LA CONQUETE OTTOMANE
Premières conséquences
de l'échec des Croisades.
Les Mamelouks d'Egypte
et le commerce du Levant.
Le premier résultat de l'abandon des Croisades fut la mainmise des Mamelouks sur tout le commerce du Levant. Tant qu'avaient duré les Etats Latins, les ports de Syrie, Tyr et Saint-Jean d'Acre, avaient été les grands marchés du trafic oriental. Après la chute de Tyr et d'Acre, le port arménien de Lajazzo avait un moment hérité de leur situation. Mais Lajazzo étant tombé à son tour au pouvoir des Marne louks, Alexandrie se trouva délivrée de toute concurrence. Cette ville devint alors le seul entrepôt des marchandises de l'Inde et de l'Extrême-Orient à destination du bassin de la Méditerranée ou do l'Europe Occidentale. Les soieries de Chine, les perles de Ceylan. les diamants du Dékan, les cotonnades du Malabar, les bois précieux, l'ivoire et la cannelle de l'Inde, les « épiceries » de l'Insulidc, toutes les marchandises exotiques que les Vénitiens et les Génois recevaient autrefois dans leurs fondachl des Echelles Syriennes, ils durent désormais venir les demander aux Egyptiens.
Intermédiaire unique entre l'Europe cl l'Océan Indien, l'Egypte acquit de la sorte un monopole commercial presque absolu.
Les Mamelouks qui gouvernaient l'Egypte depuis le milieu du xm' siècle, exploitèrent largement celle situation. C'était, comme on l'a vu, une sorte de conduite ou Grande Compagnie musulmane, un peuple de reîtres d'abord en majorité Turcs du Kiptchak (ï25o-i382), puis
Tcherkesses (i382-i5i6) et qui se recrutaient par l'achat d'esclaves sur tous les marchés à soldats de la steppe. Ils réalisaient le type de « l'armée qui possède un pays ». Mais pour brutaux qu'ils fussent, ces rois-esclaves ne méconnurent pas les avantages uniques de la situation commerciale de l'Egypte (1). Ce fut à dessein qu'ils ruinèrent Acre d'abord, puis Lajazzo, rivales d'Alexandrie. Devenus alors les seuls dépositaires de marchandises dont l'Europe, depuis la Croisade, avait pris l'habitude de ne pouvoir se passer, ils lui revendirent ces marchandises au prix qu'ils voulurent. En vain, après la chute de Saint-Jean d'Acre, la Papauté interdit-elle tout commerce avec eux ; en vain, à maintes reprises leur clientèle chrétienne parut se révolter contre leurs exigences, — leur douane majorant de 5o % toutes les marchandises indiennes. Les nécessités économiques furent plus fortes que la foi, plus fortes que la colère excitée par l'insolence des Mamelouks. De la fin des Croisades à )a découverte de la route maritime des Indes, ceux-ci rançonnèrent impunément tout le commerce européen.
Si le monopole du trafic indien enrichit les Mamelouks, l'art profita du moins de cette prospérité. Un luxe effréné fut l'orgueil des sultans-esclaves. Le règne de chacun d'eux est marqué, au Caire, par un des chefs-d'œuvre de l'architecture musulmane : mosquées de Kélaoun (1284), de Bibars II (i3o3), de Nasir (1317), de Hassan (i356), de Barkouk (i384), de Kait-bey (1^90). Ces monuments rappellent que, Kiptehak ou Circassiens, tous les maîtres du Caire venaient de l'Asie. Dans les mosquées du xive siècle, comme celle de Hassan, on distingue encore nettement les influences syriennes, persanes, arméniennes et seldjoucides. « Au xve siècle, dit M. Saladin, tous ces éléments se fondirent avec les éléments locaux pour former l'art exquis de Kait-bcy. » C'est en effet dans la Mosquée de Kait-bey, au Caire, petit chef d'œuvre d'harmonie blanche et rouge, d'un goût inimitable, que l'art égyptien, à la veille de la conquête ottomane, atteignit sa formule classique. Par leurs monuments comme
(1) Cf. Stanley Lane Poolc. 'Hislory 0/ Egypt in Middle Age, Londres
2ÛS LES CROISADES
par leur gloire militaire, les aventuriers mamelouks, cette fastueuse aristocratie de hasard, guerrière et oisive, brutale et raffinée, laissèrent en Orient un renom prodigieux. Sous le gouvernement de ces glorieux soudards, la vieille Egypte mourut en beauté.
Établissement de la race turque eu Anatolie.
Le Sultanat d'Iconium.
Une des principales causes de l'échec des Croisades avait été la persistance, au centre de l'Asie Mineure, — en Phrygie et en Gappadoce — d'un royaume turc qui interceptait la route de Constantinople à Antioche. Retranchée dans cette forteresse naturelle, la race turque laissa passer la tourmente des Croisades pour reprendre ensuite sa marche vers l'Occident.
Le} royaume turc d'Asie Mineure, — le sultanat d'Iconium comme on l'appela du nom de sa capitale, — avait été fondé par un cadet de la famille seldjoucidc, Kilidj Arslan (1092). Ce prince et ses premiers successeurs eurent à supporter l'assaut des premières Croisades qui empruntèrent le chemin de leurs Etats pour gagner la Syrie. De toutes leurs forces, ils cherchèrent à s'opposer à ce mouvement et on peut dire qu'ils y réussirent, car pour deux Croisades qui forcèrent le passage — la première et celle de Frédéric Barberousse, — -une autre, celle de Louis VII, ne passa qu'en laissant la moitié de son effectif, et une autre enfin, la Croisade Lombarde de 1101, fut complètement détruite. Finalement, les Croisés renoncèrent à forcer une route si bien défendue et toutes les expéditions suivantes empruntèrent la voie de mer. Ce n'est pas en vain que les Seldjoucides avaient mis leur capitale à Iconium, sur la piste de caravanes qui allaient de Constantinople à Jérusalem. Le maintien de cette citadelle turque aux avancées de l'Asie, entre le Levant grec et l'Orient latin, créa d'insurmontables difficultés à la Croisade et prépara les revanches futures de l'Islam.
Les Byzantins, on l'a vu, essayèrent de profiter du pas-
sage des Croisades pour reconquérir toute l'Asie Mineure sur les Turcs. Tentative vaine. L'Hellénisme, malgré des revanches passagères, resta borné à la zone littorale. Les plus vaillants empereurs qu'ait eus Byzance, Jean et Manuel Comnène, ne réussirent pas à reprendre pied sur le plateau. Dans cette région de steppes et de déserts salins qui rappelle les solitudes du Turkestan ou de la Mongolie, la race turque avait arrêté sa course vagabonde et fixé ses tentes noires pour l'éternité. Cependant il fut un moment où la reconquête hellénique parut sur le point de réussir. Ce fut quand le sultan seldjoucide Kilidj Arslan II (ii56-ii88), attaqué en Phrygie par les Byzantins, se trouva pris à revers par la révolte de ses vassaux, les émirs Danichmendites de Sivas. La maison danichmendite, maîtresse de la Cappadoce, se posait presque en égale des Seldjoucides, et cette division paralysait la puissance turque. Kilidj Arslan dut se reconnaître vassal de Manuel Comnène à qui il vint rendre hommage à Constantinople. Mais quand il eut triomphé des Danichmendites et recouvré la Cappadoce, il reprit les armes contre les Grecs qu'il chassa de nouveau de la Phrygie.
