce poète :
« Je suis l'homme et le génie et la perle de l'Océan de l'Etre, ce monde-ci et le monde à venir, la montagne et la plaine, la pierre précieuse et l'Océan... — Je suis le soir et îe matin, je suis la chaîne des mondes, l'échelle de la création... — Et j'étais avant qu'il existât aucun nom, aucun vestige des êtres. De moi sortirent tous les êtres, tous les noms ; il n'existait ni Moi ni Vous ; Marie n'avait pas conçu le Rédempteur et déjà je priais Dieu. Pagodes ni couvents n'existaient et déjà je visitais pagodes et couvents. A la "Kaaba, ni enfants ni vieillards, et déjà mes prières s'adressaient à la Kaaba... J'ai parcouru les sept cieux et j'ai trouvé
(1) Carra de Vaux. Les poètes mystiques en Perse (in : Gazalî). Ï2) Barbier de Meynard. La poésie en Perse, p. 33 (Leroux, éd.).
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Dieu dans mon cœur : il est là et non ailleurs. » — Et toujours ce besoin du Divin rappelant sainte Thérèse et le& mystiques espagnols : « Allume dans ton cœur, s'écrie Roumi, allume dans ton cœur un feu d'amour! »
Le Poète Sadi.
Le plus grand poète de la Perse, Saâdi ou Sâdi de Chiraz (i 184-1292) fut aussi, à certains égards, un de ses plus grands mystiques (1). Plusieurs de ses poèmes sont des Elévations d'une beauté lamartinienne : « Je m'élèverai, s'écriet-il quelque part, je m'élèverai au-dessus de l'Ange, je serai: ce qu'on ne saurait voir... Rien, rien !... Ecoute, l'orgue retentit. Vraiment, nous rentrons tous en Dieu ! » Quel lyrique, sauf peut-être chez nous, le chantre d'Elvire, a jamaisatteint d'un vol aussi pur aux sommets mêmes de l'extase ?
Mais chez Sâdi, le mysticisme ne se borne pas à la contemplation du Divin. Retrouvant dans la créature l'image du Créateur, il les confond dans la même adoration passionnée „. il leur adresse les mêmes paroles brûlantes. Comme le Cantique des Cantiques hébreu, presque tous ses poèmes peuvent recevoir une interprétation double, selon qu'on les applique à l'amour divin ou à l'amour charnel. Est-ce à Dieu, est-ce à sa bien-aimée que pense Sâdi quand il proclame : (( Ma vie entière s'est anéantie en Toi. Et c'est ta vie entière qui circule dans le sang de mon cœur! » Et plus loin : « Si tu aimes vraiment, dépouille-toi de ta personnalité en faveur de l'objet aimé. Car, du moment que tu penses établir une différence entre vous deux, tu lui esinfidèle ! »
C'est qu'entre l'amour de Dieu et l'amour profane, Sâdin'établit point une différence de nature mais seulement de degré ou plutôt d'intensité. « Que les créatures aiment 1
(1) Consulter, parmi les nombreuses traductions de Sâdi : Saâdi, Le Jardin des Roses, traduction Franz Toussaint, P.. 1912, avec préface de là Comtesse de Noailles (Fayard, éd.) et Le Jardin des Fruits, trad. Franz Toussaint, P., 1913 (Mercure de France). — Cf. H. Massé, Essai sur l& poète Saadi, Paris, 1919.
