ÉLECTIONS JUDICIAIRES
jambes et de profaner sur le trottoir l'écharpe de 94 liv. à franges d'or et d'argent, ce n'est qu'en montant les degrés du palais qu'ils ont ceint le cordon municipal. Ce faste, tant soit peu aristocratique, qui sentait l'ancien échevinage et s'éloignait de la simplicité républicaine, a paru déplaire généralement. Tant d'équipages pouvaient faire croire au peuple que ce serait lui qui allait avoir la surcharge de fournir à ce luxe , en allant congédier l'ancienne magistrature aux robes de pourpre et d'hermine, aux chevaux fringants, aux voitures dorées, aux 100,000 liv. de rente en épices, pour installer à sa place une magistrature à pied , qui ne devait briller que par la sagesse des jugements, et des présidents à mortier moins salariés qu'un ci-devant chanoine de la Sainte-Chapelle ? Nous sommes perdus, si les municipaux à pied rougissent de leurécharpe, comme autrefois les conseillers à pied faisaient de leur robe rouge. L'esprit de concussion et de rapine va s'emparer d'eux , afin de pouvoir montrer aussi leur cordon tricolore à travers les glaces d'un carrosse, dont la course rapide les dérobe aussitôt aux regards du passant envieux. Le public a aussi trouvé beaucoup trop nombreux les détachements de la garde nationale qui escortaient les municipaux. Pourquoi avoir l'air de faire avec la puissance de la baïonnette ce que faisait la puissance de l'opinion? Des municipaux à pied, entourés seulement des acclamations du peuple, et renversant d'un simple signe de tête ce même colosse des parlements , contre lequel Brienne avait employé vainement, en 1788, toute la puissance militaire, auraient représenté, par un heureux contraste, la majesté du peuple et l'impuissance des rois. Les robins, qui, dans ce tempslà, avaient été sur le point de soutenir un siège contre les deux régiments des gardes, aujourd'hui avaient tous pris la fuite devant M. Bailly, qui, égaré dans la vaste solitude du palais, n'a trouvé Ame vivante que le buvetier. Les salles étaient ouvertes, les greffes et les dépôts fermés , et dans ces lieux consacrés aux clameurs, partout le silence des tombeaux. Dans cette multitude de greffiers et de commis-greffiers , il ne s'était trouvé personne qui fût assez maître de sa douleur pour assister à cet enterrement, et remettre les clefs au corps de la ville. On s'est donc contenté d'apposer les scellés sur les parties extérieures des lieux de dépôt qu'on n'a pas jugé à propos de faire ouvrir. Après avoir entouré tous ces lieux de bandes de papier d'un titre funéraire aux armes de la municipalité, le corps de ville s'est retiré sans le moindre trouble, et tout cet appareil militaire n'eût servi à rien, si un sapeur, pour ne pas retourner chez lui sans se signaler par un exploit, n'eût fait, en passant dans la cour du palais, tomber d'un coup de hache l'é-
136 (octobre 1790) assemblée nationale.
cusson attaché au mai, les armes du royaume de la Bazoche , cet empire qui avait excité quelquefois la jalousie de François Ier... »
Des anciens tribunaux il n'existait plus à Paris que le Chatelet, toujours violemment attaqué par la presse patriotique. Dans le courant d'octobre, les prisonniers du Chatelet avaient formé un complot pour s'évader, mais leur tentative avait été heureusement réprimée.