Lorsque la Quatrième Croisade eut divisé l'Empire d'Orient entre Grecs et Latins, les Seldjoucides profitèrent des circonstances pour reprendre leur marche vers la Mer Egée. Le sultan Kaikhosrau Ier (1192-1210) assiégeait Antioche du Méandre, quand il périt de la main même de l'empereur Théodore Lescaris. Son deuxième successeur, Kaïkobad Ier (12 19-1236 et le fils de celui-ci, Kaikhosrau II (1237- 12^5) portèrent à leur- apogée la fortune de leur maison. Le sultanat d'Iconium était redevenu une des premières puissances de l'Orient, quand se produisit l'invasion mongole. En 1243, les Mongols écrasèrent Kaikosrau II à la bataille d'Akchar, près d'Erzindjian, et ce désastre marqua la fin de l'indépendance de l'Etat seldjoucide. La dynastie seldjoucide régna encore pendant un demi-siècle, mais ses princes, tenus dans une étroite servitude, réduits au rôle de préfets mongols, nommés ou cassés sur un simple caprice du khan, ne furent que des fantômes de souverains. Pendant toute la seconde moitié du xme siècle, l'Anatolie ne fut en réalité
qu'une province du Khanat de Perse. Réduits à ce degré de misère, les sultans seldjoucides perdirent toul prestige aux yeux de leurs vassaux. Le dernier d'entre eux, Kaïkobad II (+i3o8), était un roi sans terre. Avec lui finit cette illustre maison qui sortie des steppes de l'Asie Centrale, venait disparaître près des flots de la Mer Egée. Comme, en même temps, le Royaume Mongol de Perse, tombé dans une brusque et rapide décadence, cessa d'intervenir dans les affaires des peuples vassaux, l'Asie Mineure, au début du xive siècle, se trouva un pays sans maître.
L'Art Seldjoucide.
Quelle fut l'influence de la domination seldjoucide sur l'évolution de l'art musulman ? Il est évident qu'il n'existe pas de style proprement seljoucide. Aucun air de famille entre les monuments élevés par les trois dynasties seldjoucides de la Perse, du Kirman et d'Iconium. Mais dans leur migration de l'Oxus à l'Euphrate, les Seldjoucides s'étaient si profondément iranisés que ce fut un art iranien qu'ils importèrent de l'Euphrate au Bosphore. Et c'est cet art iranien que leurs successeurs ottomans, formés à leur école, transportèrent plus tard en Europe. La conquête seldjoucide, c'est au point de vue artistique comme au point de vue intel lectuel Viranisation de VAnatolie.
Il est naturel que les premiers monuments seljoucides d'Anatolie aient été franchement iraniens. C'était la Perse qui avait dégrossi les héritiers de Togroul et de ces condottieri faméliques avait fait des grands seigneurs très lettrés. Elle les marqua d'une empreinte ineffaçable. De nos jours encore, la culture persane reste chez les Ottomans le complément indispensable d'une bonne éducation. Pour décorer leurs palais d'Iconium, les héritiers de Kilid j Arslan firent venir des artistes persans. Ceux-ci, dit M. Saladin, apportaient en Anatolie « le goût des revêtements émaillés, « et cherchaient à retrouver dans les monuments qu'ils « faisaient élever quelques-uns des aspects de cette déco- <( ration luxueuse qu'ils avaient pu admirer en Perse... L'art
t< persan s 'infiltra à la suite des tribus turconianes qui arri- « vèrent en Asie Mineure après un long séjour en Perse ; « elles apportèrent la fabrication des étoffes, des tapis et « des broderies. » (i)
L'Anatolie seldjoucide subit d'autres influences encore : influence de l'art arménien sur les monuments d'Erzeroum, de Sivas et de Kaisarieh ; influence de l'art syrien, visible à Iconium ; influence de l'art byzantin de plus en plus sensible à mesure que les Turcs se rapprochaient de Constantinople : Des architectes byzantins furent appelés à Iconium. (2)
En somme, les Seldjoucides d'Asie Mineure ont pris de toutes mains. Le palais de Kilidj Arslan II à Iconium présente des stalactites de brique à revêtement émaillé qui sont purement persanes. (3) « Un long siècle de paix, dit M. (( Saladin, permit aux sultans de Roum d'organiser le pays « et d'y construire des caravansérails, des mosquées et des « médressés, des fontaines, des aqueducs. Dès qu'ils furent « établis à Konieh, la prospérité de leur royaume attira « des artistes de Syrie et d'Arménie qui se mêlèrent à ceux « de Mésopotamie et de Perse. De là ces influences diffé- <( rentes sur les monuments de Konieh. Tantôt elles se jux <( taposent sans se mélanger, comme dans le Sirtchéli-mé- « dressé, parfois elles se traduisent par des associations « hybrides, comme à Divrigui. » La Grande Mosquée d' Iconium, dont le minbar est dû à l'Arménien Zigani (n55) présente des arcades byzantines et des colonnes à cannelures syriennes. Le caravansérail de Sultan Khan, sous Alaeddin Kaikobad Ier (1229) est de type persan. Le Gueuk-médressé de Sivas est d'ornementation arménienne (1270). L'Indjé minaréli d'Iconium (i25i) est arméno-persan. Le Sirtchélimédressé d'Iconium (12/12), avait une décoration en mosaïque de faïence d'une harmonie générale bleue, rose, violette, brune et blanche. « Tout, dit M. Saladin y est absolu- <( ment persan et analogue aux plus beaux morceaux de
(1) Saladin. Manuel d\\rt musulman (Alphonse Picard), I, 438. (?) Saladin. I, 439.
(3) Ibid.
<< Nakchévan et Véramine. » Le Kératai-médressé d'Iconium (i25i) est décoré en mosaïque de faïence persane d'un goût exquis.
