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LA CROISADE FRANÇAISE

Définition des Croisades.

La France en Orient.

A la iin du m' siècle, il semblait que les Turcs fussent sur !<■ point de prendre pied en Europe. Non seulement toutes les conquêtes de la Dynastie Macédonienne en Arménie, en Mésopotamie et en Syrie étaient perdues pour Byzance, mais l'Asie Mineure était occupée par les sultans seldjoucides. Les ports de la Mer Egée comme Smyrne et Ephèse, appartenaient à des émirs. Nicée même était aux Turcs qui faisaient baigner leurs chevaux dans la Mer de Marmara et n'attendaient qu'une occasion pour passer en Thrace.

Contre l'éternelle Asie, pour la défense de la civilisation occidentale, tour à tour, les nations dominantes de l'Europe et leurs chefs s'étaient relayés, Alexandre et l'Hellénisme, puis Pompée et les Romains, plus tard Jean Tzimiscès et les Byzantins. Tous ils avaient passé, et derrière eux l'Orient immuable avait reconquis son domaine, comme le sable du désert de Palmvre recouvre les colonnes des cités disparues. Voici que l'âme asiatique, incarnée dans l'Islam, et la force asiatique représentée par la race turque, — le monde sémitique et le inonde jaune unis par la religion, — reprenaient vers l'Europe leur marche millénaire. Le péril était le même qu'aux jours lointains de Xerxès, de Mithridate et des premiers khalifes. Ou plutôt il était cette fois bien plus grand, car, derrière les Turcs islamisés d'Anatolie, c'étaient tous les Turco-Mongols de la steppe asiatique, l'énorme masse des nomades de l'Asie Centrale, répandus de la Caspienne à la Mer du Japon, qui allaient s'engager sur Vistlune de l'Iran et le pont de VAsie Mineure pour atteindre le dôme de Sainte-Sophie.

Sainte-Sophie avait remplacé le Parthénon. Car la civilisation européenne est une, et le Christianisme est, à bien des égards, la forme supérieure et le couronnement de la

pensée gréco-romaine. La défense du Christianisme au Moyen Age, sur ces confins de l'Europe et de l'Asie était la défense même de l'esprit occidental ; comme au temps de Thémistoele et de Salamine, ce qu'il s'agissait de sauver, c'était le trésor de notre race.

Ce fut de France que vint le salut. La Croisade — Gesta Dei per Francos, — fut essentiellement l'œuvre de la nation française, — Français du Royaume et de la Lotharingie, Normands de Normandie ou des Deux-Siciles — pour reprendre d'intuition le rôle des Hellènes, des Romains et des Byzantins en dégageant les avenues de l'Europe de la menace asiatique. « Du jour, dit M. Madelin, où un grand mouvement purement idéaliste jeta l'Europe contre l'Orient, le Franc devait en prendre la tête. C'est du centre de la France, c'est de Clermont en Auvergne, que partit le mouvement. C'est un pape français, Urbain II, qui le déchaîna. C'est un moine français, Pierre l'Hermite, qui le propagea. Et si l'armée croisée de ioq5 est composée de corps allemands, italiens et français, il est assez remarquable que les chefs mêmes des troupes allemandes et italiennes sont des Français de langue, Godefroy de Bouillon, duc de Basse- Lorraine et son frère Baudoin, comte de Boulogne, à la tête des troupes dites allemandes, et à la tête des troupes italiennes, ces Normands de Sicile restés si parfaitement Français, les petits-fils de Tancrède de Haute ville, Bohémond et Tancrède. Comme, d'autre part, la principale armée, composée de Français, marche sous un petit-fils de Hugues Capet, Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe, du duc de Normandie Robert, des comtes de Chartres et de Flandre, il est juste que la Croisade ait paru dès le début une entreprise essentiellement française. Elle le resta. La Deuxième Croisade prêchée par Saint Bernard, entraîne le roi de France, Louis VIL La Troisième enrôle Philippe- Auguste. La Quatrième, déchaînée à la prédication d'un moine français, Foulque de Neuilly, a pour chefs les comtes de Champagne et de Blois, puis à côté d'un baron piémontais, Boniface de Montf errât, le comte Baudoin de Flandre. Les deux dernières Croisades ont été conduites par l'admi-

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rablc Louis IX, dont la seule venue en terre musulmane laissa un souvenir si frappant... » (i)

Si les croisades furent des expéditions françaises en vue de dégager l'Europe de la menace asiatique, YOrient Latin, quelles créèrent, fut un ensemble de colonies françaises en terre d'Asie. « Trois siècles durant, dit encore M. Madelin, des Français de langue4 et de race ont conquis, colonisé, organisé, pénétré, dominé, défendu les terres méditerranéennes, Sicile, Grande Grèce, Byzance, Asie Mineure, Syrie, Palestine, Arménie, Chypre, Rhodes, Malte, menacé l'Egypte, la Tripolitaine, la Tunisie, et porté partout le respect des armées françaises, la connaissance du parler français, la culture et l'art français bien au delà des pays conquis. C'était dans la langue de l'Ile-de-France que correspondaient des rois de Jérusalem, de Chypre, d'Arménie, des empereurs de Byzance, des princes d'Achaïe et de Morée, des grands-maîtres de Rhodes. La Méditerranée parut tendre dans le xme et le xive siècle, à devenir un lac français. Vers i25o, des Français, venus de tous les coins de notre France, Lorraine, Bourgogne, Normandie, Flandre, Anjou, Gascogne, Auvergne, Provence, régnaient à Naples, Palerme, Constantinople, Athènes, Thèbes et Saint-Jean d'Acre, et au xiv" siècle les Lusignan se sont introduits jusqu'en Arménie. »

La création d'un Orient Latin, c'est-à-dire d'un Orient Français, fut donc le résultat de ce grand mouvement. Il se forma ainsi une civilisation mixte; à laquelle participèrent les éléments les plus divers : le milieu féodal de l'Ile-de- France où naissait précisément à cette époque l'art français appelé art roman et art gothique;; le milieu provençal où s'élaborait vers le même moment une première Renaissance des lettres, sœur aînée de la Renaissance italienne ; le milieu byzantin de la grande époque des Comnène ; enfin le milieu arabo-persan qui produisait en ce temps-là les purs bijoux que sont les mosquées d'Egypte et ces autres bijoux, les poèmes d'Omar Khayam et de Sâdi. Tous ces éléments con-

(1) Louis Madelin, f^erpan^ion française. De la Sijric au Rhin, p. 9. (Paris, Pion 1918;.

HISTOIRE DE l'.VSIE. H

coururent à former l'âme de cette colonie d'outre-naer, dont le charme étrange a séduit les historiens et les poètes. De sorte, qu'évoquer les Croisades, c'est rappeler à la fois la première expansion coloniale de noire race et la rencontre de civilisations la plus surprenante de l'histoire.

La Première Croisade.

La Croisade, décidée au Concile de Clermont, en 109$, se dirigea sur Consfantinop3e, point désigné pour la concentration générale, en quatre corps d'armées : Lorrains, Français de la région parisienne, Provençaux, Normands de Sicile (1).

Les Lorrains — nom sous lequel on comprenait également les gens de la Belgique actuelle, — suivaient Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine et son frère Baudouin, comte de Boulogne. Godeifroy de Bon il Ion prit rapidement par son ascendant personnel, le rôle de chef de la Croisade. Presque seul parmi ces barons en quête d'un trône, il obéissait à des mobiles vraiment désintéressés. <( Jamais peut-être, dit M. Dodu, un soldat n'a poussé plus loin le mépris des grandeurs humaines, ni présenté un modèle plus achevé de ferveur religieuse. » Et M. Madelin a tracé de lui ce beau portrait : « Lorrain et par conséquent Franc de langue d'oïl, Godefroy de Bouillon est un typeadmirable de guerrier chrétien. De taille élevée, la poitrine4 large et forte, vigoureux, très beau, le corps élancé, les traits fins, la barbe et les cheveux d'un blond vif, tel il nous apparaît d'après les six chroniqueurs qui Font connu et nous le dépeignent. Mais son caractère surtout séduisait et édifiait. Il était vaillant sans inutile brutalité, car il était affable, doux, charitable, pitoyable. Les ennemis redoutèrent son épée. Ils admirèrent vite son cœur. Chef courageux, il était en même temps sage et modéré comme les gens de sa région lorraine. » Le frère de Godefroy de Bouillon,

(1) Cf. Hagcnmayer. Chronologie de la Première Croisade, P. 1902. — Rôhricht, 'Geschichte des ersten Kreuzzùges, Innsbrùck, 1001. — L. Bréhier L'Eglise et l Orient au Moyen Age. Les Croisades, P., 3' éd., 1911,

Baudouin, comte de Boulogne, était, au contraire, un politique donc haute intelligence, mais positif, dur et uniquement préoccupé des résultats. Ces deux hommes eurent une égale part à la fondation du Royaume de Jérusalem. Ils se complétaient car, selon le mot du poète,

L'un sculptait V idéal et Vautre le rééd.

Godefroy de Bouillon et les contingents lorrains descendirent le Danube jusqu'à Belgrade, d'où ils gagnèrent le Bosphore.

Les Français du Royaume, conduits par le Capétien Hugue de Vermandois, frère du Roi de France, et par le comte Etienne de Blois, descendirent le Pô, traversèrent l'Adriatique, et suivirent la Voie Egnatienne qui coupe la Péninsule des Balkans d'Albanie en Thrace.

Raymond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse, prince ambitieux et remuant qui, avec sa vive imagination méridionale, croyait partir à la conquête d'un trône impérial, conduisait les Provençaux. Il traversa lui aussi la Lombardie, débarqua en Dalmatie et, par Ochrida, atteignit Constantinople.

A Constantinople, dans l'entourage de l'empereur Alexis Comnèue, on n'était rien moins que rassuré. En effet, les vieux ennemis de l'Empire, les Normands des Deux-Siciles, n'avaient pas laissé passer cette occasion de réaliser leur rêve oriental. Leurs chefs Alexis ne les connaissait que trop : c'étaient Bohémond, fils de Robert Guiscard, et son neveu, Tancrède de Lecce, deux francs aventuriers, sceptiques et pratiques, héroïques et retors, pleins de vaillance normande et d'intrigue sicilienne. Par tous les moyens, ils entendaient eux aussi, se tailler un empire en Asie ou en Romanie. Débarqués à Avlona, ils traversèrent la Macédoine et atteignirent eux aussi Constantinople (1097).

Là se posa un grave problème de droit international. On allait reconquérir l'Asie Méditerranéenne, mais au profit de qui ? L'Asie Mineure et la Syrie n'étaient pas des terres vierges où Lorrains, Normands et Provençaux pussent, sans rencontrer de prétentions adverses, se tailler des

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royaumes d'épopée. C'étaient des terres impériales, momentanément et depuis trente ans à peine soustraites à l'autorité du basileus, mais qui, en droil byzantin, lui revenaient imprescriptiblement (i). Malgré leurs premiers étonnements, les Croisés finirent par admettre la thèse des juristes grecs. Reconnaissant les droits de l'Empire sur les provinces ci-devant byzantines, ils s'engagèrent à remettre directement entre les mains d'Alexis Comnène celles de ces provinces qu'ils pourraient recouvrer sur les Turcs, en Asie Mineure, et ils lui prêtèrent serment de fidélité pour le reste de leurs conquêtes éventuelles. Sur la demande d'Alexis, ils vinrent assiéger Nicée, dont le sultan sedjoucide Kilidj Arslan avait fait sa capitale. Quand la ville demanda à capituler, les Byzantins, conformément d'ailleurs au pacte conclu précédemment, se hâtèrent d'en prendre possession avant que les Croisés n'aient eu le temps d'y pénétrer.

Assurément, les termes de l'accord intervenu entre Gode froy de Bouillon et Alexis Comnène furent vite oubliés. Lorsque, par la suite, les Latins se virent maîtres de la Syrie, ils refusèrent obstinément d'en faire hommage au basilcus. Les Byzantins, de leur côté, dès qu'ils eurent, grâce aux: Latins, recouvré toute la Bithynie, se désintéressèrent à peu près complètement de la marche et de l'issue de la Croisade. Et cependant, Byzance et la Croisade continuaient à travailler séparément à la même œuvre. Tandis que les Croisée se dirigeaient vers la Syrie, but de leurs efforts, les Byzantins reprenaient aux Turcs Seldjoucides toutes les villes de l'Ionie et de la Lydie : Smyrnc, Ephèse, etc. (1098). Ce ne fut pas — on l'oublie trop souvent, — un des moindres bénéfices des Croisades, que d'avoir ainsi refoulé les Turcs à l'intérieur du plateau d'Anatolie, et rendu à l'Hellénisme ces belles terres de la Grèce d'Asie, berceau de la civilisation classique et rempart de Constantinople. L'entrée des Turcsen Europe, qu'on pouvait croire imminente vers 1090, se trouva retardée de près de quatre siècles.

Quant aux Croisés, après avoir pris Nicée, ils s'enfon- (1) Cf. Chalandon. lissai sur le règne d'Alexis Comnène, P. 1900.

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cèrent à l'intérieur de l'Anatolie seldjoucide. Ils rencontrèrent l'armée seldjoucide à Dorylée ou Eski-oheïr, en Phrygie, et l'y taillèrent en pièces (ier juillet 1097). Après Dorylée, ils traversèrent le plateau de Phrygie en diagonale, dans la direction du Sud-Est. Quand ils eurent dépassé Iconium, ils se divisèrent. Tandis que le gros de leurs bataillons franchissait le Taurus et descendait vers l'Orontc, Tancrède cl Baudouin entreprirent la conquête de la Cilicie. Baudouin se rendit ensuite dans la cité d'Edesse, la ville actuelle d'Orfa, alors gouvernée par un des nombreux seigneurs arméniens qui avaient profité de la débâcle byzantine et de la décadence seldjoucide pour se tailler des principautés indépendantes dans la région. Baudoin se fit adopter par l'Arménien et ne tarda pas à lui succéder (mars 1098). C'est ainsi que fut fondé le Comté latin d'Edesse qui s'étendit jusqu'au Diarbékir et finit par englober tout le pays entre Aïntab et Mossoul. Cet Etat franc de la Mésopotamie occidentale qui se maintient de 1098 à 11 !\[\ et sur lequel Baudouin Ier régna trois ans (1098-1100), sépara les Musulmans de Perse de ceux de Syrie et d'Egypte. A cet égard, sa fondation fut une œuvre de génie. En établissant une forteresse chrétienne, à la fois arménienne et française, au nœud des routes qui vont d'Asie Mineure à Bagdad et de Mossoul à Alep, Baudouin 1er coupait l'Islam en deux et rendait possible la grande œuvre poursuivie par ses compagnons en Terre Sainte.

A la sortie du Taurus, les autres chefs Croisés étaient entrés en Syrie. Ils parvinrent devant la ville d'Antioche, dont le siège fut long et pénible (d'octobre. 1097 à juin 1098). A peine les Croisés étaient-ils maîtres d'Antioche qu'arriva sous ses murs une grande armée musulmane. Le sultan seldjoucide de Perse, Barkyarok, envoyait au secours des siens l'émir de Mossoul, Kerbouka, avec 500.000 hommes, auxquels se joignit encore Dékak, l'émir seldjoucide de Damas. L'Islam, menacé dans cette Syrie qui était le cœur même de sa puissance, tentait un suprême effort. Mais Bohémond, — devenu le conseiller militaire des Croisés, comme Godefroy de Bouillon était leur conseiller politique, mil

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Kerbouka en déroute sous tes murs d'Antiochc (28 juin

La bataille d'Àntïoche, succédant à celle de Dorylée, trancha pour Irois siècles les destinées de l'Orient. Les Croisés ne s'étaient pas heurtés jusque là à la grande armée seldjoucide encore toute pleine des souvenirs du Pourfendeur et du Grand Lion. L'épopée seldjoucide datait seulement de la veille. La force turque qui avait ployé le monde chinois, le monde indien, le monde iranien et le monde arabe, passait pour invincible. Or, en une seule rencontre, l'armée franque brisa cette force. Les rcîtres aguerris en vingt batailles, les sabreurs venus de la steppe mongole pour conquérir Pékin, Delhi, Ispahan et Bagdad, reculèrent devant les chevaliers de Lorraine, d'Ile-de-France et de Normandie. Dans l'Orient où la force seule compte, la France acquit de ce fait un renom prodigieux.