— Le journal la Bouche de fer, commencé en 1790, et rédigé par l'abbé Fauchet et Bonneville, devint, au 1er octobre de la même année, l'organe d'un club philosophique, ouvert par ses fondateurs au cirque du Palais-Royal. Ce club, connu sous le nom de cercle social, était auparavant une loge maçonnique. Il s'annonça comme voulant opérer la confédération universelle des amis de la vérité. Parmi les membres de cette société , les uns, tels que Bonneville, Goupil de Préfeln, Mailly de Chàteau-Rcgnauld , Condorcet, étaient francsmaçons; ils affectaient de penser que les symboles et les traditions de la maçonnerie renfermaient les solutions de tous les problèmes soulevés par la révolution française; ils attribuaient à Bacon les premiers éclaircissements scientifiques sur le système politique enveloppé dans les mystères des loges , et ils se mettaient à l'œuvre pour en livrer le sens complet et en procurer la réalisation. D'autres membres, tels que Fauchet, accédèrent à cette entreprise et y apportèrent plusieurs formules chrétiennes et quelques doctrines de charité universelle, mais non le christianisme.
Le cercle social eut une origine assez précieuse à constater relativement à plusieurs idées prétendues nouvelles. L'histoire de la philosophie ne peut manquer d'y recueillir des renseignements. Le panthéisme se trouve nettement formulé dans les discours de Fauchet, et les correspondances allemandes qui se trouvent dans laBouclie de fer prouvent que la France eut quelque part au mouvement philosophique qui poussa l'Allemagne dans le panthéisme à la fin du dix-huitième siècle. Nous donnerons ici une analyse des deux premières séances du cercle social, en nous bornant à cette indication sur le système philosophique de Fauchet. Ce que nous aurons à en dire plus tard sera purement relatif aux obstacles politiques que rencontra ce club. En effet, les savants du cercle social avaient marché politiquement avec les électeurs de 1789, tandis que les jacobins étaient entrés dans une voie plus franchement révolutionnaire. Aussi ces deux sociétés se heurtèrent tout d'abord, et, ce qui paraîtra assez bizarre, c'est que les jacobins accusaient les Amis de la vérité de vouloir la loi agraire. Ceux-ci, de leur côté, reprochaient à leurs adversaires de s'emparer de leurs idées , de leurs projets,
et puis de les injurier. Au reste, dès 1790 la société philosophique avait dit qu'il fallait délivrer les hommes de l'esclavage de la faim, et que les trois conséquences de la révolution devaient être : égalité, propriété et liberté pour tous.
assemblée FÊDÉRATiVE. — Première séance.
« L'inauguration de l'assemblée fédérative des Amis de la vérité a eu lieu au cirque national, le mercredi 13 octobre, à l'heure indiquée.
« Un grand nombre de députés à rassemblée nationale, MM. les électeurs de 1789, les anciens représentants provisoires de la commune, plusieurs membres de la nouvelle municipalité et de toutes les sociétés patriotiques de la capitale, des étrangers et les vieux enfants de la nature en très-grand nombre, formaient une assemblée de quatre à cinq miFte personnes , sans y comprendre les attentives spectatrices dont les galeries du cirque étaient remplies, presque toutes les épouses ou les mères des premiers A mis de la vérité qui aient pu se réunir avec autant de solennité , et s'occuper paisiblement et franchement d'un pacte fédéralif du genre humain.
« A peine a-t-on vu monter à la tribune le procureur général du directoire, que l'assemblée a témoigné, par de vifs applaudissements, une grande espérance d'être émue. Son attente n'a pas été trompée.
« C'est encore un prêtre, disaient d'abord quelques hommes qui ne connaissaient pas ce tribun du peuple franc ; mais bientôt, par la magie toute naturelle de son éloquente voix , ils l'ont tous vu, ainsi que nous, comme s'il eût été revêtu de cet habit de garde national qu'il a reçu du sénat français, a non comme un lucre , mais comme un trophée. »
Extrait du premier discours prononcé par Claude Fauchet.
Messieurs,
« Une grande pensée nous rassemble : il s'agit de commencer la confédération des hommes , de rapprocher les vérités utiles , de les lier en système universel, de les faire entrer dans le gouvernement des nations, et de travailler, dans un concert général de l'esprit humain, à composer le bonheur du inonde.
