TOME IV
mesures ramenèrent les soldats sous leurs drapeaux, ou forcèrent d'y rester ceux qui eussent été tentés de les quitter. Mais elles ne rétablirent point les habitudes de subordination qui avaient été rompues ou ébranlées. Il se forma, dans les régiments, des associations délibérantes composées de sous-officiers et de soldats ; et à tous moments, des actes d'indiscipline venaient témoigner du danger de ces associations, ainsi que de l'ébranlement profond qu'avait éprouvé le sentiment de l'obéissance militaire. De là, pour les officiers, la nécessité et le devoir même d'une sévérité plus grande que dans les temps ordinaires, et, par suite, chez leurs subordonnés un mécontentement croissant et une plus grande disposition à la résistance.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'armée était en quelque sorte composée de deux castes d'origine différente. Tous les officiers, conformément à l'ordonnance de M. Ségur de 1781, étaient nobles d'origine. Les sous-officiers et soldats, au contraire, étaient presque tous enfants du peuple. Les uns et les autres différaient, en général, autant d'opinion que de naissance. Le parti du privilège et le parti de l'égalité se trouvaient en quelque sorte en présence parfaitement séparés et tout organisés dans l'armée. Sans doute , il y avait un certain nombre d'officiers qui étaient partisans de la révolution. Quelques-uns même devaient s'illustrer dans les armées de la république ; mais, ils formaient une minorité presque imperceptible. L'immense majorité, c'est-à-dire une majorité qui ressemblait à l'unanimité, était opposée de sentiments et de langage à tout ce qui se faisait. Les sous-officiers et soldats, au contraire, étaient animés des passions révolutionnaires qui régnaient dans le peuple dont ils étaient les enfants. Aussi leur arriva-t-il d'attribuer, quelquefois à tort, mais aussi très-souvent avec raison, à l'opinion de leurs chefs, ou à des préjugés aristocratiques le surcroit de rigueur dont on usait à leur égard. Aussi les journaux patriotes virent-ils, dans les soldats, des soutiens de la révolution, et, dans leur insubordination même, une garantie contre les projets réactionnaires que leurs chefs pouvaient concevoir.
Pour ôter tout prétexte de méfiance aux 6oldats, on avait exigé des officiers (en exécution des décrets du 10 août et du 28 février) qu'ils prissent l'engagement par écrit, sous leur parole d'honneur, de ne rien faire ou ordonner de contraire à la constitution (Mémoires de Bouillé, ch. VIII). Cette mesure, mal vue de tout le monde, ne produisit point l'effet qu'on en attendait L'animosité entre l'aristocratie et le peuple de l'armée n'en fut point affaiblie. On continua à considérer comme un effet de cette animosité, de la part des officiers,
l'usage rigoureux qu'ils faisaient des moyens de la discipline , et le renvoi d'un grand nombre de soldats avec cartouche jaune, c'est-àdire avec une note de mauvaise conduite ou d'infamie comme on le disait alors. D'un autre côté, les soldats témoignaient leur hostilité par des insurrections qui , à l'époque où nous sommes , deviennent de plus en plus nombreuses. Ces soulèvements n'étaient pas toujours sans justice, si nous en croyons les journaux du temps et les décrets de rassemblée nationale elle-même. Quoi qu'il en fût, la presse révolutionnaire se chargeait de les justifier. Les abus, quelquefois vrais, quelquefois supposés, qui résultaient de la mauvaise administration des régiments, abus consacrés par les anciens usages, constituaient d'ailleurs des sujets de réclamations habituelles, qui devinrent, dans le moment où nous sommes, la cause où le prétexte de la plupart des mouvements insurrectionnels. 11 existait, à cette époque, comme il existe encore aujourd'hui, dans chaque régiment, un fonds commun, auquel on donne le nom de masse. Ce fonds commun est le résultat d'un prélèvement fait sur la solde quotidienne du soldat, pour fournir un supplément à ce que l'État accorde pour l'entretien de l'habillement, du linge et de la chaussure. Avant la révolution, toute fourniture était ainsi l'objet d'une masse; ce système s'appliquait également à l'habillement, à l'équipement, au harnachement, etc. Ainsi, dans le total du prélèvement, chaque soldat a une part qui lui est afférente et qu'on appelle sa masse particulière , tandis que les bonis , ou les économies annuellement faites sur les fournitures ou sur chaque masse particulière étaient, comme elles le sont encore, mises dans une caisse commune et formaient la masse totale ou la masse proprement dite de chaque régiment. Aujourd'hui ces masses sont versées dans la caisse du trésor public. Cette mesure d'ordre toute moderne a été établie sous le ministère de M. Villèle. Autrefois elles étaient conservées dans le régiment et à la disposition de l'administration du corps. Qu'il pût résulter des abus d'un pareil usage, cela n'est pas douteux; mais nous n'en avons rencontré aucune preuve nettement articulée. On ne trouve dans les mémoires comme dans les écrits contemporains que l'énonciaticn des causes morales dont il est question plus haut.
