PRUSSE
Retour au régime constitutionnel; patentes d'octobre 1860 et de février 1861. —Opposition des nationalités aux réformes centralistes; l'insurrection de Pologne (1863). — Guerre avec la Prusse et l'Italie; l'Autriche exclue de l'Allemagne ; perte de la Yénitie (1866).
Retour A« régime eoBStltatlonmel^ patentes d^octobre tstio
et de février flSHfl.
Ainsi le régime absolutiste et centralisateur n'avait abouti qu'au démembrement de la monarchie. Dans sa défaite elle pouvait à peine compter sur la fidélité de ses peuples : quelques-uns d'entre eux s'étaient réjouis franchement de ses désastres. On racontait que des régiments hongrois ou slaves s'étaient débandés pour ne pas combattre. En Bohême les paysans disaient : « Si nous sommes vaincus, nous aurons la constitution ; si nous sommes vainqueurs, nous aurons l'inquisition. *> Le souverain comprit qu'il avait fait fausse route et congédia le ministre dont le nom est resté attaché à cette fatale période, Alexandre Bach; puis, après quelques hésitations, il entreprit une série de réformes tendant à introduire peu à peu dans ses Etats le régime constitutionnel. Il créa d'abord un conseil de l'empire renforcé (6 mars 1860), c'està-dire qu'il ajouta à son conseil habituel trente-huit mem-
bres, pris parmi les notables , et représentant les différents pays de Tempire : ils devaient s'occuper des finances et de la législation générale. Cette assemblée , purement consultative, n'avait aucun droit d'initiative. C'était peu, eu égard aux espérances et aux réclamations des peuples. On finit cependant par les écouter. Un gentilhomme galicien, étranger par conséquent aux rancunes des Allemands et des Hongrois, Goluchowski, fut appelé au ministère ; avec son concours fut élaborée la patente du 20 octobre qui fut la charte des nouvelles libertés. En voici le résumé. Désormais le souverain exerçait le pouvoir législatif de concert avec les diètes et avec un conseil de l'empire composé de délégués des diètes. Le conseil de. l'empire (Reichsrath) avait dans sa compétence la législation concernant les intérêts communs à tous les pays de l'empire: les finances, le commerce, les voies de communication et, la guerre ; les autres matières étaient de la compétence des diètes ; tous les citoyens étaient égaux devant la loi au point de vue de la confession religieuse, des charges financières et du service militaire. Le nombre des membres du conseil de l'empire était porté à cent ; les ministères de l'intérieur, de la justice et des cultes étaient supprimés. Les diètes restaient encore organisées sur le principe des castes privilégiées.
Le ministre Schmerling fut chargé d'appliquer et de développer les principes compris dans la patente du 20 octobre; il la compléta par la patente du 26 février 1861. Gomme Bach ou Metternich, il avait surtout pour objet de maintenir la prépondérance de l'élément germanique ; il prétendait faire à l'Autriche l'application de théories parlementaires qui ne conviennent qu'aux États homogènes. Il créa deux chambres : celle des seigneurs comprenait les princes, les grands propriétaires, les prélats, les hommes éminents, nommés par le souverain ; la chambre des députés comprenait 343 membres élus par les Diètes provinciales; ils étaient ainsi répartis : Hongrie, 85; Transylvanie, 20 ; Groatie-Slavonie, 9 ; Dalmatie, 5 ; Bohème, 54; Moravie, 22; Silésie, 6 ; basse et haute Autri-
che, 28; Salzbourg, 3; Styrie, 13; Garinthie, 5; Garniole, 6 ; 6 pour llstrie et Trieste, 38 pour la Gralicie, 5 pour la Bukovine, 12 pour le Tirol et le Vorarlberg. Les ministères supprimés étaient rétablis, et les attributions du parlement central, renforcées au détriment des diètes provinciales. Les espérances que le diplôme d'octobre avait fait naître chez les fédéralistes étaient réduites à néant. Cependant on ne pouvait imaginer que les Hongrois feraient si bon marché de leur autonomie et consentiraient à délibérer des intérêts de leur royaume avec les Vénitiens, les Slovènes et les Polonais. Leurs députés ne devaient siéger que lorsqu'il s'agirait d'intérêts communs à toute la monarchie ; leur présence constituait le Reichs- TaLthplénier; en leur absence il y avait un parlement restreint où les autres groupes s'occupaient des questions soustraites à la compétence de leurs diètes. Ainsi le ministre centraliste s'efiorçait de faire au dualisme la part du feu. D'autre part, il organisait toutes les diètes provinciales sur un modèle uniforme, mais avec un régime électoral savamment combiné pour étouffer les majorités slaves sous les minorités allemandes. Ce régime substituait à la représentation des États celle des intérêts; il admettait trois curies d'électeurs: les grands propriétaires, les bourgeois des villes et les paysans des campagnes. La grande propriété qui appartient à des familles aristocratiques inféodées à la dynastie, les villes où, même en pays non allemand, il y a de nombreuses colonies germaniques, étaient particulièrement favorisées. Les circonscriptions étaient réparties de la façon la plus arbitraire : en Bohême, par exemple, les villes slaves avaient un député pour 12 020 électeurs, tandis que les villes allemandes en avaient un pour 10 315. Dans les circonscriptions rurales, les Slaves avaient un député par 53 200 habitants, tandis que les circonscriptions allemandes en avaient un pour 40 800 électeurs. La ville allemand^ de Reichenberg, avec 19 000 habitants, avait trois députés, tandis que la ville slave de Prague, avec 150 000 habitants, n'en avait que dix. Certaines villes allemandes étaient constituées à l'état de véritables bourgs
pourris. Le bourg allemand de Parchen, avec 500 habitants, avait un député ; la ville slave de Kladno, avec 8O00 habitants, n'en avait pas un seul. Bref, ce système électoral était un véritable mensonge : depuis son établissement les peuples non allemands n'ont cessé d'en réclamer la révision. Il subsiste encore aujourd'hui, et tant qu'il sera en vigueur, l'Autriche ne peut être considérée comme un État sincèrement représentatif.
opposition des nationalités aux réformds eentraltstes; rinrarreetlon de Pologne (tS^S).
Après la constitution de février, les peuples de l'empire se divisèrent sur la question de savoir s'il fallait Taccepter en envoyant des députés au nouveau Reichsrath. La Vénétie, la Hongrie, la Transylvanie et la Croatie refusèrent de s'y faire représenter: 140 députés, soit plus du tiers, manquaient sur 343 « Nous pouvons attendre, disait fièrement M. de Schmerling. » Toute sa diplomatie se brisa contre l'opiniâtreté juridique des Hongrois. « Je ne connais que la constitution hongroise, je ne puis traiter que sur la base delà constitution hongroise», répondait invariablement Deak, — même quand Schmerling eut réussi à attirer à Vienne les députés de la Transylvanie, — à toutes les propositions des hommes d'État viennois. La diète hongroise convoquée à Pesth, au mois d'avril 1861, se refusa à tous les compromis ; les légistes rigoureux prétendaient même ne pas reconnaître pour roi François- Joseph, qui ne s'était pas fait couronner : le couronnement, dans les pays de droit historique, n'est pas seulement une cérémonie religieuse ; c'est un contrat bilatéral : le souverain y prête un serment qui reconnaît les droits historiques du royaume : de là l'importance qu'y attachent les Tchèques et les Magyars. Les légistes, ne reconnaissant pas le roi non couronné^ voulaient ne voter qu'une résolution : Deak obtint qu'on rédigeât une adresse» Il rap-
pela, dans ce document remarquable par la lucidité et la logique, le droit historique du royaume :
« La condition fondamentale de notre vie politique et de notre indépendance nationale, disait-il, c'est l'autonomie légale et l'indépendance de notre pays. Notre premier devoir est de consacrer toutes nos facultés à obtenir que la Hongrie reste la Hongrie et garde ses droits constitutionnels.... Nous déclarons solennellement que nous ne pouvons sacrifier à aucune considération, à aucun intérêt, les droits résultant des traités, des lois, des lettres royales, des serments du couronnement, x»
Il réclama l'exécution des lois de 1848 et des engagements pris dans la Pragmatique sanction. Le gouvernement de Vienne crut pouvoir dompter les Hongrois par la force. La diète fut dissoute (22 août). Les assemblées des comitats furent interdites, des commissaires royaux furent substitués aux forispans réfractaires. Les Magyars persistèrent dans leur résistance, même quand Schmerling eut réussi à attirer à Vienne les députés de la Transylvanie.