« La société en est encore aux éléments : nulle part ces éléments n'ont été combinés pour l'avantage commun. Les législateurs ont tracé des lignes, où ils ont enfermé les peuples pour les contenir, et
non pour les rendre heureux. Les lois générales ont oublié l'amitié qui associe tout , pour ne s'occuper que de la discorde qui divise tout. Aucune encore n'a pris pour base sociale que l'homme est un être aimant , et n'a dirigé vers ce penchant conciliateur les institutions publiques. Toutes ont supposé, au contraire, l'homme égoïste et adversaire de son semblable. En conséquence, elles ne se sont occupées que de prohibitions, d'isolement d'intérêts, de privilèges, de garanties individuelles , de jouissances pour lés uns , de répression pour les autres , d'activité à des classes peu nombreuses , de passivité à la grande multitude , de surabondance dans les palais , de famine dans les chaumières; elles ont défendu l'humanité aux riches en protégeant leurs insolentes délices ; elles ont interdit les droits de la nature aux pauvres en étouffant jusqu'à leurs plaintes. Après avoir casé ainsi ù part tous ces animaux supposés féroces, et rendus tels par les institutions même qui, en les enchaînant, les isolaient les uns parmi les autres, elles ont fermé l'enceinte des prétendues sociétés nationales, et ont dit : « Les autres nations vous sont étrangères , soyez toujours prêts à les regarder comme ennemies. » En sorte que l'univers entier est dans un état commue! de guerre ; au dedans des empires, chaque homme l'un contre l'autre, et au dehors, chaque nation contre toutes...
« 11 ne peut y avoir qu'une religion vraie, celle qui dit aux hommes : <c Aimez-vous tous , » et qui leur donne , pour accomplir ce devoir unique, les moyens les plus doux et les plus puissants motifs. Cette religion existe ; elle est éternelle comme la loi de l'amour : les hommes désassociés par les lois de discorde qui régissaient les empires, l'ont méconnue ; il faut la leur montrer dans sa nudité chaste, dans sa vérité pure, et le genre humain, épris de sa beauté divine, n'aura qu'un cœur pour l'adorer. »
L'orateur parle ensuite des sociétés maçonniques, a sociétés antiques , qui se sont perpétuées jusqu'à nous avec les principes de franchise, d'égalité, de liberté, de fraternité, d'amitié, de concorde et d'union. » Il ajoute que ces sociétés vestales, si elles n'ont pu vaincre toute l'influence des gouvernements qui dépravaient les hommes, ont du moins conservé le feu sacré de la nature sociale, elc; que, s'il a été prudent jusqu'à ce jour de redoubler les voiles du mystère autour de ce précieux dépôt , « l'instant approche où le feu sacré sera rendu libre, et où la statue du genre humain va être animée par les Prométhées qui ont gardé la flamme céleste, seule propre à donner la vie aux nations. »
L'orateur montre ensuite les germes profondément enfouis dans les symboles et dans les allégories, se développant par la culture
philosophique. « La liberté de la presse a donné le mouvement accélérateur aux éléments combinés de cette seconde création. Bacon avait commencé de remuer toutes les idées vraies et tous les bons sentiments qui doivent anéantir les erreurs du genre humain ; Montaigne, Charron, Locke, Descaries, Leibnitz, avaient sondé des abîmes de métaphysique et de morale... Des têtes allières se sont élevées du milieu de la France ; elles rayonnèrent de philosophie au milieu des ténèbres du gouvernement, et, se portant quelquefois jusqu'à la licence, elles appelaient du moins la liberté. Les colosses du despotisme restaient encore debout; mais ils étaient minés dans l'opinion, et ce que l'opinion ne soutient plus touche à sa ruine, le premier souffle de l'occasion le renverse.