« La guerre de Sept Ans, dit M. Lafayette avait tout à fait déconsidéré nos armes. Les militaires de toutes les nations s'accordaient pour nous mettre au dernier rang, et les militaires français, par une étrange marne, concouraient à cette manière de nous juger. Cependant la guerre d'Amérique nous releva un peu dans l'opinion générale. Il s'était formé, dans notre armée, un mouvement de fermen-
tation qui avait été précédé par de grandes améliorations dans notre instruction militaire. — Kn effet après la guerre de Sept Ans, ony réfléchit sur Tétat d'abjection politique et guerrière où la France était tombée ; mais ces réflexions ne s'élevèrent pas jusqu'à l'adoption d'une tactique appropriée à nos circonstances. On ne songea qu'à imiter le système le moins en rapport avec «os avantages naturels y ainsi qu'avec les inconvénients de notre caractère. La roideur de la discipline, la marque hiérarchique des grades, les punitions corporelles, la réduction du soldat à l'état de machine , l'immobilité des rangs, la précision des mouvemements , le courage fondé sur la crainte des surveillants placés derrière les troupes, plutôt que sur le besoin d'aller en avant, les combinaisons qui excluaient toute intelligence individuelle, voilà le système prussien ; il ne nous convenait pas. — Cependant, en cherchant à i'imiter, les troupes apprirent à manœuvrer.
« Les places d'officier, continue M. Lafayettc , avaient toujours été l'apanage de la caste privilégiée. On marqua, de plus en plus, la ligne d'exclusion, en exigeant positivement les preuves de quatre degrés de, noblesse. De tout temps, la noblesse de cour avait eu les grades supérieurs, les grands commandements, les régiments même, de préférence à la noblesse des provinces souvent plus ancienne et moins mélangée. On irrita celle-ci en faisant plus positivement une distinction des familles présentées à la cour, pour qui le grade de colonel à vingt-trois ans, de commandant d'un régiment à vingtneuf, et par conséquent l'aptitude à devenir officier général, furent des espèces de droits, tandis que le reste de la noblesse languissait dans les grades inférieurs. Ces derniers grades étaient interdite aux roturiers, qui n'y arrivaient, sous le nom d'officiers de fortune, qu'à force d'années et de protections. Encore, un lieutenant de cavalerie, parvenu à travers tant d'obstacles, restait-il, dans cette arme, incapable démonter au rang de capitaine! Le gentilhomme lui-même ne parvenait qu'après de longs services à ce commandement de compagnie, dont le jeune homme de cour venait prendre possession le jour même où il avait atteint sa dix-huitième année. L'introduction des coups de plats de sabre, par le comte de Saint-Germain, humilia, irrita toute l'armée, et devint une occasion de haine implacable des soldats contre les officiers, colonels et généraux qui eurent la faiblesse ou la sottise de se dévouer avec ardeur à cette innovation. » (M. Lafayette nous apprend ailleurs que la punition des coups de plats de sabre ne fut universellement supprimée par un ordre royal qu'après le 14 juillet.)