Cependant il fallait statuer sur le sort d'Antïoche. A qui appartiendrait la capitale syrienne ? En droit, on eût dûla remettre à l'empereur Alexis Comnènc. Mais nul ne pensa aux droits de l'Empire qu'on avait pourtant juré de rétablir. Les deux princes les plus ambitieux de l'armée latine, Bohémond et Baymond de Saint-Gilles, se disputèrent la possession de la ville qui resta en fin de compte au premier. Bavmond de Saint-Gilles se consola de sa déconvenue en jetant son dévolu sur le pays de Tripoli, au Liban, où il finit par fonder plus tard un comté provençal.

Après bien des froissements d'intérêts, toujours apaisés par la haute sagesse de Godefroy de Bouillon, le gros de l'armée franque reprit sa marche vers Jérusalem. La ville sainte appartenait aux Fatimites d'Egypte qui venaient (io()8") de, l'enlever aux Seldjoucides. Tant que les Croisés s'étaient contentés de combattre la féodalité turque dans la Syrie du Nord, les Falimiles avaient été en coquetterie avec eux. Mais quand l'armée franque eut dépassé le Liban, la Cour d'Egypte dut se résoudre à la guerre. Les Croisés mirent le siège devant Jérusalem le 7 juin 1009. Vr\v flotte génoise, débarqua à Jaffa du matériel de siège, et Jérusalem fut prise le i5 juillet à la suite d'un furieux assaut. Le

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combat de rues et le massacre qui suivit coûtèrent la vie à 70.000 Musulmans. « Godefroy de Bouillon, après être monté le troisième sur la brèche et avoir frappé d'estoc et de taille, s'en vint à la tète de ses chevaliers, pieds nus et dans l'attitude de la pénitence, au Saint Sépulcre où ils chantèrent les louanges du Seigneur. »

La Ville Sainte était conquise, mais les possessions des Francs ne dépassaient guère sa banlieue. Godefroy de Bouillon, devenu roi de Jérusalem sans en avoir le titre (on sait qu'il se nomma Avoué du Saint Sépulcre), commença à agrandir son domaine par la soumission de la Galilée. Les Fat imites ayant envoyé d'Egypte une armée pour reconquérir la Palestine, il détruisit cette armée devant Ascalon.

Formation du Royaume Latin

de Jérusalem.

Règne de Baudouin Ier

Godefroy de Bouillon eut pour successeur son frère, le comte d'Edesse, Baudouin, qui prit, le premier, le titre de roi de Jérusalem (1100-1119) (1). A peine sur le trône, le nouveau roi eut à repousser une dernière attaque des Fatimites. D'abord vaincu à Yazour, il prit sa revanche près de Jaffa et rejeta les envahisseurs en Egypte (1102). Depuis ce moment, les Fatimites cessèrent de constituer un péril sérieux pour l'Orient latin. Leur puissance militaire, jadis si redoutable, tomba bientôt en décadence et ce fut un bonheur pour les Francs d'avoir comme principal adversaire ces voisins affaiblis.

Le danger pour le Royaume latin venait d'ailleurs : des Turcs de Mésopotamie, derniers vétérans de l'épopée seldjoucide. En m3, l'atabek de Mossoul, Maudoud, unit ses forces à celles de Togtékine, émir de Damas, et envahit la Galilée. Baudouin fut vaincu près de Tibériade. Par bonheur

(1) Cf. Rœhricht, Geschichte des Kœnigreichs Jérusalem, Innsbrùck ;. 1898. — W'olff, Kœni'j Balduin I, Kœnigsberg, 1884.

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pour lui, l'émir de Damas se brouilla avec Maudoud, qu'il lit même assassiner. Ce drame creusa un fossé entre les Turcs de Mossoul et ceux de Damas, et le Royaume de Jérusalem se trouva sauvé.

Il s'établit alors en Syrie un équilibre local où les barons français el les princes musulmans trouvèrent également leur compte. Des alliances de voisinage, des relations économiques se créèrent. La courtoisie des mœurs féodales, presque pareilles dans la société seldjoucide et dans le monde latin, facilita la pénétration réciproque. Du moment que le roi de Jérusalem semblait ajourner la conquête de Damas et que, de. son côté, l'atabek Togtékine renonçait à reprendre Jérusalem, il était inévitable que tous deux se missent d'accord pour défendre l'équilibre politique de la Syrie contre toute intrusion des Turcs de Perse ou des Fatimites. Cet accord tacite entre émirs et barons pour le maintien du statu quo en Syrie, se perpétua généralement jusqu'à la Deuxième Croisade.

Enfants perdus de la Chrétienté, jetés au hasard des événements dans ce monde islamique si complexe et si formidable, les barons latins n'avaient qu'un moyen de se maintenir en Orient : devenir des Orientaux. Un hasard inouï, un de ces soubresauts d'épopée comme l'histoire en présente à certaines heures de, fièvre et de rêve, les avait lancés sur les côtes d'Asie, tous à l'aventure, ducs lotharingiens du pays belge, Français de France, écumeurs d'océans descendus de course en course, de pillage en pillage, de Norvège en Normandie, de Normandie en Grande Grèce, ou grands seigneurs provençaux, de cette Provence qui était alors une nation distincte, en tète de la civilisation romane. Mais l'aventure de la Croisade une fois réalisée, l'inouï, l'inespéré devenus choses tangibles, de nouveaux problèmes se posèrent. Quelque mépris qu'encourussent ainsi les Poulains, les Francs créoles, de la part des pèlerins fraîchement débarqués, il fallait, pour éviter la grande lame de fond islamique qui menaçait toujours de déferler du côté de Bagdad et de la mouvante Asie, s'abriter derrière les émirats turcs demeurés dans la Syrie désertique. Conquérir la Syrie

musulmane toute entière, détruire cet Islam puissant et raffiné qui allait du Bengale à la Marmara, de Samarkande à l'Yémen, c'était ce que les naïfs compagnons de Pierre l'Ermite avaient juré d'accomplir, mais, à l'expérience, un projet irréalisable. Le monde est plus grand que ne le croyaient les gens du xie siècle. D'autre part se contenter de la conquête prestigieuse et vaine de Jérusalem, tout en restant en hostilité avec l'Orient sans limites, c'était se condamner à disparaître. Il fallut s'adapter, — et c'est là qu'apparaît la subtile politique de Baudouin Ier — se faire rapidement une place au milieu du monde musulman, jouer un rôle dans cet équilibre oriental où les nouveaux arrivants trouvaient toujours des alliés tout prêts pour s'opposer avec eux aux menaces venues des réservoirs d'hommes de l'Asie ou de l'Afrique. Ce fut en effet un prodige de sagesse politique que de maintenir, en dépit du milieu, cet Etat latin, si exposé qu'il était presque un défi à la nature, et de le maintenir à la fois contre l'indignation brouillonne des Croisés nouveaux venus qui ne comprenaient pas sa souplesse à l'égard des Damascéens, et aussi contre le fanatisme coranique des mollahs de, Bagdad ou de Transoxiane qui ne supportaient pas la tolérance des Damascéens et des Alépitains envers les Roumis. L'adresse de Baudouin 1er et des rois francs du xne siècle, fait le plus grand honneur à leur sens politique.

La maîtrise des mers du Levant par les flottes italiennes permit à la Syrie franque d'acquérir la ligne de côtes indis pensable à son développement. Baudouin Ier s'empara de Beyrout en 1109, grâce à une escadre génoise, et de Sidon, en 11 10, avec le concours d'une escadre vénitienne. Les tentatives de la garnison égyptienne d'Ascalon pour reprendre Jaffa échouèrent, et Baudouin Ier put bientôt aller attaquer l'Egypte à ses portes. 11 traversa l'Arabie Pétrée, et fonda, pour dominer le désert de Moab et la presqu'île sinaïtique, la célèbre forteresse du Crac de Montréal (iii5). En 11 16, il pénétra jusqu'à la Mer Rouge, où il occupa le port d'Aïlah, au fond du Golfe d'Akabah. Poussant vers la vallée du Nil une pointe hardie, il brûla Fara-

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niieh cl atteignit Tinni». I! mourut au retour de cette expédition, dans le désert d'El Arisch (1118).

L'occupation de Montréal et d'Aïlah témoignait chez les princes francs, de vues politiques déjà singulièrement lucides. Le péril toujours à craindre pour le Royaume de Jérusalem, c'élait la soudure entre les deux moitiés ennemies du monde musulman : l'Egypte fatimitc et l'Asie abbassîdc. Par la conquête du plateau de Moab, par la prise de possession d'un port sur la Mer Rouge, le premier Baudouin coupait les communications entre le Caire et Damas, entre le Caire e! Bagdad, et gênait les relations entre l'Egypte et la Mésopotamie d'une part et La Mecque de l'autre. Les conquérants de Jérusalem, obéissant au simple enthousiasme religieux, ne s'étaient pas doutés en 1099 de tout le préjudice qu'ils causaient à l'Islam. Mieux informé, Baudouin Ier qui savait que la Syrie méridionale était le centre même du monde musulman, tirait de ce fait toutes ses conséquences. Edesse latine entre Mossoul et Alep, le Moab latin entre le Caire et Damas, c'était le monde musulman pris à ses deux points faibles, coupé à ses deux isthmes, rompu, disloqué. De 11 16 à 1189, lcs chrétiens furent maîtres de la route du pèlerinage musulman, des avenues du ïïedjaz. Ce fut là un événement d'une importance panislamique, mondiale. Toutes les caravanes venues des quatre coins de l'univers, de l'Inde ou du Maroc, du Turkestan ou de l'Espagne, devaient, pour aller faire leurs dévotions au tombeau du Prophète, passer devant les orgueilleuses forteresses franques du pays de Moab. A la fin du xie siècle l'Islam avait détenu la ville sainte de la chrétienté, soumis toute l'Asie chrétienne, et failli passer en Europe. Au commencement du xne siècle, les chrétiens ne réussirent pas seulement à dégager la Syrie et l'Asie Mineure, à refouler les musulmans vers les plateaux et les déserts de l'arrière pays; ils entamèrent l'Arabie elle-même et menacèrent à leur tour les vailles saintes du mahométisme : On verra un seigneur de Montréal organiser une expédition en règle contre La Mecque et Médine, piller le Hedjaz et le Yémen, et rançonner Aden, à rentrée de la mer des Indes,

En résumé, Baudouin Ier fut le véritable fondateur du RoyMSMfte de Jérusalem. 11 fit de ses fondions purement électives et honorifiques, une royauté véritable, qui revêtit bientôt tous les caractères du droit divin. Son domaine, borné d'abord à la banlieue de Jérusalem, il le doubla en quelques années, lui permit de respirer en lui donnant une façade maritime, lui assura le concours des marines italiennes, intéressées à sa défense par d'adroites concessions commerciales. Il sut se. ménager de précieuses alliances parmi les émirs turcs de Syrie et prit sur le monde islamique un avantage décisif en occupant la presqu'île du Sinaï, qui sépare l'Asie Antérieure de l'Egypte. La plante délicate transportée de France en terre syrienne, aurait pu s'étioler rapidement. Il l'adapta au milieu et l'acclimata. 11 inaugura cette admirable politique indigène que devaient suivre tous les rois ses successeurs. Godefroy de Bouillon n'avait été qu'un Croisé et l'était resté jusqu'au dernier soupir. Baudouin fut le premier des Francs-Syriens, de ces créoles établis en Orient sans espoir de retour — les « Poulains » comme on les appela — qui faisaient l'étonnement des Croisades postérieures. « Il voulut, dit Luchaire, paraître aux yeux de ses sujets indigènes sous l'extérieur d'un souverain d'Orient. On le vit à Jérusalem vêtu d'un burnous tissé d'or, la barbe longue, et faisant porter devant lui un grand bouclier doré. Il se laissait adorer à l'orientale et prenait ses repas, les jambes croisées sur un tapis. » Si Godefroy de Bouillon, le chevalier lorrain qui délivra le Saint-Sépulcre, symbolise l'idéalisme de notre race, Baudouin, le comte de Boulogne-sur-Mer, qui, au xue siècle, créa un royaume de langue d'oïl en pleine Asie musulmane, nous apparaît comme le premier en date des hardis pionniers dont l'audace et le génie colonisateur semèrent plus tard de Nouvelles Frances sur toutes les terres du globe.

Formation de la Principauté d'Antioche et du Comté de Tripoli.

Tandis que Baudouin Ier fondait le Boyaume de Jérusalem, Bohémond, le chef des Croisés Normands, fondait

dans la Syrie du Nord la Principauté d'Antiochc (109S- 1 108). De son coté Baudouin II, le nouveau comte d'Edesse, cherchait à agrandir son fief du côté de la Mésopotamie . Curieuse figure que celle de ce baron d'avant-garde, campé en plein Djézireh, au seuil du Diarbékir et de l'Irak Arabi. En 110/1, lui et Bohémond tentèrent une opération d'une audace inouïe : la marche sur la vallée du Tigre. Ce que convoitaient maintenant les barons latins, c'était Mossouî, Bagdad, le Khalifat. Mais ils furent vaincus près de Rakka par l'Atabek de Mossoul et leur tentative ne fut jamais reprise.

Bohémond eut pour successeur comme prince d'Antiochc, son neveu Tancrède (1108-1112), qui vainquit l'émir d'Alep, mit fin aux tentatives des Byzantins sur la Syrie du Nord, et annexa définitivement Apamée, Laodicée et Gibel. Comme Baudouin 1er à Jérusalem, Tancrède, à Antioche, sut s'adapter très vite au milieu oriental : On a de lui des monnaies au nom du « Grand Emir Tancrédos ». La Sicile d'où il venait, n'était-elle pas encore à demi-arabe? Originaires de Scandinavie, francisés depuis deux siècles, italianisés depuis vingt ans, voici que ces chevaliers normands finissaient en émirs chrétiens sur les terrasses de l'Oronte...

Les Normands avaient fondé une principauté dans la Syrie propre, les Lorrains un royaume en Palestine. Entre les uns et les autres, les Provençaux fondèrent au Liban un troisième Etat latin — , le Comté de Tripoli. Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, jeta les fondements de cette œuvre, en soumettant, avec l'aide de la flotte génoise, Tortose (1101) et Gibelet (110/1). Son fils Bertrand (1109-1112; enleva aux Musulmans Tripoli qui devint la capitale du Comté provençal (1109). Pons, fils de Bertrand (iii2-n38), acheva la constitution de cet Etat libanais qui soudait heu reusement le Domaine Royal de Jérusalem à la Principauté d'Antiochc

Comme le Royaume de Jérusalem, en Palestine, les principautés franques de la Syrie du Nord eurent à subir à plusieurs reprises les attaques des Turcs de Mossoul. En 11 10, Latabek de. Mossoul, Maudoud, uni à l'émir d'Alep, Roud-

wan, essaya de surprendre Edesse et ravagea la Principauté d'Antiochc. Le prince d'Antioche, Tancrède, repoussa ses attaques et se vengea sur l'émir d'Alep qu'il força à conclure une paix séparée. En ni 4, le chef turc Borsaki, successeur de Maudoud comme atabek de Mossoul, conduisit une nouvelle expédition en Syrie. Le nouveau prince d'Antioche, Boger (1112-1119), digne héritier de Tancrède, prit le commandement des troupes franques et mit les Turcs en fuite dans la vallée du Sarmit (in5). Détail qui prouve, à qucî point les Francs avaient déjà pris racine dans le milieu syrien : dans cette guerre, les émirs de Damas et d'Alep, se sentant aussi menacés que les chrétiens par les Turcs de Mossoul, s'étaient rangés du côté du prince d'Antioche (1).

Règnes de Baudouin II

(1118-1131) et de Foulque d'Anjou

A la mort de Baudouin Ier, son cousin Baudouin II, déjà comte d'Edesse, devint roi de Jérusalem (in8-n3i). Moine couronné et chevalier mystique, le nouveau monarque rappela la haute figure chrétienne de Godefroy de Bouillon.