« Vouloir est tout. Douze hommes ont voulu ; ils ont renversé les temples et anéanti toutes les religions des nations alors connues. Ils étaient animés d'une force divine, il est vrai ; mais celte force divine était dans la plénitude et l'accord de leurs volontés. Cetfe force manqucra-t-elle à ceux qui formeront la résolution ferme et concordante de rallier le genre humain à celle doctrine de l'amour, qui est la religion du' bonheur? Voulons, et nous créons, et nous sauvons l'univers. »
Ici Claude Fauchet prouve, par l'exemple des sociétés politiques existantes, la force que ne peut manquer d'acquérir une assemblée centrale, où tous les amis de la liberté, de' la vérité, du bonheur des hommes, divisés en sociétés particulières , se réuniraient pour une coalition commune , à l'effet de faire concorder les opinions qui doivent régir le monde. Il fait l'éloge des jacobins qui ont rendu d'immoricis services à la patrie. Il y voit une preuve de la puissance de l'association. Il trouve également une démonstration de cette puissance dans la fondation du club de 1789 et jusque dans les oppositions que ce club a éprouvées. « Le club de 1789, avec les intentions d'une modération civique que les circonstances ont rendue périlleuse, et par le seul désaccord des patriotes, qui devaient vouloir les mêmes moyens puisqu'ils voulaient la même fin, a vu la chose publique en danger ; tant la concordance des volontés est l'âme des succès , tant l'union des hommes fait leur toute-puissance. »
L'orateur termine en donnant le premier aperçu du plan de la fédération universelle, qui pourra être ensuite modifié et perfectionné par les délibérations de l'assemblée, lorsqu'elle aura pris sa forme définitive. Ce plan est une organisation générale des cercles maçonniques recevant le mouvement d'un consistoire unique séant à Paris, Paris étant le centre, la capitale de l'humanité. Il appelle à la coopération de cette œuvre toutes les nmes ardentes et bonnes qui
veulent la concorde et lu fraternité de la famille humaine. Il finit en disant : a Tout ce que j'ai de force , de patriotisme , d'amour des hommes, de zèle et de courage pour la vérité, sera consacré à concourir, selon ma mesure , à cette œuvre suprême. Ma plume et ma voix seront à vos ordres. Mon esprit s'agrandira de vos pensées; mon cœur seul, j'ose le dire, ne pourra pas devenir plus vaste par l'émulation d'étendre, à votre exemple, mes fraternelles affections; car je sens que je possède déjà, dans une latitude infinie, la charité du genre humain. »
Fauchet prononça ensuite quelques paroles sur Loustalot. «Il m'aurait été, dit-il, d'autant plus doux de le louer qu'il m'avait critiqué avec quelque amertume... Mais il était patriote!... Aussi le général (M. Lafayette), qui est voué par ses destins à la liberté et qui à tout prix doit lui être fidèle, n'a-t-il jamais fait un mouvement pour gêner l'essor de ce jeune athlète qui harcelait sa renommée, et c'est, messieurs, un beau trait dans sa gloire... »
Deuxième séance. — « Formez d'abord une cohue, disait Mably dans son Examen des droits et des devoirs de l'homme, et soyez sûr que le sens commun y pénétrera bientôt.
«Nous avons eu déjà deux séances nombreuses; la première d'environ cinq mille personnes, et la seconde de huit à neuf mille, et le plus grand calme a régné ; nous avons vu aller aux voix, à l'unanimité, pour l'élection du premier président, Goupil de Préfeln , proposé par M. le procureur général Claude Fauchet, dont la nomination a été sanctionnée par l'assemblée fédéra tive des Amis de la vérité.
« On est arrivé avec sa canne , avec ses armes, comme on a voulu, et l'assemblée n'a été ni orageuse ni dangereuse. . . L'assemblée fédérative a aussi nommé, pour secrétaires, Barrère de Vieuzac, député de l'assemblée nationale, jeune homme de hautes espérances ; Michel, médecin, ancien président de la commune de Paris ; le ci-devant chevalier Pio, secrétaire d'ambassade de la cour de Naples; M. Lapoype, ancien officier, plein de zèle pour la révolution. »
Extrait du deuxième discours de Claude Fauchet.