La Bohême n'était guère plus satisfaite que la Hongrie : elle se plaignait avec raison de l'iniquité du régime électoral octroyé par M. Schmerling ; elle n'envoya ses députés au Reichsrath qu'en réservant tous les droits du royaume. Ds cessèrent dès 1863 de prendre part aux délibérations de cette assemblée. La seule liberté qu'on dût à M. Schmerling était celle de la presse ; mais les Slaves en profitèrent peu. Dans l'espace de trois ans, en Bohême et en Moravie, quatorze journaux tchèques se partagèrent soixante et un mois de prison simple ou dure (avec jeûne et fers) et 21 500 florins d'amende.
En Galicie, l'insurrection de la Pologne russe en 1 863 provoqua une fermentation intense et jeta le cabinet de Vienne dans de sérieux embarras. Son attitude fut très-ambiguë. Tandis que la Prusse concluait avec la Russie une convention militaire contre les insurgés, M. de Rechberg, alors ministre des affaires étrangères, gardait vis-à-vis" des deux partis des ménagements machiavéliques. Napoléon HI, synv pathique aux Polonais, avait compté sur l'Autriche pour
tenter une campagne contre la Russie et la Prusse. Il voulait aider le cabinet de Vienne à reprendre la Silésie et lui assurer les principautés danubiennes en échange de la Vénétie. Ces projets ne furent ni compris ni goûtés à Vienne. Le gouvernement de l'empereur François-Joseph se borna à adresser à Saint-Pétersbourg des notes diplomatiques et finalement mit la Galicie en état de siège. Cette conduite ambiguë irrita singulièrement non-seulement les Polonais, mais aussi leurs congénères de Bohême et de Moravie, plus enclins à sympathiser avec la révolution polonaise qu'avec l'autocratie moscovite. Qui peut dire ce qui serait advenu de l'Autriche si, renonçant franchement à la domination de l'Allemagne et à la possession de la Vénétie, elle avait cherché des compensations du côté de la Pologne ?
L'œuvre de Schmerling n'était pas née viable. L'empereur alla faire en 1865 un voyage à Pesth pour s'entendre avec les Hongrois ; il leur donna un nouveau chancelier et congédia Schmerling. Les doctrinaires du germanisme parlementaire gémirent, mais dans les provinces la joie fut immense. Prague, Pesth, Lemberg illuminèrent. François-Joseph déclara qu'il suspendait la constitution de février et ajournait le Reichsrath jusqu'au moment où les diètes de Hongrie et de Croatie se seraient prononcées sur la forme qu'il conviendrait de donner à leurs rapports avec le reste de l'empire. M. Schmerling fut remplacé par M. Belcredi, Morave d'origine et beaucoup moins passionné que son prédécesseur pour l'hégémonie de la nationalité allemande. Les diètes des grands pays slaves, la Bohême, la Galicie se montrèrent reconnaissantes du changement de ministère et s'empressèrent de réagir contre les mesures germanisatrices du cabinet précédent : en Galicie, par exemple, la langue polonaise fut introduite dans toutes les écoles. A la diète de Hongrie (ouverte le 14 décembre 1865) l'extrême gauche réclama l'exécution absolue des lois de 1848 ; le parti libéral sous la direction d.e Deak élabora un programme qui s'efforçait de concilier les nécessités du moment et la continuité du droit.
11 fallait d'abord remettre en vigueur les lois, de 48, puis nommer un ministère responsable qui pouvait seul proposer les modifications nécessaires. Les débats traînèrent en longueur et furent interrompus par la guerre qui éclata avec la Prusse et l'Italie.
fiaerre avee la PraMie et ntalto : l'Autriche exclue de l'Allemagne ; perte de la Vénétle (ftSIMI)).
La Prusse n'avait pas perdu la mémoire de l'humiliation d'Olomouc ; elle n'aspirait qu'à prendre sa revanche et à se mettre à la tête de l'Allemagne : ce rôle, il faut le reconnaître, lui seyait mieux qu'à sa rivale : sauf dans le duché de Posen et dans quelques parties de la Silésie, l'État prussien est purement allemand. Le roi Guillaume, couronné en 1861, avait trouvé dans M. de Bismarck le ministre de la politique qui devait amener la Prusse à l'apogée de sa puissance. La Prusse et l'Autriche s'efforçaient chacune de ranger TAUemagne sous leur domination, tandis que M. de Beust, à Dresde, imaginait une triade où les petits royaumes auraient fait contre-poids aux deux grands empires.
Sans relever ici tous les efforts de l'Autriche pour s'assurer l'hégémonie, rappelons seulement qu'elle proposa de rédiger pour toute l'Allemagne un code uniforme de procédure civile : ce projet échoua. Au mois d'août 1863, l'empereur François-Joseph convoqua les princes allemands à Francfort pour élaborer un plan de réforme fédérale; tous les souverains allemands se réunirent en effet dans la salle du Rœmer; seul le roi de Prusse refusa d'y paraître. François-Joseph voulait assurer à sa dynastie la présidence perpétuelle du directoire de la Confédération germanique ; il voulait obtenir que l'Allemagne intervînt en cas de guerre pour lui garantir les possessions situées hors de la Confédération. Ce n'est pas ici le lieu de raconter comme se développa la question du Schleswig : l'Allemagne a toujours convoité cette province
moitié danoise, moitié allemande, et dont la possession assure à sa marine de larges débouchés. En 1863, le roi de Danemark crut pouvoir incorporer définitivement au royaume le Schleswig qui , jusque-là , faisait partie du Holstein. La diète protesta et fit occuper le Holstein par les troupes fédérales. L'Autriche avait alors pour ministre des affaires M. de Rechberg : il avait déclaré, en 1863, que son intention n'était pas de soulever la question des nationalités — question plus redoutable pour l'Autriche que pour toute autre puissance. Cependant il se laissa entraîner par M. de Bismarck à entreprendre, de concert avec la Prusse, l'exécution fédérale. Vingt mille Autrichiens attaquèrent les Danois de concert avec l'armée prussienne (27 janvier 1864). Les deux armées, malgré l'héroïsme des Danois, se couvrirent d'une gloire facile. Le contreamiral Tegetthoff fit flotter avec honneur le pavillon autrichien dans la mer du Nord, et le 30 octobre 1864, par la paix de Vienne, le roi Christian IX céda aux vainqueurs tous ses droits sur le Schleswig, le Holstein et le Lauenboui^. Mais, s'il avait été aisé d'acquérir ce butin, il fut moins facile de le partager. Évidemment les duchés étaient trop éloignés de l'Autriche pour qu'elle pût en posséder utilement tout ou partie. La Prusse offrit de lui acheter son droit de possession. Le 14 août 1865 fut signée la convention de Gastein. L'Autriche cédait à la Prusse le duché de Lauenbourg pour 12 500 000 francs. — On a calculé que c'était environ 149 francs par tête d'habitant. -—Elle gardait le Holstein, tandis que la Prusse se réservait le Schleswig. Les petits États protestèrent vainement contre cette convention immorale qui méconnaissait complètement les droits de l'Allemagne. Un peu plus tard, la Prusse offrit jusqu'à 300 millions pour la cession des duchés: l'Autriche refusa; mais les sujets de chicane ne manquaient pas aux hommes d'État de Berlin; ils se plaignaient de l'administration trop libérale de l'Autriche dans le Holstein; ils prétendaient intervenir dans cette administration. L'Autriche arma; mais la Prusse lui était bien supérieure par son organisation militaire; elle avait d'ailleurs une alliance assurée, celle du
jeune royaume d'Italie, impatient d'acquérir la Vénétie, et à qui elle promettait un subside de 1 20 millions. En yain Napoléon III essaya de résoudre dans un congrès la question des duchés de l'Elbe et celle de la Vénétie. Il ne fut pas plus heureux qu'il ne l'avait été dans les affaires de Pologne.