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dit-il, qu'elles s'offrent d'une âme enivrée aux effeuillements des douleurs ! Et pareilles aux brises qui restent embaumées des lilas qu'elles ont meurtris, leurs souffrances iront parfumer la solitude du Seigneur. L'Amour est un miroir où se reflète la face de Dieu » Mais pour saint, pour divin qu3 soit l'amour des créatures, cet amour n'en reste pas moins un simple avant-goût de l'amour céleste ; l'adoration de la Beauté terrestre n'est que le moyen d'arriver à la Beauté suprême. Dans une page où il va au fond de sa doctrine, Sâdi écrit : « Heureux les fous de l'amour divin ! Point de vin dont l'ivresse n'alourdisse, de rose qui ne blesse d'une épine. Point d'amour sans les tourments de l'attente. . Aimer une créature comme toi? Mais cet amour, c'est l'angoisse. Les jolies taches de son visage ? le trouble de tes jours. Son rêve ? Le trouble de tes nuits. A genoux devant elle le monde est oublié. Vivre avec d'autres ? Impossible ! Ton cœur n'a qu'une vie : elle-même. Ouvre les yeux : son image est dans tes yeux. Ferme les yeux : son image est dans ton cœur. Que veut-elle ? ta vie ? voici tes lèvres, qu'elle y boive ton souffle ! — Que veut-elle .Ma mort ? voici ton cou : que son glaive le tranche !... Ainsi, rongés par leurs ardents désirs, les mystiques ne distinguent plus le jour de la nuit. Si profonde est leur ardeur devant la beauté du Créateur, que la création n'existe plus pour eux. Le soufi s'enivre de ce pur breuvage, l'amour du Dieu unique. Pour goûter pareille ivresse, il faut oublier et le monde présent et le monde futur. »
Ailleurs, Sâdi appelle Dieu sa bien-aimée. Dans un élan franciscain, il s'écrie : « Là-haut habite mon idole, ma péri toute belle. Vole, vole, oiseau, porte-lui le message de ses doux amis... O lune, ô beauté toujours présente, toujours absente, beauté, tu restes cachée, c'est par miséricorde, tes feux nous consumeraient... Daigne nous aimer, ou de nos cœurs arrache ton amour ! »
Mais ce mysticisme brûlant n'empêche point Sâdi, quand il traite des sujets purement profanes, de se montrer d'une fraîcheur inimitable. Ce poète qui avait tout à l'heure les accents de limitation de Jésus-Christ ou de sainte Thérèse,
<^st maintenant régal de nos plus grands classiques. Voyez lie élégie qu'il composa « pour une jeune fille de Damas » : « Je n'emporte môme pas le souvenir des baisers que tu m'aurais donnés. Je ne te reverrai jamais. Lorsque 'u liras ces vers, lorsque leurs humbles mots t'auront dit. combien je t'ai aimée, combien je t'ai désirée, je serai loin, et tu gémiras vainement. Tu diras : « Si j'avais su ! » Penché sur l'encolure de mon cheval, je murmurerai : « C'est mieux ainsi. Le cœur que je lui offrais n'était pas digne d'elle. » Tu diras encore : « Les baisers que je ne lui ai pas donnés, une autre les lui donnera ! » — Non, ne sois pas jalouse de cette jeune fille qui n'existe pas, car s'il y a plus d'une rose entre Bagdad et Chiraz, celle que j'aurais choisie pour la respirer jusqu'à ma mort ne se trouve qu'à Damas. » — N'y a-t-il pas dans ces lignes, avec une délicatesse morale supérieure, un "peu de la mélancolie voluptueuse qui rend si beau le Sonnet pour Hélène de notre Ronsard ? C'est encore le même sentiment qui inspire les vers suivants : « Quand nous serons tous morts, le printemps continuera de parer la terre des roses que nous admirons aujourd'hui. » — « Ne laboure qu'avec respect. La terre est faite de la cendre de tous ceux qui aimèrent ici-bas. Pourtant ne pleure pas sur les morts qui ne sont que la cage dont les oiseaux sont partis. » — Et ce cri, digne de Properce : « Laissons nos cœurs éclater d'amour et levons nos mains vers le ciel, car bientôt nos cœurs ne battront plus et la terre, de tout son poids, pèsera sur nos mains. r>
On ne saurait s'y tromper. Cette poésie toute empreinte de mysticisme musulman reste indo-européenne. Elle atteint Dieu, mais elle ne renie pas ses origines. Or, elle est née de l'aveu du rossignol à la rose et des baisers de Bahram iior à Dil Aram. Et puis, il y a la caresse de la langue, ce parler de Perse, si pur, si sonore et si doux qu'il est devenu comme le florentin de l'Asie. Il y a la race délicatement sensuelle, voluptueuse avec finesse, avec harmonie. Et il y a le pays, pays de hautes roses et de cyprès anciens, de ciels trop bleus sur des dômes de faïences aux nuances trop tendres. 11 y a enfin chez tous ces Iraniens une pointe de scep-
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ticisme bien curieuse en terre d'Islam et qui rappelle l'Europe : A côté de Roumi, Omar Khayam.
