‹ Histoire de l'Asie (volume 2)Chapitre 29 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

i. — LA CROISADE BYZANTINE

L'Empire Byzantin et la Question d'Orient.

Depuis la propagation de l'Islamisme, les rapports de l'Europe et de l'Asie étaient entrés dans une phase nouvelle. l'Europe qui avait si longtemps imposé sa volonté à l'Orient reculait de toutes parts. Dans tous les domaines, ethnographique, religieux, littéraire, artistique, la réaction orientale était victorieuse. C'était la grande révolte de l'Asie contre les idées, la religion et la domination de la Grèce et de Rome. L'Empire Byzantin, qui représentait à la fois la civilisation hellénique et la politique romaine, se trouvait seul (avec l'Arménie) en face de cette marée montante. Une immense lame de fond, partie des profondeurs du continent asiatique, des déserts de l'Arabie et des steppes de l'Asie Centrale, venait battre la nouvelle Rome du Bosphore où s'étaient réfugiés dans la nuit du Moyen Age tout le savoir du monde occidental, tout le trésor de la sagesse et de la beauté antiques, tout le passé, tout l'avenir de notre civilisation européenne (i) .

(1) Cf. Ch. Diehl. Histoire de l'Empire Byzantin, P., 1920. — Rambaud. L Empire grec au xe siècle, P., 1870. — G. Schlumberger, Nicéphore Phocas, P., 1890. — G. Schlumberger. L'Epopée byzantine, P., 1896-1905. — Neumann. Situation mondiale de V Empire Byzantin avant les Croisades, P., 1905. — Voir notre Appendice : l'asie mineure et l'hellénisme.

D'un seul élan, la vague de l'invasion arabe avait submergé la Mésopotamie, la Syrie, l'Egypte, l'Afrique. Toutes ces vieilles terres sémitiques où l'Hellénisme ne représentait plus que l'élément urbain et la population littorale, étaient retournées aux Sémites. Les colonies fondées par les basileis macédoniens de jadis, étaient perdues pour le basileus byzantin du vif siècle. Antioche, capitale des Séleucides, Alexandrie, capitale des Ptolémces, obéissaient à des Khalifes et à des émirs. Et les Khalifes et les émirs ne s'arrêtaient pas là. Dépassant l'antique domaine de leur race, ils entamaient le pays grec, envahissaient la péninsule d'Anatolie qui était alors la principale citadelle de l'Hellénisme dans le monde, et venaient dresser leurs tentes sur la rive asiatique du Bosphore.

En 673, les Arabes, traversant l'Anatolie de l'est à l'ouest , vinrent assiéger Gonstantinople par terre et par mer. Repoussés, grâce à l'invention du feu grégeois, par l'empereur Constantin IV, ils perdirent leur flotte et durent évacuer l'Asie Mineure (678). Ils reparurent en 701, ravagèrent de nouveau la Cappadoce, la Phrygie, la Bithynie et remirent le siège devant Constantinople (717). Cette fois encore, un souverain énergique, Léon l'Isaurien, « le Charles Martel de l'Hellénisme », repoussa l'invasion (71 S). Léon et son fils Constantin V remportèrent ensuite sur les Arabes à Akroïnon, une grande victoire qui acheva de dégager l'Asie Mineure (738). La guerre reprit sous les khalifes Mahdi et Haroun-el- Rachid dont les armées exécutèrent plusieurs razzias terribles à travers l'Anatolie, depuis le Taurus jusqu'au Bosphore (782-798). Byzance conserva néanmoins la totalité de ses provinces anatoliennes, y compris la Cappadoce que l'ennemi ne réussit pas à entamer. Les Arabes ne purent lui enlever que la Comagène, la Cilicie et l'île de Chypre.