Dès son avènement, Baudouin II eut à faire face aux plus graves difficultés. L'émir de Mardin et d'Alep, Il Ghazi vainquit et tua à Artésie le prince Roger d'Antioche (11 19). Baudouin repoussa II Ghazi et organisa la défense du pays jusqu'à l'arrivée du nouveau prince d'Antioche, Bohémond II. Quelques années après, Baudouin qui défendait le Comté d'Edesse contre Balak, successeur d'il Ghazi dans l'émirat d'Alep, fut fait prisonnier par les Turcs. Les Fatimites d'Egypte profitèrent de sa captivité pour attaquer le Royaume de Jérusalem. Ils vinrent assiéger par terre et par mer Jaffa, le port de la Ville Sainte. Mais le comte de Sidon, nommé régent du royaume, repoussa les envahisseurs à la

(1) Cf. Rev. Résumé de l'histoire des Princes d'Antioche, Rev. de l'Orient Latin, I. IV (1904).

bataille d'Ibelin. Sur ces entrefaites arriva en Syrie uoe escadre vénitienne, conduite par le doge en personne. A la demande du régent, les Vénitien*, après avoir détruit IV u die ennemie, allèrent assiéger la ville de Tyr, restée jusquelà au pouvoir des Fatimites. Tyr fut prise au mois de juillet 1124 et cette conquête acheva de donner aux chrétiens la possession du littoral et la maîtrise de la mer.

Le roi Baudouin II, enfin sorti de captivité, essaya de s'emparer de Damas, avec la complicité de sectaires Ismaéliens. Mais le complot organisé à Damas par les Ismaéliens fui découvert, et l'entreprise échoua (1129). La Syrie resta partagée en deux zones longitudinales : la zone maritime — Antiochc, Tripoli, Jérusalem — aux mains des Francs; l'hinterland — Alep, Damas — aux mains des Turcs.

Baudouin II eut pour successeur son gendre, Foulque d'Anjou (1 i3i-i 1/1/i). Foulque fut un des meilleurs souverains de la Syrie franque (1) De caractère assez semblable à celui du premier Baudouin, vaillant guerrier et politique habile il affermit le pouvoir royal en châtiant plusieurs vassaux rebelles. 31 mit lin aux intrigues dont la cour d'Antioche était le théâtre, en faisant épouser à l'héritière de cette principauté un vaillant baron français, le comte Raymond de Poitiers (ii36-n/ig). A l'extérieur il tint tête à la réaction musulmane qui s'annonçait partout menaçante.

Une grande puissance était en train de se constituer dans la Syrie musulmane, à la place des différents émirats dont les divisions avaient été si profitables aux chrétiens. En 11 28 l'atabek de Moissoul, Zcngui, s'était rendu maître de Vernirai d'Alep. Par la suite, il avait enlevé Hamath et Horns à l'émir de Damas. ïl ne lui restait plus qu'à annexer cette dernière ville pour faire l'unité de la Syrie musulmane, mais le roi Foulque, qui comprenait le péril, opéra une diversion qui dégagea Damas à temps. Zengui attaqua alors le comté de Tripoli, le plus Jaible des quatre Fiats latins. Assiégé pur lui dans Montferrand (2), le comte de Tripoli, Raymond II, implora l'aide du roi Foulque. Celui-ci se jeta dans la place

(1) Cf. t>odu. De Fulconis Ilierosolymiluni rœgno, P. j89'i. Montferrand ou Barin, importante forteresse du Liban.

avec une troupe de renfort, mais il s'y fit bloquer à son tour et dut, pour se délivrer, remettre Montierrand à l'atabek (1137).

En même temps que la constitution d'un grand empire syrien musulman, un autre danger menaçait le Royaume Latin de Jérusalem — l'intervention de l'Empire Byzantin dans les affaires d'Antioche.

Les Gomnènes et la Question d'Orient.

Après le passage de la Première Croisade, les Byzantins avaient consolidé les conquêtes qu'elle leur avait values en Asie Mineure (i). L'empereur Alexis Gomnène acheva de chasser les Seldjoucides de la Bithynie, de l'Ionie et de la Lydie. Son successeur Jean Gomnène (in8-ii/|3) les chassa également de la Phrygie occidentale. En n32, il franchit l'Halys et les relança jusqu'au cœur de la Cappadoce. La croisade byzantine qu'il inaugura en Asie Mineure, parallèlement à la croisade latine de Syrie, rendit au vieil empire quelque chose de sa gloire passée. Les jours de Jean Tzimitzès et de Nicéphore Phocas semblèrent revenus. L'Hellénisme recouvra toute l'Anatolie à l'Ouest d'une ligne passant par Sinope, Gangra, Angora, Amorion et Phiîomélion, plus, à l'est de cette ligne, sur le littoral pontique la province de Trébizonde qui s'étendait jusqu'au Caucase, et sur la Mer de Chypre, la côte de Pamphylie et de Cilicie jusqu'au golfe d'Alexandrette et au Taurus. Mais dans cette dernière direction, deux questions importantes se posèrent pour les Byzantins : la Question arménienne et la Question d'Antioche.

Quand les Turcs avaient conquis l'Arménie, au milieu du xie siècle, un grand nombre d'Arméniens avaient fui pour se réfugier en Cilicie. 11 y eut là une émigration compacte qui transforma la Cilicie en une Arménie nouvelle, la « Petite Arménie », comme on l'appela. Comme l'Em-

(1) Cf. Ghalandon, Jean II et Manuel Comnène, P. 1912.

22a LES CROISADES

pire Byzantin, aux prises avec les Seldjoucides sur les Lords de. la Marmara, se trouvait, incapable de faire respecter ses droits au Sud-Est de l'Asie Mineure, comme d'autre part les Seldjoucides, tombés dans une décadence rapide, se désintéressèrent de cette région, les Arméniens se trouvèrent sans combat maîtres de plusieurs districts ciliciens. Une dynastie arménienne, celle des Roupénicns, fonda en 1080, une principauté indépendante dans la chaîne du Taurus. Le deuxième prince de cette maison, Constantin (1092-1100) accueillit les Croisés comme des amis et profita de leur passage pour s'agrandir aux dépens des Byzantins et des Turcs. Thoros 1er qui lui succéda (noo-1129) descendit des montagnes et, avec l'aide, des Normands d'Antioche, enleva aux Byzantins les grandes villes ciliciennes, Sis et Anazarbe. Le successeur de Thoros, Léon Ier (1129-1137) avait achevé la conquête de la Cilicie, lorsqu'il fut attaqué par les Byzantins : L'empereur Jean Comnène, vainqueur des Turcs en Phrygie, ne pouvait tolérer plus longtemps l'existence du petit Etat arménien de Cilicie qui le séparait de l'Orient Latin. En 1137, il envahit la Cilicie, vainquit Léon, le fit prisonnier et annexa le pays. Puis, la voie étant libre devant lui, il pénétra dans la Syrie franque et vint assiéger Antioehe.

La démonstration de Jean Comnène contre Antioehe avait pour but de trancher une question pendante depuis le passage de Godefroy dé Bouillon à Constantinople, celle des droits de l'Empire Byzantin en pays reconquis. Affaiblis par leur récente défaite de Montferrand, les Latins ne pouvaient tenir tête aux légions byzantines. Le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, se décida donc à reconnaître la suzeraineté impériale. Aussi bien la menace que faisait planer sur la Syrie franque la concentration des forces musulmanes entre les mains de Zengui, obligeait les Latins à se rapprocher de Byzance, pour faire, de leur côté, l'union des forces chrétiennes. Devenu le vassal des Grecs, Raymond de Poitiers obtint leur participation à l'œuvre de la Croisade1. En ii38, une grande expédition gréco-latine s'organisa pour chasser les Musulmans de l'hinterland syrien.

Jean Comnène et Raymond de Poitiers entrèrent sur les terres de Zengui et vinrent assiéger Schaizar, l'ancienne Gésarée de l'Oronte.

Il ne faut pas s'y tromper. La croisade gréco-latine de n38 représente l'effort le plus sérieux qui ait été fait pour assurer la domination chrétienne en Orient. L'Orient Latin souffrait de deux vices constitutifs : la rivalité des Grecs et des Latins et le maintien, en arrière des Etats Francs, à Alep et à Damas, d'émirats musulmans dont la poussée continue devait finir par rejeter les chrétiens à la mer. L'union de n3a. mettait fin à la rivalité gréco-latine et tendait à supprimer le péril musulman.

Malheureusement l'entente des Grecs et des Latins dura peu. Pendant le siège de Schaizar, Jean Comnène et Raymond de Poitiers se brouillèrent. Le siège fut abandonné, les Grecs rentrèrent chez eux et les Latins renoncèrent à écraser Zengui. Les Etats francs, incapables de soumettre l'hinterland syrien, restèrent limités à une frange côtière de plus en plus mince et à la merci de toutes les poussées venues du continent.

Situation des Etats Francs de Syrie en 1144.

Nous sommes arrivés à Ta date de n44, à partir de laquelle les Etats Francs de Svrie ne cessèrent de décliner. Le moment est venu de dresser un tableau rapide de leur géographie politique de leur civilisation.

Les Etats francs étaient au nombre de quatre, savoir, du nord au sud, le Comté d'Edesse, la Principauté d'Antioche, le Comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. — Le Comté d'Edesse englobait la Mésopotamie Occidentale, au grand coude de l'Euphrate. C'était une baronnie d'avantgarde où les colons latins ne furent jamais nombreux. La population chrétienne se composait d'Arméniens et de Syriens jacobites ou nestoriens. Depuis l'élévation de Raudouin II à la royauté, le Comté d'Edesse appartenait à la famille française des Jocelvn de Courtenay.

5TOIRE DE L\\SIE. *15

La Principauté d'Antioche comprenait la Syrie propre. sur l'Oronte. inférieur. Les villes principales, après Antioche, étaient Séleucie que les Français appelèrent Saint-Siméon, Laodicée ou Ladice et Apamée. La population, plus mêlée que partout ailleurs, renfermait avec les colons français et italiens, des Arabes, des Syriens nestoriens ou jacobites, des Grecs et des Juifs. Après la dynastie normande, fondatrice de la principauté, la couronne d'Antioche passa par suite de divers mariages, à des barons français, Raymond de Poitiers d'abord, Renaud de Châtillon ensuite (i).

Le Comté de Tripoli comprenait le Liban et la Phénicie septentrionale. Les villes principales étaient, avec Tripoli, Tortose, Maraclée et Gibelet. La population restait en grande partie maronite. La dynastie provençale, qui avait fondé cette seigneurie, y régna jusqu'en 1187 (2).

Le royaume de Jérusalem embrassait l'ancienne Palestine — Galilée et Judée. Les villes principales étaient Tyr, Saint- Jean d'Acre et Jaffa. La dynastie lorraine des Baudouin avait légué la couronne, par voie de mariage, à la dynastie d'Anjou, à laquelle devait succéder les maisons, également françaises, de Lusignan et de Champagne,

De l'Euphrate à la frontière d'Egypte s'étendait donc une ligne ininterrompue de baronnies gouvernées par des dynasties françaises et couvertes de châteaux français. C'est plaisir d'évoquer ces beaux noms de manoirs champenois ou angevins transportés dans les paysages de Judée : Monréal, Beauvoir, Belmont, Montfort, Mirabel, Beaufort, Montferrand, Blanche-Garde. Nos chevaliers francisaient d'ailleurs naïvement, à la manière de Villehardouin et de Joinville les vieux noms bibliques. C'est ainsi que la Vallée du Sinaï devenait le Val Moïse. Quelquefois, ils réussissaient par un calembour à donner au nom oriental une physionomie fran-

(1) Après la capture de Renaud de Châtillon par les Musulmans, le trône d'Antioche passa au fils de Raymond de Poitiers, Bohémond III (1163). La dynastie poilevine réçna sur Antioche jusqu'à la conquête musulmane (1207».

(2) En 1187 Raymond III, dernier comte de Tripoli de la dynastie provençale, mourut sans enfant en désignant comme successeur un des fils du prince d'Antioche (dynastie poitevine). En 1200 le Comté de Tripoli fut définitivement réuni à la Principauté d'Antioche.

çaise, faisant par exemple, de Kharpout « le Quart-Pierre ». On devait voir de même les villes de Péloponèse s'appeler Malagrilïon, Crèvecœur, Montesquiou et celles de Chypre se transformer en Buffavent ou en Dieudamour. Ainsi le délectable parler de Joinville conquérait peu à peu les rivages syriens. La Syrie, le Liban, la Palestine devenaient autant de Frances nouvelles (i).

Mais cette France d'Outremer était déjà bien différente de celle de Champagne ou d'Anjou. Ce qui frappe d'abord dans la civilisation des Francs de Syrie, c'est leur adaptation levantine. Lin chroniqueur des Croisades, Foucher de Chartres, a, là-dessus un bien curieux passage : « Voilà, dit-il, nos Occidentaux transformés en habitants de l'Orient. Le Français et l'Italien d'hier ne sont plus maintenant qu'un Galiléen ou un Palestinien. L'homme de Reims ou de Chartres est devenu l'homme de Tyr ou d'Antioche. Nous avons oublié nos lieux d'origine. L'un possède déjà maison et famille, comme s'il était indigène. L'autre a pris pour femme, non une compatriote, mais une Syrienne, une Arménienne, parfois une Sarrasine baptisée. Nous nous servons de toutes les langues des pays où nous sommes installés. Celui qui était pauvre là-bas, se trouve ici dans l'opulence. Tel qui, en Europe, ne possédait même pas un village, règne en Asie sur une ville entière. Pourquoi revenir en Occident, puisque l'Orient comble nos vœux ? »

La noblesse latine adopta insensiblement les mœurs des indigènes. La cour royale devint une cour luxueuse, une cour d'Orient. On vit les chevaliers porter la barbe longue, les amples vêtements, le couffieh, le turban, les armoiries des Arabes. La pratique de l'esclavage, la tendance à la polygamie, la propagation de la langue et de la musique arabes, l'emploi dans les cérémonies de danseuses, de chanteuses et de pleureuses, l'usage des bains maures, tous ces em-

(1) Cf. Rey. Essai sur In domination française en Syrie durant le Moyen Age, p., 1866. — Rey. Les colonies [ranques de Syrie au xne et au xme siècles, P., 1883. — Dodu. Histoire des institutions monarchiques du Royaume Latin de Jérusalem, P., 1894. — Dodu. Le Royaume Latin de Jérusalem, P., 1914. — Louis Madelin. La Syrie franque, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1917. — H. Lammens, La Syrie, P. 192?.

prunts au milieu arabo-persan ne tardèrent pas à faire, des barons créoles, ces Levantins de mœurs et d'aspect qui scandalisaient si fort les Croisés nouveaux venus. Le climat de Syrie eut d'ailleurs sur les Francs la même influence amollissante que jadis sur les Sélcucides et sur les Oméyades. Les prouesses amoureuses de Roger d'Antiochc, le roman de Raymond de Poitiers et de la reine Aliéner, la liaison du patriarche Héraclius et de la belle Pâque de Rouvray, mille autres exemples cités par les chroniqueurs du temps, témoignent de ce relâchement général des mœurs dans l'Orient Latin au xne siècle.

Les unions avec les femmes indigènes accélèrent cette inévitable transformation. « La fréquentation des Musulmanes, dit Rey, introduisit dans les intérieurs chrétiens toutes les intrigues des harems. » Ces unions donnèrent naissance à une race de métis, les Poulains (ainsi nommés parce que de nombreux colons venaient de la Pouille, en Italie) qui conservèrent dans le catholicisme nombre de coutumes arabes, notamment la claustration des femmes, et des tendances mal dissimulées à la polygamie.

