LINDE MUSULMANE ! LES GRANDS MOGOLS
séjour de Vei-sailles les plus redoutables maisons féodales en dociK\s instruments de règne. A Delhi comme à Versailles, l'abaissement, la domestication de la féodalité furent obtenus sans que les intéreisscs pussent se plaindre, tant le maître apportait de courtoisie dans ses rappoijs avec eux. Pour la première fois sur ce vieux sol de Tlnde où le;s seigneuries poussaient aussi inextricables que les essences de la jungle, TEtat Central s'imposa sans conteste. L'admiliistration mongole constitua en effet un Etat véritable, au sens européen du mot. Elle eut son premier ministre {wa- Idl), son ministre des Finances {vizir), son généralissime (khan khanon), son ministre de la Cour {bakhshi), son garde des sceaux (sadv), ses dix-huit vice-rois ou soubhadars, sa classe de « fermiei^ généraux » et de <f partisans » ou zémindars. Les titres existaient déjà sous les Afghans, mais ce furent les Mongols qui régularisèrent les fonctions et les utilisèrent au mieux des intérêts d<.* l'Etal. Dans cette armée de fonctionnaires, les cadres étaient fournis par les Pei'sans, seuls capables par leur éducation et leurs aptitudes naturelles de s'élever jusqu'à la notion moderne de l'Etat. Les Persans aux affaires, les Turcs et les Radjpoutes aux armées, le génie d'Akbar sut mettre chacun à sa place et ainsi fut construite dans ses rouages les plus délicats la formidable armature de l'Etat mongol. Le ministre des Finances d'Akbar, le grand radjpoute Todar Mal put mettre sur pied un budget annuel de deux milliards. L'impôt foncier seul produisit 5oo millions. L'armée permanente compta i4o.ooo hommes, chiffres colossaux pour l'époque et qtii, stupéfiaient les contemporains de Henri IV et. de Louis XIV (i).
En brisant la toute-puissance des gouverneui's et de la noblesse musulmane, Akbar entra en rapports directs avec la masse indigène. Elle était avant lui effroyablement malheureuse. (( Si le receveur du Divan, dit un auteur musulman, prétend cracher dans la bouche des Hindous, qu'ils ouvrent la bouche. Ch»s hiuiiiliatîons doivent marquer l'in-
(li Cf. W. Irviiie. The anwj of Jndiart Moifhuls, L. 1003.
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lectes pracrits employés par les indigènes, trois langues étaient en usage chez les Musulmans de l'Inde : le turc oriental, langue des premiers^ Timourides; l'arabe, langue sacrée du Coran et le persan, langue de la Cour cl des chancelleries. Quand llnde fut unifiée par Âkbar, il fallut, pour la commodité de Tadministration impériale, créer un véhicule linguistique plus général que les divers dialectes antérieurs. Ce fut Vhindoustani, que Ton appella aussi Vourdou, ou langue du Palais mongol. Ce dialecte qui ne cessa de prendre de Textension au détriment des autres, est parlé aujourd'hui par cent millions d'hommes de toute race et di* tout culte (i). A ce point de vue comme à tant d'autres, l'administration d'Akbar et de ses successeurs contribua à rapprocher le génie des races et prépara l'unité matérielle et morale de l'Inde.
La pensée d'Akbar.
Quelle qu'ait été la valeur militaire et administrative d'Akbar, elle fut presque éclipsée par sa valeur philosophique. Chez lui comme chez Marc-Aurèle, l'homme fut plus grand encore que l'EmpereuF.