En Europe, sur le Danube, l'Empire Byzantin retrouvait encore l'Asie. Au delà du Danube s'étendait à perte de vue, à travers la steppe hongroise, la steppe russe et la steppe asiatique, l'énorme monde jaune qui préludait à cette époque à son immense migration. D'Orient en Occident, des sables du Gobi à la plaine hongroise, un mouvement con-

tinu, l'écoulement dune humanité en marche, poussait les peuples nomades — Huns et Avares, Bulgares et Magyars, C. uni a us et Petchénègues — vers de nouveaux pâturages et de nouvelles proies. La vie de ces races nomades — les plus déshéritées dans le partage du globe, était vraiment misérable. Aussi ne cessaient-elles de jeter des regards de convoitise sur les vieux empires civilisés dont elles étaient l'effroi, sur la Chine qu'elles envahirent à diverses reprises, sur l'Inde où elles pénétrèrent au vi° siècle, sur la Perse, leur ennemie séculaire, et, depuis la fin du ive siècle, sur l'Empire Byzantin. Byzance et Si-ngan, ou, suivant les époques, Byzance et Caïfong, les deux villes d'Or du Moyen Age devinrent leurs principaux objectifs.

Alors sous les murs des grandes cités byzantines, coupées pendant des mois du reste de l'univers, commença le défilé <los hordes qui s'appelaient ou se bousculaient, s'associaient pour le pillage ou s'entre-détruisaient. Que l'on s'imagine les Bvzantins du haut Moven Age. — si raffinés de mœurs. de culture si complexe — -, en présence de ce déferlement continu de la Barbarie. Seuls survivants d'un monde qui avait été celui de Platon et de Marc-Aurèle, contemporains des vieilles civilisations mortes, ils gardaient dans un univers redevenu barbare, la conscience de leur immense supériorité morale, l'orgueil de leur passé. Souvent bien affaiblis, parfois réduits aux pires humiliations, ils ne s'abandonnèrent jamais, ils n'abdiquèrent jamais la moindre parcelle de leurs droits historiques, ils n'oublièrent jamais le caractère sacré de leur mission. Ni comme héritiers de Rome ni comme représentants de l'Hellénisme, ils ne se laissèrent aller à l'oubli. Leur âme, par moments, parut s'endormir dans la grande léthargie médiévale, comme leur art -immobilisait dans l'hiératisme des mosaïques. Mais ce n'était qu'une apparence. Sous la rigidité de figures immobiles qu'on voit à Ravenne et à l'Athos, des passions ardentes vivaient, dont l'histoire des Théodora et des Théophano nous atteste l'intensité. Le premier représentant de l'humanisme env Europe, le précurseur de l'Arétin et d'Erasme, devait être un Byzantin du xie siècle, Psellos. Et

dans le domaine politique et militaire, on allait voir sous la Dynastie Macédonienne, le vieil empire, rajeuni et transformé par une succession de souverains guerriers, reprendre la tradition romaine, reconquérir les Balkans sur les Bulgares, recouvrer en Ajsie une partie du terrain perdu, refouler l'Islam jusqu'en Palestine et en Assyrie, recommencer Trajan et annoncer Godefroy de Bouillon.

La Croisade byzantine, pour la reconquête de l'Asie sur les Arabes, commença sous le règne du troisième empereur de la Dynastie Macédonienne, Constantin Porphyrogénète (91 3- 959). Les Byzantins reprirent alors aux Arabes plusieurs places de la frontière arménienne, comme Théodosiopolis Erzéroum (928), Mélitène (93/1), Martyropolis ou Mayafarakin (gMi), Marach (9/I9), Amida (967) et Samosate (958). Le peuple de Constantinople ne se trompait point sur la signification de ces succès : « Gloire à Dieu qui a triomphé des Agarènes », s'écriait-il en acclamant ses généraux vainqueurs. C'était déjà le cri des Croisés de 1096 : « Dieu le veut ! )> Quelques années après, un vaillant capitaine byzantin que ses victoires portèrent au trône, Nicéphore Phocas (963-969), donna à la reconquête chrétienne une impulsion décisive, « II rêvait, dit G. Schlumberger, de rendre à l'Empire les vieilles frontières romaines, de rejeter l'Arabe en Chaldée, de recouvrer la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, de délivrer le Saint-Sépulcre, de restaurer à Jérusalem la foi du Christ. » En 965, il reprit aux Arabes l'île de Chypre et la province de Cilicie (prise d'Adana et de Tarse). En 968, il commença, par la soumission d'Alep et de Homs, la conquête de la Syrie du Nord, couronnée l'année suivante par la prise d'Antioche (1).