«. 11 s'établit, poursuivent les mémoires que nous citons, entre
INSUBORDINATION DES TROtlI'KS. 5
beaucoup de ces chefs, une émulation de dureté, de tracasserie, de niaiserie brutale envers les corps et les individus soumis à leur commandement, qui, dénaturant toutes les idées du vrai mérite militaire, le plaça uniquement dans les écarts d'une activité sans objet, d'une sévérité sans jugement. Des colonels, munis de lettres en blanc pour casser les officiers, appelaient les chefs des autres corps, comme à un spectacle, pour entendre leurs propos injurieux, pour être témoins des punitions corporelles dont ils semblaient se faire un plaisir et un passe-temps. Ils se croyaient de grands militaires en proportion de ce qu'ils étaient minutieux, durs et détestés des troupes. Ces manières aliénèrent une grande partie des officiers particuliers. — La plupart des officiers, nommément en Bretagne et en I)auphiné, donnèrent à leurs soldats les premières leçons d'insubordination. L'esprit des officiers était tel qu'à la formation des états généraux et sur la plainte d'un colonel, M. Morton de Chabrillant, beaucoup de cahiers de la noblesse disputèrent au gouvernement le droit très-raisonnable qu'il venait d'exercer en ôtant à cet officier, non son grade, mais le commandement de son régiment. La garnison de Strasbourg avait délibéré une pétition aux états généraux ontre les prétentions du pouvoir exécutif. Les gardes du corps, euxmêmes, s'adressèrent à ces états pour que le roi fut privé du droit de prendre une partie de leurs officiers hors de leur corps. Mais bientôt la scène changea. Les prérogatives du trône parurent menacées ; elles se liguèrent avec celles de toutes les aristocraties. La cause du tiers état , c'est-à-dire de la nation , fut, par là , dégagée de toutes questions étrangères à ses vrais intérêts. — Dès lors, les soldats, les sous-officiers et un petit nombre d'officiers patriotes pensèrent que cet esprit d'insubordination , auquel ils avaient été encouragés pour défendre les prétentions des castes privilégiées, était beaucoup plus applicable à la défense de leurs propres droits, de ceux de la patrie et du peuple français. — Les militaires français prirent le parti de la nation. Le régiment des gardes en donna l'exemple, en se mettant sous le commandement de ses sergents pour marcher contre la Bastille et maintenir l'ordre public au milieu de la révolution du H juillet. Lafayette, nommé commandant général de l'insurrection parisienne , confirma cette expulsion des anciens officiers des gardes, dn donnant leurs places aux sous-officiers qui avaient servi la cause populaire. — On doit remonter à ces premiers éléments pour concevoir comment fut formé l'esprit de Farinée et quelle impulsion elle reçut. — Les troupes de ligne offrirent, ainsi que la nation, deux partis, l'un composé du plus grand nombre des officiers et de quelques bas officiers et so -
0 (AOUT 1790) ASSKMBLÊE NATIONALE.
dats regardés comme déserteurs de la cause populaire; l'autre formant la presque totalité des militaires ayant à leur tête les officiers patriotes. — Pendant le cours de l'assemblée constituante, le patriotisme de l'armée ne put que se fortifier ; mais la division entre les officiers aristocrates et leurs subordonnés s'accrut de plus en plus ; la discipline, qu'il était si important de rétablir, fut désorganisée à la fois et par la malveillante négligence de ces ofûciers, par leurs provocations envers les soldats , et par l'anarchique intervention des jacobins, dont les clubs prenaient beaucoup d'empire sur les troupes.» (Mémoires de M . Lafayette, t. III, p. 273, 281,)
11 nous semble difficile d'expliquer plus clairement les causes de l'introduction de l'esprit révolutionnaire dans l'armée. Tout l'excitait et le poussait : le souvenir d'une discipline exagérée, le ressentiment de punitions flétrissantes, la rudesse malveillante des chefs, l'exaltation des sentiments populaires, l'ambition des sous-ofliciers et des soldats auxquels l'exemple donné par M. Lafayette, dans la réorganisation des gardes françaises, montrait le chemin pour arriver aux grades, enfin , plusieurs sortes d'intérêts. S'il y a lieu d'être surpris de quelque chose dans une telle situation , c'est que l'insurrection ne se soit pas manifestée plus tôt.