Akbar avait été élevé dans l'orthodoxie musulmane, dan^ le Sunnisme, qui était le rite de la famille Timouride. Mais sa pensée ne tarda pas à s'affranchir de la tyrannie du dogme pour s'élancer librement à la recherche de la vérité. Dans cette voie, il se heurta à l'opposition du clergé orthodoxe, à la puissante corporation des oulémas qui constituaient un Etat dans l'Etat, d'autant plus respectés ici que la vie des Musulmans de l'Inde était une perpétuelle guerre sainte contre les païens. Akbar entreprit une lutte sans merci contre la toute-puissance de cette classe sacerdotale. Il exila les plus fanatiques des oulémas et força les autres à reconnaître sa suprématie, même en matière religieuse. C'était abaisser le pouvoir théocratique devant le pouvoir civil et, comme
(1) Cf. Garcin de Tassy, Histoire de la littérature hindoue et hindoustanie, 2* éd. P. 1880. — La langue et la littérature hindoustanies, P. 1870-
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jour je visite l'église, un autre jour la mosquée» mais de temple en temple je ne cherche que Toi !... Tes élus n'ont rien de commun avec l'hérésie ni avec l'orthodoxie, car aucune d'elles ne pénètre jusque dans le sanctuaire de la vérité. Je laisse l'hérésie à l'hérétique, la religion à l'orthodoxe et, semblable au marchand d'encens, mon âme recueille le parfum de chaque feuille de rose. » Jamais e^n aucun temps, l'âme humaine ne s'est élevée d'un vol plus pur, pour atteindre, par delà les religions positives, la Religion étemelle, la conception idéale du Divin. C'est l'immortel honneur des doctrines chiites de s'être haussées à ce niveau, d'avoir retrouvé, par delà la barrière de l'incompréhension des races, l'athmosphère sereine du Sermon sur la Montagne,
A de telles altitudes, Abkar ne conservait presque plus aucun contact avec les dogmes islamiques. Il n'admettait plus l'éternité de l'Enfer qui lui semblait contraire à la miséricorde infinie de* Dieu, mais pensait que les âmes des damnés doivent pouvoir se racheter dans le cycle des réincarnations, car il avait emprunté au brahmanisme, en la moralisant d'ailleurs, la croyance à la métempsycose. Bien que très sobre lui-même, il autorisait malgré le Coran, l'usage du vin. Malgré le Coran, il mangeait du porc. En revanche, il est vrai, il respectait le précepte brahmanique qui interdit d'immoler le bœuf, mais sans doute rendait-il à cette défense sa signification originelle, U*ès noble en un pays où le bœuf est plus particulièrement le compagnon inséparable de l'agriculteur. « L'Empereur, gémit le dévot Badaoni, pei-met tout ce que l'Islam défend 1 » Il fît plus, il nia le caractère divin du Coran et les miracles de Mahomet. Il enleva au Mahométisme son privilège de religion d'Etat. En iSyS, il publia un édit de tolérance qui, par la noblesse de son inspiration et sa haute valeur politique, ne peut être comparé qu'à notre Edit de Nantes. Par cet acte solennel, Âkbar autorisa et invita tous les Hindous qui, sous les précédents gouvernements, avaient été convertis de force au Mahométisme, à revenir librement à leur ancienne foi. C'étaient, appliqués à l'Inde, les mêmes prin-
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ble la patrie même de la spéculation philosophique, l'Empereur bouddhiste du m* siècle avant notre ère ot l'Empereur musulman du xvi* siècle après J.-C, aient, malgré l'abîme du temps et des civilisations, retrouvé les mêmes principes étemels. Si l'on ajoute à ces deux grands noms, celui d'un autre Empereur, né en Occident celui-là, — « le divin Marc-Aurèle » — , on aura évoqué tout ce que l'humanité a produit de plus élevé. Açoka, Marc-Aurèle, Akbar — quel triptyque de toute sagesse véritable I
Açoka et Marc-Aurèle avaient ignoré le Chrislianisme. Akbar le connut et l'aima. Les Jésuites portugais avaient fondé un couvent à Goa. En i58o, Akbar les invita à lui envoyer des missionnaires pour l'instruire de leur religion. Les Jésuites obéirent avec joie. Ils reçurent un appartement au palais impérial d'Agra. Ils présentèrent à l'Empereur un exemplaire des Evangiles que celui-ci fit traduire en persan pour son usage. Akbar fut si frappe de la beauté du Christianisme qu'il confia aux Jésuites l'éducation de son fils Mourad. Les Jésuites reçurent l'autorisation de fonder des églises à Cambaye, à Agra, à Lahore. A Cambaye, notamment, ils baptisèrent de nombreux indigènes. A Agra, Akbar se rendait parfois à leur chapelle et y priait à genoux.