L'orateur parle d'abord des sociétés maçonniques. « Nous n'avons donc rien à craindre, et nous avons tout à ( spérer du grand peuple franc dispersé par toute la terre ; c'est en lui qu'est l'espoir de l'union du genre humain. Voltaire a dit, avec cet accent de mépri.s si familier dans ses ouvrages , que les mystères des francs-maçons étaient fort plats. Mais il en parlait comme de tous les mystères de
la nature et de la divinité, que personne ne connut jamais moins , et qu'il semblait railler par dépit de ne pas les entendre. Il exerçait sur tous, les objets qui exigent des réflexions profondes, hors de sa mesure, un despotisme moqueur qu'applaudissaient les têtes vides, et qui faisait sourire les vrais savants. D'ailleurs , toutes les idées d'égalité répugnaient à son orgueil. 11 trouvait la plupart des abus de noire ordre social fort bons , à raison de ce qu'il était gentilhomme ordinaire , seigneur châtelain , homme à grand ton, et fort aristocrate en société comme en littérature , parce qu'il y était fort riche. Ce philosophe qui ne creusait aucune idée par lui-même, mais qui revêtissait avec grâce les pensées données , n'a pas eu le génie de concevoir que des traditions toujours cachées et toujours transmises par toute la terre , ne pouvaient avoir qu'un objet d'un intérêt universel, et qui tenait aux premiers principes de la nature. Je dirai à cet écrivain, aussi étonnant par les inconstances de son esprit que par les beautés de son talent, qui a versé dans l'opinion publique tant de vérités et tant d'erreurs, qui passait par une alternative journalière d'un déisme exalté à un matérialisme absurde, je lui dirai que ce sont les mystères des matérialistes eux-mêmes qui sont fort plats, et qui ne sont propres qu'à éteindre toutes les lumières et toutes les vertus en méconnaissant la dignité de l'homme et l'esprit de l'univers. Je lui dirai, ainsi qu'à tous les menteurs en philosophie , que ce sont ceux qui font du genre humain un troupeau sans âme , et de tous les mondes harmonieux qui emplissent l'immensKé une production sans principe et sans dessein , qui sont en cela des penseurs fort étroits, fort méprisables, et pour reprendre son expression, fort plais. Mais les tradilionnaires antiques, les conservateurs des idées primitives, qui ont de grandes notions de l'architecte universel, de grandes pensées sur les droils des êtres intellectuels, etqui regardent l'homme comme un Dieu, ceux -là sont élevés, nobles, sublimes. Quand la vraie et sérieuse philosophie aura tout examiné, tout appelé à la lumière, alors ces vieux secrets paraîtront au grand jour, et il se trouvera que c'était la vérité même, perdue pour la mu'titudc , et persécutée en tout lieu , qui s'y était retirée comme dans un refuge, et qui attendait, pour se reproduire à tous les regards, que les yeux du genre humain fussent assez dessillés pour n'être pas blessés de son éclat. Or, comme les philosophes n'ont point de coalition , ne forment société en aucun canton du monde, il est évident que leurs pen? ées qui commencent à éclairer les esprits, ne peuvent rallier tous les hommes à leurs droits et à leur bonheur qu'à l'aide de ces éternels amis de la nature, que la Providence elle-même a tenus fraternellement réunis
artout pour cette rénovation totale des idées et des sentiments es nations.