Antioche (qui devait rester au pouvoir des Byzantins jusqu'en jo85) fut annexée directement à l'Empire et devint le

(1) La Syrie, au moment de la reconquête byzantine, était partagée entre deux dynasties musulmanes : 1° Les Ikchdites, remplacés en 969 par les Fatimiles, et qui possédaient, avec l'Egypte, la Palestine, la Phénicie et Damas ; 2° Les Hamdanides, qui possédaient la Syrie du Nord et la Mésopotamie septentrionale avec Mossoul (892-979) et Alep (944-1014). En 1014, les Hamdanides d'Alep furent détrônés par les Fatimites d'Egypte.

chef-lieu de la nouvelle province de Syrie. Quant aux villes d'Alep, de Hamath et de Homs, elles furent laissées en fief à leurs émirs, mais ceux-ci se reconnurent sujets du basileus. Jean Tzimiscès qui succéda à Nicéphore Phocas (969-975), porta ses armes en Mésopotamie et enleva à l'émir de Mossoul la région de Nisibe (97/1). Il conduisit ensuite à travers la Syrie et la Palestine, une véritable croisade au cours de laquelle il chassa du pays les Fatimites d'Egypte (976). Il entra en vainqueur à Homs, à Balbek, à Beyrout, à Damas, inféoda cette dernière ville à un émir fidèle, puis alla visiter en pèlerin autant qu'en conquérant quelques-uns des sanctuaires les plus vénérés de la Palestine, notamment Nazareth et le Tabor. Des circonstances mal connues l'empêchèrent de venir s'agenouiller au Saint-Sépulcre, mais il plaça à Jérusalem, comme dans les cités voisines, un émir vassal. Au cours de cette campagne, le dernier des Césars romains nous apparaît vraiment comme le premier des Croisés. L'empereur Basile II, qui régna après lui (976-1026), continua sa politique. Les émirs syriens s'étant révoltés, il les ramena sous le joug et reconquit Alep, Homs et Césarée (995). En io3i, les Byzantins complétèrent leurs conquêtes en Asie par la prise et l'annexion d'Edesse (Orfa). Vers cette époque, les résultats de l'invasion musulmane semblaient bien près d'être effacés. Si Damas, Homs et Alep étaient retombés tout de suite au pouvoir des Fatimites, la possession durable d'Antioche et d'Edesse assurait à l'Empire une situation prépondérante en Syrie. Pour la première fois depuis Héraclius, le Croissant reculait devant la Croix, le monde sémitique devant l'Hellénisme.

Rôle de l'Arménie dans la Question d'Orient.

A côté de l'Empire Byzantin, l'Arménie, au Moyen Age,

joua un rôle de premier ordre dans la Question d'Orient (1).

