TOME IV
Jité des suppressions. Et qui peut ignorer que ces formes canoniques étaient entre les mains des despotes et de leurs lâches courtisans une arme empoisonnée avec laquelle ils multipliaient ou perpétuaient les abus!
Le terme de tant de scandales est heureusement arrivé. Ce que les conciles, les pontifes de Rome, le clergé, les rois n'avaient pu faire, vous l'avez fait, messieurs. La nation s'est levée dans sa puissance ; elle a dit : Je veux que cette réforme se fasse, et elle s'est faite. Vous mépriserez, messieurs, d'odieuses clameurs, et la loi punira ceux que la raison n'aura pu soumettre.
Quel étrange et effrayant contraste on est forcé de remarquer entre le divin fondateur de la religion catholique, et ceux qui ont reçu de lui la mission de renseigner! C'est du sein de" la pauvreté, c'est du fond d'une établc qu'il leur a dit: « Allez, enseignez les hommes. » Et c'est du fond de leurs palais que ses successeurs veulent gouverner les nations ! Il s'est environné d'apôtres et de disciples ; il leur a donné un chef : voilà la hiérarchie de l'Église. Nous avons des évêques et des curés, nous reconnaissons l'évêque de Rome pour le centre de l'unité, pour le chef de l'Église; nous voulons que nos évêques, après leur sacre, lui écrivent en signe d'union : la hiérarchie est donc conservée ; l'unité, la communion, la succession apostolique reconnues el consacrées.
Mais, disent-ils, une loi politique n'a pas pu déplacer les limites des diocèses. Eh bien! je le suppose pour un instant; mais M. l'évêque de Soissons avoue que, dans le cas d'une absolue nécessité, il peut exercer sa juridiction sur un territoire étranger. N'est-il donc pas d'une absolue nécessité de maintenir la paix publique et de donner au peuple l'exemple de l'obéissance aux lois? On ne peut, dit M. l'évêque de Lisieux, faire des actes de juridiction dans mon diocèse qu'après ma démission volontaire. Comment! votre démission peut rendre la paix à la France, et vous êtes encore évêque ! Après tant de sacrifices offerts à l'ambition, vous ne savez donc pas en faire à la patrie! Que n'imitez-vous M. l'évêque de Saint-Malo : il avait les mêmes idées que vous -sur la suprématie de la puissance ecclésiastique; il n'a pas protesté, il n'a pas désobéi; il s'est échappé aux regrets de ses diocésains : il a rempli le plus saint de ses devoirs.
Les diocèses, dit-on encore, doivent être gouvernés pendant la vacance des sièges, et le concile de Trente a confié ce droit aux chapitres des cathédrales. Il a bien fallu que le concile employât les instruments qui existaient alors ; mais ils sont* remplacés par des vicaires ; et quoi qu'en disent les ci-devant chapitres , ces prêtres
d'institution nouvelle seront prêtres comme eux ; ils seront nommés par les évêques ; et s'ils sont bien choisis, comme on doit le croire, sans cloute on n'aura pas lieu de regretter les chapitres.
On vous reproche encore de n'avoir pas déclaré solennellement dans votre décret du 13 avril que la religion catholique était la religion de TÉtat. Il est vrai que vous n'avez pas voulu donner des armes au fanatisme-; que vous avez voulu conserver à tous les citoyens le droit qu'ils tiennent de la nature, la liberté des opinions religieuses; mais vous avez fait bien plus pour la religion de vos pères: vous avez mis les frais de son culte au rang des premières dépenses publiques; vous avez foudroyé les abus qui avaient causé la scission de nos malheureux concitoyens; vous avez ainsi préparé leur réunion, et le règne d'une confraternité politique et religieuse qui doit montrer un jour à la terre les heureux effets d'une sage tolérance.
On vous reproche enfin le vice des choix populaires. Eh bien! un seul évêque jusqu'ici a été élu par le peuple, et si la France entière avait dû élire le successeur de M. Févèque de Quimper, elle n'aurait pas pu en choisir un qui fût préférable à M. l'abbé Expilly. Vous parlez des choix populaires ; mais que ne parlez-vous de ceux que faisaient auparavant des ministres, des commis, des valets, des femmes... Pardonnez, messieurs, j'en ai déjà trop dit.