L'Autriche s'obstinait dans son point d'honneur et dans son amour-propre militaire. Le général Grablenz fut chargé de convoquer la diète du Holstein pour recevoir les vœux du pays sur son sort à venir. M. de Bismarck déclara la convention de Grastein violée : il fit occuper le Holstein et mobilisa l'armée prussienne. Les petits États de l'Allemagne se prononcèrent contre la Prusse, mais elle occupa rapidement la Hesse, la Saxe et le Hanovre (juin 1866). Bade, la Bavière et le Wurtemberg tinrent bon, mais luttèrent faiblement ; ritalie envoya sa flotte dans l'Adriatique et ses troupes sur le quadrilatère. Les Prussiens entrèrent en Bohême. Ce fut une foudroyante campagne ; le commandant des forces autrichiennes, Benedek, au lieu d'occuper la Saxe, avait attendu l'ennemi en deçà des défilés de la Bohême : ses lieutenants, Glam-Gralatz et Grablenz, furent défaits successivement à Jicin et à Nachod (26-29 juin) : lui-même concentra ses troupes près de Kralove-Hradec (Kœniggrœtz) et du village de Sadova. Une grande bataille s^engagea le 4 juillet ; elle coûta aux Autrichiens 20 000 prisonniers, 160 canons, 18 000 morts et blessés ; Prague et une grande partie de la Bohême furent occupés par les Prussiens dont les officiers d'état-major avaient. Tannée précédente, déguisés en photographes ou en colporteurs, soigneusement étudié la topographie. La route de Vienne était ouverte, et l'ennemi marcha sur cette capitale par la route de la Mora* vie. En Italie, l'armée autrichienne avait été plus heureuse; elle était commandée par l'archiduc Albert, le fils du vainqueur d'Aspern ; fortement appuyé sur le quadrilatère, il défit les Italiens à Gustozza (24 juin). La flotte italienne fut également vaincue près de l'île Lissa (16 juillet) par l'amiral Tegetthoff, le grand homme de mer de la jeune marine autrichienne. Mais ces succès n'étaient qu'une consolation
pour Tamour-propre militaire de TAutriche. La perte de Venise était inévitable. Le 16 juillet il fallut signer avec la Prusse les préliminaires de Nicolsbourg (Mikulov, en Moravie). La Vénétie fut cédée à l'empereur des Français qui la remit au roi d'Italie.
Le 3 août, la paix fut conclue à Prague. L'empereur d'Autriche reconnaissait la dissolution de l'empire germanique dont l'Autriche était désormais exclue ; il abandonnait tous ses droits sur les duchés de l'Elbe, et laissait la Prusse maîtresse d'organiser l'Allemagne à son gré. Il payait en outre au vainqueur une indemnité de 20 millions de thalers. Ainsi la monarchie, après un demi-siècle d'efforts incessants pour maintenir sa suprématie en Allemagne et sa domination en Italie, était définitivement exclue de ces deux pays. Elle se retrouvait, avec une armée détruite, avec des finances ruinées, en face de ces populations slaves ou hongroises dont elle avait tenté de faire pendant tant d'années l'instrument passif de son ambition irréfléchie. Il ne lui restait qu'à se renouveler ou à périr complètement.
Peu de temps après ces désastres, un deuil cruel vint frapper la maison d'Autriche déjà si souvent éprouvée. Napoléon III, en guerre avec Juarez, président du Mexique, avait eu l'idée de faire offrir la couronne de cette contrée lointaine à l'archiduc Maximilien, frère cadet de l'empereur François-Joseph. C'était un prince libéral et éclairé : contreamiral et placé à la tête de la marine autrichienne, il lui avait rendu des services remarquables ; gouverneur général du royaume lombard-vénitien, il avait fait de louables efforts pour rendre moins lourde aux Italiens la domination de l'étranger. En 1864, il quitta son château de Miramar et partit pour son nouvel empire avec les plus généreuses illusions. Mais le parti républicain défendit énergiquement le sol de la patrie contre le monarque que la France prétendait lui imposer. Abandonné par nos troupes, Maximilien fut pris sous les murs de Queretaro, condamné à mort et fusillé. Les hautes qualités de son cœur et de son esprit ont rendu sa mémoire populaire en Autriche.
LA CONSTITtTION DUALISTE (1867).
L'Autriche après Sadova. — L'accord avec la Hongrie ; le dualisme (1867). — Protestations des Slaves contre le dualisme. — Les réformes libérales. — Résistance de la Bohême; la déclaration. — La Résolution galicienne; insurrection des Bocchesi. — Griefs des Croates, des Serbes et des Roumains contre les Hongrois.
I<^Aatrlehe après Sadova.