L'historien Louis Madelin a tracé de la société de cette époque, un brillant tableau (i) « Les souverains de Jérusalem, dit-il, ne tardèrent pas à adopter le costume des chefs musulmans. Plusieurs médailles représentent les chefs latins, non plus bardés de fer des pieds à la tête, mais portant une longue robe et la tête coiffée d'un turban. Ce turban était formé par le caffieh, châle long et léger en usage chez les Arabes et que les guerriers latins avaint été forcés d'adopter à cause du climat. Ils le portaient par-dessus le casque et le heaume, si bien que la cour de Jérusalem devait ressembler bien plus à celle de Bagdad, du Caire ou de Cordoue qu'à celles de Paris ou de Londres. Bientôt la magnificence orientale ne tarda pas à gagner ces rudes guerriers. On vit les courtisans porter habituellement des vêtements de coupe orientale aux broderies étincelantes et aux ornements les plus riches. Ou vit à la cour une quantité d'esclaves noirs, égyptiens, syriens, des Turcs venus en ambassade, des tru-

(1) L. Madelin. L'expansion française de la Syrie au Rhin, p. 21.

chements grecs, et, parmi ce monde cosmopolite et brillant, la cour, aux jours de fête, ne différait pas de celle d'un khalife ou d'un émir. Les Musulmans, en effet, ne tardèrent pas à fréquenter ces gens venus de si loin pour les combattre. Par politique les Rois de Jérusalem accueillirent avec plaisir les envoyés des émirs d'Orient et des khalifes d'Egypte. On vit à la Cour de Jérusalem des cheiks indigènes, des chefs de tribus arabes, des vizirs sarrasins. On y rencontrait aussi des Grecs, longtemps les seuls intermédiaires entre le inonde oriental et les nouveaux venus ; on v vovait de riches marchands génois, vénitiens et pisans qui se disputaient, avec la faveur des souverains, le monopole du commerce et de l'industrie. Et ce devait être pour le guerrier franc fraîchement débarqué, avide de combattre l'Islam et de défendre la Croix, un spectacle étrange et stupéfiant, que de voir s'agiter au centre même du grand boulevard de la chrétienté la population palatine de Turcs aux éclatants costumes, d'Arabes aux blancs burnous, d'esclaves noirs, de Byzantins aux allures insidieuses et au langage flatteur, de riches marchands méridionaux. Mais sa stupéfaction devait augmenter, quand il s'apercevait qu'une partie de cette cour orientale était composée de ses anciens compatriotes, quand, sous ce eaffieh magnifique aux longs plis, sous ce turban orné de pierres précieuses, il reconnaissait les traits brunis' du pieux guerrier qui, vingt ans auparavant, avait quitté les bords de la Loire, de la Tamise, de la Seine ou du Rhin, bardé de fer et portant la Croix rouge. Les ordres de chevavaliers-moines avaient été conquis, eux aussi, aux mœurs orientales. Hospitaliers et Templiers traînaient à leur suite, tout un cortège d'esclaves orientaux, de domestiques syriens et de familiers byzantins. Enfin les évêques et les prêtres, sous l'influence du Clergé grec, avaient adopté les ornements sacerdotaux et certaines habitudes des Clergés orientaux. Tout ce monde peuplait la Cour royale, la chamarrait des plus vives couleurs et des plus brillants ornements... Si le Royaume de Jérusalem eût vécu plusieurs siècles encore. ses princes eussent finalement ressemblé plutôt à des émirs qu'aux Capétiens de Paris. Quand un Tancrède, dix ans

après que Pierre l'Ermite eut mis en mouvement la chrétienté contre l'Islam, arbore un turban (à la u'rité surmonté d'une croix) et s'intitule émir, on peut penser que le 20e ou le 25e successeur de Codefroy de Bouillon eût été, vers le milieu du xive siècle, une manière de sultan, qui, à la tête d'un Etat oriental eut régné en souvenir oriental sur une partie de l'Asie. »

L'acclimatation de l'art français en Syrie n'est pas le moindre intérêt de cette société composite. « Aux inspirations de l'art roman et de l'art gothique, écrit M. Diehl, se mêlent curieusement les détails de l'ornementation arabe et grecque. Sur le transept des cathédrales romanes surgit la coupole byzantine ; les terrasses à l'orientale remplacent les combles pointus des cathédrales d'Occident. Des maîtres grecs tapissent les murailles de longues suites de mosaïques et de peintures où les inscriptions grecques alternent avec les inscriptions latines, et dont l'inspiration est purement byzantine. La décoration arabe s'installe à la courbe des arcades romanes, et mêle ses figures d'animaux fantastiques aux pieux bas-reliefs de l'art latin (1). »

Le poète Edmond Rostand a composé des vers d'un charme étrange pour peindre cette France d'Outre-Mer qui était déjà tout l'Orient et qui restait encore la France. C'est elle, la Princesse Lointaine qu'au fond de leurs manoirs de Champagne ou d'Anjou, évoquaient les chevaliers errants et les ménestrels. Pendant tout le Mo\en Age, nos aïeux ont rêvé d'elle. Elle était la dame de leurs pensées, parée de tout le mystère de sa grâce asiatique, de toute la séduction de son exotisme :

Telle en son bizarre joli

De Française un peu Moabile,

Mélisinde de Tripoli

Dans un grand palais clair habite...

Vers lumineux, où passe sur le fond des ciels d'Orient,

(1) Diehl. Les monuments de iOricnt Lalin, Revue de l'Orient Latin, t. V., p. 293-310 (1897).

HISTOIRE DE L'ASIE >3l

dans un paysage de Galilée oia de Phénicie, la silhouette de ooe châtelaines au beau nom, Mélisendc, Yolande, Sibylle, Alix, dont les chroniqueurs des Croisades nous laissent. entrevoir lame capricieuse et passionnée, les violences et Lee amours.

Les Syriens sous la domination franque.

Les indigènes chrétiens de langue arabe représentaient la moitié de la population du Royaume. Les barons français surent s'a! lâcher cet élément et l'associer dans une certaine mesure au gouvernement du pays. Les chrétiens indigènes étaient placés par les Assises de Jérusalem sur le même pied que les bourgeois latins. Ils avaient les mêmes droits à posséder des casaux et des bourgs. Dans les tribunaux de commerce appelés Cours de Fonde et Cours de Chaîne, quatre jurés syriens siégeaient à coté de deux jurés francs. Les différences de rite, en dépit d'inévitables froissements, n'empêchaient pas la bonne harmonie entre les Latins et les Chrétiens orientaux. L'évêque jacobite de La Madeleine, près de Jérusalem, prenait rang parmi les grands dignitaires du Royaume. On vit les Patriarches nestoriens Sahrjésu V et Makika II en rapports intimes, non seulement avec les princes francs, mais avec les Papes Grégoire IX et Innocent IV. Les communautés Jacobit.es de la Principauté d'Antioche et le petit groupe Nestorien de la région de Tripoli comptaient parmi les meilleurs appuis du régime latin. Quant aux Maronites qui formaient une population compacte dans le Comté de Tripoli et la Principauté de Toron, ils étaient déjà pour la France les amis fidèles qu'ils sont restés durant huit siècles (1). Ils prirent une part active à la défense du Royaume, et fournirent aux Latins des archers célèbres dans l'histoire des Croisades. En i25o, Saint Louis écrivait à leur sujet : « Nous sommes persuadés qne cette nation est -une partie de la nation française, car son amitié pour les

(1) Cf. Rieslelhuher. Traditions françaises au Liban, Paris, Alcan, 1918.

LES CHOISADK-

Français ressemble à l'amitié que les Français se portent entre eux... Nous promettons de lui donner protection comme aux Français eux-mêmes et de faire constamment ce qui sera nécessaire pour son bonheur. »

Les Arméniens, qui possédaient un Etat national en Cilicie, étaient presque aussi nombreux dans le Comté d'Edesse et la Principauté d'Antioche, Les Latins admirent sur un pied d'égalité cet élément intelligent, vaillant et laborieux. « De nombreuses alliances de famille entre Francs et Arméniens ouvrirent à ceux-ci les rangs de la noblesse latine. Nous voyons le, régime féodal adopté par les Arméniens qui, pendant trois siècles, copièrent les coutumes, les institutions et jusqu'aux cérémonies des Francs. A partir du xnc siècle, la cour d'Arménie présente l'image fidèle d'une cour européenne avec connétable, sénéchal, chancelier et chambellan.

Les Assises d'Antioche furent adoptées en Arménie et toute la noblesse arménienne se mit à parler français. Au milieu du xne siècle, le Royaume Arménien de Cilicie était devenu un quatrième Etat franc qui, avec le Royaume de Jérusalem, le comté de Tripoli et la Principauté d'Antioche, complétait le domaine de l'Orient latin. L'influence de la France féconda heureusement le génie arménien. L'époque des Croisades coïncide pour l'Arménie avec la renaissance littéraire illustrée par Nersès de Lampron, Mathieu d'Edesse, Vartan, le Connétable Sempad et Nersès Schnorhali, noms illustres que nous retrouverons au cours de cette histoire.

Il n'est pas jusqu'à l'élément musulman que les princes latins n'aient réussi à se concilier. Les Musulmans avaient sans doute souffert du premier choc de la Croisade, Mais une fois le régime latin établi, ils furent traités avec une bienveillance qui était de bonne politique. Il n'y eut ni inquisition ni expulsion d'infidèles. On ne leur demanda aucune adhésion au culte chrétien, on n'exigea d'eux aucune conversion simulée. Ils restèrent sur le territoire franc à titre de vassaux, et l'humanité de leurs nouveaux maîtres est attestée par les chroniqueurs arabes : « Nous vîmes entre Tyr et Toron, écrit Ibn Djobaïr, de nombreux villages habités par les Musulmans qui vivent dans un grand

bien-être sous la domination franque. lis sont maîtres de leurs habitations et s'administrent comme ils l'entendent. Beaucoup de nos gens ont la tentation de venir se fixer dans le territoire franc, leur situation dans les cantons gouvernés par des princes musulmans étant le contraire du bicnêtre ». — La sage politique musulmane des princes latins porta se& fruits. Les Mahométans du Royaume fournirent aux Croisés les troupes légères des Turcoples qui, par leur connaissance du pays et de la guerre orientale, rendirent d'inappréciables services.

L'Agriculture et l'Industrie dans la Syrie Franque.

Les Croisés se préoccupèrent de la mise en valeur de leur domaine, lis exploitèrent activement les ressources naturelles du pays, très prospère depuis la domination arabe et que l'incurie turque n'avait pas encore, appauvri. La vallée du Jourdain était couverte de plantations de cannes à sucre, qui faisaient aussi la richesse du Comté de Tripoli et de la Seigneurie de Tyr. Le bassin inférieur de l'Oronte, du côté d'Antioche, produisait du coton ; Naplouse, et la Galilée donnaient du lin ; Tripoli récoltait la garance. Le vignoble palestinien conservait sa vieille réputation qui datait de l'époque biblique. Les crus les plus renommés étaient ceux de La Liche, Néphin, Boutron, Sidon et Engaddi. La loi coranique interdisant les boissons fermentécs, ce vignoble avait forcément été négligé durant la domination musulmane. L'arrivée des colons venus de Champagne, de Bourgogne et de Provence lui rendit son ancienne gloire. Lorsque les Croisés furent chassés de Syrie, ils transportèrent avec eux, sur les rivages où ils s'établirent, les crus de Palestine. Les Templiers, notamment, acclimatèrent à Chypre les vins de leurs casaux de Tortose. Enfin l'exploitation forestière faisait toujours la fortune du Taurus et du Liban. Les escadres italiennes venaient s'y fournir de bois de construction, ce qui leur conférait un avantage décisif sur la marine égyptienne, entièrement dépourvue de matières premières.

33 i LES CROISADES

L'industrie syrienne, formée à l'école des Byzantins, des Arabes et dos Persans, était en possession de méthodes qu'ignoraient les premiers Croisés, mais qu'ils s'iissinulèrcnt très vile. La fabrication des 1i<sus d'Orient el dos étoffes précieuses enrietnasail les grandes villes de la côte. Tarse, Antioche, Tripoli, Tortose et Tyr confectionnaient des draps de soie, brocarts d'Antioche, moires de Tripoli, cendres de Tyr. A 1 époque franque, Tripoli renfermait à elle seule .'i.ooo tisserands. Toutes ces villes fabriquaient aussi pour l'Europe des camelots, des cotonnades, des tapis. Laodieoo, Sidon, Hébron et vingt autres bourgs possédaient des ateliers de teinturerie où les tissus recevaient ces couleurs éclatantes qui font le pittoresque des bazars levantins. Tibériade et les villages de la Galilée, tressaient des nattes, comme au temps du Christ et comme de nos jours. La fabrication du verre occupait une partie de la population indigène à Tripoli, à Tyr, à Saint-Jean d'Acre, à Hébron. Beyrout, Tyr et Jaffa produisaient des faïences émaillées et des verreries de luxe, dont les lignes svelles et mystérieuses prouvaient l'influence de l'école fatimite. Enfin les artisans d'Antioche, de Tripoli et de Tyr, rivalisaient avec ceux de Damas et d'Alep dans le travail du cuivre damasquiné à incrustations d'or et d'argent.

Les Colonies italiennes dans la Syrie Franque.

Le grand facteur de la prospérité de la Syrie franque était le commerce italien (i). Au moment de la conquête, les princes latins avaient récompensé les bourgeois italiens de leurs services, en leur attribuant des quartiers marchands dans les principales villes. Ces quartiers se groupaient autour du fondaco, entrepôt qui servait à la fois de magasin et de maison de vente ; ils renfermaient des églises, des bains, des fours, des moulins, des échoppes, des abattoirs,

(1) Cf. Heyd., trad. Ftircy-Raynaud Histoire du Commerce du Levant au .Moi/rn Age, Leipzig, 1885. — "ochaube. Handëlsgescliidilr des rômiseJfUM \'ôll;('r... Munich, 1906. — Maafrcmi. Sloria délia marina ilaliana, Livourne, 1899 et sq.

tous les édifices nécessaires à la commune médiévale ; ils étaient complétés par un certain nombre de casaux ou fermes situés dans la banlieue de la ville et destinés à assurer l'entretien du fondaco. C'étaient autant de' petites colonies autonomes, véritables municipalités italiennes surgies en plein royaume féodal. Dans chaque ville, chaque quartier italien avait à sa tête des fonctionnaires appelés primitivement vicomtes et plus tard bayles ou consuls. Les colonies italiennes s'administraient elles-mêmes. Elles nommaient leur vicomte. Elles avaient leur juridiction propre présidée par ce magistrat, et s'efforçaient systématiquement d'échapper à l'action des fonctionnaires locaux.

Toute ia côté syrienne était peuplée de ces actives colonies vénitiennes, génoises ou pisanes, Antioche et Laodicéc renfermaient chacune un fondaco génois et un fondaco pisan. Gibelet n'était qu'un vaste entrepôt génois. Les Génois possédaient un tiers de la ville à Beyrout, à Saint-Jean d'Acre, à Gésarée et à Arsouf ; ils avaient leur quartier à Jaffa et à Jérusalem. Les Vénitiens eurent un tiers de la ville de Tyr et un quartier à Sidon, à Saint-Jean d'Acre et à Caïffa. Le quartier vénitien de Tyr renfermait les principales industries de la ville notamment les ateliers de verrerie et les célèbres manufactures de soieries à fil d'or.

Ces municipalités italiennes actives et centralisées, soutenues par la diplomatie vigilante de la métropole, empiétèrent de plus en plus sur le domaine de l'Etat féodal. Elles obtinrent d'abord les privilèges économiques les plus étendus. A Acre et à Jaffa, les fonctionnaires pisans avaient le droit de contrôler les agents du Roi aux bureaux de la douane. A Tvr, les Pisans avaient la franchise, douanière. Les Génois avaient de leur côté la franchise douanière dans la Principauté d' Antioche, et les Vénitiens dans le Domaine royal de Jérusalem. Mais ce n'étaient pas seulement des privilèges commerciaux qu'ambitionnaient les colonies italiennes, — c'étaient aussi des privilèges politiques. A Tyr, le bayle vénitien obtint les droits les plus étendus en fait de juridiction civile et criminelle Les Génois en obtinrent bientôt autant. A la, fin des Croisades, les colonies italien aes

étaient devenues un des facteurs dominants de la politique syrienne.

La Syrie Franque et le Commerce du Levant.

Ce que les Italiens venaient chercher en Syrie, c'étaient tous les produits du commerce asiatique. « Le commerce du Levant, dit Heyd, prit pendant les Croisades un essor qu'il n'eût pas été possible de rêver quelque temps auparavant. C'était la première fois que les marchands occidentaux pouvaient prendre pied en Asie. » De la Syrie, ils drainaient jusqu'à eux tout le trafic du monde arabe, de l'Océan Indien et de l'Asie Centrale.

Remarquons d'abord que, par sa situation, l'Orient Latin commandait tout le commerce intérieur du monde musulman. Toutes les pistes des caravanes allant d'Alep et de Damas vers l'Egypte et le Moghreb, toutes les routes entre Bagdad et Alexandrie, traversaient l'Etat latin au moins une fois, en Idumée, quand elles ne suivaient pas tout au long la vallée de l'Oronte et du Jourdain, d'Antioche à Jérusalem. Les douanes du royaume trouvaient là une de leurs principales sources de recettes.