Originaire de l'Iran, la mosaïque de faïence sur grandes plaques céramiques, en bleu turquoise, bleu cobalt, violet de manganèse et blanc, trouva dans le Roum seldjoucide une terre d'élection. Au Sirtchéli-medréssé, remarque M. Migeon, « la faïence bleue claire se marie avec les carreaux « de terre cuite crue, ce qui est une trouvaille bien per- « sane. » Le céramiste qui y travailla venait de Thoûs au Khorassan. Fuyant la terreur mongole, les savants, les poètes, les artistes et les philosophes quittaient les grandes villes du Khorassan, du Fars et de l'Irak, Thoûs, Merv, Nichapour, Ispahan, Reï, Chiraz, pour s'établir à Iconium. Pendant un siècle la civilisation persane, ruinée en Iran par les hordes jaunes, se créa en Asie Mineure comme une seconde patrie. (1) Certains bas-reliefs d'Iconium, en stuc sculpté du xine siècle et représentant des cavaliers au galo.) en lutte contre des lions ou des dragons, rappellent curieusement les bas-reliefs sassanides de Khosroès Parviz à Taghé Bostan. (2)
Fondation de l'Empire Ottoman.
Les divers clans turcs d'Asie Mineure qui avaient obéi aux Seldjoucides, se virent brusquement, par la chute simultanée de cette dynastie et du protectorat mongol, livrés à eux-mêmes. Tous aussitôt, d'un même élan, sans autre guide que l'instinct profond de leur race, ils reprirent la marche de leurs aïeux vers les mers helléniques.
Le mouvement de peuples qui, depuis des siècles, poussait vers l'Occident les nomades de la Transoxiane, était comme une des forces de la nature. Depuis les âpres gorges de l'Altaï et les steppes de l'Aral jusqu'aux collines de Scutari, c'était un écoulement continu de clans et de hordes,
(1) Migeon. Manuel d'Art Musulman, II, 293.
(2) lbid., II, 77.
de tribus rompues et de dynasties puissantes, le mouvement anonyme d'une humanité en migration. On eût dit qu'un irrésistible appel poussait la dure, fruste et tenace race turque, des hauts plateaux d'Asie, des solitudes où souffle le bourane, vers les Dômes de Stamboul et les paysages lumineux de l'Archipel. Parfois un obstacle surgissait qui, pendant des années ou des siècles, arrêtait la migration. Patiemment, la race turque attendait que l'obstacle eût disparu, puis elle reprenait sa marche. Dès que les Croisades et la domination mongole eurent pris fin, chacun des petits émirs qui, dans l'Anatolie Centrale, avaient succédé aux Seldjoucides, recommença pour son compte la politique des héros turcs du xie siècle. Chacun voulut avoir sa ville grecque et son débouché sur l'Archipel, et le plus hardi, prit pour objectif de sa chevauchée, la coupole même de Sainte- Sophie.
L'Empire Byzantin des Paléologues, paralysé par des guerres civiles et par l'hostilité des Puissances latines, se montra incapable de défendre ses possessions asiatiques. Vingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis la disparition des Seldjoucides, que les plus belles provinces de la Grèce d'Asie étaient devenues le siège d'autant d'émirats turcs. La Mysie et la région de Pergame devinrent le fief des émirs de Karasi. A cheval entre la Bithynie et la Lydie, s'établit l'émirat de Kermian. En Lydie, autour de Sardes, s'établit la dynastie de Sarou-khan qui, en i3i3, enleva Magnésie aux Grecs. L'Ionie, avec Ephèse et Sinyrne, devint l'Emirat d'Aïdin. La Carie forma l'émirat de Mentéché, et la Lycie, celui de Tekké. En même temps trois autres émirats, ceux de Hamid, Karaman et Kastamouni se partagèrent l'ancien territoire seldjoucide. L'émirat de Hamid eut la Pisidie et l'Isaurie, celui de Kastamouni, la Paphlagonie ou province de Sinope, et celui de Karaman, la Lycaonie et le sud-est de la Phrygie, avec Iconium. Enfin autour d'Eski-Chéhir, l'ancienne Dorylée, aux confins de la Bithynie et de la Phrygie septentrionale, un dixième clan turc jeta les bases de l'Empire Ottoman.
Les fondateurs de l'Etat Ottoman étaient des Turcs Ogouz
ou Kankhli, originaires de la région aralo-caspionne. A la fin du xue siècle, leurs ancêtres avaient quitté la steppe des Khirgizes et s'étaient établis dans la région de Merv. Quand l'invasion mongole bouleversa l'Iran Oriental, vers 1200, ils reprirent leur migration vers l'Occident, longèrent le rivage méridional de la Mer Caspienne, et ne s'arrêtèrent qu'en Arménie, dans la région d'Akhlat, au nord du Lac de Van. Puis, comme l'invasion mongole gagnait aussi l'Arménie, ils pénétrèrent en Asie Mineure. Là leur chef, Erthogroul le Pourfendeur, prit du service chez le sultan seldjoucide Kaïkobad Ier, qui lui donna un fief dans les plaines de la Phrygie occidentale.
En pleine Anatolie musulmane, le Pourfendeur restait païen, à la manière des gens de l'Ili et de l'Altaïi, toujours prêts à adopter indifféremment le Bouddhisme ou l'Islam, selon qu'ils allaient servir chez le Fils du Ciel ou chez le Khalife. Les circonstances ayant conduit les immigrants parmi les Turcs très islamisés d'Asie Mineure, le successeur d'Erthogroul, Osman (1269-1326), le héros éponyme de la race, se convertit à la foi musulmane. Cette conversion se produisit au moment propice. Le sultanat seldjoucide venait de succomber (i3oS). Osman prit rang parmi les neuf héritiers de la dynastie disparue. Et il avait le meilleur lot, la plus riche portion de la Phrygie, sur la grande route d'Asie en Europe, avec, à portée de la main, les belles capitales de la Bithynie, Brousse, Nicée et Nicomédie. Son successeur, Orkhan (i326-i36o), enleva ces trois villes aux Grecs, Brousse en i326, Nicée en 13*29 et Nicomédie en 1337. En même temps, il annexa l'émirat de Karasi, c'est-à-dire la Mysie ancienne (i336).
Après ces conquêtes, Orkhan abandonna son modeste litre d'émir pour le titre plus ambitieux de Sultan et mit sa capitale à Brousse. La riche province de Bithynie, avec ses prairies, ses sources vives, son Olympe neigeux, ses golfes vibrants de lumière, ses bosquets de cyprès et ses blanches villas, tomba toute entière aux mains des Ottomans. Ceux-ci s'établirent en masse sur cette terre bénie qui leur inspira un amour profond. Brousse s'emplit de mosquées et de
palais, elle devint le rendez-vous des mollahs et des doctours, elle vit, à l'ombre de ses soixante-cinq minarets, naître la littérature ottomane. Et plus tard, quand les Turcs eurent conquis des royaumes et des empires, ce fut encore près du berceau de leur race, sous les cyprès de Brousse qu'ils aimèrent à dormir leur dernier sommeil.
A la fin du règne d'Orkhan, les Ottomans étaient maîtres de presque toute la rive asiatique de la Marmara. Sur l'autre rive se dressaient les villes grecques des Dardanelles, les résidences d'été du basileus et, plus loin, vers l'entrée du Bosphore, c'étaient les éblouissements de la Corne d'Or, Constantinople dans sa gloire. Avant de mourir, Orkhan fit le pas décisif ; il franchit les Dardanelles et occupa Gallipoli, Boulaïr et Rodosto, les clés des Détroits.