Il ne faudrait pas se trompei' sur la signification des diverses manifestations religieuses d'Akbar, y voir je ne sais quel dilettantisme archéologique analogue, par exemple, à la curiosité qui animait, au ii** siècle de notre ère, l'Empereur romain Hadrien. La curiosité intellectuelle d'Akbar était d'une autre nature que celle du fils adoptif de Trajan. Aucune âme ne fut plus profondément religieuse que la sienne, plus altérée de vérité ; aucune ne ressentit davantage l'inquiétude métaphysique latente au cœur de l'homme. Quand Akbar passait ses nuits à interroger les sou fis persans, les Brahmanes hindous, les religieux portugais, les prêtres parsis ou bouddhistes, ce n'était point là passe-temps d'esthète ou d'érudit. Toute sa vie, sa grande * âme aspira comme celle de Goethe mourant, à « plus de lumière ». A défaut de système qui le satisfit entièrement,
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haut des terrasses de son palais, saluait des cent appellations sanscrites le char divin. « A peine Sa Majesté avaitelle fini de réciter les cent un noms du Grand Astre, et paraissait-elle eur le balcon, que la foule d'Hindous et de Musulmans se jetait face contre terre. Des brahmanes donnaient une autre liste des cent un noms appliqués au Soleil. Et ils appelaient TEmpcreur une incarnation du soleil semblable à Rama et à Krichna I » -
Le fameux Millenium, la création d'une religion impériale, ne fut pas autre chose, à bien des égards, qu un retour au Pareisme et au Védismc, à un parsismc et à un védisme syncrétiques, enrichis de charité bouddhique, de mysticisme chiite et de simplicité musulmane. « Dieu était la Beauté, Dieu était la Bonté. Lumière supérieure, il avait le soleil pour symbole. Le nouveau culte différait peu du culte parsi. Honneurs rendus au Feu Sacré. Honneurs rendus au Grand Astre. A Tannée lunaire des Musulmans Akbar substitua une ère nouvelle qui commençait à son règne, et déclara qu'il était le Mahdi attendu par les Millénaires (i) ». — Il était le' Mahdi du monde indo-iranien. Avec les humanistes du xvf siècle, la Renaissance Occiden-. talo avait retrouvé, par delà les dogmes chrétiens, le naturalisme hellénique, Tâme païenne. Par une évolution analogue, la Renaissance iranienne, commencée avec les poètes soufis du Moyen Age, continuée sous les Timourides et les Séfévides, finit, sous Akbar, par rejeter le dogme musulman. Elle découvrit l'antique poésie naturaliste des pâtres indo-iraniens, le culte solaire, si simple et si grandiose, du Parsisme, l'extase panthéiste de l'Inde brahm^afiiquci, la pitié universelle du Bouddha. La pensée d'Akbar, c'est Pâme indo-iranienne qui, se réveillant du sommeil de l'Islam, reprend conscience d'elle-même.
On pourrait s'étonner qu'un rôle aussi considérable dans l'évolution de la pensée indo-iranienne soit échu précisément à un prince « mongol ». Mais il faut se souvenîi* que
(1) La Mazclière, Essai sur Vévolulion de la cicilisalion indienne (Pion, édit.).
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(lant sa cour ne différa guère de celle d'Akbar. Elle fut tout aussi persane, peut-être même davantage par suite du recul des influences hindoues. La mod;e était d'ailleurs aux réminiscences achéménides et sassanides : les deux premiers fils de Djahanguir. s'appelèrent Khosrau (Khosroèa) et Parviz ; un de ses petits-fils se nomma Dara (Darius) .
Le règne de Djahanguir fut marqué au Dékan par un recul de l'autorité impériale. Un aventurier musulman nommé Mélik Amber restaura le royaume d'Ahmednagar, conquis quelques années auparavant par Akbar. S'il ne réussit pas à reprendre la ville même d'Ahmednagar, il s'établit dans les forteresses voisines, Daulatabad et Aurengabad, d'où il repoussa jusqu'à sa mort toutes les attaques des Mongols (1607-1626). A l'intérieur le règne du fils d'Akbar fut dominé par l'influence de l'impératrice Nour Mahal. Cette femme, aussi intrigante que belle, exerçait sur l'esprit du faible Djahanguir une autorit^é absolue. La faveur dont elle jouissait poussa à la révolte le fils même de l'Empereur, le prince Khourram, et son meilleur général, Mahabet-khan. Ce dernier fit prisonnier Djahanguir au passage du Djhélam en 1626, mais Nour Mahal réussit par son courage et son adresse à délivrer le captif. Djahanguir étant mort un an après cette tragédie, le prince Khourram monta sur le trône sous le nom de Chah Djahan « le Roi du Monde » (1627-1609). Oubliant ses griefs contre la famille de l'impératrice Nour Mahal, le nouveau padischah épousa la nièce de cotte princesse, la belle Mounitaz Mahal pour laquelle il fil construire le célèbre mausolée du Tadj-Mahal.
Chah Djahan reprit la conquête du Dékan, négligée pendant le règne précédent. En i636, le prince Aurengzeb, troisième fils de l'Empereur, annexa définitivement l'ancien royaume d'Ahmednagar (prise de Daulatabad sur le fils de Mélik Amber). En i65o Aurengzeb se fit donner la >iccroyauté du Dékan, a\ec le dessein de soumettre les trois autres sultanats du pays : Golconde, Bidar et Bidjapour. Il attaqua Golconde par surprise et cette ville était sur le point de succomber quand un ordre de la cour impériale le força a lâcher prise (i655). Aurengzeb se rabattit sur
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Bidar qu'il enleva, et sur Bidjapour qu'il assiégeait, quand, là aussi, un exprès du gouvernement de Delhi lyi injberdit de continuer la lutte (i656).