« Vous verrez, messieurs, combien les francs-frères serviront à rétablissement de nos deux grands desseins, la religion de l'univers et la réorganisation de la société. Tout est plein d'idées religieuses et de sentiments moraux dans leur système général de concorde. Tout rallie leur doctrine à Dieu et à l'amitié; tout tend par leurs principes à élever dans le monde entier le temple de l'univers. Vénérables frères! dignes amis des hommes! je n'ai pas voulu, je n'ai pas dû être initié à vos mystères, parce que la vérité m'échappe, et que je n'aurais pu promettre de l'ensevelir dans un profond silence ; mais j'en connais assez pour être sûr qu^aucun de vous ne peut démentir ces données fixes sur le fond de vos traditions doctrinales; et je vous adjure, au nom du genre humain, de servir de toute votre influence cette grande cause de l'humanité qui touche maintenant à sa décision , et dont vous serez les patrons par toute la terre.
« Pour nous, simples frères dans la grande alliance de la nature, et adorateurs nullement mystérieux de l'étemelle vérité, approchonsnous, d'un esprit franc et d'un cœur unanime, de ces cercles d'hommes initiés dans tous les lieux du monde h la liberté, à l'égajité, à l'union. Agrandissons ainsi de toute part la sphère de la concorde et l'empire de l'amitié. Elevons cent millions de voix à l'unisson de L'humanité dans le grand concert de l'harmonie fraternelle. Dressons de nos mains toutes-puissantes, dès qu'elles agiront d'accord, le trône de l'opinion, et forçons-la, par une générale et douce et sainte violence, de confier à l'amour seul le sceptre du genre humain.
« Charme de l'unité! empare-toi de nos âmes, vivifie nos cœurs, divinise nos volontés. Allons ensemble au bonheur ; séduisons tous les peuples par un invincible attrait; et conquérons l'univers pour le rendre heureux. La confiance mutuelle, la résolution unanime, amis des hommes, vous le sentez mieux que ne peuvent l'exprimer mes paroles, sont le gage assuré de nos succès. Commençons. Le cercle social de Paris servira nos efforts ; il m'a choisi hors de son sein pour vous l'assurer. Il établira ses relations avec les autres cercles : il secondera nos correspondances avec les associations externes qui se formeront à l'exemple de la nôtre chez les nations. Cette belle concordance réalisera le plan du Créateur, remplira l'espérance des siècles, sera la joie de l'éternité. Ainsi l'a combiné, selon les oracles antiques des prophètes, le souverain ordonnateur des êtres. « Au milieu des temps, l'œuvre de la création sera vivi-
» fiée : les nations ne formeront qu'une famille; les hommes n'au- « ront qu'un cœur et un langage, langage choisi parmi tous les « idiomes du genre humain pour l'union des peuples. Tune reddam « populis labium electum. L'abondance sera universelle, tous goûte* « ront les jouissances de la vie , et participeront aux bienfaits de la « nature. Alors s'écouleront les jours de la paix, et sera établi Tem- * pire de la justice dans l'univers. » Tel est, messieurs, Tordre des éternelles destinées; telle est l'attente du ciel que nous allons remplir.
« Hâtons-nous de régler la marche de nos travaux pour avancer rapidement dans notre divine carrière. Tout doit dériver d'un seul principe ; et ce principe, le voici : Bannir la ltaine de la terre, et n'y laisser régner que l'amour. Dans ce point unique, comme l a dit le législateur par excellence, consiste toute la loi, tant pour la religion que pour la société. Examinons sur cette règle absolue toute institution religieuse et toute législation sociale : ce qui s'en écarte est mauvais, et ne produit que la désunion; ce qui s'y conforme est bon, et n'enfante que Tordre. Aimer est tout pour la sagesse et pour le bonheur.
« Nous pèserons donc dans la balance infaillible de l'amour universel, pour connaître la vraie législation qui convient à tous les hommes, le Contrat social de Rousseau. Nous adopterons tous le* articles qui sont en pleine harmonie avec ce principe ; dans ceux qui s'en éloignent, ce grand génie, qui a rendu de si grands services à l'humanité, nous paraîtra avoir perdu son poids, ne plus s'être compris. Nous le trouverons en contradiction avec la vérité comme avec lui-même. Nous pourrions soumettre à la même épreuve Ténigmatique Montesquieu , le grave Mably, l'éloquent Raynal , et tous les profonds écrivains législateurs ; mais Rousseau suffit, car il a dit substantiellement tout ce qu'il y a de meilleur dans les meilleurs auteurs qui ont parlé des lois.