La Syrie franque était aussi le vestibule du commerce des Indes. L'Océan Indien était alors le centre d'un actif négoce entre Chinois, Malais et Arabes. Les boutres arabes allaient chercher les épices et les soieries, non seulement dans l'Inde et l'Insulinde, mais jusque sur la côte cantonaisc. Soieries et épices étaient entreposées dans les comptoirs arabes de Barotchi et de Cambaye sur la côte du Konkan, puis expédiées sur les grands marchés de Sirâf, de Mascate et d'Aden. Une partie des navires qui se livraient à ce commerce, remontait le Golfe Persique jusqu'à Bassorah, d'où les caravanes convoyaient les marchandises vers Bagdad, Alep et Antioche ou vers Damas et Saint-Jean d'Acre. D'autre^ navires arabes cinglaient des Indes vers la Mer Rouge et venaient décharger leurs précieuses cargaisons sur la côte d'Egypte, sur celle du Hedjaz ou en Arabie Pétrée. Les mai-

HISTOIRE DE L'ASIE 2$n

chandises à destination de l'Egypte gagnaient Alexandrie. Celles qui étaient déchargées au Hedjaz montaient vers La Mecque d'où les caravanes les transportaient à Damas et de là à Saint-Jean d'Acre. Enfin les marchandises débarquées à Aïlah, an fond du Golfe d'Akabah, y était reçues directement par les commerçants latins. De Baudouin Ier à Renaud de Chàtillon, les ports d'Aïlah et d'Akabah restèrent en effet au pouvoir des Francs qui pouvaient ainsi communiquer directement avec la Mer des Indes. D'Aïlah, les caravanes chrétiennes transportaient les ballots de marchandises vers Jérusalem et vers Saint-Jean d'Acre qui était le grand marché du Rovaume.

Les routes transcontinentales comme les routes maritimes, aboutissaient presque toutes en Syrie. Les caravanes venues de l'Iran et qui convergeaient vers Mossoul et Bagdad remontaient ensuite le cours de l'Euphrate jusqu'à Edesse et à Alep d'où elles gagnaient les ports du Duché d'Antioche : Laodicée (Latakieh), Saint-Siméon (Séleucie de Piérie), Gibel et Gibelet. C'est également à Antioche qu'aboutissaient les pistes de caravanes venues de l'Extrême-Orient et de l'Asie Centrale à travers la Grande Arménie et la Cilicie. Le commerce de la Caspienne et de la Mer Noire qui traversait l'Asie Mineure en diagonale, de Tauris à Alexandrette, aboutissait aux escales de Lajazzo, de Laodicée et de Saint- Siméon.

La Syrie bénéficiait ainsi d'une situation privilégiée, due à la fois aux avantages de sa position géographique et aux bénéfices que lui avaient valus les Croisades. Elle était redevenue, grâce aux Croisades, ce qu'elle avait été au temps des Phéniciens et des Séleucides : la façade naturelle de l'Asie, du côté de l'Europe. Pendant trois siècles, tout le commerce du Levant passa par ses ports. Elle fut durant tout ce temps le principal entrepôt du trafic mondial. Les Occidentaux n'allèrent plus chercher ailleurs qu'à Saint-Jean d'Acre et ù Beyrouth les produits du monde arabe et de l'Extrême- Orient, armures de Damas, brocarts d'or d'Alep, mousselines de Mossoul, satins de Chouster, tapis de Chiraz, velours de Thoûs, tissus de Merv et de Nichapour, encens d'Arabie,

perles de CeyLan, noix muscade, cannelle, indigo, bois d'aloès, essences diverses et diamants de l'Inde, clous de girolle et poivre de l'Insulinde, musc du Tibet, soieries et safms de Chine, toutes les richesses de cette Asie jadis inconnue et mystérieuse, devenue maintenant aussi familière aux commerçants de Venise, de Gênes et de Pise, que les rivages de la Méditerranée Occidentale. La possession des Echelles du Levant par les chevaliers de Lorraine, d'Anjou ou du Poitou permettait désormais aux bourgeois de Provence et de Toscane d'acquérir communément ces marchandises fabuleuses, produits d'Opkir et de Saba, qui faisaient inutilement rêver leurs aïeux. Venise et Saint-Jean d'Acre étaient unis par un service de navigation annuel. De France et d'Italie en Palestine c'était un va-et-vient perpétuel de pèlerins, de voyageurs, de colons, d'aventuriers et de spéculateurs. Les barrières des anciennes civilisations s'abaissaient, l'Orient et l'Occident se pénétraient, et la Syrie franque était leur trait d'union.

Prise d'Édesse

par les Musulmans.

La Deuxième Croisade.

Les richesses de la Syrie franque, autant que le fanatisme coranique, excitaient les populations musulmanes à la guerre contre les chrétiens. Mais pendant près d'un demisiècle, les divisions des Musulmans avaient paralysé leurs efforts. Cette situation changea lorsque l'atabek de Mossoul, Zengui, se fut emparé en 1128 de l'émirat d'Alep. Pour réaliser l'union complète des forces musulmanes, il ne manquait plus à Zengui que la possession de Damas. En u3(), il essaya de surprendre la ville. L'émir de Damas fit appel au roi de Jérusalem Foulque, dont l'intervention força Zengui à se relire]-. Malheureusement, le prudent Foulque mourut en u/f2. Son jeune fils, Baudouin III (1142-1162) commit la faute de rompre l'Alliance conclue avec les Musulmans de Damas. Sa tentative, d'ailleurs infructueuse, pour

enlevé* aux gens de Damas la ville de Bostra, ne réussit qu'à los pousser dans l'alliance de Zengui.

Pour réunir ses possessions de Mésopotamie à ses terres syriennes, Mossoul à Aïep, Zengui avait besoin d'enlever aux Francs îe comté d'Edesse. En n 44, il apparut à Fimproviste devant Edesse et s'en empara. C'était le premier des quatre Etats fondés en Orient par les Croisés, qui succombait sous la réaction musulmane.

Cette catastrophe, qui eut dans toute l'Europe un retentissement douloureux, provoqua une Deuxième Croisade. Le roi de France, Louis VII, et l'empereur d'Allemagne Conrad III, se mirent à la tête de l'expédition. Mais la Croisade allemande échoua avant même d'arriver en Syrie. Conrad III, s'étant engagé en Asie Mineure sans attendre les Français, fut arrêté par les Seldjoucides près de Dorylée, et, découragé, revint à Constantinople. Louis VII ne fut guère plus heureux. Pendant la traversée de l'Asie Mineure, d'Ephèse à Sattalie, il ne cessa d'être harcelé par les Turcs et trahi par ses guides grecs. Les Grecs lui avaient promis une. escadre pour le transporter de Sattalie en Terre Sainte. Ils manquèrent de parole et ne fournirent qu'un nombre insuffisant de vaisseaux, de sorte que Louis VII dut laisser une partie des siens à Sattalie où les Turcs les massacrèrent.

Avec le reste de ses soldats, le roi de France débarqua à Antioche. Le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, s'efforça de l'entraîner dans une campagne contre le nouvel atabek d'Alep, Noureddin, fils et successeur de Zengui. De telles propositions ne manquaient pas de bon sens. Il est certain que Noureddin, héritier des projets de son père, était l'adversaire le plus redoutable des Francs, et que le premier devoir des Croisés était de chercher à l'abattre. Malheureusement une intrigue de cour vint tout compromettre. Louis VII avait amené avec lui sa femme, Eléonore de Guvenne. Un commerce de galanterie s'établit entre Ravmond de Poitiers et cette princesse. Sur quoi, Louis VII se brouilla avec le prince d'Antioche, quitta la ville et partit pour Jérusalem. Cet événement détourna la Croisade de son

véritable but. Au lieu d'attaquer les Musulmans d'Alep et de reconquérir Edesse, le roi de Fiance, épousant la politique personnelle du roi de Jérusalem, Baudouin III, attaqua l'émirat de Damas. Dans l'état où se trouvait alors le monde musulman, il n'était pire imprudence. Bien loin de menacer l'Orient latin, les émirs de Damas étaient ses alliés naturels contre la puissance croissante de la maison de Zengui. Toute la politique du roi Foulque avait consisté à maintenir cette alliance. Malgré l'enseignement du passé, Louis VII et Baudouin ïïï vinrent assiéger Damas en juillet it/|8. Ils échouèrent dans leur entreprise, la discorde se mit entre Croisés et barons de, Syrie, et Louis VII, découragé, rentra en Europe.

Le plus clair résultat de la Deuxième Croisade fut de jeter les gens de Damas dans les bras de Zengui. La menace inopportune des Croisés fit ainsi cesser l'émiettement du monde musulman et supprima les conditions qui avaient favorisé la création des Etats latins. Les succès de la Première Croi sâde étaient dus en partie aux querelles des princes musulmans, Fatimites contre Seldjoucides, émirs de Damas et d'Alep contre émirs de Mossoul, et au partage de la Syrie entre tous ces princes. Après la Deuxième Croisade, la situation fut toute différente. Au lieu d'émirats nombreux et divisés, il n'y eut plus dans toute la Syrie musulmane qu'une monarchie militaire, obéie de l'Euphrate au Sinaï, et qui devait finir par englober l'Egypte. Une fois constitué, ce grand Empire syrien musulman ne devait plus disparaître. Sous des noms divers, — Empire de Noureddin, Empire des Eyoubites, Empire des Mamelouks, — il devait se perpétuer jusqu'à la conquête ottomane.

A peine Louis VII était-il reparti, que Noureddin tua près de Néphin le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers (11/19). En ii'5/j, il réalisa un des principaux desseins de sa politique en réunissant à ses Etats l'émirat de Damas. Baudouin III chercha à compenser les agrandissements de son ennemi par la conquête d'Ascalon, la dernière place des Fatimites en Palestine, dont il s'empara après sept mois do siège (li53).

HISTOIRE DE L'ASIE 2/jJ

Les Croisades de l'Empereur Manuel Comnène.

L'échec de la Deuxième Croisade rendit aux Grecs l'espoir de se subordonner l'Orient Latin. L'empereur Manuel Com nène qui venait de monter sur le trône de Constantinople (ii43-ii8o), entreprit dans ce but une grande expédition en Asie. Il se rendit d'abord en Cilicie. Ce pays était retombé au pouvoir des Arméniens dont le chef, le prince roupénien Thoros II (n 45-1169), avait chassé toutes les garnisons byzantines. Manuel Comnène força Thoros à reconnaître la suzeraineté de l'empire (n 58), puis il entra dans la Principauté d'Antioche. Le prince d'Antioche, Renaud de Châtillon dut, lui aussi, se reconnaître vassal dews Byzantins. Ayant ainsi réalisé un des objectifs traditionnels de la politique byzantine, Manuel alla, avec Renaud de Châtillon, mettre le siège devant la capitale de Noureddin, la grande ville d'Alep (1159).

Dans l'histoire des Croisades, il y a trois ou quatre dates décisives. Si en 1159, les Latins et les Grecs avaient poussé à fond le siège d'Alep, le sultanat éyoubite eût été tué dans l'œuf, l'Orient Latin aurait eu des chances indéfinies de durée. Mais une méfiance secrète, même aux heures d'alliance officielle, paralysa toujours les entreprises communes des Byzantins et des Francs. Au fond, la politique byzantine redoutait autant ces derniers que les Turcs. Au lieu d'en finir avec Noureddin, Manuel Comnène lui accorda la paix et leva le siège d'Alep. Renaud de Châtillon, ayant voulu continuer seul la guerre, tomba aux mains des Musulmans qui le. gardèrent captif pendant seize années (1160).

Manuel Comnène se retourna alors contre les Seldjoucides d'Asie Mineure, ennemis personnels de son empire. Au cours d'une véritable croisade hellénique, il les chassa de la région de Dorylée ou Eski-Cheïr, dans la Phrygie septentrionale (1159), puis de toute la vallée supérieure du Méandre (1160). En même temps, il détacha du sultan seldjoucide dTconium le plus puissant des vassaux de ce prince, l'émir

de Sivas, chef de la maison des Danichmendites qui possédait une partie de la Cappadoce. Cette défection paralysa 1rs Seldjoucides ; leur sultan, Kilidj Arslan, demanda la paix (1161) et vint à Constantinoplc où il se reconnut vassal de l'Empire.

Los Seldjoucides restèrent pendant treize ans fidèles au pacte de Constantinoplc Mais quand ils se furent débarrassés des Danichmendites, ils rompirent avec les Grecs et attaquèrent de nouveau la Phrygie byzantine. Manuel Comnène accourut pour les châtier, mais cette fois la fortune le trahit. Il fut vaincu à Myrioscéphales, aux sources du Méandre et reperdit toutes ses conquêtes (1 176). Les Seldjoucides s'installèrent de nouveau dans la Phrygie occidentale, rayèrent la forteresse de Dorylée et pillèrent même ïralles, en lonie.

Le désastre de Myrioscéphales eut, dans une certaine mesure, les mêmes conséquences qu'un siècle auparavant celui de Manazgherd. Manazgherd avait fait perdre à l'Hellénisme les trois quarts de l'Asie Mineure ; Myrioscéphales marqua l'échec définitif de sa tentative pour recouvrer ces provinces.

Aussi bien la puissance byzantine reculait-elle partout dans la péninsule. En Cilicie, les Arméniens s'affranchirent de la suzeraineté de Manuel Comnène et enlevèrent aux Byzantins Sis, Adana, Tarse et toutes les autres places (1169). Le prince arménien Roupen III (1175-1185) effaça les dernières traces de l'influence byzantine et, par son mariage avec une Française, entra dans la société des barons latins. Avec l'indépendance politique, les Arméniens de Cilicie connurent une brillante renaissance littéraire, à laquelle reste attaché le souvenir du patriarche Nersès Schnorha'i (+ 1173) et du chroniqueur Nersès de Lampron ( + 1198). L'influence française se substitua dans la littérature et la Société à l'influence byzantine. L'Etat arménien de Cilicie devint bientôt comme une nouvelle province de l'Orient Latin. Il remplaça aux côtés de la Principauté d'Antioche, du Comté de Tripoli et du Royaume de Jérusalem, le Comté d'Edesse disparu.

Règne d'Amaury Ier L'Expédition d'Egypte.

Le roi Amaury Ier qui occupa le trône de Jérusalem de 116? à i t 7 /| , lança les Croisades dans une voie nouvelle. Il tenta la conquête de l'Egypte (i). Les rois, ses prédécesseurs, s'étaient généralement contentés de pratiquer la politique musulmane de Baudouin Ier, politique excellente en face d'un Islam morcelé, mais qui se trouvait en défaut depuis l'établissement de l'Empire de Noureddin. En présence de l'unification du inonde musulman, Amaury semble avoir conçu un système plus hardi, grâce auquel l'Orient Latin eût pu s'adapter à ses nouvelles conditions d'existence. Pour qu'un Etat palestinien puisse résister aux poussées venues de la Mésopotamie et de la Syrie intérieure, il importe qu'il soit appuyé sur l'Egypte. Si les Francs avaient pu prendre pied en Egypte, il leur eût, de là, été facile de défendre Jérusalem. Et d'autre part, la conquête de l'Egypte, qu'Àmaury Ier, puis saint Louis, puis Jean de Brienne furent si près de réaliser n'était sans doute pas impossible. Avec ses grands ports, Damiette, Alexandrie, à la merci des flottes italiennes, maîtresses de ta mer, avec sa population copte prête à aider les envahisseurs chrétiens, avec son caractère particulier en marge de l'Asie comme d^ l'Afrique. l'Egypte était peut-être plus accessible aux Latins que la Syrie elle-même.

D'ailleurs, les Latins n'avaient pas le choix. S'ils ne s'établissaient pas en Egypte, ce serait leur ennemi, Noureddin, qui s'y établirait, et, en ce cas, l'Orient latin était condamné, Jérusalem ne pouvant résister longtemps à un Empire maître à la fois de Damas et du Caire. Or. l'Egypte, à cette époque, ne pouvait se défendre ni contre Noureddin ni contre les Francs. Le khalifat fatimite agonisait. Les chefs de partis faisaient de toutes parts appel à l'étranger. Chassé du pouvoir, le vizir égyptien Schawer vint demander l'appui

(1) Cf. G. Schlumberger. Campagnes du roi Amaury Z* P. 1906.

2r|'l LES CROISADES

de Noureddin. Celui-ci chargea son lieutenant Schirkoulu daller rétablir l'exilé. Schirkouh entra en Egypte et rendit le vizirat à Schawer, mais s'installa à ses côtés, moins comme un protecteur que comme un maître. Pour se débarrasser de lui, Schawer sollicita l'intervention du roi de Jérusalem. Joyeux de cette occasion, Amaury pénétra en. Egypte et vint assiéger Schirkouh dans Bilbeïs (n64).