Une ligue s'est formée contre l'État et contre la religion, entre quelques évêques, quelques chapitres et quelques curés. La religion en est le prétexte; l'intérêt et l'ambition en sont le motif: montrer au peuple, par une résistance combinée, qu'on peut impunément braver les lois, lui apprendre à les mépriser, le façonner à la révolte, dissoudre tous les liens du contrat social, exciter la guerre ; voilà les moyens ; et les faits vont le prouver.
Ce plan se trouve tracé dans une lettre du ci-devant évêque de Tréguier aux curés de ce diocèse. A'près avoir déclaré qu'il regardera personnellement comme intrus les évêques et curés qui seraient nommés suivant la nouvelle forme, il proteste qu'il ne communiquera pas avec eux in divinis; il cite ensuite un fragment d'une prétendue lettre du pontife de Rome à l'évêque de Saint- Léon; il est conçu en ces termes : Animum intérim in te nostrum rapit doctrines integritas. — Meriio enim considéras nulli esse datum, iede apostolicâ non approbante, episcopole ministerium tel ad alias fines traducere, vel ad angustiores limites adigere. Elle contient enfin ce passage remarquable, et qui seul découvre les secrets de la ligue. « Dans tous les temps, mais particulièrement dans celui-ci, dit l'évêque, il est nécessaire que nous soyons unis,
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et que notre conduite soit uniforme. Cette unité doit produire l'heureux effet que nous nous proposons. » Et pour que leur conduite soit uniforme, il leur envoie un modèle de protestation que plusieurs ont signé, et qui exclut non-seulement le droit absolu, mais môme le concours du souverain dans la division des diocèses. Les autres évêques réfractaires ne s'expliquent pas, à la vérité, en termes aussi absolus. Plus réservés ou plus adroits, ceux de Soissons, de Dijon, de Verdun et de Nantes se bornent à protester contre l'incompétence du souverain, en déclarant qu'ils attendront, pour se décider, la réponse du pontife romain, à la lettre que le roi, dit-on, lui a écrite.
Vous allez voir, au surplus, que les rebelles, uniformes, quant à la résistance, en varient les effets au gré de leurs diverses passions, de leurs craintes ou de leurs espérances. Ainsi, M. l'évêque de Lyon, averti par le directoire du département de Rhône-et-Loire, de se rendre dans son diocèse, où il n'a pas encore paru, au mépris de votre décret, des canons et de la discipline générale de l'Église, s'est tiré d'embarras en ne répondant pas. Ainsi M. l'évêque de Beauvais, membre de cette assemblée, pressé par le directoire du département de l'Oise de donner ses ordres pour la prompte exécution dans son diocèse, du décret sur la constitution civile du clergé, la formation de sa cathédrale en paroisse, la suppression et réunion, des cures, la nomination de ses vicaires, a répondu que ne prévoyant pas le terme de votre session, il ne pouvait en assigner un à son retour. Mais, le U octobre, la cure de Puiseux a vaqué dans le district de Senlis; le 22, M. l'évêque de Beauvais y a nommé le sieur Guignon, qui en a pris possession le 27, suivant les anciennes formes. — Ainsi, M. l'évêque de Lisieux proteste, que « jusqu'à la réponse du pontife de Rome au roi, il n'obéira pas au décret; le lien, dit-il, qui l'attache à ses diocésains ne peut être rompu que par un jugement canonique, ou par sa démission libre, et librement acceptée par le pape; que votre décret du 42 juillet est inconciliable avec les bases de la hiérarchie divine de l'Église. »
— Ainsi, M. l'évêque de Soissons assure que, hors le cas d'une absolue nécessité, il ne peut donner les mains à l'extension des limites de son diocèse, sans commettre le crime d'intrusion ; que quant au serinent civique, il le réduira aux matières politiques seulement, et qu'il est d'autant plus fondé à faire cette réserve, qu'elle a été faite dans le sein de cette assemblée, sans exciter de réclamations.