La situation de TAutriche au lendemain de Sadova était vraiment lamentable. La Hongrie et la Bohême étaient profondément irritées; beaucoup de Magyars n'avaient pas caché leurs sympathies pour la Prusse. En 1859, au début de la guerre d'Italie, Kossuth, le grand réfugié hongrois, avait été présenté à Napoléon III, qui avait hésité à accepter le concours de l'élément révolutionnaire. En 1866, le général Klapka,rancien défenseur de Komarom (Gomorn), avait offert à la Prusse d'organiser une légion magyare, et la prompte conclusion de la guerre l'avait seule empêché d'entrer en campagne. En Bohême, le roi de Prusse, avec plus d'habileté diplomatique que de sincérité, avait profité de l'occupation pour lancer « au glorieux royaume » une proclamation qui exaltait son passé et célébrait ses privilèges. Les fonctionnaires impériaux avaient dû abandonner leurs postes, et les Tchèques avaient pu. faire l'expérience de cette autonomie qu'ils avaient si souvent réclamée ; des
pamphlets révolutionnaires avaient été répandus par milliers dans les pays occupés par l'ennemi. L'opinion publique était d'autant plus exaltée que les Tchèques avaient au début réclamé des armes pour défendre leur pays menacé, et que le gouvernement viennois, peu confiant dans leur dévouement, les leur avait refusées. Tant que l'Autriche avait cherché son centre de gravité hors d'elle-même, en Allemagne, en Italie, elle avait pu braver impunément les aspirations de ses peuples et tenir en échec, au nom de l'état moderne, les droits historiques. Aujourd'hui, le moment était venu de liquider une politique désormais impossible à conserver. L'empereur François-Joseph pensa que personne parmi ses sujets n^était capable de mener à bien cette difficile entreprise. Il craignait sans doute qu'un Autrichien ne trouvât pas en lui-même l'impartialité nécessaire pour concilier tant de prétentions opposées et d'intérêts divergents. Il appela de Dresde M. de Beust, jusqu'alors ministre des affaires étrangères du royaume de Saxe, l'inventeur de celte triade germanique que la Prusse venait de réduire en poussière, et lui confia le ministère des affaires étrangères. M. Belcredi restait à l'intérieur, mais on savait fort bien que le nouveau baron saxon n'avait été appelé que pour régler la situation définitive de l'État austro-hongrois. Ainsi, au moment même où l'Autriche sortait de l'Allemagne, elle lui empruntait un de ses hommes d'État. Se figure-t-on la France, vaincue dans une lutte où elle aurait eu la Belgique ou la Suisse pour alliée et empruntant un ministre à la Belgique ou à la Suisse?
I<^aeeord avee la Hoiig;rle^ le dualisme (18«9)*
M. de Beust, étranger à l'Autriche, ne voyait dans l'histoire intérieure de la monarchie qu'un seul fait : c'est qu'en 1848 et 1849, les Hongrois avaient organisé une révolte formidable, qu'ils avaient prononcé la déchéance de la dynastie, que sans eux on ne pouvait arriver à fonder rien de durable; comme Allemand, il ne pouvait être suspect de sympathie pour les Slaves. Il conseilla donc avant tout
de s^entendre avec les Magyars. Les diverses diètes furent convoquées pour le 19 novembre 1866. Ce fut à Pesth que se décidèrent les destinées de Tempire : le nouveau ministre était décidé à ne traiter qu'avec les Hongrois. On lui a attribué un mot qui, vrai ou faux , peint toute sa politique: « Gardez vos hordes, aurait-il dit à un homme d'État hongrois, et nous garderons les nôtres. » Ces hordes, c'étaient en Hongrie : les Croates, les Serbes, les Roumains, les Slovaques ; en dehors de la Hongrie : les Tchèques, les Slovènes, les Dalmates, les Polonais et les Ruthènes ; des deux côtés, une majorité tenue en échec par la coalition de deux minorités. Les bases de YAusgleichy ou accord avec la Hongrie, furent posées par un comité de 67 membres de la diète hongroise, ayant à sa tête François Deak, le Franklin de la Hongrie, l'honnête patriote, l'inexorable légiste qui n'avait joué aucun rôle dans les révolutions, mais qui n'avait jamais rien abandonné des droits essentiels de son pays.
Le comité des soixante-sept demandait avant tout que le souverain reconnût la personnalité politique de la Hongrie en lui donnant un ministère spécial, et la continuité du droit historique en se faisant couronner comme l'avaient été ses prédécesseurs. Ces deux points furent accordés sans discussion.
Le 18 février 1867, la diète apprit la formation d'un ministère hongrois, dont le président fut un ancien émigré de 1849, le comte Jules Andrassy. Quelques jours avant, M, Belcredi, le ministre fédéraliste, avait donné sa démission. Le 8 juin, l'empereur François-Joseph fut couronné à Pesth avec pompe. Le 28 juin suivant, il sanctionna les décisions de la diète qui fixaient la situation de la Hongrie vis-à-vis des autres pays de Sa Majesté et modifiaient certains articles des lois de 1848. Voici l'analyse sommaire de ce document important qui annonça l'avènement officiel du dualisme et qui est encore aujourd'hui la charte de l'État autrichien.
Les premiers articles rappellent les droits généraux du royaume tels qu'ils sont exposés dans le diplôme d'inaugu-
ration et le serment du couronnement : le roi s'excuse de ne pas s'être fait couronner depuis 1849 « par suite des circonstances » et renouvelle les engagements de ses prédécesseurs pour ce qui concerne la constitution, Tindépendance, les libertés et l'intégrité territoriale de la Hongrie.— Il exerce lui-même le pouvoir exécutif; les attributions du Palatin sont supprimées, et l'élection de ce fonctionnaire est indéfiniment ajournée. — Le Palatin devient en réalité un rouage inutile à côté du cabinet responsable qui est institué à Pesth. — Si la diète est dissoute avant le vote du budget, elle devra de nouveau être convoquée dans l'année. — La défense de l'intégrité de la monarchie est considérée comme une affaire commune à la Hongrie et aux autres pays de la monarchie ; les affaires étrangères sont par cela même communes aux deux parties; cependant la diète hongroise se réserve le droit de voter le contingent du royaume ; les finances sont communes en ce qui concerne l'armée et les affaires étrangères ; la situation financière antérieure est liquidée d'un commun accord par la diète de Pesth et par le parlement de Vienne. — La Hongrie ne peut entrer en rapport qu'avec des peuples constitutionnels; il est doncnécessaireque les autres peuples soient légalement représentés dans une assemblée législative. — Un ministère spécial est créé pour les affaires communes. — La Hongrie ne reconnaît pas de parlement central, mais traite sur un pied d'absolue égalité avec les autres pays. — Elle nomme une délégation prise dans ses deux chambres pour traiter les affaires communes, avec la délégation du parlement « des autres pays ». — Ces deux délégations siègent alternativement à Vienne et à Pesth ; elles traitent les affaires publiques par écrit, et chacune dans la langue qui lui convient; elles doivent toujours avoir le même nombre de membres. — Le ministère commun est aux ordres des deux délégations, qui ont surtout pour objet de discuter le budget commun. -* Les décisions des délégations doivent être promulguées en Hongrie par le ministère national. — Les délégations ont droit d'initiative : si l'un des deux parlements est dissous, sa délégation l'est également. — Les dettes contractées
sans le consentement de la diète de Hongrie ne peuvent être imputées au royaume. Cependant le royaume est prêt à accepter, après libre discussion, sa part de la dette commune. — La diète hongroise a le droit de conclure des conventions commerciales avec les autres pays de la monarchie ; ainsi elle accepte l'union douanière autrichienne, dont les revenus sont appliqués à la défense commune. — - La monnaie sera uniforme, mais la Hongrie se réserve de la frapper en sa langue.
En vertu de Tun des articles que nous avons rappelé plus haut, la Hongrie prit à sa charge 30 ^o de la dette commune.
Tel fut, dans son ensemble, cet ^MS^Îeîc/i, imposé, pour ainsi dire, aux deux parties par la sagesse opiniâtre de François Deak. L'intègre citoyen, qui avait attaché son nom à l'un des actes les plus importants de l'histoire nationale, ne voulut accepter ni honneurs ni dignités : il refusa même un portefeuille dans le nouveau ministère hongrois et se contenta de rester à la diète le chef du parti modéré qui souhaitait à la fois le maintien des libertés hongroises, de la dynastie et de l'intégrité autrichienne. Une amnistie générale fut pour la Hongrie la conséquence de cette réconciliation. Kossuth, qui avait naguère proclamé la déchéance de la dynastie, refusa d'en profiter et resta en Italie dans un exil volontaire.