La Conquête ottomane.
Le deuxième sultan osmanli, Mourad Ier, fils d'Orkhan, peut être considéré comme le véritable fondateur de l'empire turc. Pendant un règne de près de trente années (i36o- 1389), il mena de front le rassemblement des terres turques en Asie, Mineure et la conquête des Balkans en Europe. En Asie Mineure, il annexa la région d'Angora et l'émirat de Hamid (Phrygie méridionale), fit entrer dans son alliance l'émir de Karaman et maria son fils Bavézid à la fille de l'émir de Kermian qui lui apporta en dot la région de Kutayeh. En i386, l'émir de Karaman, ayant voulu s'affranchir de la tutelle ottomane, fut vaincu et retomba sous le joug. En même temps, Mourad réalisa le rêve que depuis six siècles, depuis la journée du Yarmouk et les premiers khalifes, faisaient tous les disciples du Prophète. Il prit vraiment pied en terre d'Europe, non plus seulement dans la presqu'île de Gallipoli, mais en pleine Thrace, au cœur de la Romanie, plus loin même que Constantinople. Constantinople, objectif de tous les hommes de sa race, il ne pouvait encore la prendre. Il la tourna. En i36o, il s'empara d'Andrinople et, pour bien marquer qu'il s'agissait là d'une prise de possession définitive, il y transporta sa capitale.
Byzatice était trop faible pour réagir. Mais les peuple? Danubiens, Bulgares, Serbes, Roumains et Hongrois, se sentant également menacés par les progrès foudroyants de Mourad, se coalisèrent contre lui. Conduits par le roi de Hongrie, Louis d'Anjou, ils descendirent en Thrace avec 60.000 hommes. Mourad détruisit leur armée à Serb-Zandoughi sur la Maritza et se trouva dès lors maître des Balkans. En 1.373, il enleva la Macédoine aux Serbes (prise de Monastir) ; en i383, il prit Sofia aux Bulgares ; en 1389, il écrasa les Serbes à la bataille de Kossovo, — journée décisive qui entraîna pour plus de quatre siècles l'asservissement des peuples yougoslaves. La Serbie et la Bulgarie devinrent vassales des Turcs en attendant l'annexion prochaine. La frontière ottomane atteignit le Danube. Perdue comme un îlot au milieu de cette marée montante, Constantinople devint une ville assiégée.
Le fils de Mourad, Bayézid, surnommé lldérim ou l'Eclair (i38q-t4o2) annexa l'un après l'autre, d'ailleurs sans grande difficulté, tous les émirats turcs de l'Asie Mineure, Kermian, Sarou-khan, Aïdin, Mentéché, Tekké, Sivas, etc. L'émir de Karaman opposa une résistance plus sérieuse, mais vaincu par Bayézid à Aktchaï près de Konieh, il fut dépossédé à son tour (1392). Se croyant protégé par la distance, l'émir do Kastamouni, dans la région de Sinope, accueillit à sa cour les émirs détrônés. Il ne fit que s'attirer le même sort qu'eux (1393), Bayézid entama môme l'Arménie et chassa d'Erzindjian, un émir nommé Taherten qui régnait sur le haut Euphrate. A l'exception de l'Etat grec de Trébizonde et de la Cilicie qui appartenait aux Mamelouks d'Egypte, toute l'Asie Mineure, du Bosphore à l'Euphrate, fit désormais partie de l'Empire Ottoman.
Cependant, les progrès de la conquête ottomane finirent par provoquer en Europe une grande croisade à la tête de laquelle, comme toujours, se plaça la France (1). Jean sans Peur, fils du Duc de Bourgogne, le maréchal Boucicaut et l'amiral Jean de Vienne conduisirent cette expédition qui rallia les Hongrois au passage et descendit dans les Balkans.
(1) Cf. Delaville-Leroux. La France en Orient au xive siècle, P., 1886.
Les temps étaient bien changés depuis deux siècles. Ce n'était plus vers Damietle ou Saint-Jean d'Acre que les Croisades se dirigeaient, niais vers Orsova et Vidin. Bayézid abandonna le siège de Constantinople, qu'il bloquait étroitement, pour se porter à la rencontre des Croisés. La bataille qui décida du sort de l'Orient, se livra à Nicopolis en Bulgarie, le 25 septembre i3q6. Malgré les isages conseils de Boucicaut, les Français exécutèrent une folle charge féodale, à la manière de Crécy et d'Azincourt. Ils firent inutilement des prodiges de valeur et furent tous pris ou massacrés. Une effroyable tuerie, ordonnée de sang-froid par Bayézid, termina la journée. Douze mille prisonniers furent égorgés sous les yeux du sultan.
La bataille de Nicopolis fut un désastre européen. Dans l'ivresse de leur triomphe, les Turcs envahirent la Hongrie et pénétrèrent jusqu'en Autriche où ils saccagèrent Pettau. Du côté des Balkans, ils envahirent la Grèce et soumirent au tribut le plus important seigneur du Péloponèse, le despote de Misithra (1897). Enfin, ils mirent de nouveau le siège devant Constantinople dont la chute parut bientôt n'être qu'une question de temps. Dans cette situation désespérée, l'empereur grec Manuel II partit pour l'Occident, afin" d'implorer l'envoi d'une seconde croisade. Il se trouvait à Paris, lorsqu'une nouvelle prodigieuse lui parvint : Une lame de fond, partie de l'Asie Centrale, renversait l'œuvre de Bayézid, — Timour lenk attaquait l'Empire Ottoman.
De i36g à i4oo, Timour-lenk, le roi mongol de Transoxiane, avait conquis la Perse, la Mésopotamie et l'Arménie et porté ses armes victorieuses de la Syrie à Kachgar et de la Russie aux Indes. De sorte qu'à l'exception de la Chine, alors séparée du monde par une révolution intérieure, il se trouvait maître de presque tout l'ancien Empire Mongol des Gengiskhanides. Pour reconstituer cet Empire il lui manquait encore une province : l'Asie Mineure, possédée par les Turcs Ottomans. Comme il se déclarait l'héritier des Gengiskhanides, le maître légitime des anciennes terres mongoles, les sultans Osmanlis lui apparurent bientôt comme des usurpateurs. Il reçut à sa cour les princes d'Anatolie, détrô-
nés par Bayézid, les émirs de Kermian, d'Aïdin, de Mcntéché cl d'Erzindjian. De son coté, Bayézid accueillit un chef tnrcoman révolté contre Timour, Yousouf le Noir, chef de la horde Kara Kouiounlou qui régnait dans la région de Kharpout, sur le Ilaut-Euphrute.