— Ainsi M. l'évêque de Dijon annonce qu'il est dans l'intention d'exercer provisoirement la juridiction épiscopale sur les seuls et mêmes lieux qui y ont été soumis jusqu'ici, sauf à s'expliquer de
nouveau, lorsqu'il sera instruit de la réponse du pape, qui a été consulté sur le projet de la nouvelle organisation du clergé.
Ainsi M. l'évèque de Nantes, par une lettre datée de Paris, le 18 octobre, et adressée au directoire du département de la Loire- Inférieure, après avoir annoncé qu'il a lu la signification du décret qui lui a été faite, le 5, à son palais, proteste contre la suppression du chapitre et de l'office canonial, l'érection de sa cathédrale en paroisse, et la réunion de plusieurs autres cures à celle-là ; toutes ces opérations, dit-il, ne pouvaient se faire que par la puissance ecclésiastique, et suivant les formes canoniques.
Vous avez pu remarquer, dans les protestations dont je viens de vous rendre compte, qu'il n'y est parlé en aucune manière de l'aliénation des domaines nationaux ; et comme il n'est pas possible, après ce que nous avons vu et entendu, de soupçonner les évêques d'indifférence sur cet objet, il faut leur savoir gré de cette réserve. Vous ne la trouverez pas dans les protestations de la plupart des chapitres. •
Celui de Lyon, par exemple, après avoir exposé que, par les principes constitutifs de tout siège épiscopal dans l'Église catholique, il ne s'en érige point sans chapitre cathédral, qui est essentiellement le sénat de l'évêque, suivant la tradition apostolique et les conciles; que le chapitre ne peut pas être détruit plus que le siège épiscopal, et ni l'un ni l'autre que par la puissance ecclésiastique, et en vertu des formes canoniques; qu'investi par le concile de Trente de la juridiction spirituelle, pour le gouvernement du dio- . cèse, pendant la vacance du siège, il ne peut être dépouillé de cette prérogative que par une loi nouvelle de l'Église qui abrogerait son ancienne discipline ; que le roi ayant recouru au pape pour lui soumettre le plan de la nouvelle constitution du clergé, par respect pour le pontife et par déférence aux mesures prises par le roi, le chapitre attendra la décision du saint-siége dans une matière qui tient aussi essentiellement à la religion et à l'autorité spirituelle de l'Église.
Le chapitre établit ensuite une discussion diplomatique sur la nature et l'étendue de ses possessions temporelles. Il représente qu'il a été investi de la souveraineté de Lyon, en 984, par Burchard XI, fils de l'empereur Conrad ; qu'en 1167 et 1173, l'archevêque et le chapitre acquirent la portion de souveraineté qui restait entre les mains des comtes de Forez, et que, de là, les chanoines prirent le titre de comtes de Lyon ; qu'ils furent conûrmés dans la souveraineté par diplômes de l'empereur Frédéric, de 1157 et 1184; qu'en 1507, la souveraineté fut cédée à Philippe le Bel
par deux traités connus sous le nom de grande et petite Philippiques, à charge que l'archevêque et le chapitre seraient conservés dans toutes leurs possessions, droits et réserves; que ces traités forment une convention réciproque, obligatoire pour la nation ; qu'en conséquence, fondé sur toutes les lois divines et humaines, il proteste contre le décret du 12 juillet, et s'oppose à toute vente, échange ou aliénation qui pourraient être faits des biens, droits et revenus de l'Église, et arrête que, jusqu'à ce qu'il en soit empêché par la force physique, il continuera ses fonctions canoniales.
La protestation est suivie de la formule du serment par lequel, entre autres choses, les chanoines s engageaient à ne recevoir parmi eux que des membres qui eussent fait preuve de noblesse. Ces chimériques prétentions de propriété ont été si savamment discutées et si victorieusement combattues, qu'on est étonné de les revoir encore se représenter. Le ci-devaiu chapitre de Lyon n'a pas, à cet égard, de meilleurs titres que beaucoup d'autres chapitres et églises du royaume, et ils n'ont pu prévaloir contre l'empire éternel de cette raison, qui réclame la suppression des fonctions inutiles et l'application de leurs salaires à des objets d'utilité générale.