Omar Khayam.
Omar Khayam est un poète exclusivement persan (i). Sa vie se passa au Khorassan, autour de Nichapour (1037-1123). Ses railleries légères et qui ne s'écartent jamais du ton de la meilleure société sont celles que devaient échanger les personnages charmants qu'on voit aux miniatures de Mani et de Behzadé. Pour un contemporain des Croisades, son zMe musulman est bien froid. « Le temple des idoles et la Kaaba sont des lieux d'adoration et le carillon des cloches n'est autre chose qu'un hymne chanté à la louange du Dieu tout-puissant. Le mihrab, l'église, le chapelet, la croix, autant de façons de louer la divinité. »
Tandis qu'émirs et chevaliers s'égorgeaient en Syrie, notre poète invitait ses amis sur quelque terrasse recouverte de tapis précieux et baignée de clair de lune, ou bien sur la mousse près d'une eau claire et chantante ; là parmi les brocs, les harpistes et les belles esclaves, il disait :
« On m'a assuré que le Paradis est peuplé de houris, aux yeux de jais, que j'y trouverai du vin et de l'hydromel. Mais alors pourquoi me défendre ici-bas le vin et les femmes ? Si nous avons choisi ici-bas le vin et les bien-aimées, nous avons raison puisque telle est la fin qui nous est promise là-haut. »
Et ce coup droit au Coran : « Quand Dieu m'a pétri d'argile, il savait d'avance mes aspirations et mes actes. Je ne suis devenu pécheur que parce que Dieu l'a voulu. Pourquoi brûlerais-je en enfer ? » Et plus loin : « Qui, malgré nous, nous pousse sur la terre ? Qui, malgré nous, nous
(1) Les citations d'Omar Khayam sont empruntées aux traductions suivantes : Les 144 quatrains d'Omar Khayyam, traduction Claude Anet et Mirza Mohammed, P. 1920. — Les Rabaiyat, traduction F. Roaer-Cornaz (ce dernier ouvrage étant, moins une traduction qu'une adaptation). — Ch. Grolleau. Les Quatrains d'Omar Khaiiuam, trad. sur le Mns. de la Bodleian Library d'Ox[ord, P. 1902.
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jette on ne sait où ? Vidons la coupe afin de mieux noyer le souvenir de tant d'impertinence ! »
Au fond le cœur d'Omar Khayam n'appartient pas à l'Islam, mais uniquement à sa terre, natale, la Perse de jadis qu'il sait pourtant morte à jamais. Alors il se console de la patrie perdue comme il se console de la fuite des jours, en buvant : « L'Iran s'en est allé avec ses roses, mais le rubis coule encore de la vigne et le jardin fleurit au bord de l'eau. »
Cependant, à ne voir en Omar Khayam qu'un Voltaire persan, on méconnaît le meilleur de son génie. Il y a chez lui une mélancolie voilée, un désenchantement profond et qui a le tact et la pudeur de paraître de l'insouciance. Cet erotique est triste. Voyez cette pièce : « S'il existe... » :
« Tâche d'avoir des danseuses, du bon vin et une fille belle comme les houris, — s'il existe des houris. Cherche en leur compagnie une eau claire et chantante et va près de sa source t'étendre sur un tapis de mousse. Aime, chante et bois, sans trop te préoccuper de l'enfer éteint. Tu peux me croire, il n'existe pas d'autre paradis que celui que je te conseille, — s'il existe un paradis. » — « La lune a déchiré la robe de la nuit. Bois du vin, il n'est pas d'heure plus opportune. Sois joyeux, sans souci, car longtemps cette lune brillera sur la tombe de chacun de nous. »