Par-dessus les compétitions territoriales qui divisaient l'Empire « byzantin » de Bayézid et l'Empire « persan » de Timour, une grave question juridique se posait. Il s'agissait de savoir lequel d'entre eux était le véritable représentant de l'impérialisme touranien, le Grand-Khan turcomongol. Le Mongol Timour ne voyait en Bayézid qu'un métis levantin. Il le traitait avec mépris de Kaisar-i-Roumr c'est-à-dire de Basileus. Timour n'était-il pas en droit mongol l'héritier des conquérants gcngiskhanides ? Au surplus, il régnait sur le vieil empire turc historique, celui de Mélik- Ghah. Pour lui comme pour tous les vrais Turcs de Samarkande, Bayézid, ce descendant d'un petit émir ottoman sans race et sans passé, chef dune condotte aux trois quarts hellénisée, n'était, qu'un aventurier quelconque. De quel droit FOsmanli, ce parvenu de l'Islamisme, osait-il détruire les autres émirats turcs d'Asie Mineure dont les titres égalaient au moins les siens ? La nation turque ne se bornait pas, comme on le croyait en Europe, aux sujets de Bayézid > aux Turcomans d'Asie Mineure. Elle embrassait encore toutes les tribus de même race qui nomadisaient sur le plateau d'Iran, dans les montagnes afghanes, dans les oasis de Transoxiane, dans les steppes du Tchou et du Tarim, de l'Illi et de l'Irtych. C'est à la tête de tous ces Turcs de l'Asie Centrale que Timour attaqua l'Empire Ottoman. Au vrai, c'était la vieille lutte des Khans Mongols contre les Seldjoucides d'Anatolie, qui recommençait.
En l'an 1/100, donc, Timour fit une première expédition en Asie Mineure et s'empara de Sivas, dont il fit égorger très méthodiquement toute la population. Car, on devine ce que durent produire d'atroeilés le duel du souverain turc et du conquérant mongol, le choc des hordes de même race lâchées les unes sur les autres avec tout le déchaînement des violences héréditaires. Mais Timour, après avoir saccagé la
Cappadoce, ne poussa pas plus loin cette année-là. Il alla combatliv en Syrie les Mamelouks d'Egypte auxquels il prit Alep et Damas (i/joi). Après quoi, il dut partir en Mésopotamie pour châtier une révolte de Bagdad. Enfin, au printemps de i4o2, il put se consacrer tout entier à la lutte contre les Ottomans.
Le conquérant mongol commença par rétablir dans Erzindjian l'émir Taherten. Puis, par Sivas et le plateau de Cappadoce, il pénétra au cœur de la Phrygie. Il rencontra Bayézid à Tschiboukabad près d'Angora, le 27 juillet i/k>2. L'Osmanli s'était fait suivre des contingents des peuples récemment soumis. C'était une imprudence. Si les Serbes se battirent bien, les Turcs de Kermian, de Sarou-Khan, d'Aïdin et de Mentéché, qui savaient leurs princes aux .côtés de Timour, passèrent aux Mongols. Cette défection assura le sort de la journée. Les Ottomans furent vaincus et leur défaite tourna au désastre. La plupart d'entre eux se firent massacrer plutôt que de se rendre. Toutefois, Timour put prendre vivants Bayézid et un de ses fils nommé Mouça. Les autres fils de Bayézid : Iça, Soleiman et Mohammed, s'échappèrent avec une poignée de survivants. Timour éleva sur le champ de bataille une des plus effroyables pyramides de têtes humaines que l'Orient ait vues depuis les Bois d'Assour et de Babylone. La conquête musulmane aboutissait à cette immense régression historique : Sur les terres méditerranéennes qui avaient obéi un moment à la raison hellénique et à la sagesse de Borne, sur le sol qui avait eu pour maîtres un Marc-Aurèle et un Julien, on revovait les charniers de Sennachérib et d'Assourbanipal. L'histoire reculait de dix siècles.
Une seule bataille avait suffi à briser la force des Osmanlis. Le vainqueur distribua à son gré les trônes d'Orient. Il rétablit en Asie Mineure tous les princes détrônés par Bayézid : les émirs de Karaman, de Kastamouni, de Kermian, de Saroukhan, d'Aïdin et de Mentéché, toutes les victimes de la conquête ottomane furent ainsi restaurées dans leurs Etats, titres et dignités. Les Mongols s'avancèrent jusqu'aux rivages de la Marmara et de la Mer Egée. Ils brûlèrent
s< I LES CROISADES
Brousse, la capitale asiatique des Osmaulis et reçurent l'hommage et les protestations d'amitié des Byzantins, protestations qui n'étaient pas feintes, car le vainqueur de Bayézid apparaissait à l'Europe comme un sauveur providentiel.
Le désastre d'Angora ne brisa pas seulement pour un quart de siècle l'élan de la conquête turque. 11 faillit être suivi du démembrement de l'empire turc. Les cinq fils de Bayézid se disputèrent, les armes à la main, sa succession, et l'Etat Ottoman parut sur le point de se dissoudre. Si à ce moment les Chrétiens avaient fait contre les Turcs le quart de l'effort de Nicopolis, l'Islam eût été chassé d'Europe. Mais TOccideiit, satisfait de voir les terribles Osmanlis se déchirer entre eux, ne bougea pas. Pendant ce temps, l'Empire Timouride dont l'intervention seule avait sauvé la Chrétienté, s'effondra en Iran. Les Turcs, vaincus cl divisés, avaient attendu le coup de grâce. Ne le voyant venir ni de l'Europe, ni des Mongols, ils reprirent courage. Un sultan énergique, Mourad II (i/i2i-i/j5i) acheva de leur rendre foi en eux-mêmes, répara le désastre d'Angora et reprit l'œuvre de la conquête là où l'avait laissée Bayézid.