Le chapitre de la collégiale de Saint-Brieuc, non moins rebelle que les autres, mais de meilleure foi, ne s'est point attaché à cette absurde discussion de compétence de l'assemblée nationale ; et dans deux protestations successives, il s'est borné à la revendication de ses biens, parce que, dit-il, chaque chanoine avait juré de défendre de tout son pouvoir les droits de son église. Celui de la cathédrale, après avoir aussi protesté pour la conservation de ses biens, s'élève contre le choix des ministres de la religion par le peuple ; choix, dit-il, trop exposé aux factions de la cabale, au jeu de l'intrigue, au mépris de l'ignorance, à des vues personnelles, à l'aveugle hasard, et qui renverse ou ébranle dans toutes ses parties la constitution divine de l'Église. La primauté du siège de Rome est méconnue, continue-t-il, tous les liens de juridiction qui forment l'unité de l'épiscopat sont rompus. Les évêques ne pourront plus rien décider en matières essentielles que sur l'avis de leur conseil, ce qui les met dans la dépendance de celui-ci. L'évêque n'aura plus que son avis particulier dans la nouvelle circonscription des paroisses; par l'effet seul de la puissance civile, les anciennes limites des sièges sont déplacées, et les droits des chapitres pendant la vacance des sièges sont, en vertu d'un simple décret politique, transportés à des prêtres d'institution nouvelle; en conséquence, le chapitre proteste contre le décret du 12 juillet, comme rendu par une
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puissance incompétente et contre le vœu d'une partie de rassemblée nationale et surtout des évoques.
Le chapitre de Vannes avait aussi protesté, à l'imitation des autres chapitres ; il avait arrêté la continuation de ses fonctions canoniales et les avait en effet continuées. Mais l'assemblée du département, par une adresse du 4 de ce mois, vous a annoncé, messieurs, que le chapitre avait cessé ses fonctions le 3, quel'évêque, disposé à concourir aux changements qu'exige le nouvel ordre établi, s'occupait du choix de ses vicaires et avait pourvu provisoirement au service de la paroisse cathédrale. La députation, en conséquence, réclame votre indulgence en faveur du chapitre, et comme il nous a paru la mériter par la promptitude de son repentir, nous ne le comprendrons pas dans la sévérité du décret que nous avons l'honneur de vous présenter. L'erreur d'un moment peut être excusée; le crime seul mérite d'être puni; et c'est sous ce dernier rapport que s'annonce la conduite du chapitre de Quimper, dont je vais vous entretenir.
M. l'évêque de Quimper est mort le 30 septembre. Pendant la maladie qui a terminé ses jours, il avait, dit-on, la tête si peu libre, qu'il n'a pas pu recevoir les derniers sacrements. Il a été enterré le 5 ; ce jour-là mêmel après ses obsèques, deux ou trois chanoines, en sentinelle à la porte de la sacristie, appelèrent les recteurs qui s'étaient rendus à la cérémonie, et leur présentèrent à signer une déclaration des prétendus sentiments du feu évêque. La pièce n'était pas signée de lui, ni écrite de sa main ; mais elle était signée par ceux qui mendiaient des signatures, et écrite de la main du sieur Cogny, l'un d'eux. Soixante-deux recteurs la signèrent, les uns après l'avoir lue, et les autres sur la foi de ceux qui les avaient pré- cédés. Cette pièce informe fut remise au directoire du département, comme l'expression des sentiments du feu évêque ; mais ceux qui avaient sollicité les signatures des recteurs avaient rayé les leurs. Cet écrit renferme une protestation contre les prétendues atteintes portées à l'ordre hiérarchique établi par Jésus-Christ, à la discipline générale de l'Église, et contre l'envahissement des biens du clergé; contre une constitution qui, dans ses conséquences, semblerait interrompre la communion entre les évêques et le pape, qui anéantit la juridiction que les évêques ont de droit divin sur les pasteurs du second ordre, qui défend l'émission des vœux solennels de religion, qui suspend la perpétuité des louanges dans les basiliques, qui sape les fondements de la monarchie, en dépouillant le monarque de ses droits les plus légitimes; elle est terminée par la demande d'un concile national.