Assurément le triomphe de François Deak était le triomphe d'une bonne cause défendue avec courage, honnêteté et persévérance. L'Europe libérale y applaudit avec raison. Cependant il y avait plus d'une ombre à ce brillant tableau. Les Magyars, avec leur égoïsme habituel, n'avaient songé qu'à eux-mêmes ; pour réduire à l'obéissance les éléments réfractaires à leur hégémonie, les Croates, par exemple, ils avaient eu recours aux moyens les moins légitimes : ils profitèrent de leur victoire pour faire peser une lourde domination sur les Roumains, les Serbes, les Slovaques, dont les doléances ont plus d'une fois retenti dans la presse. Sauf les Croates, qui, grâce à la vigueur du droit historique, ont réussi à obtenir une autonomie respectable
et un ministère spécial à Pesth, les peuples non magyars sont restés dans une sorte de servage. Pour les y maintenir, les Hongrois doivent fatalement s'appuyer sur les Allemands d'Autriche; car ils savent que l'émancipation des Slaves de Bohême, de Carinthie ou de Camiole, donnerait aux Serbes et aux Slovaques une force morale qui se retournerait, à un moment donné, contre leurs dominateurs. Depuis VAtbsgleichy il y a dans l'empire deux éléments, le royaume de Hongrie, et, comme on dit encore en style officiel, « les royaumes et pays représentés au Reichsrath, ouïes autres pays de Sa Majesté». Pour plus de clarté, la langue politique a dû inventer les deux termes nouveaux de Gisleithanie et de Transleithanie. Ils désignent les deux groupes séparés un peu au-dessous de Vienne par un obscur affluent du Danube, la Leitha, qui ne s'attendait pas à devenir un jour si célèbre. La monarchie compte trois ministères différents. Le ministère hongrois, siégeant à Pesth, comprend : un président du conseil, un ministre de la cour, un ministre de l'instruction publique et des cultes, des voies de communication et travaux publics^ des finances, de la justice, de l'agriculture, de l'intérieur et de la défense du pays. Plus tard, pour constater l'autonomie croate, un ministre spécial a été créé pour la Croatie et la Slavonie. Le ministère cisleithan, siégeant à Vienne, comprend à peu près le même personnel, sauf le ministre de la cour. Enfin le ministère commun se compose des ministres de la guerre, des finances et des affaires étrangères.
Proteatotloiui des slaves eontre le dualisme.
Si l'œuvre de réconciliation s'est accomplie sans difficulté entre la Hongrie et le souverain, il ne faut pas croire que les choses se soient passées aussi aisément dans « les autres pays de Sa Majesté ». Les diètes de la Gisleithanie avaient été convoquées en même temps que celle de Pesth; mais elles ne furent point, comme elle, consultées sur la forme qu'elles entendaient donner à leurs rapports avec le souverain et les autres pays de la monarchie. Elles furent
LA CONSTiTUtlON DUALlStfî. 559
simplement invitées à envoyer des députés à un Reichsrath qui se réunirait prochainement à Vienne. C'était préjuger la question : si les Magyars avaient refusé de se laisser absorber dans la monarchie unifiée, les Slaves avaient le même droit de protester contre le centralisme restreint qui se présentait à eux sous la forme du dualisme. Les Allemands ne pouvaient qu'être favorables à un régime qui favorisait leurs prétentions et, grâce au système électoral de M. Schmerling, assurait leur domination sur une partie de la monarchie; les Polonais de Gralicie, sans droit historique, voyant leurs compatriotes maltraités en Prusse et en Russie, pouvaient seuls espérer quelques améliorations en se rattachant au programme du comte de Beust ; ils consentirent à envoyer des députés à Vienne. Mais les Tchèques de Bohème et de Moravie, les Slovènes de Garniole, tenaient à affirmer leur existence et refusèrent de se rendre au nouveau parlement.
A la diète de Bohême, M. Bieger signala avec talent et énergie les dangers du dualisme et de la politique germanisatrice : d'autre part, l'adhésion des Galiciens à la politique de M. de Beust refroidit singulièrement les sympathies que les événements de 1863 avaient fait naître en Bohême pour les Polonais ; quelques-uns des hommes les plus éminents de la Bohême et des autres pays slaves, épouvantés par le triomphe de la politique allemande, se rapprochèrent de la Russie dans laquelle ils voyaient le seul protecteur possible contre les convoitises germaniques. Le voyage d'un certain nombre de Slaves à Moscou, à l'occasion d'une exposition ethnographique organisée dans cette ville, eut, dans la monarchie et le reste de l'Europe, un grand retentissement (1867). On voulut voir, dans le congrès slave de Moscou, le pendant et la contre-partie de celui qui avait échoué à Prague en 1848. Il est certain que les Tchèques, en cas de dissolution de l'État autrichien, n'hésiteraient pas à préférer la Russie, qui ne leur à jamais fait de mal, à l'Allemagne qui est pour eux l'ennemi héréditaire. A dater de ce moment les députés slaves de la Bohême et de la Moravie observèrent, vis-à-vis
du parlement de Vienne, une politique d'opposition passive^ en refusant obstinément de paraître au Reichsrath.
C'est la politique qui a réussi aux Magyars ; or les Tchèques réclament pour la couronne de Saint- Vacslav des droits analogues à ceux de la couronne de Saint-Étienne. Les questions de nationalité et de droit historique sont généralement mal comprises chez nous ; et l'on a attribué à tort l'abstention des Tchèques à leur répugnance pour les institutions parlementaires. Le ministère cisleithan, présidé par le baron de Beust, fort dédaigneux des franchises nationales , proposait, d'ailleurs, une série de mesures libérales qui rendaient l'Autriche sympathique à l'opinion publique européenne et faisaient réclamer , par certains hommes d'État, « la liberté comme en Autriche ». On ne voyait à l'étranger que les formules libérales contre-signées par le nouveau cabinet; on s'inquiétait peu de savoir si elles étaient loyalement mises en pratique et si elles répondaient aux aspirations réelles des peuples divers dont se compose l'État autrichien. Il est vrai que l'existence de ces peuples étaient mal connue ou même totalement ignorée. Ainsi, à la chambre française, on entendit, en 1866, un illustre homme d'État plaider la cause de l' Autriche qui comptait, disait-il, quinze millions d'Allemands. Il prenait pour des Allemands les Tchèques de Bohème et de Moravie, les Slovènes de Styrie, de Garinthie, de Carniole et d'Istrie, incorporés bien malgré eux dans le Bund germanique et qui ne demandaient qu'à en sortir à la première occasion.