Cependant, les esprits et les choses étant dans cet état, « partout, dit M. de Bouillé, partout les soldats formèrent entre eux, dans chaque régiment, des comités qui dirigèrent leur conduite. Ils choisirent des députés en petit nombre qui réclamèrent auprès de leurs supérieurs , d'abord avec assez de modération , des retenues qui leur avaient été faites sous l'ancien régime des inspecteurs. Leurs réclamations étaient justes ; on y fit droit. Il y eut des corps où elles étaient considérables ; d'autres où elles se réduisaient à peu de chose et même à rien. Les soldats , non contents d'avoir réussi dans leurs premières demandes, en formèrent d'injustes et d'exorbitantes, qu'on leur refusa. Alors ils prennent les armes, consignent les officiers, transportent leurs drapeaux à leurs casernes, posent des gardes chez leurs chefs et chez les trésoriers des régiments, font ouvrir les caisses et s'en distribuent l'argent. Lorsqu'ils n'en trouvent pas assez, ils font contribuer leurs officiers, qui sont la plupart contraints d'emprunter des marchands et des bourgeois pour satisfaire leur cupidité. Cependant le service militaire et celui de la place se fait comme à l'ordinaire ; ils n'obéissent que, sous ce rapport, à leurs officiers ; ils paraissent n'avoir qu'un même esprit, qu'une même volonté et être conduits par un seul chef. — Les soldats, ajoute M. Bouillé, en empruntant les expressions de Tacite, assignent euxmêmes tous les postes , placent les sentinelles et se partagent tous
les soins que leur sûreté demande. Il y avait surtout, pour quiconque connaît l'esprit du soldat, un indice que l'orage serait violent et ne se calmerait pas : c'est qu'on n'entendait point de cris séparés, ni quelques voix prédominantes; c'est que tous éclataient, tous se taisaient à la fois, avec un accord si parfait, si constant, qu'on l'eût cru commandé. » (Mémoires du marquis de Bouillé, p. 131.)
M. de Bouillé était à Metz. Nous le verrons bientôt jouer un rôle important dans le sens de toutes les espèces de réactions. Mais son témoignage est précieux à recueillir parce qu'il observait sur une grande échelle. 11 réunissait, à cette époque, sous son commandement, quatre-vingt-dix bataillons et cent quatre escadrons. Voici, maintenant , comment les journaux et le parti révolutionnaires accueillaient les mouvements des troupes et en appréciaient les causes. L'article qui suit est extrait d'un journal que nous citons souvent parce qu'il tient note de cette multitude de petits détails, de petits faits, de petites colères dont il est important de faire mention dans un ouvrage comme celui-ci.
« II existait dans les états-majors une sorte de rapine, indigne de quiconque porte le nom d'officier, une espèce de brigandage connu sous le nom de retenue. Par des mémoires fidèles qui nous sont transmis , nous apprenons que cette manière de voler (quel autre nom, en effet, peut-on lui donner?) avait enlevé au régiment de Beauce, 240,727 liv.; c'est à quoi se monte l'état que les soldats en ont fait, et voilà ce qui les a conduits à cette démarche.
« Le 10 juillet, trois cents soldats du régiment de Forez arrivèrent à Brest pour s'embarquer. Beauce et Normandie apprirent qu'il y avait dans ce détachement un caporal honnête et instruit : on alla le prendre à bord et on l'apporta en triomphe.
« Mes camarades, leur dit-il, j'ai travaillé quelque temps au bureau de mon major , j'y ai aperçu les torts qu'on fait à la troupe. Alors j'ai demandé à mes camarades s'ils me soutiendraient en cas que j'agisse pour leurs intérêts. Leur parole donnée, je me suis rendu chez le major. Sur ma proposition , la réponse fut courte : au cachot et aux fers. — Mes camarades ne m'y ont pas laissé une heure. A peine en étais-je sorti, que les officiers supérieurs m'olfrent mon congé et 10,000 francs. Ma déliai tesse ne m'a permis d'accepter m l'un ni l'autre, j'ai insisté sur la réparation qui nous était due, et le régiment a reçu des officiers supérieurs 102,000 liv. pn billets.
g Beauce et Normandie n'ont pas perdu les fruits de cette harangue, il ont mis des factionnaires aux portes des officiers supérieurs, jl a fallu compter; la marine en a fait autant, elle a nommé un cq-
mité de soixante-cinq personnes pour faire l'examen de ses prétentions, qui sont évaluées à plus de deux millions.