Le cliapilrc de (Juimper ne s'est pas contenté d'être l'éditeur des œuvres posthumes de M. l'évêque, il a voulu protester solennellement en son nom. Vous allez le voir, dans ce second acte, parler le langage des esclaves, méconnaître et mépriser ouvertement les droits de la nation, appeler le despotisme en garantie de ses prétendues propriétés. Vous y trouverez la bassesse et la cupidité invoquant la tyrannie ; le secret enfin de cette coupable association des prêtres avec les cours, qui, depuis tant de siècles, a causé le malheur des peuples et la honte de la religion.
Le chapitre de Laon parait aussi avoir prolesté contre le décret du 12 juillet; mais comme il ne m'a été remis que des fragments de pièces relatives à cet objet, il m'est impossible de vous en rendre un compte détaillé.
Cent trois, tant curés que vicaires du département de la Loire- Inférieure, ont également protesté contre ce décret et contre la prétendue incompétence de Fassemblée nationale ; ils demandent que la religion catholique soit déclarée la seute religion de FÉtat; ils sollicitent une adhésion de cœur et d'esprit à la coupable protestation faite par une partie de cette assemblée, le 19 avril, sur le décret du 15, déclaration qui fut le signal de la révolte des ecclésiastiques.
À ces protestations générales et combinées se joignent des faits qui paraissent isolés, mais qui, dans leur résultat, servent les projets de la ligue.
Ainsi, le curé de Cambon proteste publiquement en chaire contre les décrets de Fassemblée nationale, sanctionnés par le roi. Ainsi le curé de Noort-Pcene damne impitoyablement ceux qui acquerront des domaines nationaux et ceux même qui se prêteront aux opérations préliminaires de cette vente; il déclare que ni lui, ni lesévêques, ni le pape, même au moment de la mort, ne peuvent donner l'absolution d'un pareil crime. Ainsi, M. Lavallée, prêtre habitué d'une paroisse de Rouen, prêche contre l'émission des assignats et l'aliénation des biens ci-devant ecclésiastiques. Ainsi le curé de Coudé imite ces criminelles extravagances ; ainsi M. Levasseur, curé près de Pérou ne, engage le peuple à s'armer contre la perception des impôts, à massacrer les commis et promet de marcher à leur tête ; ainsi M. Cahouet, curé de Chartres, dispose et excite au refus des impôts une partie des habitants du Gatinais.
Et c'est des tribunes sacrées, qui ne devraient faire entendre que des paroles de paix, que l'amour de l'ordre, la charité, le respect des lois, c'est de ces tribunes que partent les anathèmes, les cris de guerre et de révolte! Et ce ne serait pas là le renversement de
Tordre social, et ce ne serait pas là une confédération contre la religion, que ces sacrilèges excès déshonorent!
Cependant je me croirais coupable si, après vous avoir entretenus de tant de désordres, je ne vous disais que dans cette subversion de principes religieux et d'idées sociales, il s'est trouvé des hommes qui ont su résister aux sollicitations, à l'intrigue et à la haine de leurs confrères et des prélats, des prêtres enfin vraiment dignes du caractère dont ils sont revêtus.
M. Douhet, chanoine de la cathédrale de Vannes, n'a voulu prendre aucune part à la rébellion du chapitre et a désavoué sa protestation. M. Mathieu, chanoine à Laon, a engagé ses confrères à l'obéissance. M. Nusse, curé et maire de Chavignon, dans le diocèse de Soissons, prêtre respectable et zélé citoyen, dans un mémoire rempli de patriotisme et d'érudition, servant de réponse à la protestation de son évêque, lui a démontré que vous aviez pu et dû réformer le clergé.
Le curé de Saint-Cyr de Laon a protesté de son attachement inviolable à la constitution. Sur 32 membres dont était composé le chapitre de Saint-Jean à Lyon, 8 seulement avaient signé la protestation publiée sous le nom du chapitre, et M. Gourcy, l'un d'eux, a retiré sa signature et désavoué la protestation.