La plupart des Quatrains d'Omar Khayam expriment le même sentiment : — « Ah ! viens, laissons les sages bavarder ; rien n'est certain sinon que finit la vie. La fleur fanée est morte pour toujours, et tout le reste est folie et mensonge !» — (( Ah ! profitons du temps qui reste encore avant d'aller dormir sous la poussière, poudre à jamais et poudre dans la poudre, sans vin, sans chant, sans amour et sans fin ! » — « Ah ! remplissez ïa coupe qui délivre des vains regrets et des craintes plus vaines. Demain ? Que serons-nous demain ? Pareils aux morts d'il y a sept mille ans. » — <( Combien d'humains, les plus beaux, les meilleurs, dans la vendange immense du destin ont, avant nous, vidé leur coupe pleine, puis un à un sont partis en silence î » — « Avant que tu fusses et que je fusse au monde, que d'au-
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rores et de crépuscules se sont renouvelés î Va donc doucement lorsque de ton pied tu foules la poussière, car cette poussière est peut-être ce qui reste d'une jeune beatitl..,' »
Voici une variante du dernier quatrain, traduisant le, même sentiment : « Longtemps, nous ne serons plus et le monde sera encore, longtemps il n'y aura de nous ni trace ni nom. Avant que nous fussions, rien ne manquait à ce monde ; quand nous ne serons plus, il sera tel qu'il a toujours été. » — Thème éternel repris depuis par Victor Hugo (« ... sans que rien manque au monde immense et radieux ») ec par Sully-Prudhomme (« La Grande Ourse »).
Et peu à peu l'on s'aperçoit que, cet agnostique convaincu, cet impie, ce libertin, cache en son cœur une angoisse métaphysique désespérée. Tout le problème humain est posé dans ces quelques strophes : « Bien que ma figure et mon teint soient beaux, que mon visage soit un coquelicot et mon corps un cyprès, je ne comprends pas pourquoi aux murs de cette salle de fête, le peintre éternel a tracé mon image. » — Ou bien : « D'abord, il m'a donné l'existence sans me consulter. La vie chaque jour a augmenté ma stupeur. Et, nous sommes partis sans l'avoir voulu, sans avoir vu le but de notre venue, de notre séjour, de notre départ. »
Le livre d'Omar Khayam se termine sur ce cri de détresse : « Si tu as passé tes jours près de, ton bien-aimé, si tu as goûté tous les plaisirs de ce monde, il faut pourtant partir, et tu comprendras alors que ta vie entière n'a été qu'un songe... Ah, si après cent mille ans, du sein de la terre on pouvait renaître comme la verdure ! »
Et enfin, cette échappée brusque où se devine sous le voile d'une sombre résignation toute l'amertume d'Omar Khavam : « O mon cœur, va au-devant de ta destinée et ne crois pas qu'elle doive se modifier par amour pour toi ! » Rencontre inattendue : — ne dirait-on pas là une pensée de Marc Aurèle ? De fait, à cette hauteur l'épicurien musulman rejoint le stoïcien antique...
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Le Classicisme Persan.
Toutes ces tendances, en apparence si diverses, exaltation mystique, sensualité, scepticisme, mélancolie, i a poésie persane les fondit en une harmonie classique d'une douceur el d'une, élégance inimitables. Quelles que fussent leurs conceptions, les poètes d'Ispahan et de Ghiraz eurent le, souci supérieur de ne les traduire que sous une forme parfaite. Barbier de Meynard nous les montre « épris du Beau et confondant dans le même sentiment la beauté plastique et la perfection idéale ». N'est-ce pas la définition même de l'art classique ? De fait, le classicisme, tel que l'exige le goût français, c'est-à-dire la mesure et la sobriété dans la grandeur, quatre civilisations étrangères seulement y ont atteint. Et avec la Grèce, la Toscane et le Japon, la Perse musulmane a créé l'une d'elles.