Afin de dégager son lieutenant, Noureddin opéra une diversion dans la Syrie du Nord. 11 vainquit à Harenc et fit prisonnier le prince d'Antioche Bohémond III et le comte de Tripoli, Raymond III, et faillit surprendre Antioche (n64). A ces nouvelles, Amaury, levant le siège de Bilbeïs, rentra en Palestine ; Schirkouh limita, et Schawer restn maître de l'Egypte. En 1167, Schirkouh ayant fait une deuxième invasion en Egypte, Schawer appela de nouveau. Amaury qui, reçu au Caire en libérateur, chassa d'Alexandrie l'armée de son adversaire et força celui-ci à renoncer encore une fois à ses projets de conquête.

Mais ces campagnes victorieuses avaient mis en goût le roi de Jérusalem. Il résolut de conquérir l'Egypte pour son propre compte et, levant brusquement le masque, marcha sur le Caire. C'était pousser Schawer dans les bras de Noureddin. Celui-ci, à l'appel du vizir, envoya une fois de plus Schawer en Egypte. SchaAver força les Francs à évacuer le pays, fit disparaître Schirkouh et s'installa comme vizir auprès du khalife fatimite. Il mourut l'année suivante, mais son neveu, Saladin l'Eyoubite,N lui succéda dans tous ses: honneurs et dignités. A la fois vizir du khalife fainéant du Caire et lieutenant de Noureddin, Saladin se trouva bientôt le maître réel de l'Egypte.

Ainsi les événements s'étaient retournés contre Amaury.. L'Empire syro-égyptien qu'il avait voulu empêcher de naître, son intervention n'avait fait qu'en accélérer le développement. Devant ce péril, les Grecs et les Latins, une fois de plus, s'unirent. Amaury s'entendit avec l'empereur Manuel Comnène. Une armée byzantine débarqua en Syrie et se joignit à celle des Francs pour envahir l'Egypte. Les deux armées entreprirent le siège de Damiette que bloque-

rent par mer les escadres byzantine, pisane et vénitienne (1169). Mais cette fois encore la coopération des Grecs et des Latins ne donna aucun résultat. La rivalité qui éclata entre Amaury et le général byzantin paralysa leurs efforts. Les Byzantins remirent à la voile, et Amaury, abandonné par eux, dut lever le siège de Damiette et évacuer l'Egypte. Resté maître de l'Egypte, Saladin supprima le khalifat fatimite et replaça le pays dans l'obédience du kalifat abbasside. Cet acte, d'une importance capitale, mit fin au schisme qui, depuis près de deux siècles, divisait l'Islam. En refaisant ainsi l'unité religieuse du monde musulman, Saladin préparait l'unification politique de l'Egypte et de la Syrie, En Syrie, Noureddin venait de mourir, ne laissant que des fils incapables. Saladin enleva à ces deux jeunes princes Damas (1174) et Alep (11 83). De la Nubie à l'Euphrate, le monde musulman n'avait qu'une foi, qu'un maître, qu'un drapeau. L'Empire Eyoubite était fondé. La chute du Royaume de Jérusalem n'était plus qu'une question de temps.

Le désastre de Tibériade.

Prise de Jérusalem par Saladin .

Au moment où, plus que jamais, le Royaume de Jérusalem aurait eu le plus besoin d'un chef énergique, la couronne passa à un pauvre enfant lépreux, Baudouin IV, fils <T Amaury (njli-iiSb). Devant la défaillance du pouvoir royal, les barons s'émancipèrent. L'un d'eux prit une influence prépondérante dans le Royaume : l'ancien prince d'Antioche, Renaud de Châtillon. (1)

Après avoir passé seize ans de sa vie prisonnier des Musulmans, Renaud avait obtenu sa liberté. Il avait alors acquis par un mariage la seigneurie de Monréal, dans le pays de Moab, à l'est du Sinaï (11 76). Cette marche-frontière qui allait de la Mer Morte à la Mer Rouge, était d'une importance stratégique exceptionnelle, car elle coupait en deux

<1) Cf. G. Schlumberger. Renaud de Châtillon, P. 1S98.

!• s possessions de Saladin, Egypte et Syrie. De plus, elle intereeptait la roule du pèlerinage de Damas à La Mecque. A diverses reprises, Renaud de Châtillon pilla les caravanes de pèlerins, puis il organisa une expédition en Arabie. Il ne s'agissait pour lui de rien moins que d'embarquer une armée franque sur le Golfe d'Akabah, d'opérer une descente sur la cote du Hedjaz et de piller les Villes Saintes de l'Islam, La Mecque et Médine. Saladin menaçait Jérusalem : les chrétiens iraient détruire La Mecque ! Et quel butin dans les sanctuaires où le pèlerinage annuel accumulait depuis cinq sièeles tous les trésors de l'Orient 1 De fait, Renaud lança près d'Aïlah une Hotte qui resta un an maîtresse de la Mer Rouge (1182-1183). Les Francs rançonnèrent les ports du Hedjaz et de l'Yémen, y compris Aden. Mais au moment où les corsaires de Renaud se préparaient à marcher de Djeddah sur La Mecque, Saladin équipa sur la Mer Rouge une escadre qui détruisit à Aïlah la flotte chrétienne (n 83).

Raudouin IV, le roi lépreux, mourut en n85. Son héritier disparut au bout de quelques mois, et la couronne de Jérusalem passa à son beau-frère le prince français Guy de Lusignan. A peine Guy était-il sur le trône, qu'un nouveau raid de Renaud de Châtillon. en terre musulmane ralluma la guerre, un moment éteinte, avec Saladin.

L'armée franque se rassembla dans la plaine de Séphorie, sous les ordres du roi Guy de Lusignan. La plaine de Séphorie, vaste et bien arrosée, présentait un terrain favorable aux évolutions de la chevalerie latine. Pour attirer les Latins dans un endroit moins propice, Saladin vint attaquer Tibériade qu'il enleva. Il comptait que les chrétiens ne tarderaient pas à se lancer à sa poursuite. Son calcul se trouva juste. Vainement, le comte Raymond III de Tripoli supplia-t-il les autres barons de ne pas tomber dans le piège, d'attendre la bataille près des sources de Séphorie. Renaud de Châtillon et le Grand Maître du Temple décidèrent Guy de Lusignan à se porter sur Tibériade. La bataille s'engagea près de cette \ille, à Hittin, le \ juillet 1187, dans les circonstances lea plus défavorables pour les chrétiens. La cha-

HISTOIRE DE L'ASIE l!\J

leur était torridc. Aucun ruisseau ne traversant la plaine, hommes et chevaux mouraient de soif, et l'avant-garde sarrasine avait ajouté à leurs souffrances en mettant le feu à la brousse. De plus, le terrain pierreux se prêtait mal aux charges d'une cavalerie bardée de fer. Les Musulmans, plus habitués à la canicule, plus légèrement vêtus, montés sur des coursiers rapides, souffraient beaucoup moins que leurs adversaires des conditions de terrain et de température. Ainsi engagée, la bataille de Hittin était perdue d'avance pour les Francs. Barons et chevaliers furent presque tous massacrés ou pris. Guy de Lusignan fut fait prisonnier. Renaud de Châtillon, qui était aussi parmi les captifs, fut mis à mort par ordre de Saladin.

Le désastre de Hittin fut suivi de la conquête du Royaume de Jérusalem par les Musulmans. Saladin s'empara de la Ville- Sainte et des diverses forteresses de la Judée et de la Galilée. Les villes de la côte elles-mêmes, comme Beyrout, Sidon et Saint-Jean d'Acre tombèrent en son pouvoir, de sorte qu'en ii 89, il ne restait plus de l'ancien domaine royal de Jérusalem que la Aille de Tyr, et des principautés de Tripoli et d'Antioche que leurs capitales, étroitement bloquées par les Musulmans.

La Troisième Croisade.

Restauration de l'Orient Latin.

La chute de Jérusalem provoqua en Occident une Troisième Croisade dont les souverains d'Allemagne, de l'Angleterre et de la France, prirent la direction.

La Croisade allemande qui avait suivi la route de terre, par le Danube et Constantinople, arriva la première en Orient (1190). L'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, traversa l'Asie Mineure en diagonale, du Bosphore à la Cilicie. Les Seldjoucides qui avaient arrêté ou entravé les Croisades précédentes, voulurent s'opposer à son passage, mais il les vainquit aux sources du Méandre, et prit d'assaut leur capitale, Iconium. Los plus grands succès sem-

blaient réservés à son entreprise, lorsqu'il se noya misérablement dans les eaux du Sélef, en Cilicie. La plupart de ses vassaux, découragés, rentrèrent en Europe.

Les rois de France et d'Angleterre, Richard Cœur de Lion et Philippe-Auguste, se rendirent en Orient par la voie de mer. Au passage, Richard enleva aux Byzantins l'île de Chypre. Une fois parvenus en Palestine, Richard et Philippe-Auguste entreprirent la reconquête du pays sur Saladin, en commençant par Saint-Jean d'Acre. Après un siège mémorable, ils prirent la ville le i3 juillet 1191. Quelques jours après, Philippe-Auguste, qui s'était brouillé avec le roi d'Angleterre, se rembarqua pour l'Europe. Richard, resté seul, enleva à Saladin les autres places de la côte, Gésarée, Jaffa, Ascalon, etc. Il vainquit ce prince a Àrsouf et marcha sur Jérusalem. Mais Saladin avait mis la Ville Sainte en état de défense, Richard, se sentant incapable de la prendre, songea à l'établissement d'un modus vivendi entre chrétiens et musulmans. Il caressa un moment l'espoir de marier sa sœur au frère de Saladin, et de faire régner ce couple mixte sur la Palestine. Naturellement, ce projet romanesque n'eut aucune suite, et Richard, après avoir conclu une trêve de deux ans avec Saladin, se rembarqua pour l'Europe (octobre 11 9?).

En résumé, la Troisième Croisade ne put reconquérir les Lieux Saints. Mais elle rendit aux Latins toute la côte syrienne. On vit ainsi renaître un Royaume de Jérusalem sans Jérusalem, En réalité, le résultat principal, encore qu'inattendu, de la Troisième Croisade, doit être cherché ailleurs : Ce fut la conquête de l'île de Chypre. Richard Cœur de Lion qui l'avait enlevée aux Grecs, donna Chypre à Guy de Lusignan, l'ancien roi de Jérusalem. Ainsi fut fondé un second Royaume Latin, aussi bien placé que le premier au point de vue du commerce du Levant, mais destiné à une plus longue carrière. Alors que les Francs devaient perdre leurs dernières places de Palestine en 129/i, le Royaume de Chypre, gouverné par la dynastie française des Lusignan, prolongea son existence jusqu'en 1/189 •

L'Orient Latin que Saladin avait jeté à la mer, renaissait au milieu des flots (i).

Les dernières Croisades.

Jean de Brienne, Frédéric II

et Saint Louis.

Après la Troisième Croisade, le Royaume de Jérusalem restauré — qui, en réalité, n'était plus qu'un simple royaume d'Acre — survécut pendant plus d'un siècle encore. Il dut, en partie cette longue survie aux divisions de ses adversaires. Après la mort de Saladin, l'Empire Eyoubite fut partagé entre les fils et le frère du grand sultan. Il y eut de nouveau un sultanat d'Egypte, un sultanat de Damas, un sultanat d'Alep, la plupart du temps, brouillés entre eux. Un moment Malek el Adel, frère de Saladin, refit l'unité des possessions éyoubites, Egypte et Syrie (1200- 12 18). Mais après lui, ses trois fils se partagèrent à leur tour ses Etats et la Syrie se trouva de nouveau séparée de l'Egypte.

Les Latins auraient dû profiter de ce morcellement de l'Empire Eyoubite. Malheureusement, ils étaient euxmêmes plus divisés que jamais. La couronne de Jérusalem, un moment fixée dans la dynastie de Lorraine-Anjou, ten dait à redevenir élective, depuis que les barons avaient, c'près Hittin, chassé Guy de Lusignan. héritier légitime du trône. La dynastie de Lusignan, il est vrai, avait trouvé un nouveau royaume en Chypre où ses princes se succédèrent régulièrement, suivant les lois de l'hérédité monaichique, pendant trois siècles. La noblesse de Syrie les rappela à diverses reprises sur le trône de Jérusalem, mais comme de juste, ils préférèrent toujours leur royaume héréditaire à leur royauté élective, Chypre à la Syrie, et finirent par négliger entièrement cette dernière. Les Latins de Syrie durent faire appel à des princes d'outre-mer, comme Jean de Brienne, Frédéric II et Saint Louis.

(1) Cf. De Mas Latrie. Histoire de Vile de Chypre sous la maison de Lusignan, P. 1852-1861.

PDO LES CROISADES

Jean de Brienne était un chevalier champenois qui, en ; 2 ro, acquit par voie de mariage, la couronne de Jérusalem. Pour sauver la situation, si compromise, de la Syrie latine, il reprit à son compte le grand projet d'Amaury 1er : la conquête de l'Egypte. En 12 19, il envahit le Delta, prit Damictte et, avec le concours des Hottes de Gènes, de Pise et de Venise, marcha sur Alexandrie. Le sultan d'Egypte, Malek el Kamel, offrit, pour obtenir la retraite des Francs, de leur rendre Jérusalem. Jean de Brienne était sur le point d'accepter, quand l'intervention du légat pontifical fît rompre les négociations. Les Francs n'eurent pas à se féliciter de leur intransigeance, car peu après leur armée, surprise par la crue annuelle du Nil, fut bloquée par les Musulmans, et Jean de Brienne s'estima heureux d'acheter sa retraite en restituant à ceux-ci Damiette et toutes ses conquêtes en

Egypte.

En 1225, Jean de Brienne maria sa fille à l'empereur d'Allemagne Frédéric II, à qui il céda ensuite le titre de roi de Jérusalem. En 1227, Frédéric II vint se mettre en pos session de son nouveau royaume. Mais paralysé par sa querelle avec la Papauté et nourrissant d'ailleurs pour l'Islam une secrète sympathie, il n'attaqua pas les Musulmans. Après tant de croisades militaires, sa croisade fut toute diplomatique. Sans coup férir, par de simples négociations, il obtint du sultan d'Egypte Malek el Kamel et du sultan de Damas Malek el Aschraf la rétrocession des Villes Saintes, — Jérusalem, Bethléem. Nazareth — , ainsi que de divers ports, comme Jaffa et Gésaréc. Un rnedus vivendi qui reflétait Vs idées de tolérance religieuse de Frédéric, fut adopté à Jérusalem entre musulmans et chrétiens; les deux cultes furent déclarés libres, les chrétiens recouvrant le Saint-Sépulcre et les musulmans conservant la mosquée d'Omar (1129J. El Kamel et Frédéric II curent des entrevues empreintes de cordialité, au cours desquelles l'empereur étonna le sultan par son goût pour les choses de l'Islam.

Après le départ de Frédéric II pour l'Europe, les chrétiens conservèrent Jérusalem pendant quinze ans. En 12^4, l'obligation où ils se trouvèrent; de prendre parti dans les que-

relies entre les princes éyoubites, fils de Malek'el Kamel, attira sur l'Orient. Latin une nouvelle catastrophe. Le sultan de Damas, brouillé avec son frère le sultan d'Egypte, Es S.iloh, obtint le concours des Latins en leur promettant la Palestine entière. De son côté, le sultan d'Egypte fit appel aux Kharezmiens, qui, chassés de Transoxianc et de Perse par l'invasion mongole, ravageaient en ce temps-là le Kurdistan et la Mésopotamie. Les Kharezmiens entrèrent en Syrie, mirent en fuite le sultan de Damas et, se jetant sur Jérusalem, enlevèrent la Ville Sainte aux chrétiens. Le sultan d'Egypte Es Saleh, après s'être débarrassé de ces dange reux auxiliaires, réunit Damas et Jérusalem à ses possessions.

La chute de Jérusalem provoqua la Croisade la plus généreuse et la plus désintéressée qu'on ait vue depuis Godefroy de Bouillon ■ la Croisade de Saint Louis. Toutes les expéditions vers la Terre Sainte avaient révélé chez leurs promoteurs, à côté du mobile religieux, d'indéniables ambitions personnelles. De Bohémond au roi Richard, de Tanciède à Frédéric II, la plupart des princes croisés n'avaient jamais perdu de vue leurs intérêts politiques. Louis IX, au contraire, comme jadis Godefroy de Bouillon, ne songea qu'à la délivrance du Saint-Sépulcre. Sa campagne d'Orient fut un acte de foi et vint clore magnifiquement le dernier chapitre de la grande épopée des Croisades. Mais justement parce que cette expédition avait un caractère désintéressé, l'unanimité se fit en sa faveur. Alors que l'expédition de Frédéric II avait divisé la chrétienté, celle de Louis IX rencontra l'assentiment universel. Du roi Lusignan de Chypre au prince Villehardouin de Morée, tous les chefs de l'Orient Latin fournirent leurs contingents. C'est qu'aussi bien, tous ces princes étaient Français et ne l'oubliaient pas. Spontanément, dès que la bannière des fleurs de lys apparaissait en Orient, ils venaient se ranger sous ses plis. Et c'est parce que l'Orient Latin était un Orient français que la visite du

i de France laissa, malgré son échec, le souvenir d'un voyage triomphal. Le Capétien, au xme siècle, se sentait

aussi peu dépaysé à Chypre ou au Liban que sur les bords de la Marne ou de l'Oise.