Je dois aussi rendre un témoignage éclatant au zèle actif, au patriotisme éclairé et à la sage fermeté des corps administratifs des départements de Maine-et-Loire, Rhône-et-Loire, Loire-Inférieure, Côtes-du-Nord, du Morbihan, du Finistère, de l'Aisne et de l'Oise; des districts de Quimperlé, Pont-Croix, Pontivy, Nantes, Savenay, Broons, Latour-Dupin etGuingamp; des municipalités de Château-Thierry, Soissons, Nantes, Rouen, Lyon, Quimper et Saint- Brieuc : informations, ordonnances, adresses, proclamations, ils n'ont rien omis de tout ce qui pouvait procurer l'exécution de la loi. Cependant ils accusent la lenteur de votre justice ; ils appellent à grands cris la vengeance des lois sur la tête des coupables; ils vous disent qu'il faut des exemples, et que si vous voulez maintenir la constitution, vous devez, par une loi sévère, forcer les factieux à rentrer dans l'ordre et les rebelles à l'obéissance.
Vos comités auraient peut-être pu se dispenser d'entrer dans l'examen et dans la discussion des reproches que font les mécontents à la loi constitutionnelle du 12 juillet. Quand la volonté publique s'est exprimée, les individus doivent obéir; mais il faut encore leur ôter ce prétexte; il ne faut pas qu'ils puissent dire plus longtemps que vous avez attaqué la religion, détruit la hiérarchie de l'Église, rompu l'unité de Tépiscopat, interrompu la communion
avec le chef de l'Église ; que l'autorité ecclésiastique seule, ou avec le concours de la puissance civile, a pu changer les limites des diocèses, ordonner une nouvelle circonscription des cures, leur suppression et leur union, la suppression des chapitres et de leurs droits de juridiction pendant la vacance des sièges; il ne faut pas qu'ils puissent parler davantage de la nécessité d'un concile, et censurer le refus de déclarer la religion catholique la seule religion de l'État, et se récrier contre le vice des choix populaires.
Ministres de la religion, cessez de vous envelopper de vains prétextes ; avouez votre faiblesse ; vous regrettez votre antique opulence ; vous regrettez ces prérogatives, ces marques de distinction et de prétendue prééminence, tous ces hochets de la vanilé qui dégradaient la maison du Seigneur; songez que la révolution a fait de nous des hommes, que nous ne prostituerons plus notre admiration, que nous n'encenserons plus les idoles de l'orgueil, qu'il faut enfin que tous les citoyens de l'empire courbent la tête devant la majesté des lois. A force de vertus, forcez-nous au respect: vous n'avez plus que ce moyen de l'obtenir. Oubliez vos antiques erreurs ; renoncez à vos préjugés; ne pensez plus à ces biens qui vous avaient perdus. Ils vont être vendus; car, malgré vos efforts, la nation sait la confiance qu'elle se doit à elle-même; que la garantie d'un grand peuple est plus sûre que vos prédictions : elle n'oubliera pas que le premier acte de puissance que les représentants ont fait en son nom, a été d'assurer la solidité de ses engagements.
11 en est temps encore; désarmez, par une prompte soumission, le peuple irrité de votre résistance; le décret que je vais présenter est moins une loi sévère qu'une mesure d'indulgence. (Ce rapport est fréquemment interrompu par de nombreux applaudissements.)
Voidel présente un projet de décret. ( Voir la séance du 27.) On en vote l'impression.
Après le discours de Voidel, Cazalès s'élance à la tribune et dèmande l'ajournement de la délibération à deux jours. Les interruptions l'empêchent de développer sa proposition, et l'on passe outre.
M. l'évéque de Clermont (au milieu des interruptions et du bruit.) Nous ne nous élèverons jamais pour défendre nos biens; ils sont à votre disposition!.. L'organe du Fils de Dieu, c'est l'Église. Qu'elle parle ! chacun de nous écoulera sa voix avec respect... qu'on daigne nous permettre de nous assembler en concile !... rien ne peut mieux prouver combien nous connaissons les devoirs de notre caractère, que notre soumission à toute espèce de sacrifice, plutôt que d'agir contre notre conscience... Je dépose mon discours sur le bureau... (Applaudissements de la droite. Elle se lève. Tumulte à gauche.)