« Dans l'autre côté de Tamour universel, nous mettrons, pour connaître la vraie religion faite pour le genre humain, quoi, messieurs? Je ne parle pas en prêtre, je parle en homme, et je dis T2?vangile. Il rapporte tout h Tamour. Il divinise ce sentiment en le réduisant à l'égalité, à l'unité entre Dieu et toute la famille humaine sans exception. C'est la seule religion du monde entier qui ait cette base absolue : c'est donc la seule qui mérite d'être considérée dans notre principe d'union et d'affection générale. Toutes les autres sont exclusives, sont haineuses, sont étrangères à nos vues de pleine concorde, comme elles le sont au vrai bonheur des hommes. Si, à l'examen, nous trouvons que l'Évangile est en effet le code religieux
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qui exige l'amour universel, et qui porte les cœurs par les plus doux et les plus puissants motifs à s'y livrer sans réserve, il sera sous ce rapport la religion du genre humain. 11 nous sera aisé ensuite de renverser d'un souffle tout-puissant l'édifice barbare de haine, de servitude et de discorde, élevé par les théologiens sur cette base divine d'amour, de liberté, d'union. Déj* la philosophie a fait voir en eux , avec une évidence irrésistible , les despotes des consciences , les fauteurs des tyrans, et les boute-feux des nations. Il faut à tout prix que la religion ne soit qu'amour, et si l'Évangile en exceptait un seul homme, il faudrait y ramener l'Évangile ; car ce serait une erreur contradictoire à ses principes qui s'y serait glissée ; et ce sont ceux qui ont faussé cette sainte règle, sinon dans le texte, du moins dans l'interprétation , qui l'ont empêchée d'avoir conquis l'univers.
« Pardonnez, messieurs, si, lorsqu'il s'agit d'un examen qui suppose le doute méthodique du philosophe, je mêle, dans un discours fait au nom des amis du genre humain, une affirmation qui peut paraître prématurée sur la vérité fondamentale de l'Évangile. Ma persuasion particulière, que je n'ai pas dû trahir, n'oblige que moi, et laisse à chacun son droit de discussion et d'impartialité ; mais j'assure d'avance que l'Evangile bien conçu, bien réduit à lui-même, convient à tous les esprits, parce qu'il les unit tous; est fait pour tous les cœurs, parce qu'il les enchaîne tous ; est complètement la religion universelle, parce qu'il relie à l'unité d'un Dieu, ami des hommes, le genre humain. Enfin, messieurs, je tiens pour facile de démontrer contre tous les prêtres fanatiques, contre tous les théologiens haineux , contre tous les dévots atrabilaires, que l'Évangile n'est que tolérance et affection, et bonne espérance, et condescendance, et fraternité, amour, en un mot, amour immense, amour nfini, qui embrasse le ciel et la terre, tous les êtres et tous les temps. Nous examinerons, messieurs, nous examinerons; et ce qui sera convenu, de* toutes les parties du globe, par la généralité des frères amis de la vérité, sera infailliblement constitué la religion qui convient à tous les hommes.
« Nous commencerons par la meilleure législation sociale, parce que c'est de législation qu'on s'occupe en tous lieux. D'ailleurs ce sont les gouvernements qui ont dépravé la" religion chez tous les peuples ; ramenons donc les lois fraternelles et unitives dans la famille humaine, ensuite nous ferons descendre du ciel l'amour divin, pour donner sa sanction au bonheur de l'univers.
« Voilà nos vues et nos projets. Les malveillants, qui déjà commençaient à répandre que nous voulions semer de nouveaux prin-