On a souvent cité comme un modèle de libéralisme la loi organique fondamentale du 21 décembre 1867 sur les droits généraux des citoyens des royaumes et pays représentés au Reichsrath. Elle consacre toutes les libertés nécessaires, l'égalité des citoyens devant la loi, l'inviolabilité du domicile, le droit d'association, la Liberté de conscience. Elle renferme un article 19 qui est ainsi conçu : «Tous les peuples de l'État sont sur le pied d'égalité, et chaque peuple, en particulier, a droit à ce que l'inviolabilité de sa nationalité ot de son idiome soit ga-
rantie. L'égalité de tous les idiomes usités dans l'empire, pour les écoles, l'administration et la vie publique, est reconnue par l'État. Dans les pays où existent différentes nationalités, les établissements publics d'éducation doivent être organisés de manière que, sans être contraint d'apprendre une seconde langue, chaque citoyen puisse acquérir tous les moyens nécessaires d'instruction. » Cet article, qui serait sans objet dans un pays unitaire comme la France ou l'Italie, est l'expression d'une liberté nécessaire dans un État polyglotte comme la Gisleithanie. Il n'a jamais été loyalement appliqué. Les Tchèques, en Bohême, réclament en vain une université pour leur langue ; les Slovènes se plaignent de voir leurs écoles primaires livrées à des maîtres allemands ou italiens. Ce phénomène est d'autant plus singulier que le gouvernement, en favorisant ces empiétements d'une nationalité sur l'autre, favorise au fond, sans paraître s'en douter, les convoitises bien connues de ses voisins allemands ou italiens.
liCfl réformefl libérales.
Le 30 décembre 1 867, le premier ministère parlementaire de la Gisleithanie fut constitué sous la présidence du prince Charles d'Auersperg. Il se composait de huit Allemands et d'un Polonais, M. Potocki. Il s'appliqua tout d'abord à dégager l'Autriche de la domination ultramontaine et cléricale qu'elle subissait depuis 1855. Le concordat fut dénoncé. Une loi sur le mariage décida que, sur le refus du prêtre compétent, il pourrait être contracté devant l'autorité civile, et que les affaires matrimoniales ressortiraient des tribunaux ordinaires. Vint ensuite une loi sur les écoles qui émancipa l'enseignement de la tutelle de l'Église. Cependant, comme cette loi empiétait sur l'autonomie des diètes provinciales, elle ne fut pas votée sans difficulté : les fédéralistes, les Polonais, les Slovènes, les Tiroliens, se retirèrent du Reichsrath. Grâce au système électoral de Schmerling, les Allemands y étaient encore assez nombreux pour qutt l'assemblée fût en nombre suffisant pour délibérer !
HIST. DU L*AUTRICHG. 30
Une autre loi destinée à régler les rapports confessionnels et les mariages mixtes fut également adoptée (25 mai 1868). La cour de Rome et plusieurs menabres du haut clergé autrichien protestèrent contre ces mesures. Le gouvernement tint bon et poursuivit, devant les tribunaux, les évêques dont les mandements avaient exhorté les fidèles à la désobéissance aux lois. Ces mesures énergiques furent accompagnées de réformes dans l'ordre financier, judiciaire et militaire. Le jury fut rétabli, même en matière de presse. Nous verrons plus loin comment, chez les nationalités réfractaires au dualisme, cette institution libérale a été habilement annulée. Le ministre Brestl présenta une loi de finances qui unifiait la dettede l'État, et augmentait de 20 pour 100 l'impôt sur les coupons. Cette mesure porta à l'étranger un coup sensible au crédit autrichien. La loi militaire votée en novembre 1868, modifia l'armée sur le type de l'organisation prussienne; désormais, sur le pied de guerre, elle comprenait 800 000 hommes et 255 000 sur le pied de paix. Tous les citoyens, sauf dans la frontière militaire où l'ancien régime était maintenu, devaient trois ans de service efl'ectif, cinq années dans la réserve, deux dans la landwehr. Le volontariat d'un an fut introduit, l'armement perfectionné par l'introduction du fusil se chargeant par la culasse. Un peu plus tard (en 1870-1871), Tétat-major général a été complètement réorganisé.
Béal0tanee de la Bohême ; la déclaration (IL 949).
Ces réformes utiles ne doivent pas faire perdre de vue les longues luttes des peuples ou des provinces pour détendre leurs traditions et leur autonomie contre les prétentions du nouveau centralisme viennois. La Bohême, qui n'a pas éié consultée lors de l'accord avec la Hongrie et qui prétend avoir des droits égaux à ceux de ce royaume, n'a cessé de protester contre les faits accomplis ; en 1867 les Tchèques avaient, comme on l'a vu plus haut, refusé
d'envoyer dés députés à Vienne. Dès que la liberté de réunion eut été proclamée, ils organisèrent de gigantesques meetings y où ils réclamèrent leurs droits méconnus. En 1868, l'empereur François-Joseph vint à Prague et eut avec les chefs du parti national, MM. Palacky, Rieger, Glam-Marlinitz, des entretiens qui n'aboutirent point à une solution: le ministère, en attendant la loi sur le jury, fut impitoyable pour la presse bohème; quand cette loi eut désarmé ses magistrats, il se produisit un fait curieux. Les jurys des villes tchèques ne manquaient point d'acquitter leurs compatriotes : le gouvernement renvoya les journalistes devant des jurys de villes allemandes (Reichenberg, Leitmeritz), qui ne pouvaient pas même lire dans Toriginal les articles incriminés! Quand les diètes provinciales furent convoquées, les Tchèques qui, d'après le régime électoral de Schmerling, étaient maintenus dans une minorité factice, refusèrent de s'y rendre et publièrent un manifeste connu sous le nom de « Déclaration », qui reste encore aujourd'hui le programme de leurs revendications.
La déclaration des députés tchèques, datée du 22 août 1868, se compose de huit articles qui se résument ainsi: P II y a entre la Bohème et le souverain un rapport de droits et de devoirs mutuels qui oblige également les deux parties. 2° L'Autriche n'est pas un Etat unitaire : le royaume de Bohême n'est rattaché au reste de la monarchie que par le lien de l'union personnelle. 3** Aucune modification ne peut être apportée à cet état de choses que par un 'contrat nouveau entre le royaume et la dynastie. 4° Aucune assemblée étrangère à la Bohême, Reichsrath ou délégation, ne peut imposer au royaume les dettes de l'empire ou d'autres charges publiques. 6° La nation hongroise a le droit de traiter avec le souverain de ses intérêts, mais non pas de ceux la Bohême. 7° La Gisleithanie est sans fondement historique, et la Bohême n'a pas à se faire représenter dans une assemblée cisleithanienne. 8° Les questions constitutionnelles pendantes doivent être réglées d'un commun accord entre le souverain et la nation poli-
tique bohème « représentée sur la base d'une loi électorale juste et d'une élection correcte ». Peu de temps après les députés slaves de la diète de Moravie publiaient une déclaration analogue. Ils proclamaient le Reichsrath incompétent pour décider du droit des différents royaumes et pays et des rapports qui existent par suite de ce droit entre ces royaumes et pays. « Le dualisme, disaient-ils, n'est fondé ni en droit historique ni en droit politique. Aucun député du margraviat de Moravie n'a eu le droit de traiter au nom de ce pays dans le Reichsrath (il s'agit bien entendu des députés allemands) ni de céder le pouvoir législatif et les droits politiques de la diète de Moravie à la représentation d'un autre pays. Le pouvoir constituant du Reichsrath a eupour base une violation manifeste d'anciens droits, et ses décisions sont nulles et non avenues. Un accommodement n'est possible que sur la base de notre droit historique et par une transaction du souverain avec notre diète légitimement élue et composée. » En se fondant sur ces principes, les députés tchèques-moraves refusèrent de siéger à la diète de Brno (Brûnn) qu'ils ne considéraient pas a comme légitimement élue et composée »,
Le cinquième anniversaire séculaire de la naissance de Jean Hus donna lieu à de grandes manifestations nationales (juillet 1868).