Dans le grand duel qui commençait entre l'Europe et

(1) Cf. Tournebize. Histoire politique et religieuse de l 'Arménie. Pari?, 1910. — Jacques de Morgan. Histoire du peuple arménien, Paris-Nancy, 1919. — Ormanian. L'Eglise arménienne, P. ,1910. — F. Nève. L'Arménie

ÏO'.l LES CROISADES

l'Asie, l'Arménie avait pris parti pour la civilisation européenne ou, comme on disait alors, pour la Chrétienté. Au commencement du iv° siècle elle avait accepté l'Evangile, et ce grand acte, avait déridé de toute sa destinée ultérieure. Comme la France et ses quatorze siècles d'histoire sont sortis du baptistère de Reims, l'Arménie est née dans le sanctuaire où saint Grégoire i'IUuminateur baptisa le roi Tiridate (3o5). Le peuple arménien, ce jour-là, accepta la mission historique la plus lourde, mais aussi la plus glorieuse qui fut échue à une nation. Il fut admis à l'héritage de la culture antique, à la société des nations chrétiennes, à la vie intellectuelle et morale de l'Europe. Mais en même temps, il se trouva exposé à la haine de toutes les races voisines. En /i/|Q, les Perses supprimèrent sa dynastie et annexèrent son territoire.

Le peuple arménien se serra alors autour de son église qui prit la place de la monarchie disparue. Jamais Eglise ne fit autant pour une nation. Les évêques arméniens furent véritablement les guides de leur peuple. Ils lui donnèrent sa littérature, sa poésie, son art avec saint Sahag (3qo-/|3o,) et saint Mesrob, inventeurs de l'alphabet arménien et traducteurs des premières Bibles, avec Moïse de Khorèn ( l /|/,) P)} le compilateur des vieilles épopées nationales, avec Elisée le Vartabied (+ 48o), le chantre de guerres de l'Indépendance, avec Grégoire de Naregh (e,r)i-ioo3), le premier en date des lyriques arméniens. Ils empêchèrent leur pays de perdre son individualité politique au sein de l'Empire perse, comme ils empêchèrent la culture nationale naissante de se laisser absorber par la civilisation byzantine. Contre les tentatives de dénationalisation, d'où qu'elles vinssent, ils élevèrent comme une citadelle leur iïglise autonome. Défendue contre les Perses, puis contre les Arabes et les Turcs par le baptême, l'âme arménienne se trouva protégée contre l'Hellénisme par la doctrine monophysite adoptée par les Pères arméniens au vic siècle.

chrétienne et sa littérature, Louvain, 1886. — J. Laurent. L'Arménie entre lii/zance et l'Islam, Nancy, 1919. J. Laurent. Les origines médiévales de la Question arménienne. Revue Arménienne, F, fa se. 1. 1920 (Geufhner).

ÏITSTOIRE DE L'ASIE 2oS

Après les persécutions du v° siècle, las Perses Sassanides avaient fini par accorder une sorte de charte politique et religieuse à leurs sujets arméniens. Ils avaient confié le gouvernement de l'Arménie à la famille arménienne des Mamiir< miens, la même qui avait conduit contre eux toutes les révoltes précédentes. En même temps le christianisme fut toléré, C'était en somme l'autonomie. Les khalifes arabes qui succédèrent aux Sassanides comme suzerains de l'Arménie, adoptèrent une politique analogue. En 886, le khalife de Bagdad rétablit lui-même la royauté arménienne supprimée depuis deux siècles. Il nomma roi d'Arménie le prince Aschod Ier le Grand, chef de l'illustre famille arménienne des Pagraiides. Intronisé par le khalife, Aschod fit confirmer son élévation par l'Empereur de Constantinople. Son fils Sempad Ier le Martyr (890-91/1) reçut de même la double investiture du basileus et du khalife. Malheureusement pour l'Arménie, si les Abbassides avaient reconnu son autonomie, — autonomie qui, dans l'état du monde oriental équivalait à l'indépendance — , elle n'en restait pas moins exposée aux attaques de ses voisins musulmans. C'était l'époque où des aventuriers turcs se taillaient partout des principautés particulières dans la dépouille des Abbassides. En 91.4, un de ces Turcs, devenu émir de l'Azerbaidjan, fit prisonnier le roi Sempad et le martyrisa. Le successeur de Sempad, Aschod II surnommé le Roi de Fer (91^-929), parvinl à chasser les envahisseurs turcs, mais de nouvelles difficultés lui furent suscitées par ses propres vassaux.