« Qui a manqué de patriotisme, d'honneur, de loyauté, même de noblesse, des soldats ou des officiers? On paraît très-aflligé de cex désordre dans l'armée française. En eiïet, depuis plusieurs siècles , rien n'a été plus affligeant pour la monarchie ; mais l'obéissance passive des soldats l'eût été bien davantage, puisqu'elle aurait entraîné la guerre civile, et peut-être le rétablissement du despotisme. » (Révolutions (Je Paris, no LVlf, p. 257.)
Des faits analogues s'étaient passés ailleurs. Dans le courant de juillet, le régiment de Poitou avait arrêté son colonel et l'avait forcé de signer pour 40,000 liv. de billets. Royal-Champagne avait refusé de recevoir un sous-lieutenant nommé par le roi. Sept régiments avaient formé un congrès à Strasbourg. L'assemblée nationale avait été forcée enfin de s'occuper de ces faits.
Séance du 6 août. — M. La Tour-du-Pin, ministre de la guerre, est introduit. Il lit un mémoire dont voici l'extrait. — Je me préparais à mettre sous vos yeux le nouveau travail que le roi m'a ordonné, d'après les bases que vous avez décrétées sur l'organisation de l'armée ; mais le retour de l'ordre et de la discipline doit être , en ce moment , l'objet le plus pressant de votre sollicitude. Le roi m'envoie, avant tout, pour vous prévenir de la licence effrénée qui s'est introduite dans l'armée. A chaque instant il arrive de-nouveaux courriers porteurs d'une nouvelle plainte , et la succession des jours du meilleur des rois est ainsi remplie de chagrins et d'inquiétudes. Dans le dernier message que j'ai eu l'honneur de faire près de vous, je vous exposai le danger des comités qui s'étaient formés dans les régiments. C'est là que fermentent les plus violentes passions ; c'est là que s'est deux fois préparée la détention du lieutenant-colonel de Poitou; c'est là que Royal-Champagne a conçu l'insurrection par suite de laquelle il a refusé pour sous-lieutenant un sous-officier que ses services et son ancienneté appelaient à ce grade. Une partie de l'armée négocie avec le ministère, et tous les jours mon cabinet est rempli de soldats députés vers moi, et qui viennent m'intimer fièrement les volontés de leurs commettants : ce sont leurs expressions.
Le mal empire et se propage à chaque instant : ce ne sont plus des corps particuliers : sept régiments forment un congres militaire auquel ils envoient chacun trois députés. Représentants du peuple français, bâtez-vous d'opposer la volonté du peuple à ce torrent d'insurrections militaires. La nature des choses, celle des circonstances, le salut public, exigent que les soldats n'agissent que comme des
instruments ; qu'ils soient sans volonté , qu'ils attendent que la loi vienne leur donner le mouvement dans le temps et dans le. sens nécessaires. Sans obéissance paisible, Farinée n'existe point pour le dehors, elle est dangereuse au dedans... Sa Majesté n'a pu croire qu'on lui parlât de soldats français, quand on lui a dit que la garnison de Metz, oubliant la gloire que les régiments qui la composent ont acquise sous le cbef qui la commande, avait menacé ce chef, ainsi que tous leurs officiers. Ailleurs on demande les comptes des masses , on se propose de les partager. Ce ne serait pas la seule perte qu'éprouverait le trésor public. Ces fédérations, ces actes de patriotisme et d'union que vous avez approuvés , sont devenus des fêtes extrêmement dispendieuses; le roi voit avec trop d'intérêt ces marques touchantes de l'amitié fraternelle qui règne entre tous les citoyens, pour réclamer les sommes qui y ont été employées, et pour occasionner, par des retenues quelques regrets aux soldats. Mais en oubliant ces imprudentes magnificences, il faut prendre des précautions pour l'avenir...