Mourad II en finit avec la féodalité turque d'Anatolie. Il annexa, — et cette fois pour toujours — , les émirats de Kermian, Sarou-Khan, Aïdin, Mentéché, Tekké et Hamid, enleva à l'émir de Kastamouni la moitié de son domaine, tua dans une grande bataille l'émir de Karaman et força le successeur de ce prince à reconnaître la suzeraineté ottomane. En Europe, il reprit dès 1/122, le blocus de Constantinople, écrasa en 1^28 une suprême révolte des Serbes et prit en i43o Salonique aux Vénitiens. La restauration de la puissance ottomane était complète. Alors contre le Turc triomphant, un nouveau chevalier de la Chrétienté se dressa : le peuple magyar
11 est à remarquer que devant l'invasion ottomane et tandis que les vieux Etats chrétiens restaient indifférents, ce fut aux Magyars, à une tribu touranienne installée en Europe, qu'échut la tâche de sauver la civilisation occidentale. Les hordes d'Attila et d'Arpad, assimilées par le christia-
nisme et par la royauté angevine, arrêtèrent l'élan de leurs congénères turcs. Des steppes Khirgizes, les Magyars qui n'étaient encore que des Huns, étaient venus jadis, en nomadisant à travers la steppe russe jusqu'à la steppe hongroise qui, par ses conditions géographiques, est un véritable Touran européen. Et voici que, sur le Danube, ces descendants des Huns Occidentaux transformés en chevaliers de Saint-Etienne, voyaient arriver, sous le turban arabe avec des titres, des armes et une religion empruntés au Khalifat, avec une culture empruntée à la Perse, d'autres Turcs venus des steppes de l'Aral, par les oasis de la Transoxiane, le plateau de l'Iran et l'Anatolie. Etrange destinée qui, après une marche de cinq siècles, suivant deux immenses demi-ce rcleis tracés l'un au nord, l'autre au sud de la Caspienne et de la Mer Noire, faisait se rencontrer ces hordes fraternelles ! Le Magyar et l'Ottoman représentaient chacun une des deux forces qui se disputaient le monde, la civilisation occidentale, la civilisation asiatique. L'un, le khan magyar, était un prince français ou allemand, maître d'un peuple parlant le latin aussi bien que le hongrois et chef de la plus fière chevalerie chrétienne. L'autre, le khan osmanli était devenu sultan musulman, défenseur de l'Islam ; par son passé Ogouz, par son présent islamique, il représentait à la fois la vieille Chine originelle et la civilisation arabo-persane. Le duel de la Croix et du Croissant, de l'Europe et de l'Asie, c'était maintenant l'affaire personnelle de deux tribus turco-mongoles...
Donc, de i44oà i/ii3, tandis que Mourad II échouait devant Belgrade, la noblesse magyare qui avait trouvé un chef digne d'elle dans la personne du roumain Jean Llunyade, tua 20.000 Ottomans à la bataille d'Hermannstadt, entra en Serbie, battit Mourad II sur la Morava, le rejeta au sud du Balkan, l'y relança, l'écrasa encore à Yalowacz et l'obligea à -igner le traité de Szégédin par lequel le sultan renonçait à la Serbie et à la Valachie (i44o). Succès malheureusement sans lendemain. La guerre ayant recommencé peu après, les Turcs vainquirent les Hongrois à Varna et recouvrèrent toutes leurs conquêtes.
Il \ eut encore dos résistances locales. Le héros albanais Scanderbeig interdit vingt ans aux Turcs l'accès de ses montagnes (i 44 3- 1/167), tandis que Jean Hunyade les arrêtai! devant Belgrade. Après la mort de Scanderberg et de ÏÏunyade, la conquête ottomane recouvrit tous les Balkans ; elle atteignit de nouveau le Danube en attendant de le franchir, et Constantinople, coupée du reste de la Chrétienté, perdue au milieu du monde turc, succomba.
Prise de Constantinople par les Turcs.
Aucune catastrophe ne fut plus prévue et moins conjurée que la chute de Constantinople. L'esprit de Croisade, dont l'affaiblissement semble un signe de progrès à certains historiens, n'avait que trop complètement disparu. L'Europe allait payer cher son scepticisme et son inertie. Les misérables querelles des peuples balkaniques en Macédoine, la rivalité anachronique des Grecs et des Latins sur le Bosphore, préparaient à un quart de l'Europe un esclavage de cinq siècles.
Le sultan turc, Mahomet II successeur de Mourad, annonçait l'intention d'en finir avec la Ville. Au dire de ses familiers, « il avait choisi comme modèles Alexandre et César ». De fait, ce sultan lettré entendait, lui aussi, trancher la Question d'Orient, — mais la trancher à la manière turque, comme Iskander le Roumi l'avait tranchée en hellène. La conquête macédonienne avait étendu le domaine de l'Hellénisme jusqu'aux frontières du monde jaune, au Gange et au désert d'Arabie. Et voici que les nomades du Turkestan, après ceux du Hedjaz, ayant de proche en proche refoulé l'Hellénisme de l'Iran, de la Syrie et de l'Anatolie, venaient achever sa ruine dans les pays mêmes d'où le Macédonien était parti conquérir l'Orient.
Le dernier empereur byzantin, Constantin Dragosès essaya vainement d'intéresser l'Europe a son sort. Le 6 avril i453. Mahomet II put mettre le siège devant Constantinople sans que l'Europe ait bougé. Avec ses 5. 000 soldats grecs,
Dragosès n'avait que 3.ooo colons vénitiens, génois et catalans et 2.000 marins de diverses nations. L'armée turque comptait 160.000 hommes, avec une artillerie bien supérieure à celle des Grecs. Malgré cette infériorité, les assiégés tinrent huit semaines, du 6 avril au 29 mai. Mahomet 11 réussit enfin, par un stratagème, à faire entrer sa flotte dans la Corne d'Or. L'assaut fut donné le 29 mai. Dragosès, après avoir combattu comme un héros, se fit tuer en défendant une des portes de la ville. Le reste des défenseurs fut massacré ou s'enfuit sur les navires vénitiens. Mahomet II fit son entrée dans la cathédrale de Sainte-Sophie qu'il convertit en mosquée : c'était le symbole de la fin d'un monde. Autre symbole et plus saisissant encore — en traversant l'Hippodrome, le conquérant asiatique renversa de sa masse d'armes le trophée des vainqueurs de Platées. Dixhuit siècles après Platées et Salamine, les « Barbares » avaient vaincu... Les derniers débris de l'Hellénisme en Orient, le Despotat de Morée et l'Empire dé" Trébizonde, subirent le même sort que Constantinople. La Grèce et la Morée furent annexées à l'Empire Ottoman en i/|56 et Trébizonde en r.46 1 (1).
La prise de Constantinople, qui termine l'histoire des Croisades, donne à celles-ci leur véritable signification. Ce grand événement éclaire sous leur vrai jour des destinées de LOrient Latin.
On est souvent porté à considérer les Croisades comme un mouvement purement idéaliste et religieux, leur abandon comme la première manifestation de l'esprit moderne. Or, nous croyons avoir montré l'enchaînement des faits historiques depuis les premières invasions musulmanes jusqu'à la prise de Constantinople. Et de cette étude, il semble résulter que la poussée musulmane et turque qui, dès la fin du xie siècle, menaçait l'Europe Orientale, ne fut arrêtée pendant trois siècles que par la contre-attaque des Croisades. Dès que les Croisades cessèrent, l'invasion turque reprit son cours. Quand l'esprit de croisade fut complètement éteint, l'invasion turque recouvrit toute la péninsule des
(1) Cf. G. Schlumberger. La prise de Constantinople, P., 1914.
Balkans, menaça l'Italie (et on se demande quelle résistance aurait pu offrir aux Janissaires l'Italie anarchique du xvc siècle) submergea la Hongrie et atteignit Vienne. Mais ce que la conquête turque apportait avec elle, ce n'était pas seulement l'Islamisme (l'Espagne, après tout, avait dû à des Musulmans sa plus brillante civilisation), c'était le régime turc, c'est-à-dire la mort intellectuelle et sociale. Dans tous les pays où le régime turc s'est imposé, toute pensée libre, tout développement scientifique et moral ont été arrêtés net depuis le xv€ siècle. Aucun affranchissement des consciences ou des sociétés n'y a été possible. Les institutions politiques ne s'y sont pas élevées au-dessus du despotisme le plus primitif. La constitution familiale y tolère encore l'annihilation intellectuelle de la femme et, sans l'intervention de l'Europe, l'esclavage y régnerait toujours.