La dynastie Pagratide, en effet, était loin de posséder le pays tout entier. Son domaine propre ne comprenait que la partie septentrionale de l'Arménie, dans la région de l'Ararat, autour d'Ani, sa capitale, et de Kars. Les autres provinces étaient partagées entre plusieurs dynasties secondaires, dont la principale se trouvait celle des Ardzrouniens (835-1022), maîtres du Vaspouraçan ou pays de Van et de Bitlis. La jalousie des princes du Vaspouraçan envers leurs suzerains, les rois Pagratides, troubla souvent l'Arménie au cours du xe siècle. En 962 apparut une nouvelle principauté arménienne. Le roi pagratide Aschod III donna la ville de

Kars en fief à son fils cadet qui y fit souche d'une dynastie particulière.

Sous l'influence byzantine, le Royaume d'Arménie devint un des plus prospères de l'Orient. Les rois arméniens du xe siècle, les pagratides Apas (929-952), Aschod III le Miséricordieux (952-977), Sempad II le Dominateur (977-989) et Kakig Ier (989-1020) firent d'Ani une grande ville à la manière des métropoles byzantines, avec des palais, des basiliques et des couvents imités du Palais Sacré, de Sainte- Sophie et de l'Athos. En même temps, la littérature arménienne arrivait à sa période classique. Parmi les écrivains de cette époque, citons l'historien Jean Catholicos (835-925), le grand lyrique Grégoire de Naregh (95i-ioo3) et le polygraphe Grégoire Magistros (+ io58).

L'Arménie était en pleine prospérité lorsque son indépendance succomba sous les intrigues de la politique byzantine. Les Byzantins, ayant soumis la Syrie du Nord et la province d'Edesse, voulurent aussi réunir l'Arménie à leur empire. Habilement circonvenu par leurs agents, le principal seigneur arménien, le prince de Vaspouraçan leur céda son fief en 1022. Le roi d'Arménie Sempad III le Pacifique (1020- 1042) promit d'agir de même. Kakig II, fils de Sempad, refusa d'abord de tenir la promesse de son père. Mais s'étant laissé attirer à Constanfinople, il y fut retenu dans une captivité dorée et finit par consentir à la cession qu'on exigeait de lui (io/|5). Le dernier prince arménien, le prince de Kars, céda aussi ses Etats aux Byzantins en 1079.

La réduction de l'Arménie en province semblait à la fois porter à son apogée la puissance de l'Empire byzantin et garantir les Arméniens contre toute invasion turque. En réalité, ce fut le contraire qui arriva. « Quand l'Arménie eut perdu ses dynasties, quand il fallut, pour repousser une invasion, attendre les ordres et les secours venus de Byzance, tout fut perdu. L'Arménie, jadis si vigilante, était toujours surprise. » Elle qui, du temps de ses rois, avait été le boulevard de Byzance contre les Musulmans, devint la partie vulnérable de l'Empire byzantin, le point par lequel passa la grande invasion qui terrassa cet Empire,

HISTOIRE DE L'ASIE 2o5

Le désastre de Manazgherd.

Invasion des Turcs

en Asie Mineure.