Sont-elles de Minoutcher ou d'Anacréon, ces strophes sur les saisons :
« Qu'il est doux, le nouveau printemps. Il est doux comme un baiser de la bien-aimée. O amie de mon cœur aimant, apporte du vin et presse-moi sur ton sein. Vivons gaiement pendant ce printemps plein de musique et de fleurs... — Gloire à l'automne, saison des vendanges où l'on voit les chemins couverts par les porteurs de paniers, chargés de raisins noirs ! »
Ne pourraient-ils être d'Horace, ces vers du poète Hâfiz de Chiraz (+ 1889), amateur comme lui de vin frais, de roses douces, de beaux ombrages et de femmes faciles : — « Prairies et jardins se parent de jeunesse. Le salut de la rose éveille le rossignol; Zéphyr qui retournes au peuple naissant des prairies, porte au cyprès mes vœux et mes vœux à la rose... — Debout, échanson, remplis nos verres. A boire, à boire pour tous. L'amour, je l'ai connu ; et c'est d'abord la joie mais bientôt la douleur. Si l'hôte le désire, rougis de vin le tapis de prière... (1) »
(1) Cf. Hafiz. Odes, irad. Nicolas, P., 1898.
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Libertin avec Hafiz et Omar Khayam, férotisme iranien s'exaltait avec les poètes soufis jusqu'à l'amour de la création entière identifiée avec le démiurge. Et dans les deux cas, combien oublié était le vieil Islam arabe, si sèchement monothéiste ! Par delà les dogmes sémitiques qui prévalaient en Asie, comme en Europe, la rêverie persane, sur les strophes ailées de Sâdi, rejoignait la pensée des races fraternelles : le Védisme indien, le naturalisme délicat des Grecs et des Florentins, le naturalisme profond des races germaniques, le mysticisme franciscain si panthéiste à ses heures.
En même temps, la poésie de cour, incarnée dans Enwéri (+. 11 90) affinait la langue persane qui jouait dans tout l'Orient le rôle du français en Europe : langue aristocratique et littéraire, langue des cours et de la diplomatie. Le persan fut l'idiome officiel des Grands Mogols et la poésie persane charme encore tout ce que la haute société ottomane compte d'esprits cultivés. Loin de se laisser annexer par la littérature arabe, la littérature persane, à la faveur de la pénétration islamique, a conquis l'Asie.
L'Épopée Persane.
Firdousi.
C'est que la Perse n'a jamais abdiqué son glorieux passé. Son mahométisme ne l'empêcha nullement de revendiquer les grands souvenirs de l'époque mazdéenne. L'histoire de leur pays, — une histoire poétique et légendaire, à la manière orientale — , fut toujours en honneur chez les Persans. Au xG siècle, les dynasties nationales qui s'établirent au Khorassan, les Soffaridcs et les Samanides, firent recueillir les anciennes chroniques de l'Iran. Tabari (mort en 922), rédigea alors ses précieuses Annales des Rois. Le grand Firdousi, né à Thoûs en 935 et mort à Chiraz en 1020, réunit toutes les traditions sur le passé de la Perse en un immense poème, le Chah ftameh ou Livre des Rois, qui fit revivre les gloires, les luttes et les malheurs du peuple aryen, les exploits des héros légendaires Kaïkaous et Roustem, la puis-
sance des Achéménides et des Sassanides, le duel millénaire de l'Iran et du Touran (i).
« Firdousi, dit Renan, était à peine Musulman. Le fanatisme qui l'environne l'oblige à des hommages hypocrites envers le Prophète. Il s'en acquitte aussi brièvement que possible, d'une façon gauche, embarrassée, derrière laquelle on sent percer l'antipathie. Par moment, la mauvaise humeur de Firdousi contre l'Islam se trahit d'une façon à peine déguisée : Nos pères, dit-il, avaient, eux aussi un culte, une religion, l'adoration de Dieu florissait parmi eux : comme les Arabes se tournent dans leurs prières vers une pierre, ils se tournaient vers le feu aux vives couleurs... Le Chah Nameh est bien vraiment l'épopée de la Perse. Si un jour, comme on peut le croire, la Perse repousse le joug de l'Islam, le Livre des Rois redeviendra son livre national... Firdousi n'est pas un Arabe, c'est un des nôtres. Avec Hâfiz et Khayam, il caractérise cet étonnant phénomène que présente la littérature persane : la persistance obstinée du génie indo-européen à travers les plus tristes aventures de l'histoire asiatique (2). »