La crise arriva à un tel point que le gouvernement proclama à Prague l'état de siège, qui ne fut levé que le 29 avril 1869. A la diète de cette année, les déclarants furent réélus aussi bien en Bohême qu'en Moravie. Il était donc impossible d'amener les Tchèques et les Moraves au parlement de Vienne ; le gouvernement imagina de faire élire directement les députés au Reichsrath par les électeurs et non plus par les diètes. Cette mesure n'a été mise en pratique que beaucoup plus tard ; mais elle n'a pas donné les résultats qu'on en avait espérjés. A diverses reprises, les cabinets qui se sont succédé à Vienne firent offrir aux chefs du parti national une transaction sur le terrain de la constitution , mais c'était précisément cette constitution que les Tchèques refusaient d'accepter : ils restèrent sur le
terrain de la déclaration. Cette situation tendue se prolongea jusqu'à l'époque de la guerre franco-allemande.
lia résolution; s^llelenne (19#8)) lii«arrecilon de«]
Boechesl (ISeU).
En Galicie, les Polonais et les Ruthènes, sans droits historiques dans la monarchie, n'ayant à invoquer aucun contrat avec la dynastie, se montrèrent plus conciliants que les Tchèques : sous l'influence de Goluchowski, la diète de Lwow (Lemberg) avait voté l'envoi de ses députés au Reichsrath, malgré les efforts du parti Smolka qui demandait une alliance intime avec les Tchèques : c'était reconnaître la nouvelle constitution. La plupart des Polonais ne se considèrent que comme des hôtes temporaires dans la monarchie autrichienne ; sans s'inquiéter des intérêts de telle ou telle nation ou dételle ou telle race, ils s'efforcent, en attendant mieux, d'obtenir pour eux-mêmes la plus grande somme de concessions possible. Ils visent à faire de la Galicie la base sur laquelle ils rêvent de reconstituer la Pologne. Il y a cependant parmi eux un parti fédéraliste et démocratique. En septembre 1868, ce parti exprima ses vœux dans une résolution qui fait pendant à la déclaration tchèque : elle formulait le programme suivant : « La diète du pays nomme seule des députés au Reichsrath. — Le gouvernement ne pourra jamais ordonner d'élections directes. — Les députés galiciens ne prendront part aux délibérations du Reichsrath que pour les affaires communes à la Galicie et aux autres pays cisleithans. — Les affaires commerciales du pays, les institutions de crédit, les droits de cité et la police des étrangers, l'enseignement, la justice et l'administration rentrent exclusivement dans la compétence de la diète. — La Galicie aura une cour de cassation. — Elle réclame un gouvernement séparé, responsable devant la diète, et un ministre responsable.
Il va de soi que ces prétentions furent rejetées par les Allemands qui, grâce au système que nous avons indiqué
plus haut, forment la majorité factice du Reichsrath. Soumise à cette assemblée en 1869, la résolution fut repoussée par la question préalable. Elle avait d'ailleurs contre elle les députés ruthènes, qui redoutent Tomnipotence des Polonais et veulent s'appuyer sur un pouvoir central énergique. A l'extrémité occidentale de la monarchie, les Slo- "^"ènes, dans de nombreux meetings, réclamèrent la formation d'un royaume de Slovénie ou dlllyrie qui aurait compris Trieste, Tlstrie, Gorica, Gradisca, la Garniole, la Garinthie méridionale, la Styrie méridionale; en Dalmatie la lutte n'était pas moins vive, à la diète de Zara, entre la minorité italienne soutenue par le gouvernement, toujours et partout hostile aux Slaves, et les représentants des Serbo- Croates. Vers la fin de 1869 une insurrection éclata dans les Bouches de Gattaro : les Serbes de ce district, population guerrière et fort semblable à celle du Monténégro, refusèrent de laisser appliquer chez eux la nouvelle loi sur la landwehr ; ils voulaient bien porter les armes et combattre pour la défense de leurs montagnes ; mais ils refusaient de se laisser enrégimenter et transformer en Kaiserliks. Ils coururent aux armes ; l'état de siège et la loi martiale ne purent les réduire ; deux généraux autrichiens épuisèrent en vain contre ces tireurs habiles, retranchés dans des situations imprenables, toutes les ressources de la stratégie la plus savante. Leur compatriote le général Rodich fut plus heureux; il sut soumettre les Bocchesi, mieux par la persuasion que par la force ; une amnistie termina ce sanglant épisode (décembre 1869).
Cirleff0 de« Croate*, de« Herbes et de* Boiunalns contre Im
Hongrois»
En Hongrie, les Magyars déployèrent contre les nationalités sacrifiées par VAusgleich une farouche énergie. « Les Hongrois, a dit ingénieusement M. Laveleye, n'aperçoivent guère que ce qui est conforme à leurs désirs ; pour ce qui les contrarie, ils sont aveugles. » Les Croates
LA dONSTITUTION DUALISTE. 567
étaient loin d'être satisfaits des conditions qu'on prétendait leur imposer : en 1866 leur diète avait voté diverses résolutions, déclarant que la Croatie n'abandonnait rien de son autonomie, qu'elle n'entendait pas se faire représenter à la diète hongroise, mais traiter directement avec le souverain ; ils avaient refusé d'envoyer leurs députés au parlement de Pesth ; les Magyars Vainqueurs firent dissoudre la diète de Zagreb (Agram) une première fois en janvier 1867, une seconde fois en mai 1867. Elle se refusait de voter les propositions élaborées à Pesth, et protestait contre l'annexion à la Hongrie du port de Fiume, également disputé par les deux royaumes. L'évêque Strossmayer, l'âme de l'opposition nationale, qui jeta plus tard un si grand éclat sur le concile du Vatican,' avait été exilé*. Un personnage équivoque, compromis dans des spéculations scandaleuses, avait été imposé à la Croatie comme locu/mtenens banalis. Le gouvernement hongrois eut recours à un moyen, qui rappelle les procédés de Schmerling; il modifia le régime électoral de la diète et obtint ainsi une sorte de rump-parliamenty avec une majorité favorable à ses desseins. Cette majorité de rencontre conclut avec les Magyars un traité qui ne pouvait avoir qu'un caractère provisoire , et qui a dû depuis être revisé; les Croates envoyaient trente et un députés au parlement de Pesth; ils n'avaient point à Pesth de ministre responsable ; à Zagreb le ban exerçait le pouvoir exécutif, mais sans réunir les pouvoirs civils et militaires; les finances de la Croatie, sauf une somme de 2,200,000 florins réservée aux besoins du pays, devaient revenir au trésor hongrois. Sans doute la Croatie jouissait d'une certaine autonomie; mais elle se sentait profondément blessée par la façon dont sa diète avait été modifiée, par la personnalité du ban qu'on lui avait imposé, par les persécutions infligées à tous les organes du parti national. Il régnait à Zagreb un terrorisme tel que les journaux indépendants
1. Voir sur la vie de cet éminent prélat notre volume : le Monde slavCy p. 113-135.
étaient obligés de paraître à Vienne. La Croatie a obtenu depuis (1873) un arrangement plus équitable et un ministre responsable à Pesth.