La France, ne pouvant exister sans soldats, ne pourra bientôt plus exister avec eux ; c'est de vous que la patrie attend son salut. L'autorité du roi est insuffisante ; il a reçu des lois les moyens de maintenir les lois; mais aujourd'hui, il ne s'agit plus de maintenir, il faut recréer. La lenteur de vos délibérations est un garant de leur sagesse; îvous n'avez pas encore eu le temps de vous occuper du nouveau code militaire : rendez la force à l'ancien. Le soldat n'a ni juges, ni lois; rendez-lui ses juges : que le soldat séditieux tremble devant ces conseils de guerre qui, pendant si longtemps, Font re- I. nu dans la subordination , dans la discipline et dans l'amour du devoir. (On applaudit.)
M. le président. L'assemblée nationale ne peut entendre sans douleur le récit des événements que vous venez d'exposer sous ses yeux : elle allait s'occuper des désordres dont elle est affligée. Elle ne doute pas du zèle qu'un ministre, le père et l'ami du soldat , mettra à seconder ses efforts ; elle va délibérer.
M. Emmery. Le comité militaire m'a chargé de vous présenter un projet de décret sur les désordres de l'armée. Nous espérions obtenir hier la parole : ainsi, si nous avons été prévenus d'un jour, votre sollicitude n'avait pas été prévenue.
M. Emmery présente un projet de décret qui est adopté en ces termes :
Art. Ier. « Les lois et ordonnances militaires actuellement existantes seront observées et suivies jusqu'à la promulgation très-pro-
chaine de celles qui doivent être le résultat des travaux de rassemblée nationale sur cette partie.
II. « Excepté le conseil d'administration , toutes autres associations délibérantes établies dans les régiments, sous quelque forme et dénomination que ce soit, cesseront immédiatement après la publication du présent décret.
III. <( Le roi sera supplié de nommer des inspecteurs extraordinaires cboisis parmi les officiers généraux, pour, en présence du commandant de chaque corps, du dernier capitaine, du premier lieutenant, du premier sous-lieutenant, du premier et du dernier sergent, ou maréchal-des-logis , du premier et du dernier caporal, ou brigadier, et quatre soldats du régiment, nommés , ainsi qu'il va être dit, procéder à la vérification des comptes de chaque régiment depuis six ans, et faire droit sur toutes les plaintes qui pourront être portées, relativement à l'administration des deniers et à la comptabilité ; à l'effet de quoi il sera tiré au sort un soldat par compagnie, parmi ceux qui, sachant lire, auront deux ans de service; et parmi ceux que le sort aura désignés , il en sera tiré ensuite quatre pour assister à cette vérification , de laquelle il sera dressé procèsverbal, dont copie sera envoyée au ministre de la guerre.
IV. « Il ne pourra désormais être expédié des cartouches jaunes ou infamantes à aucun soldat qu'après une procédure instruite , et en vertu d'un jugement prononcé selon les formes usitées dans l'armée, pour l'instruction des procédures criminelles et la punition des crimes militaires.
V. « Les cartouches jaunes expédiées jusqu'à présent, à compter du 1er mai 1790, sans l'observation de ces formes rigoureuses, n'emportent aucune note ni flétrissure au préjudice de ceux qui ont été congédiés avec de semblables cartouches.
VI. « Les officiers doivent traiter les soldats avec justice, et avoir pour eux les égards qui leur sont expressément recommandés par les ordonnances, à peine de punition. Les soldats doivent respect et obéissance absolue à leurs officiers et sous-officiers, et ceux qui s'en écarteront seront punis selon la rigueur des ordonnances.
VII. « A compter de la publication du présent décret, il sera informé de toute nouvelle insurrection, de tout mouvement concentré dans les garnisons ou dans les corps, contre l'ordre, et au préjudice de la discipline militaire ; le procès sera fait et parfait aux instigateurs, fauteurs et participants de ces insurrections et mouvements, et par le jugement à intervenir, ils seront déclarés déchus pour jamais du titre de citoyens actifs, traîtres à la patrie, infâmes, indignes de porter les armes et chassés de leur corps; ils pourront être
condamnés à des peines afflictives ou infamantes, conformément aux ordonnances.