Défendre la Chrétienté, c'était donc au Moyen Age, défendre l'âme européenne toute entière. Du jour où l'Islam s'étendit sur les Balkans, une partie de la population européenne fut comme retranchée de l'Europe, perdue pour l'humanité. Là où il y avait des hommes, il n'y eut plus que des raïas. De nobles races qui auraient pu être associées au mouvement intellectuel de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre modernes, furent maintenues au même niveau que les bédouins du Nedjed, les brigands kurdes ou les pâtres khirgïzes. La conquête ottomane représente à cet égard une des pires régressions de l'histoire. On peut la comparer à cette invasion des sables qui, en Asie Centrale, comble les vallées, tarit les fleuves, ensevelit des villes jadis prospères. Et ce sera l'éternel honneur des chevaliers de notre race d'avoir, des premiers Croisés à Jean de La Valette (i), lutté pendant cinq siècles contre ce péril mortel.
Stamboul et les Osmanlis.
Après la crise de Constantinople, les Mamelouks Circassiens qui possédaient l'Egypte depuis i38i, ne pouvaient se
(1) Jean de La Valette, çrand maîlre des Chevaliers de Malte (anciens Chevaliers de Rhodes) qui défendit Malte contre les Turcs en 1565.
faire d'illusions sur leur sort. Entre le sultan du Caire et celui de Stamboul, l'Orient devait choisir : Kait-bcy, qui régna au Caire de i/|68 à 1/196, chercha à prévenir l'attaque en suscitant un nouvel adversaire aux Osmanlis dans la personne de l'émir de Karaman. Son deuxième successeur, Kansouh el Ghouri(i5i2) vit se produire l'invasion attendue. En i5i6, le sultan osmanli Sélim Ier descendit en Syrie avec toutes les forces de l'immense empire. La brillante cavalerie égyptienne fut décimée par l'artillerie ottomane à la bataille de Merdj-Dabek près d'Alep, et Kansouh el Ghouri périt dans la déroute. Sélim II enleva au passage Alep, Damas, et pénétra en Egypte. De nouveau vainqueur des Egyptiens à Ridanyé, il fit au Caire une entrée triomphale et mit fin au pouvoir des Mamelouks.
Au Caire, Sélim II rencontra le dernier khalife abbaside, el-Mostançir. Jadis, dans une circonstance analogue, un autre Turc, le Seldjoucide Togroul Beg, avait baisé dans la poussière la robe noire du pontife, et conduit sa monture par la bride. Le maître de Constantinople pouvait se permettre une autre attitude. Ce fut justement son prestige de sultan de <( Bomanie » (1), c'est-à-dire de Basileus musulman, qui permit à Sélim II d'accomplir cette action inouïe : supprimer l'Abbasside et s'attribuer le Khalifat. Comme il était devenu Empereur de Rome, le descendant du petit hobereau turc devint pape musulman. En demandant la main d'une Porphyrogénète, Alp Arslan, le Grand Lion turc, avait jadis acquis des droits sur le Bosphore. Ces droits, Mahomet II les avait fait valoir. Mais Togroul Beg, par son union avec une princesse abbasside, n'avait-il pas aussi pris rang dans la famille pontificale ? Là encore, la modeste tribu d'Osman fit valoir les titres transmis par la grande tribu de Seldjouk. De par les journées de Constantinople et du Caire, le soudard turc, à la fois Kaîsar-i-Roum et Khalife orthodoxe, représentait maintenant les deux moitiés d'Allah, le Pape et l'Empereur.
La domination ottomane fut ainsi légitimée. Les Ghazné-
(1) En turc, Sultan de Roum. Le Roum des Turcs, la Romanie des Latins, c'est l'ancien Empire romain d'Orient, Balkans et Asie-Mineure.
vides, les Seldjoucides, les Kharezmiens, toutes les honl< plus ou moins arabisées de Transoxiane, sont venues et ont passé. L'Ottoman ne peut passer. Car si la gloire de la terre s'évanouit, l'Islam et le Chériat ne passent point. L'Ottoman s'est identifié à une force indestructible : Par delà les siècles et les royaumes, plus haut même que ce titre de basileus turc si jalousement gardé avec la Ville qui confère l'impérialité, le Khalifat demeure. Débordant les frontières politiques et commandant à 21 4 millions de Croyants, c'est encore à l'heure actuelle la plus grande force morale de l'Asie.
Ce peuple turc, malgré tous ses défauts et tous ses vices, est vraiment une des races impériales du vieux monde. Que de fois, les hordes congénères du Gobi ou de l'Amour ont cueilli l'héritage des Fils du Ciel, dans les villes impériales de là-bas, au Honan ou au Petchili ! Vingt fois en Perse, à Ispahan, à Tauris, à Téhéran, des bandes mongoles ou turcomanes se sont installées sur le siège du Roi des Rois. A Delhi, d'autres Turcs et d'autres Mongols ont possédé l'Empire des Indes et ses trésors. Et si, pendant huit siècles, les héritiers de Mahomet et ceux d'ÏIéraclius se sont livré un combat sans merci, si entre chrétiens et musulmans, de la bataille du Yarmouk à i/|53, le duel n'a pas cessé avec ses invasions arabes, ses reconquêtes byzantines et ses croisades, c'était en fin de compte pour qu'un modeste cavalier turcoman, venu à petites étapes des frontières chinoises, héritât à la fois de la succession d'Héraclius, et de celle de Mahomet !
En tant que Kaisar-i-Roum, l'Osmanli est le protecteur de l'orthodoxie grecque. Partout où s'étend l'Hellénisme du Phanar, s'étend la sollicitude du maître. Bon gré, mal gré, puisqu'il tient la place, de VIsapostole, le sultan s'occupe de questions monastiques, dogmatiques et théologiques. Il installe les patriarches, départage les moines de l'Athos. D'ailleurs l'Empire Ottoman adopte en bloc les institutions politiques et administratives de l'Empire Byzantin, son luxe, sa cour, ses vices. Puis, dans les Balkans, le Turc ne veut
connaître qu'une race — la race impériale à laquelle il succède, la race grecque. Tout ce qui, par la conversion à l'Islam, ne se réclame pas de la race impériale d'aujourd'hui, est abandonné à la race impériale de la veille. Par le Phanar l'Empire Byzantin subsiste sous l'Empire Turc qui lui a été superposé. Il y a dans le Grand Seigneur autant de personnages disparates et pittoresques que dans le Charles- Quint des drames romantiques.