M. Riquetti Vainê (dit Mirabeau). Tandis que de toutes parts les ennemis de la liberté publique nous accusent d'avoir juré la perte de la religion, je me lève en ce moment pour vous conjurer, au nom de la patrie, de soutenir de toute la force dont la nation vous a revêtus, cette religion menacée par ses propres ministres, et qui ne chancela jamais que sous les coups dont l'orgueil et le fanatisme des prêtres Font trop souvent outragée.
Quelle est en effet cette exposition qui vient, à la suite de tant de protestations et de déclarations turbulentes, susciter de nouvelles interruptions à nos travaux et de nouvelles inquiétudes aux bons citoyens? Ne balançons pas à le dire, c'est encore ici la ruse d'une hypocrisie qui cache, sous le masque de la piété et de la bonne foi, le punissable dessein de tromper la religion publique et d'égarer le jugement du peuple (on applaudit) ; c'est l'artifice d'une cabale formée dans votre propre sein, qui continue à méditer des mesures pour le renversement de la constitution, en affectant le ton de la paix, et qui met en mouvement tous les ressorts du trouble ét de la sédition, lorsqu'elle se donne pour ne vouloir plaider que la cause de Dieu et revendiquer les droits de la puissance spirituelle. Non, ce qu'on veut n'est pas que vous apportiez des tempéraments el des modifications à ce que vous avez statué sur la constitution civile du clergé, mais que vous cessiez d'être juges, que vous renonciez à toute justice; qu'après avoir réglé le dehors de la religion, vous en attaquiez le fond; que vous fouliez aux pieds la foi de vos pères; que vous anéantissiez un culte dont vous avez lié la destinée à celle de l'empire, afin que votre chute dans l'impiété vous imprime un caractère odieux, et semble intéresser la piété des peuples à la dispersion des législateurs de qui la France attendait sa régénération. (On applaudit.)
Mais s'il était vrai que le sacerdoce français dut à la religion et à sa propre conscience d'opposer des réclamations à vos décrets, ces réclamations devraient-elles être conçues, rédigées et publiées par les évéqaes députés à rassemblée nationale ? Si celte ex[xmtion est un devoir indispensable pour le corps des pasteurs, pourquoi sont-ce nos collègues dans la représentation nationale qui se rendent les organes d'une résistance qui, fût-elle nécessaire, aurait toujours ses inconvénients et ses dangers? Pourquoi faut-il que ce soit du fond de ce sanctuaire même de la loi qu'il s'élève des voix pour la ruine de la loi! N'était-ce pas là une commission délicate et terrible dont la prudence voulait qu'on choisît les instruments au dehors du corps législatif, et dans une classe d'hommes libres des ménagements et des bienséances que la nation impose aux dépositaires de sa con-
fiance et de son autorité? Ce ténébreux phénomène ne s'explique, messieurs, que parla détermination prise depuis longtemps de faire haïr des persécuteurs du christianisme dans les fondateurs de la liberté, et de réveiller contre vous l'ancien et infernal génie des fureurs sacrées. Un tel dessein demande des agents suscités du milieu de vous : leur caractère public donne du poids à leurs calomnies. On a voulu, pour imprimer au ressort contre-révolutionnaire une teinte constitutionnelle et nationale, que les moteurs en fussent pris parmi les spectateurs et les compagnons de vos travaux : il résulte de là un signal solennel de scission qui ranime toutes les espérances, et qui, sans les vertus personnelles du prince que vous avez appelé le restaurateur de la liberté française, promettrait au despotisme abattu, des forces pour briser son tombeau et pour redresser son trône sur les cadavres des hommes échappés à ses fers. (La trèsgrande majorité applaudit à diverses reprises.) Pour démêler ce caractère faux et perfide, qu'on s'est vainement efforcé de couvrir de tous les voiles d'une raison modérée et d'une religion sage et tranquille, il vous suffira de remarquer les paroles 'qui terminent cette étrange exposition : « Nous pensons que notre premier devoir est «t d'attendre avec confiance la réponse du successeur de saint Pierre, ce qui, placé dans le centre de l'unité catholique et de la commuât nion, doit être l'interprète et l'organe du vœu de l'Église uni ver- « selle. »