VIII. « Il est libre à tout officier, sous-ofûcicr ou soldat, de faire parvenir directement ses plaintes aux supérieurs, aux ministres , à l'assemblée nationale , sans avoir besoin de rattache ou permission d'aucune autorité intermédiaire ; mais il n'est permis sous aucun prétexte, dans les affaires qui n'intéressent que la police intérieure des corps , la discipline militaire et Tordre du service , d'appeler l'intervention soit des municipalités , soit des autres corps administratifs, lesquels n'ont d'action sur les troupes de ligne, que pour les réquisitions qu'ils peuvent faire à leurs chefs ou commandants. »
Pendant que l'assemblée prenait ces mesures, d'autres insurrections avaient lieu. Voici ce qu'on apprit dans la séance du 9 août.
M. Georges. Dans un des procès-verbaux remis au comité des rapports, relativement à l'insurrection qui a eu lieu dans le Clermontois, il est dit qu'un officier du régiment de Condé avait annoncé à Stenai que les Autrichiens étaient prêts à entrer en France; ce qui a fait rassembler autour de cette ville près de trente mille gardes nationaux des environs. J'ai appris hier, par un courrier extraordinaire, que les cavaliers en garnison dans cette ville ayant interrogé un officier chasseur sur ces bruits, il leur répondit que cela était vrai; qu'ils entreraient et puniraient tous ceux qui ne seraient pas pour le roi. Cette nouvelle répandit de la fermentation, et l'officier a été obligé de prendre la fuite. Le courrier attend la décision de l'assemblée.
M. Rewbrtl. Il est d'autant plus instant de s'occuper de cette affaire, qu'il parait qu'on travaille de toutes parts l'armée, et qu'on insinue aux soldats de renvoyer leurs officiers. La garnison de Bitchc est sortie de la ville tambour battant, a déposé ses officiers, et est rentrée dans la ville le sabre à la main. Je persiste à demander que l'assemblée s'occupe incessamment de ces objets.
Cette affaire est renvoyée au comité des recherches.
— Dans la séance du 19 au soir arrivèrent des nouvelles de Toulon et de Metz.
M. le président annonce la réception de deux lettres de M., de La Tour-du-Pin, qui lui font part d'une insurrection à Metz, et d'une émeute nouvelle à Toulon. — On fait lecture des deux lettres incluses dans celles du ministre, et qui donnent les détails de ces nouveaux troubles. — La première est de M. Jaucourt, colonel du régiment de Condé. En voici l'extrait : — « Le régiment de Salin a voulu s'emparer de sa caisse ; M. Bouille s'y est opposé. Comme les
grenadiers se préparaient à employer la force, les officiers ont environné M. Bouillé sur l'escalier, pour le défendre; les grenadiers les ont enveloppés pendant que le reste du régiment s'emparait du dehors. Les grenadiers ont chargé leurs armes et ont couché les officiers en joue. Nous avons aperçu cette scène du quartier ; j'ai exhorté les soldats qui étaient autour de moi à aller à leur secours. Soixante m'ont paru être de bonne volonté. J'ai sauté à cheval, et j'ai obtenu de la municipalité l'ordre de marcher; mais, à mon retour, j'ai trouvé tous mes soldats absents : les officiers et un dragon étaient seuls disposés à marcher; les brigadiers, qui avaient annoncé le même dessein, avaient été menacés d'être jetés par les fenêtres... Je demande la division de mon régiment; je donne ma démission : l'honneur me défend de rester dans un corps qui ne sait plus obéir »
— Le lendemain, Dubois-Crancé vint faire part d'une lettre de la garde nationale d'Hesdin, qui racontait de nouveaux faits relativement au régiment de Royal-Champagne.