Louis IX hiverna à Chypre (1248-12/19). Il fut magnifiquement reçu à Nicosie par le roi Henri Ier de Lusignan et par la noblesse française de l'île. 11 y trouva une ambassade mongole qui venait de débarquer à Cérines. C'était, en effet l'époque où les Mongols, devenus maîtres de toute l'Asie Centrale, se préparaient à continuer leurs conquêtes du côté de l'Occident. Les généraux mongols engagés en Perse dans une lutte à mort contre l'Islam, faisaient proposer à Louis IX une alliance militaire « et li firent entendre que il li aideroient à conquerre le Royaume de Jérusalem sur les Sarrasins ».

L. Cahun regrette amèrement que Louis IX n'ait pas saisi l'occasion qui s'offrait : « Le bon roi, dit-il, auquel l'Empereur de Chine, la première puissance militaire du monde, offrait son alliance ferme contre les Musulmans, avec pro messe de céder la Syrie à la France, répondit à cette ambassade qui lui proposait de changer la face du monde, de partager l'univers entre le Roi de France et le Khan Mongol, par l'envoi d'une belle petite chapelle d'écarlatc avec deux: moines pour chanter messes. » — Ce jugement nous semble bien sévère. Le roi de France n'avait pas les éléments d'appréciation suffisants pour discerner la valeur de l'offre qui lui était faite. Par ailleurs, les atrocités dont les Mongols marquaient partout la trace de leurs pas, et dont le récit n'avait pu manquer de lui parvenir, n'étaient guère propres à le faire sortir de sa réserve. Il est évident pour nous que l'alliance mongole lui eût été infiniment précieuse à l'heure où il allait attaquer les Musulmans d'Egypte renforcés de tous les soudards turcs, Kharezmiens ou Kiptchak en fuite devant les Gengiskhanides. Mais que fût-il advenu des fragiles colonies latines, si les Mongols, ces dangereux défenseurs, eussent traité les Francs de Syrie comme ils traitaient les autres peuples vassaux ? Saint Louis préféra non sans raison, se contenter de l'aide des princes français d'Orient. Le roi Henri Ier de Chypre et le prince d'Achaïe, Guillaume de Villehardouin, lui confièrent leurs contin-

gents. 11 eut bientôt jusqu'à 5o.ooo hommes que secondais par mer la flotte génoise. Il put alors attaquer l'Egypte par terre et par mer et s'emparer de Damiette, la clé de ce pays (13/19). Résolu à frapper l'Egypte au cœur, il s'ouvrit aussitôt la route du Caire.

La politique adoptée par Louis IX était, quoi qu'on en ait dit, fort judicieuse. La délivrance de la Palestine commençait en effet à la conquête de l'Egypte. Géographiquement et historiquement, la Palestine est bien plutôt une dépendance de la vallée du Nil que des vallées de l'Oronte et de l'Euphrate. Asseoir l'Orient Latin, comme jadis la Grèce Extérieure, en terre égyptienne, c'était lui donner une base inébranlable. Et d'autre part quel prestige pour la France en Orient, si le monarque capétien eût conquis l'Egypte !

L'expédition fut bien près de réussir. Le Delta était en partie occupé et les chrétiens marchaient sur Le Caire, quand l'imprudence du comte d'Artois amena le désastre de La Mansourah qui fut suivi de la capitulation de l'armée. Louis IX ne recouvra la liberté qu'en rendant Damiette aux Musulmans (i25o).

L'invasion franque eut en Egypte un contre-coup inattendu. Depuis longtemps, la garde turque, composée de Mamelouks Bahrites, originaires du Kiptchak, c'est-à-dire de la Russie Méridionale, faisait trembler les sultans. En pleine lutte contre Louis IX, le sultan Es Saleh mourut (1249). Dans le désordre causé par l'invasion française, les chefs Mamelouks massacrèrent son successeur, supprimèrent la Dynastie Eyoubite et s'emparèrent du trône. De i25o à i382, les reîtres du Kiptchak restèrent maîtres» absolus de l'Egypte et de la Syrie. Leurs premiers sultans, Aybek (1250-1257) et Koutouz (1259-1260) donnèrent à ce gouvernement de soudards les apparences dune administration régulière. Cette révolution fut fatale à l'Orient Latin. Les chrétiens de Syrie avaient pu s'entendre parfois avec les dynasties musulmanes de l'Egypte, Fatimites ou Eyoubites-. Avec les Mameloucks, aucun accord n'était possible. Ces soudards couronnés n'avaient qu'une raison d'être : la guerre,

la conquête, le pillage. Ils ne devaient plus avoir de cesse que toule la Syrie ne lût tombée entre leurs mains.

Quant à Saint Louis, à peine délivré de captivité, il alla en Palestine relever les murailles des dernières places franques : Sidon, Césarée, Saint-Jean d'Acre et Jaffa (1260). Le bon roi, que son séjour en Orient avait mis à même de comprendre l'utilité de l'alliance mongole, envoya en Asie Centrale le moine Rubruquis chargé de négocier avec le Grand Khan Meungké un accord contre l'Islam. Saint Louis qui cherchait partout des ennemis aux Musulmans, s'entendit aussi avec le Grand Maître des Ismaéliens, <c le Vieux de la Montagne » comme on l'appelait. D'Alamout à Karakoroum, la diplomatie française remuait toute l'Asie à la recherche d'alliés.

Malheureusement, quand Louis IX fut rentré en France (i254), sa politique fut abandonnée: Les chrétiens de Saint- Jean d'Acre ne comprenaient rien aux événements extraor dinaires dont l'Asie était le théâtre.

L'Orient Latin

entre les Mamelouks

et les Mongols.

Destruction du Royaume

de Jérusalem.

Les barons syriens ne surent pas imiter à temps la sagesse du roi de France à l'égard des Mongols. Ils ne eurent ou n'osèrent pas utiliser à leurs fins l'énorme force jaune. C'était cependant l'époque où le khan mongol Houlagou soumettait l'Iran, rasait Bagdad, détruisait Je Khalifat (i258), réduisait au rang de vassaux les Seldjoucides d'Asie Mineure, envahissait la Syrie musulmane et prenait Edesse, Alep et Damas en une irrésistible chevauchée. Or, non seulement ces Mongols étaient les ennemis héréditaires de l'Islam, mais beaucoup d'entre eux él aient chrétiens, le Ncstorianisme étant répandu chez eux depuis trois siècles. Chrétienne, l'épouse d'Houïagou, la princesse Dokouz khatoun. Chrétien, le général mongol Kitboka, chrf des armées

KE

d'Houlagou en Syrie, et même chrétien si fervent qu'après la prise de Damas il transforma en églises les mosquées de cette \ille. Chrétiens enfin, bon nombre de ces terribles sabreurs Ké mîtes, Naïmanes, Kara-Khitaï et Oïgour qui étaient en train de conquérir le inonde. A certains égards; la ruée mongole à travers les terres d'Islam prenait ainsi l'aspect d'une Croisade. Et de fait, quelle Croisade franque, — de ces pauvres petites expéditions côtières, bornées à la reprise de quelque château de Phénicie, — eût jamais valu cette immense lame de fond qui prenait l'Islam à revers, le déracinait jusqu'en ses fondements et rejetait au néant six siècles d'histoire musulmane ?

L'Islam avait senti passer le vent de la mort. Que le monde chrétien et le monde jaune s'unissent contre lui, et c'en était fait de ses destinées. Mais cette union, -pourtant si facile puisque les Mongols campaient à Damas tandis que les Francs tenaient toujours Saint-Jean d'Acre, ne se réalisa point. A peu près seul parmi les siens, le prince d'Antioche- Tripoli, Bohémond VI, conclut un accord avec les Mongols. Les autres barons restés sous l'impression de la « Terreur tartare », ne purent surmonter leur méfiance. Ce fut un immense malentendu. « Nos Francs, dit Cahun, ne comprirent pas cette campagne dirigée contre leurs pires ennemis, les Mamelouks d'Egypte. La pieuse impératrice Dokouz Khatoun, femme d'Houlagou, le bon roi d'Arménie Héthoum et le dévot maréchal Kitboka n'arrivaient pas à les convaincre. Les Francs firent la sottise de razzier un convoi de Kitboka. Si chrétien que fût Kitboka, il ne plaisantait pas sur la discipline. Les Croisés de Sidon furent corrigés à la mongole. Le reste prit peur, et cette armée mongole où combattaient tant de chrétiens, qui était commandée par un chrétien, resta seule en face de la levée en masse de Lis lam. »

La neutralité des Francs permit aux Mamelouks de se ressaisir. Les Mongols étaient parvenus à Gaza, sur la frontière de la Palestine et de l'Egypte, qu'ils se préparaient à franchir et ils avaient envoyé un ultimatum au sultan mamelouk Koutouz, lorsque ce dernier chargea de les repous-

ser son lieutenant Bibars Bondokdar, un Turc de Russie que son adresse avait fait surnommer V Arbalétrier et la Panthère. Les succès de Bibars furent foudroyants. Il vainquit et tua le chef mongol Kitboka à la bataille d'Aïndjalout en Palestine et rentra à Damas où la population chré tienne avait escompté trop tôt la ruine de l'Islam. Une deuxième armée mongole fut écrasée à Homs. Homs. Hamath, et tout le pays jusqu'à l'Euphrate retombèrent au pouvoir de Bibars. Koutouz ayant refusé à l'heureux général le lief d'Alep, Bibars le fit assassiner et se proclama sultan à sa place « selon l'usage des Turcs » (1260).

Débarrassés de la diversion mongole, les Mamelouks réglèrent leurs comptes avec l'Orient Latin. Une à une Bibars enleva aux Francs leurs meilleures places de la côte syrienne : Gasarée en 1265, Caïffa en 1266, Jaffa et Antioche en 1268. Une nouvelle intervention mongole donna aux chrétiens quelques années de répit. En 1281, le Khan mongol de Perse, Abaga envoya en Syrie une armée de 5o.ooo hommes auxquels se joignirent 3o.ooo chrétiens (dont les chevaliers de la Principauté d'Antioche). Le sultan d'Egypte Kélaoun, qui venait (1279) de succéder à Bibars, rencontra cette armée à Homs le 3o octobre 1281 et la détruisit. Les Mamelouks recommencèrent aussitôt leurs efforts pour jeter l'Orient Latin à la mer. En 1285, Kalaoun prit aux Francs la ville de Tripoli et le t8 mai 1291, son successeur El Aschraf leur enleva leur dernière place, Saint-Jean d'Acre. La Syrie franque avait vécu. De l'Orient chrétien deux Etats seulement demeurèrent debout, le Royaume de Chypre et le Royaume d'Arménie.

Le Royaume Français de Chypre.

Le véritable fondateur du royaume de Chypre avait été Amaury de Lusignan, frère et successeur du roi Guy (1192i2o5) (1). Guy n'avait considéré son domaine insulaire que

(1) Cf. Mas Latrie. Op. cit., t. I (1852). — De Kergorlay. Soirs d'épopée, P. 1913.

comme une compensation momentanée en attendant la reconquête de Jérusalem. Amaury, au contraire, s'installa à demeure en Chypre. Pour consacrer en droit latin sa royauté nouvelle, il demanda l'investiture de l'empereur Henri VI. L'empereur et le pape lui envoyèrent l'archevêque de Mayence qui le sacra roi dans la cathédrale de Nicosie (u 97).

Sous le règne de Hugues Ier (i2o5-i2i8), fils d'Amaury, la colonisation française fit de grands progrès à Chypre. Il y eut immigration compacte. « On vit de pauvres savetiers, des maçons, des écrivains publics, devenir tout à coup dans l'île de Chypre, chevaliers et propriétaires. » Une Nouvelle France naquit dans l'antique Kittim. Les vastes domaines des Ordres en majorité français, Templiers, Hospitaliers, Prémontrés, devinrent autant de foyers de notre culture. A Cérines, à Nicosie, à Famagouste, à Limassol, à Larnaca, on ne parlait que le français ou le provençal. La population grecque, trop clairsemée, ne put réagir contre cette immigration continue, et les hautes classes de la société hellénique se laissèrent assimiler. L'art gothique de Chypre, que M. Enlart appelle « notre art national colonial )), décèle à première vue ses origines françaises (i). La Cathédrale Saint-Sophie de Nicosie, commencée par l'archevêque Eustorge de Montaigu (121 7-1261), l'abbaye de Lapais dans le district de Cérines, et la Cathédrale Saint- Nicolas de Famagouste, qui servait au sacre des rois, comptent parmi les plus beaux monuments de l'art français. « Toute cette architecture, dit M. Madelin, est de la même famille que celle de La Sainte-Chapelle et de Notre-Dame. Les Lusignan ont été, durant près de trois siècles, les soldats d'avant-garde de la civilisation française en Orient. »

La prospérité économique du Royaume de Chypre allait de pair avec son développement politique. L'île exportait dans toute l'Europe des « camelots », des vins fins, dont les crus les plus réputés provenaient des vignobles des Templiers, du sel provenant des salines de Larnaca et du sucre de «anne qu'on récoltait notamment à Piscopi, dans les plan-

(1) Cf. Enlart. L'Art Gothique et la Renaissance en Chypre (1899).

:?58 les croisades

talions des Cornaro, ainsi qu'à Colossi, chez les Hospitaliers. Après la conquête de Saint-Jean d'Acre par les Mamelouks, le Royaume de Chypre, devenu le refuge de l'Orient Latin, I > 1 i t , au point de vue commercial, une importance de premier ordre. ^Famagouste, le grand port chypriote, devint le principal entrepôt du commerce du Levant, le marché le mieux achalandé de la Chrétienté pour les tissus d'Orient, les produits de l'Inde, les épices de la Malaisie, les soieries de Chine.

Les Occidentaux qui fréquentaient en grajid nombre les bazars de Famagouste, étaient éblouis du luxe tout levantin qui s'y déployait. Un bon prélat allemand du xine siècle nous a laissé une description effarée de cette cité cosmopolite avec sa bruyante population de Grecs, de Juifs, de Syriens, d'Arabes, de Nègres, de Turcs, d'Arméniens, d'Italiens, de Catalans et de Provençaux : « Il y a, raconte-t-il, dans ce pays de Chypre les plus riches seigneurs de la chrétienté. Une fortune de 3.ooo florins n'est pas plus estimée ici qu'un revenu de 3 marks chez nous. Les Chypriotes dissipent tout leur bien à la chasse et dans les plaisirs. Le Comte de Jaffa entretient une meute de 5oo chiens. Les marchands de Chypre ont acquis d'immenses richesses. Tous les navires et toutes les marchandises, de quelque rivage qu'ils soient partis, sont obligés de s'arrêter à Chypre, ainsi que tous les pèlerins. De sorte qu'on peut y savoir à toute heure par les lettres et par les messagers qui y viennent incessamment les nouvelles des contrées les plus éloignées. » Et notre prélat de décrire, tantôt émerveillé, tantôt scandalisé, l'école des langues orientales, créée par les rois de Chypre, l'opulence des négociants de Famagouste, leur commerce avec les Mamelouks, l'entassement sur les docks des bois d'aloès, des épices, des pierres précieuses et des draps d'or, et le luxe des grandes courtisanes créoles qui, au pays d'Aphrodite, faisaient fortune en quelques nuits.

Au milieu du xive siècle, le royaume de Chypre était si prospère que ses rois et ses barons purent porter la guerre dans le monde musulman. Le roi de Chypre, Hugues IV (i32/|-i359) organisa avec les Chevaliers de Rhodes et les

Vénitiens une croisade contre les Turcs de l'Asie Mineure. En i344, il battit les Turcs près d'Ephèse et leur enleva Smyrne. Son fils Pierre Ier (i35g-i369) pilla Alexandrie in i365 et Tripoli en 1367. En Asie Mineure, il enleva aux Turcs Sattalie (Adalia) et Lajazzo et fut reconnu roi par les Arméniens de Cilicie qu'il avait secourus (i368) (1).