Concevez- vous comment des pasteurs qui sont dans l'attente d'une décision suprême et très-prochaine de la part d'un tribunal dont ils veulent à tout prix reconnaître la souveraineté, tombent dans l'inconséquence de prévenir ce jugement et de s'établir les précurseurs du conseil de Rome, qui doit apparemment armer la France catholique contre la France libre? N'est-ce pas là publier qn'on sait à l'avance, parce qu'on l'a dictée, cette réponse à laquelle on veut attacher les destins de cet empire? N'est-ce pas laisser transpirer la connivence établie entre le clergé français et le clergé romain, pour combiner des manœuvres de contre-révolution et déconcerter, par la perspective sinistre d'un schisme, la force qui nous a soutenus jusqu'ici contre tant d'orages? ou plutôt on vous prévient sans détour que vous êtes destinés à subir ce dernier joug, si vous ne vous hâtez de recommencer la constitution du clergé sur les principes exposés par les évéques députés à l'assemblée nationale « Nous voulons, dite sent-ils, employer tous les moyens de sagesse et de charité pour « prévenir les troubles dont une déplorable scission peut devenir l'o- « rigine ; nous ne pouvons pas transporter le schisme dans nos a principes, quand nous cherchons dans notre conduite tous les
« moyens d'en préserver la nation. » Et ce sont des représentants des Français qui tiennent à leurs commettants ce langage menaçant et séditieux ! Et ce sont les ministres du Dieu de paix, les pasteurs des hommes qui soufflent l'esprit de discorde et de révolte parmi leurs troupeaux!... Jamais l'incrédulité systématique n'ourdit de manœuvres ni si dangereuses ni si profondément destructives de tous les principes du christianisme ; aucun impie n'en a tenté la ruine en lui incorporant les intérêts et les passions les plus incompatibles avec la durée de son règne, et en semant dans son sein tous les germes d'une inquiétude et d'une fermentation si incurable, que pour le voir s'évanouir et se perdre dans les gouffres du temps, il n'y ait plus qu'à l'abandonner à sa propre destinée. Voilà ce que font les évéques députés à l'assemblée nationale; ils veulent charger la religion du soin de vous punir et de les venger ; ils savent à quels dangers ils l'exposent; mais ils en ont fait le sacrifice; ils sont résolus à lui faire courir tous les hasards de ce choc terrible , et à la voir s'écrouler sur ses antiques et augustes fondements, pourvu qu'en tombant elle enveloppe dans ses ruines vos lois et la liberté.
Certes, messieurs, quand on vous reproche de rétrécir l'ancienne juridiction de l'Église, et de méconnaître la nécessité et l'étendue d'un pouvoir qu'elle exerçait sous des empereurs païens, et dans les temps des persécutions , n'est-ce pas vous inviter à soumettre à une révision sévère le système d'organisation sacerdotale que vous avez adopté, à ramener la religion à l'existence qu'elle avait sous les gouvernements des anciens Césars, et à la dépouiller de toute correspondance et de toute relation avec le régime de l'empire? Quelle merveille que des empereurs païens pour qui la religion n'était rien, et dans un temps où l'institution chrétienne n'était ni reçue dans l'État, ni reconnue par l'État, ni entretenue sur les fonds de l'État, aient laissé cette institution se régir, dans son invisibilité, suivant des maximes qui ne pouvaient avoir d'effets publics, et qui ne touchaient par aucun point l'administration civile? Le sacerdoce, entièrement détaché du régime social, et dans son état de nullité politique, pouvait, du sein des cavernes où il avait construit ses sanctuaires, dilater et rétrécir, au gré de ses opinions religieuses, le cercle de ses droits spirituels et de ses dépendances hiérarchiques; il pouvait régler, sans exciter nulle sensation, ces limites et ces démarcations diocésaines qui ne signifiaient alors que le partage des soins apostoliques, et qui n'obscurcissaient cl n'embarrassaient en rien la distribution des provinces romaines. Alors la religion n'était que soufferte; alors les prêtres ne demandaient pour elle au maître du monde, que de la laisser épancher dans le sein des hommes ses