Mais les cavaliers d'Asie, campés dans la plus vieille Europe, y restent campés, et Asiatiques. Si le Palais de Stamboul s'imprègne sans transition du pire byzantinisme, c'est toujours à une horde turcomane qu'il commande, à une horde dont il faut satisfaire les appétits. Aux sipahis, aux beys et aux agas, le raïa, le bétail humain égorgeable et violable à merci. Cependant une horde campée en pays ennemi, finit par se laisser absorber. La condotte ottomane eût pu se perdre dans la masse des indigènes comme les Seldjoucides de Perse, les Houlagides et les Timourides se perdirent parmi les Iraniens, comme les Koubilaïdes et les Mandchoux se perdirent parmi les Chinois. L'institution des Janissaires sauva les Osmanlis. Pour se maintenir dans une Europe intellectuellement supérieure, pour assimiler au lieu d'être assimilé, le Turc trouva un moyen simple et brutal : « Par milliers, par dizaines de milliers chaque année, l'on enrôla des enfants chrétiens contre leurs frères serbes, bulgares et hongrois. Certaines années on circoncit /jo.ooo enfants. Par cette institution des Janissaires, le maître acquit pour la conquête le meilleur outil de ce temps et à l'intérieur de l'Empire, le meilleur outil de despotisme sur les chrétientés tributaires que cette levée annuelle sélectionnait à rebours et privait de leurs éléments les plus virils. » (1). Les garçons au corps des Janissaires, les filles au harem du pacha, les révoltés au pal, — tels furent les trois maximes fondamentales de ce régime turc pour lequel semble avoir été écrite la devise-: du sang, de la volupté et de la mort.
(1) Victor Bérard.
Cependant l'Empire turc souffrait des contradictions de son double caractère byzantin et mongol. L'étiquette byzantine qui enserrait le « Porphyrogénète osmanli » fit de lui une idole hiératique, isolée au fond du sérail — parmi les femmes, les mignons et les eunuques: Depuis le jour où Roxelane la Rieuse séduisit Soliman, ce fut le gynécée qui gouverna. Le règne de Mourad III fut dominé par la rivalité de la Dame de Lumière et de la belle Safîyé — qui était une patricienne de Venise, de la noble famille, des Baffo. De Moustafa Ier à Mourad IV, le pouvoir appartint à une Grecque, Rêve Lunaire ; sous Mohammed IV, Moustafa II et Ahmed III à la princesse russe Tarkhane. On revit le gouvernement des Zoé et des Théodora du xie siècle. L'étiquette minutieuse et la pompe lourde du Palais Sacré, tout ce que le byzantinisme avait de trop capiteux et d'amollissant, eurent vite engourdi ces nobles soudards. Au bout de deux siècles, le Padischah avait le genre de vie et la mentalité d'un basileus de la décadence. Le vrai « byzantin », au mauvais sens du mot, ce n'est pas l'empereur grec du xe ou du xne siècle toujours à cheval, ni celui du xve siècle toujours sur la brèche, c'est le sultan osmanli de l'ancien régime.
Et, comme le padischah, le peuple s'amollit. Ce peuple turc, indolent de corps, paresseux d'esprit, et, dès que la furie du massacre est passée, taciturne et débonnaire, s'éprit passionnément du pays admirable où le destin l'avait conduit. Il aima le paysage unique de Stamboul, le golfe lumineux de la Corne d'Or, les coupoles des cathédrales byzantines devenues autant de mosquées, les Eaux Douces d'Europe, les Eaux Douces d'Asie et les bosquets d'Eyoub sous lesquels, après tant de tumulte et de gloire, les premiers Ottomans poursuivent depuis quatre siècles leur rêve silencieux. Lui, le fils des pâtres nomades qui avaient erré pendant des millénaires des sables du Gobi aux steppes de l'Aral, de quel amour profond il s'unit à ce ciel et à ces paysages qui rivalisent avec le ciel napolitain et avec les paysages de Venise, à la Mer de Marmara bordée de villas et de kiosques où s'entend, près des terrasses grillées, le rire d'invisibles captives ; au Bosphore plein de caïques et de
HISTOIRE DE LASIE 2$g
felouques qui laissent traîner après eux le parfum des sérails interdits...
Cette terre d'Europe, qu'avaient jadis fréquentée les jeunes dieux grées, les Ottomans l'enrichirent de nouveaux thèmes de beauté. Ils y apportèrent de nouvelles façons de rêver et de sentir, et c'est pour cela, à cause du charme de Stamboul qu'il faut leur pardonner la prise de Constantinople. (( La Grèce du soleil et des paysages », l'Ottoman la vit à travers ses rêveries d'oriental et il lui prêta une mélancolie, nouvelle parce qu'il portait en lui la nostalgie des steppes tristes et des horizons illimités. Des palais de Byzance, il entendit toujours, par delà le ruisseau du Bosphore, du côté de Scutari et de la verte Brousse.
Le rossignol gémir sur les cyprès d'Asie.
De l'Asie prochaine, s'il garda les sursauts farouches et les sauvages réveils, il conserva aussi le sens du mystère, le songe intérieur, la simplicité de vie et une hautaine dignité dans l'infortune. Parmi des races traîtresses, vulgaires et mercantiles, au centre même du cosmopolitisme levantin, l'Ottoman resta dans sa vie privée débonnaire et grave, résigné aux décisions d'Allah, sûr de commerce, lovai envers ses amis.
Enfin, si les Turcs étaient un peuple neuf, ce n'étaient pas des barbares. Durant leur séjour aux confins de la Perse, ils avaient subi très profondément l'influence iranienne. Le classicisme persan fut pour eux ce que fut l'hellénisme pour nos races du Nord (i). Ils peuplèrent le paysage méditerranéen de toutes les images tendres et merveilleuses é\oquées par les poètes persans. Les vers de Hâfiz et de Sàdi chantèrent pour eux dans les jardins de Stamboul comme dans les roseraies d'Ispahan et de Ghiràz. La fine, délicate et rare culture persane s'acclimata sur les bords du Bosphore, avec ses mosquées de marbre revêtues de mosaïque de faïence, avec l'éblouissement de ses arabesques, l'élégance de ses kiosques et la douceur de ses jardins
(l) Cf. Gibb, llistonj ul ottoman jfoclry (lÛUlj.
HISTOIRE DE LA61E. l'J
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6ecrets. Nous avons dit tout le regret qu'on peut avoir qu'une nouvelle France n'ait pas subsisté au pays de la Croisade et que l'Hellénisme lui-même ait succombé sous ses dix siècles d'histoire. Mais peut-être n'était-il pas indifférent que, comme l'Iran jadis s'était ouvert à la civilisation hellénistique, la Grèce connut à son tour la culture persane et qu'il y eût en pleine Europe un coin de terre qui, bercé par le grand rêve oriental, échappât au tumulte de notre civilisation et presque à la fuite des siècles.