Nous avons parlé de l'établissement des Turcs Seldjoucides dans le khalifat de Badgad. Mais l'Iran abbasside ne fut pour eux qu'une étape. L'Iran une fois soumis, ils continuèrent leur marche vers l'Occident, vers l'Empire de Rome, le (( Roum » fabuleux dont les richesses millénaires allumaient leur convoitise (i). L'Arménie, mal défendue par ses gouverneurs byzantins, succomba la première. En 1059, le sultan seldjoucide Togroul Beg conquit le Vaspouraçan et ravagea le pays de Kars. En 1064, il s'empara d'Ani, l'ancienne capitale arménienne. Alors sur toutes les routes de l'Asie Mineure commença le lamentable exode de la race arménienne, allant chercher dans les provinces byzantines de Cappadoce et de Cilicie une nouvelle patrie. Mais là encore les Arméniens ne tardèrent pas à être relancés par les Turcs. Dès io5g, ceux-ci pillaient Sébaste (Sivas). En 1067, ils étaient à Césarée de Cappadoce, en 1068 à Amorium, en 1969 à Iconium, en 1070 à Chones, l'ancienne Colosses. Le péril devint tel qu'un sursaut d'énergie se produisit à Constantinople. Un basileus militaire, Romain Diogène (1068-107 1), réunit toutes les forces byzantines et marcha contre les Turcs. Il les chassa de la Phrygie et de la Cappadoce et entreprit de délivrer de même l'Arménie. Il rencontra le sultan seldjoucide Alp Arslan sous les murs de Manazgherd (ou Mantzikert), mit d'abord les Turcs en déroute, mais, emporté par sa fougue les poursuivit avec une poignée d'hommes et fut fait prisonnier. Ses troupes, privées de chef, furent cernées et détruites (1071).

Après Manazgherd, l'armée byzantine n'existait plus, l'Asie Mineure était à prendre. Avant que les Turcs aient eu le temps d'exploiter leur victoire, un aventurier normand, Oursel de Bailleul, qui avait servi comme mercenaire sous

(1) Cf. .T. Laurent. Byzance et les Turcs Seldjoucides dans VAsie Occidentale, Nancy, 1919. *

-îo6 LES CROISADES

Romain Diogène, se créa, dans cette péninsule, un véritable royaume latin. Un moment maître de la Gappadoce, de la Phrygie et de la Bithynie, il finit par succomber sous la double hostilité des Turcs et des Grecs (107/i). La tentative de cet aventurier franc n'en est pas moins symptomatique . Elle annonce Bohémond et Tancrède. Devant la défaillance de l'Hellénisme, l'heure de YOrient latin allait sonner.

En attendant, les Turcs, débarrassés d'Oursel, occupèrent tout le centre de l'Asie Mineure. Les métropoles de cette région auxquelles restaient attachés tant de souvenirs du Christianisme oriental — Sébaste, Gésarée, Iconium, Colosses, Ancyre, Philadelphie, Smyrne, Ephèse, — tombèrent entre leurs mains. En 1078, ils s'installèrent à Nicéc, près des rives de la Marmara, à quelques kilomètres de Gonstantinople.

La perte de l'Asie Mineure fut la grande catastrophe de l'Hellénisme. Les journées tragiques du vn° siècle étaient revenues, les Musulmans étaient de nouveau aux portes de Byzance. Mais le péril était plus redoutable encore. Au vue siècle, il ne s'agissait que d'invasions arabes, de razzias passagères. Avec les Turcs, il n'était plus question seulement de conquête, mais d'immigration compacte, de prise de possession du sol. Et le péril turc encerclait véritablement Byzance. Les nations turques, qui, sous des noms divers, assaillaient depuis des siècles l'Empire byzantin sur le Danube sans parvenir à l'entamer, avaient été plus heureuses sur l'Oxus contre l'Empire arabo-persan. Ayant forcé les portes de l'Iran, s'y étant engouffrées et s 'étant convertie* en masse à l'Islam pour y obtenir droit de cité, elles s'étaient remises en marche de l'Iran vers le monde byzantin. Byzance qui les combattait ïsur le Danube, les retrouva sur le Bosphore. L'Empire byzantin était tourné. Prenant la Guerre Sainte à leur compte, ces Musulmans de fraîche date allaient recommencer contre Gonstantinople le grand assaut des premiers khalifes. Les deux dangers qui, depuis quatre siècles, menaçaient Byzance, la menace arabe et la menace turque, le péril musulman et le péril jaune — se trouvèrent confondus. La « Ville gardée de Dieu » devint une ville assiégée.

Page 1