Mais la richesse du Royaume français de Chypre finit par exciter la convoitise des républiques italiennes dont les escadres dominaient alors la Méditerranée Orientale. Sous le règne de Pierre II (1369-1382), les Génois s'emparèrent de Famagouste, le grand port et le principal marché de l'île (1373). Ils forcèrent ensuite la dynastie régnante à leur accorder le monopole du commerce chypriote. Les rois Jacques Ier (1382-1398), Janus (i3g8-i/|32) et Jean II (i432-i458} ne purent s'affranchir de ce servage économique qui le* ruinait. Enfin, Jacques II (i/iôo-i/^S) réussit à reprendre Famagouste aux Génois (i/|64). Mais il ne se libéra du joug de Gênes que pour tomber sous la tutelle de Venise. Les Vénitiens qui l'avaient aidé à reconquérir Famagouste, lui firent épouser une de leurs compatriotes, Catherine Cornaro. Devenue maîtresse du trône après la mort de Jacques t cette princesse légua ses Etats à la République de Venise en i/j88. C'est ainsi que le dernier lambeau de ce qui avait été Y Orient Français, passa aux Italiens.

Le Royaume Arménien de Cilicie.

L'Etat arménien de Cilicie, dont nous avons vu la formation au xne siècle, parvint à son apogée vers l'époque où le Royaume de Jérusalem s'écroulait sous les coups de Saladin (2). La Dynastie Roupénienne qui avait fondé cet Etat,, produisit alors un monarque remarquable, Léon II (n85~ 12 19), vaillant guerrier autant qu'habile politique qui, de la petite principauté léguée par ses aïeux, fit une des pre-

(1) Cf Mas Latrie. L'île de Chypre, P. 1879.

(2) Cf. Tournebize. Histoire politique et religieuse de V Arménie, P. 1910- — De Morgan. Histoire du peuple arménien, P. 1919.

2ÔO LES CROISADES

mières puissances de l'Orient. Attaqué par Saladin et par les Seldjoucides d'Iconicum, Léon II sut faire respecter son territoire par le premier, puis alla relancer les seconds jusque chez eux, leur enleva même un moment la région de Karaman et poussa ses armes de ce côté jusqu'à Kaisarieh, en Cappadoce (121 1). A l'intérieur Léon II orienta résolument son peuple vers le monde latin ou, comme on dirait de nos jours, travailla à l'européanisation de l'Arménie (1). Sur sa demande, l'empereur Henri VI et le Pape lui envoyèrent l'archevêque de Mayence qui le couronna roi dans la cathédrale de Tarse (1198). Le nouveau monarque resserra par des unions de famille son alliance avec les princes latins. Il épousa successivement une princesse d'Antioche et une Lusignan et maria sa fille à Jean de Brienne (2).

Le rapprochement des Latins et des Arméniens fut favorisé par deux écrivains illustres : Nersès Schnorhali et Nersès de Lampron.

Nersès Schnorhali, ou le Gracieux, qui fut patriarche de l'Eglise arménienne de 1166 à 11 73, joua un rôle considérable dans la politique et dans la littérature de son temps. Comme patriarche, il chercha à faire cesser le schisme raonophysite qui séparait l'Eglise arménienne des Eglises grecque et latine. Dans ce but, il se mit en relations avec l'empereur Manuel Comnène et avec le Pape, faisant ainsi

(1) Cf. Dulaurier. Introduction à la collection des auteurs arméniens des Croisades, P. 1869. — V. Langlois. Essai sur les constitutions sociales et politiques de l'Arménie sous la dynastie Roupénienne, P. 18G0.

(2) Tandis que les Arméniens de Cilicie arrivaient à cette haute fortune, ceux de la Grande-Arménie étaient délivrés du joug musulman par leurs voisins du nord, les Géorgiens. C'est en effet dans la seconde moitié du xne siècle que le royaume chrétien de Géorgie, — gouverné d'ailleurs par une dynastie d'origine arménienne, celle des Pagratides, — parvint à son apogée. Sous le roi Georges III (1156-1184) et la reine Thamar (1184-1212), les Géorgiens enlevèrent aux Turcs les anciennes capitales arméniennes, Ani, Kars et Tovin, et portèrent leurs armes jusqu'à Trébizonde, Erzeroum et au Lac de Van. Comme le Royaume arménien de Cilicie, le Royaume de Géorgie recevait à la fois l'influence byzantine et l'influence latine : Le plus grand poète géorgien, Rousthavéli (1172-1212) alla compléter ses études à Constantinople et vint mourir dans la Syrie franque. — Cf. Brosset. Histoire de la Géorgie, 2' éd. Petersbourg 1895- 1900. — Isarloff et Khakhanoff. Histoire de la Géorgie, Tiflis, 1900. — J. Mourier. Chota Rousthavéli, J. A. 1886, II, 520. — J. Mourier. L'art au

Caucase, 2e éd., P. 1010. — Woytinski, La démocratie géorgienne, P.

preuve d'une hauteur de vues peu commune à celte époque. Comme écrivain, il laissa des homélies, des discours dogmatiques et moraux d'une noble éloquence et des poèmes d'une versification ingénieuse. Nersès de Lampron, neveu de Nersès Schnorhali, (1158-1198), fut archevêque de Tarse. Champion comme lui de l'union avec les autres confessions chrétiennes, il chercha d'abord à faire disparaître le désaccord avec les Grecs. Appuyé par Léon II, il réunit dans ce but un grand concile à Tarse (1196). Il y fit les plus louables efforts pour amener ses frères à renoncer définitivement au monophysisme. Mais l'intransigeance dogmatique des Grecs empêcha cette tentative d'aboutir. Nersès et Léon II se tournèrent alors vers les Latins. Les Arméniens reconnurent l'Eglise Romaine et le Pape envoya le pallium à leur catholicos. Le couronnement de Léon II comme roi d'Arménie par un légat du pape Célestin II fut le triomphe de l'activité politique de Nersès de Lampron.

Léon II étant mort sans laisser de fils, le trône d'Arménie passa à une nouvelle famille, la Dynastie Héthoumienne qui régna exactement un siècle (122/1-132/4). Le fondateur de cette maison, Héthoum Ier (122/1-1268) fut un politique habile qui sut sortir sans dommage d'une situation pleine de périls. C'était l'époque où l'invasion mongole bouleversait l'Asie. Au milieu de tant de catastrophes, tandis que s'écroulaient à la fois l'Orient Latin devant la reconquête musulmane et' le monde musulman sous l'avalanche mongole, le petit royaume arménien de Cilicie resta comme une forteresse épargnée par la tempête. C'est qu'avec un sens politique remarquable, Héthoum Ier sut faire des terribles Mongols, des alliés et des protecteurs. En cela, il se montra autrement clairvoyant que les Latins de Syrie qui ne comprirent jamais quel parti ils pouvaient tirer de la conquête mongole. Les Mongols venaient d'envahir l'Asie Mineure et de détruire, à la bataille d'Akchar près d'Erzindjian, l'indépendance du Sultanat Seldjoucide d'Iconium (12/42). Héthoum n'hésita point. Il partit pour la Mongolie et alla jusqu'à Karakoroum, faire hommage de sa couronne au grandkhan Meungké (i255). Depuis ce jour, les Mongols prirent

l'Arménie sous leur protection. Lorsqu'une dynastie mongole se fut établie en Perse (1268), l'alliance des Arméniens et des Mongols se trouva encore resserrée. Les khans de Perse, notamment les deux premiers d'entre eux, Houlagou et Abaga, n'eurent pas de clients plus fidèles que les Arméniens. Le roi d'Arménie, Héthoum Ier, puis son fils Léon III (1269-1289) joignirent leurs troupes à celles des Mongols chaque fois que ceux-ci envahirent la Syrie musulmane. En revanche, les Mongols envoyèrent au secours des Arméniens toutes les fois que la Cilicie fut attaquée par les Mamelouks.

Sous le règne du roi d'Arménie Héthoum II (1289-1308), les dernières possessions des Latins en Syrie tombèrent au pouvoir des Mamelouks. Le royaume arménien de Cilicie était désormais le seul Etat chrétien de l'Orient. Les Arméniens cherchèrent à réparer leur isolement en rendant plus étroite leur alliance avec les Mongols de Perse. Une partie du règne d'Héthoum II se passa en voyages à la cour mongole de Tauris. Ce fut en partie à la demande d'Héthoum que le khan de Perse Gazan dirigea en 1299 une nouvelle, invasion dans la Syrie. Au cours de cette expédition, où les Arméniens combattirent dans les rangs des Mongols, ceuxci écrasèrent les Mamelouks à Homs, entrèrent à Damas el s'avancèrent jusqu'à la frontière d'Egypte. Malheureusement, la défaite des Mongols à Marg-os-Suffar en i3o3 ren dit toute la Syrie aux Mamelouks.

Cependant si la ruine des Etats latins de Syrie avait dangereusement isolé les Arméniens, cet événement ne laissa pas que de profiter dans une certaine mesure à l'Arménie, en faisant d'elle le grand marché du Levant. Après la chute de Saint-Jean d'Acre, le port arménien de Lajazzo (1). au fond du Golfe d'Alexandrette, devint le seul port chrétien sur les mers de Syrie. Il acquit de ce fait une importance •exceptionnelle.

C'est à Lajazzo qu'aboutissait la route de caravanes qui traversait l'Asie Mineure en diagonale, du Bosphore à Adana

(1) Laïas ou Aias

par Iconium. C'est à Lajazzo qu'aboutissaient également les pistes transcontinentales qui, parties de Samarkande, traversaient le Royaume Mongol de Perse par Nichapour, Reï\ Sultaitieh, Maragha, Tauris et le Diarbékir, comme celles venues du Golfe Pcrsique et qui remontaient la vallée du Tigre par Bassorah, Bagdad, Mossoul et Mardin. À Lajazzo se terminait encore la grande route qui remontait d'Egypte en Syrie en suivant les Echelles du Liban. Ainsi, tout le trafic asiatique se donnait rendez-vous dans cet étroit couloir, entre le Golfe d'Alexandrc.tte et les derniers contreforts de Taurus, sur cette terre de Gilicie que les remarquables aptitudes commerciales de la race arménienne avaient transformée en un des vestibules du continent. Le royaume arménien de Cilicie servait d'entrepôt aux marchandises de l'Asie Centrale et de l'Extrême Orient, pelleteries, cotonnades, cendals, bougrans, satins, soieries, brocarts, bois précieux, indigo, poivre, gingembre, sucre, cannelle, etc. 11 exportait en outre les produits de son sol et de son industrie, les bois de construction et le fer du Taurus, une espèce de mulets recherchés par les caravanes, des cotonnades de luxe, des camelots en poils de chèvre angora, etc.

Le commerce italien auquel les conquêtes des Mamelouks venaient d'interdire le marché syrien, se reporta en masse sur le marché arménien. Les Génois, surtout, obtinrent à Lajazzo, grâce aux privilèges que leur accordèrent les rois d'Arménie, une situation prépondérante. Venise les suivit de près et c'est à Lajazzo qu'après la chute d'Acre, elle fixa le terminus du service maritime qu'elle organisait chaque année pour le Levant. Toute la population de la ville travaillait la soie pour le compte de commanditaires génois ou vénitiens,

• Cette prospérité commerciale n'était pas sans danger. L'activité de Lajazzo, détournait d'Alexandrie le commerce du Levant. Or, les Mamelouks qui exploitaient l'Egypte, ne pouvaient tolérer longtemps une telle concurrence. De tout temps, le peuple arménien a eu, aux yeux des Musulmans, le tort d'être trop riche. Dès que la protection mongole se relâcha, les Mamelouks entreprirent méthodiquement

l'étranglement de l'Arménie. Sous le règne du roi d'Arménie Oschin (i3o8-i32o), ils occupèrent Mélitène, coupant ainsi la Cilicie de la Perse. P-'ailleurs le Royaume Mongol de Perse, tomba bientôt dans une telle décadence que les Mamelouks purent agir librement. Sous, le règne de Léon Y, (i3i>o-t34i), fils d'Oschin, ils saccagèrent Lajazzo (i322), Adana et Tarse (i335), qu'ils occupèrent définitivement en 1359. Les Arméniens ne conservèrent bientôt que Sis, Anazarbe et les châteaux du Taurus. En ce péril, ils appelèrent à leur aide le vaillant roi de Chypre, Pierre Ier, qui corn mença bien à reconquérir la Cilicie sur les Musulmans (ï36i), mais mourut avant d'avoir achevé son œuvre (i36g). Les Arméniens offrirent alors la couronne à un cousin de Pierre, Léon de Lusignan, qui devint roi d'Arménie sous le nom de Léon VI. A peine ce prince était-il parvenu à Sis, la capitale et la dernière place de l'Arménie, qu'il s'y trouva assiégé par les Mamelouks. Après une défense héroïque, il dut se rendre. Ce fut la fin de l'indépendance arménienne (7370). Léon VI vint mourir à Paris, et pendant plus de cinq siècles, l'Arménie subit la domination turque. Le martyre d'un peuple commençait... (1).

Rôle historique des Croisades.

On a tendance à ne voir dans les Croisades qu'un magnifique mouvement d'idéalisme ne répondant à aucune nécessité historique. C'est qu'on néglige de replacer l'histoire des Croisades dans l'ensemble de la Ouestion d'Orient, — question qui ne date pas du traité de Berlin comme certains paraissent le croire, mais qui remonte au jour où la pensée européenne et l'âme orientale, incarnées, la première dans l'Hellénisme, la seconde, dans l'Islam, se définirent et s'opposèrent.

Lorsque les premiers Croisés arrivèrent sur le Bosphore , les Turcs étaient à Smyrne et à Nicée. Le résultat immédiat

(1) Cf. Basmadjian. Histoire moderne de l'Arménie depuis 1375 jusqu'à nos jours (préface de .1. de Morgan), P. 1917.

do la Croisade fut de les faire rétrograder jusqu'au cœur du plateau d'Anatolie. La conquête de Constantinople par les Musulmans, qu'il la fin du xie siècle tout annonçait comme imminente, se trouva reculée jusqu'au milieu du xv° siècle. Les Croisades constituèrent donc une diversion inestimable qui retarda de trois siècles l'entrée des Asiatiques en Europe. Pendant ce temps, la civilisation occidentale eut le temps de se constituer et devint capable de recevoir l'héritage de l'Hellénisme expirant.

Le choix même de l'objectif des Croisades — Jérusalem — fut heureux. Le mobile religieux eût-il fait défaut, qu'on ne pouvait, pour opérer la diversion attendue, pour dégager lu Ro manie menacée, frapper le colosse musulman en un point plus sensible qu'en Palestine. Les forteresses de la Palestine et du pays de Moab coupent l'Islam en deux, et qui les tient intercepte les pistes de caravanes entre l'Egypte et le Moghreb d'une part, l'Iran et le Turkestan d'autre part. En outre, la Palestine et le pays de Moab contrôlent la route du Hedjaz. Au xie siècle, l'Islam, installé en Ionie et sur la Marmara, menaçait la ville qui était encore la capitale intellectuelle de l'Europe. Par un réflexe à coup sûr inconscient, mais singulièrement efficace, la Chrétienté riposta en s 'installant aux points faibles du monde musulman, à Monréal, à Jérusalem et à Edesse, à mi-chemin entre le Caire et Bagdad, entre Konieh et La Mecque. Constantinople fut sauvée, la grande politique des Comnènes devint possible. Ce fut pour la civilisation européenne dont Byzance était le joyau, un magnifique résultat.

Nous avons aujourd'hui obscurément conscience qu'en présence de l'irréductible Islam et de l'énorme monde jaune, les dirigeants de l'Europe devraient, — auraient dû, hélas ! — , se montrer « bons Européens ». Les hommes du Moyen Age avaient exactement la notion du même devoir qu'ils appelaient la défense de la Chrétienté. De Dorylée à Lépante,la Croisade ne fut pas autre chose que l'instinct de conservation de la société occidentale en présence du plus redoutable péril qu'elle ait jamais couru. On le vit bien quand cette notion du devoir chrétien s'affaiblit au xive siècle.,

D'une part, les Mamelouks coupèrent les communications entre l'Europe et l'Asie Orientale, communications qu'il fallut la découverte du Cap de Bonne Espérance pour rétablir. D'autre part les Ottomans firent irruption en Europe et pénétrèrent jusqu'à Vienne.

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