M. Dubois-Crancé. — « Le premier du présent mois, jour qui devait assurer l'union entre les officiers et les cavaliers du régiment de Royal-Champagne, la municipalité et la garde nationale de cette ville, il y eut un dîner rendu par les officiers à ces deux corps. Les repas donnés par la garde nationale et la municipalité avaient été de véritables fêtes. Ils avaient offert la réunion de tous les rangs et de tous les grades. Les officiers, au lieu de suivre la même marche, n'ont invité ni les sous-officiers, ni les cavalière; ils ont seulement donné six livres par chambre. A ce dîner, tous les cœurs furent glacés par une froide étiquette, par un cérémonial compassé. Le patriotisme de ces messieurs leur inspirait des couplets où le roi, la reine et le Dauphin étaient célébrés, et qui excitaient des cris de vive le roi! vive la reine! La fin de ces couplets renfermait des allusions contre les représentants de la nation et contre la garde nationale. On nous disait : Laissez vos pompons et vos armes; il n'y a rien de bon du côté gauche que le cœur.
« Après la santé du roi, on éluda de porter celle de ce que nous avons de plus cher, de la nation et de ses représentants. Les officiei-s de la garde nationale craignaient qu'on ne les soupçonnât d'avoir concouru à l'exclusion, à l'humiliation de leurs frères d'armes du régiment de Royal-Champagne. On prépara un bal sur la place. L'indignation des cavaliers était augmentée par la réception qu'on avait faite, avant le dîner, d'un sous-officier qu'ils détestaient, et qui avait été promu au grade de sous-lieutenant. Sur les dix heures du soir, on rit arriver une trentaine de cavaliers, qui, une chan-
délie à la main, firent le tour de la place. Dans cette gaieté innocente, aucun citoyen n'a dit avoir éprouvé une insulte. Les officiers prétendent avoir été menacés et blessés ; mais il serait peut-être difficile de le prouver. Il fallait punir les individus et non le corps entier; d'ailleurs, on avait passé la journée à boire. Était-ce aux officiers à se plaindre? ils avaient fourni la boisson. Ce qui est certain, c'est qu'aucun officier n'a rappelé ses soldats à l'ordre, et l'ordre s'est rétabli de lui-même. Il faut remarquer qu'il y avait une exemption d'appel pour toute la nuit, et que cette exemption n'avait pas été révoquée. Le lendemain, disait-on, devait être le grand jour : qu'est-il arrivé? Trente cavaliers, précédés d'un trompette, ont fait une nouvelle procession en sortant du cabaret. Est-ce une insurrection que de courir sans désordre en criant : Vive la nation! vivent les bons citoyens d'Htsdin ! au diable les aristocrates !
« Les jours suivants se passèrent dans le plus grand calme ; mais il faut avouer que cette tranquillité fut altérée par des mesures graves, accompagnées d'un appareil militaire, et qui répandirent de grandes inquiétudes dans toutes les familles. Le samedi 10, cet appareil militaire se déploie tout à coup, comme si l'ennemi était aux portes : l'hôtel de ville est changé on véritable arsenal ; toutes les troupes s'y assemblent, six pièces de canon sont traînées dans la cour, la mèche est allumée, les salles se remplissent d'ouvriers qui fabriquent des cartouches, on y rassemble des fusils, les postes sont doublés : tous ces préparatifs se font au nom de la municipalité. Une lettre de M. Fournès, colonel et membre de l'assemblée nationale, annonce que le 5 de ce mois, l'assemblée doit rendre un décret pour casser le régiment; ce député engage les officiers à se mettre en sûreté, à enlever la caisse, à porter les drapeaux à l'hôtel de ville. M. Fournès était à quarante lieues de la scène : il a pu être trompé par des ouï-dire ; mais les officiers municipaux étaient sur les lieux; tout était calme; leur esprit frappé n'a vu que des assassins; on ne leur pardonnera pas. Ce n'était pas assez, la municipalité implora le secours du commandant de la province. Le 9, arrivèrent des détachements de troupes étrangères ; tous les citoyens se demandent : «Quel désordre a-t-on commis? où sont les crimes qu'il faut punir? »
« Le peuple, au milieu de ses inquiétudes, se permet à peine quelques murmures; les officiers municipaux et les chefs des troupes tiennent sur la place des conférences : on décide que le régiment de Royal-Champagne ne fera plus de service; que les postes seront occupés par la garde nationale; que les nouvelles troupes ganteront les faubourgs ; que les portes de la ville resteront toujours ouvertes,