L'inspirateur des ordres envoyés à Aurengzeb était son frère aîné, Dara, qui, tout puissant auprès du vieux Chah Djahan, se posait en co-empereur. Dara était chéri de son père et de ses sujets pour ses brillantes qualités, sa piété filiale, son amour du peuple, l'intérêt qu'il portait à l'élément indigène et qui était conforme aux enseignements du grand Akbar ; mais il était emporté, téméraire, et aussi léger qu' Aurengzeb était dissimulé et réfléchi. Aurengzeb n'eut aucune peine à réunir contre Dara ses deux autres frères Shoudja, gouverneur du Bengale et Mourad, gouverneur du Goudjerate, — et la guerre civile commença (i).
Shoudja marcha le premier sur Delhi, mais il fut battu par Us liiiDériaux et rejeté au Bengale. Aurengzeb et Mourad furent plus heureux. Ils vainquirent Dara à Fatehgarh et vinrent assiéger leur père dans Agra. La ville pouvait résister longtemps. Mais Aurengzeb sut persuader au vieil Empereur de se rendre Quand il le tint à sa merci, il le relégua dans un appartement du palais qui devint une véritable prison (i65S). Puis Aurengzeb se débarrassa par une autre trahison de son frère et allié Mourad ; il le fit arrêter, juger, condamner à mort, et fut encore assez hypocrite pour verser des larmes en apprenant son supplice. Il fît de même exécuter son frère aîné, Dara, qui avait été fait prisonnier après sa défaite. Il eut même la cruauté d'envoyer la tête de Dara au malheureux Chah Djahan dans sa prison (1659). Enfin il chassa du Bengale son dernier frère, Shoudja, qui trouva une mort obscure sur les côtes de Birmanie (1660).
Les trois frères d'Aurengzeb étaient morts. Il tenait son père en captivité. Le trône lui appartenait.
(1) €f. Jadunath Sakar, History ol Aurengzeb, T. I, Reign ol Shah Jahan.
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Dans tous les domaines la politique d'Aurengzeb fut aussi funeste. Tandis qu'au point de vue territorial il doublait TEmpire d*Akbar, il en sapait les fondements historiques. Il augmentait retendue et il ruinait les bases de l'Etat Timouride. Cet Etat, tel que l'avaient constitué Baber, Houmayoun et Akbar, reposait essentiellement sur la collaboration de l'élément musulman et de l'élément indigène. Par son sectarisme, par son étroitesse d'esprit, Aurengzcb rendit cette collaboration impossible. Et malheureusement pour lui, il mit au service de son intolérance una volonté de fer. Sans doute, avant lui, Mahmoud le Ghaznévide et Timour avaient déjà prêché l'Islam par le pal et le cimeterre. Mais chez le Ghaznévide, grand détrousseur de temples et briseur d'idoles, il y avait toute la fougue du tempérament turc avec de belles violences de reître médiéval. Chez Timour, si bigot à ses heures, si casuiste en matière canonique, on retrouvait un héroïsme de cape et d'épée, à la manière castillane, qui excusait bien des mômeries. Rien de tel chez Aurengzeb. A le voir couvrir de motifs pieux ses plus odieuses vengeances, on le prendrait simplement pour un hypocrite. Mais on ne lui connaît pas de faiblesse humaine. 11 jeûne, il se mortifie, il vit comme un moine, l'esprit tendu, la conscience en éveil pour éviter le péché ; à chaque instant il se demande avec angoisse s'il sera sauvé. Et avec cela une cruauté atroce, à froid. En somme, un des plus sinistres représentants de Torthodoxie coranique.
Le troisième successeur du grand Akbar se dresse ainsi en opposition absolue avec son aïeul. Autant le monarque de la Renaissance avait été libéral, généreux et magnifique, autant le souverain du xvii* siècle finissant fut fanatique et sombre. Akbar ressemblait à notre Henri IV. Aurengzcb évoque les plus inquiétantes figures de l'histoire euro-' péenne. Par sa fourberie invétérée, son goût des guet-apens et des trahisons, il rappelle Louis XI. Par la gravité perpétuelle de son maintien, son humeur triéte, son souci de décence et de dignité, par ses perpétuelles citations pieuses, ses bourreaux et ses supplices, c'est le Philippe II de l'Escurial. Et c'est aussi Louis XIV, — le Louis XIV finissant de