Même aujourd'hui, les griefs des Croates contre les Magyars sont loin d'être apaisés ; ils sont entretenus par les procédés que les Hongrois appliquent aux Serbes, aux Slovaques, aux Roumains. Tandis que les Magyars écrasaient ainsi les nationalités slaves ou roumaines, ils laissaient aux Allemands libre carrière. Au lendemain des victoires prussiennes, en 1871, on vit paraître à Presbourg une revue aux couleurs de l'empire germanique. Elle s'intitulait fièrement : Die deutsche Wachtan der Donau: la garde allemande du Danube ; c'était la contre-partie de la Wacht am Rhein. Par suite de l'accord conclu en 1867, la voïevodie serbe a été supprimée et les pays serbes réincorporés au royaume de Saint-Étienne ; les Hongrois n'ont rien négligé pour magyariser le pays et ont affecté de ne reconnaître les Serbes que comme une secte religieuse ; ils leur ont imposé des écoles magyares, et ont persécuté le journal serbe Zastava, dont le directeur Miletié, bien qu'inviolable comme député au parlement de Pesth, passe une partie de sa vie en prison.
UOmladina, société littéraire d'étudiants serbes, la Matica, autre société pour la publication de livres populaires, o^t été l'objet de mesures de rigueur. Chez les Slovaques, on a vu dans ces derrières années les gymnases fermés, la Matica supprimée; le panslavisme est généralement le prétexte invoqué pour justifier ces mesures qui laissent après elles une profonde irritation. Les Roumains ne furent pas plus heureux que les Slaves : ils célébrèrent, le 15 mai 1868, auprès deBlasiu, l'anniversaire de la réunion qu'ils avaient tenue vingt années auparavant dans le même endroit. Ds demandèrent de nouveau à être reconnus comme nation à côté des Szeklers, des Saxons et des Magyars. La diète de Pesth, en annexant purement et simplement la Transylvanie à la Hongrie, réduisit à néant leurs espérances.
Retour vers le fédéralisme; le ministère Hohenwart (1871). — Négociations avec la Bohême ] les articles fondamentaux. — Nouvel échec du fédéralisme. — État présent de l'Autriche- Hongrie ; progrès économiques, réformes libérales. — Réveil de la question d'Orient; politique incertaine de l'Autriche; conclusions.
Retour Tertf le ffédérallame ) le ministère Hotaeninrari (1894).
En somme, comme on devait le prévoir, VAusgleich de 1867 n'avait satisfait que les Magyars et les Allemands • d'Autriche; les Polonais de Galicie le subissaient en s'efforçant d'en tirer le meilleur parti pour leur avenir ; tous les autres peuples témoignaient un mécontentement peu dissimulé. Dans la Cisleithanie notamment; la situation du cabinet était fort difficile : des conflits éclataient sans cesse au Reichsrath ; les députés tyroliens, galiciens, Slovènes, abandonnaient tour à tour cette assemblée. Les ministres se succédaient sans relâche. Le cabinet Potocki tenta d'élaborer, tout en conservant la constitution de décembre 1867, un projet qui accordait quelque satisfaction au fédéralisme. La chambre des seigneurs aurait été composée de membres élus par les diètes; le Reichsrath, composé de membres nommés à l'élection directe ; les nationalités auraient reçu quelque satisfaction. Ces bonnes intentions restèrent sans résultat. La guerre franco-allemande vint compliquer encore la situation. L'Autriche, au^oint
de vue militaire, n'était pas en état de secourir la France, de demander à la Prusse la revanche de Sadova ; elle laissait dans son gouvernement la prépondérance à des Allemands qui applaudissaient au succès de leurs compatriotes prussiens et faisaient célébrer dans des journaux inspirés par Berlin la gloire de la nouvelle Allemagne. Les Magyars pour la plupart se réjouissaient des victoires de la Prusse : l'absorption de la Gisleithanie une fois accomplie dans la grande Allemagne, ils avaient les mains libres pour réaliser tous les rêves de l'ambition hongroise. C'est dans ces circonstances que l'empereur crut devoir appeler aux affaires un cabinet destiné à faire prévaloir la politique fédéraliste (février 1871).
Le comte Charles Hohenwart, gouverneur de la haute Autriche, fit entrer dans ce cabinet deux Tchèques, M. Jirecek, à l'instruction publique, et M. Habëtinekà la justice. Ce fait seul indiquait l'esprit qui allait inspirer le nouveau ministère ; évidemment il s'agissait avant tout de satisfaire la Bohême. Mais la tâche du ministère* Hohenwart était fort difficile ; il fallait dépouiller les Allemands de la suprématie que l'organisation actuelle du régime électoralleur assurait sans conteste. Il fallait entrer en lutte avec les Teutons du dedans et du dehors. Un des chefs du parti allemand s'écriait en plein Reichsrath : « Concéder à la Bohême ce qu'on accorde à la Galicie, ce serait réduire deux millions d'Allemands au rôle des Kuthènes. Mais il ne faut pas oublier que ces A llemands sont les congés nères d'un grand peuple voisin. » Un autre orateur disait: « Nous n'avons pas vaincu à Sedan pour devenir les ilotes des Tchèques. » Certains journaux comparaient la Bohême au Schleswig «t faisaient des allusions fort claires au rôle libérateur de la Prusse.
ivésoctatlons avise la Bohême; leé articles ffondamentom*
Néanmoins l'honnête ministre se mit bravement à l'œuvre; il entra en pourparlers avec les chefs politiques de la
Bohême, MM. Ri«ger et Palacky, et présenta au Reichsrath une nouvelle loi qui élargissait la compétence des diètes provinciales et leur accordait l'initiative en matière législative : ce projet fut naturellement repoussé. Un peu plus tard, il présenta un projet spécial à la Galicie qui sanctionnait les principaux points de la résolution : interpellé sur la question de savoir s'il avait l'intention de proposer des mesures analogues pour d'autres provinces, il exposa franchement son programme ; il déclara que si la Bohême pouvait être satisfaite des concessions qu'il préparait pour la Galicie, il n'hésiterait pas un instant à les lui offrir. Ce fut le signal d'un déchaînement général. Les Allemands du Reichsrath votèrent une adresse à l'empereur pour déclarer que le cabinet n'avait pas leur confiance (26 mai). Le souverain répondit en prorogeant les deux chambres viennoises. Le 12 août, le Reichsrath fut dissous, et les diètes provinciales furent convoquées pour le 14 septembre suivant. D'autre part, des négociations officieuses étaient engagées entre Vienne et Prague. M. Rieger, qui*a joué en Bohême un rôle analogue à celui de Deak en Hongrie, élaborait, d'accord avec le comte Clam Martinitz, le programme sur lequel devait se conclure la réconciliation définitive de la Bohême avec le régime constitutionnel. Le souverain et le ministre se montrèrent prêts aux plus importantes concessions. Le 14 septembre, la diète de Bohême fut ouverte par un message ou rescrit royal : cette fois les Tchèques, absents depuis plusieurs années, y reparaissaient, et grâce à de nouvelles élections, dans lesquelles pour la première fois le gouvernement n'avait pas faussé les suffrages, même malgré le régime électoral de Schmerling, ils avaient la majorité. Le rescrit du 14 septembre promettait la reconnaissance des droits du royaume de Bohême, le couronnement du souverain et invitait la diète à faire savoir par quels moyens l'accord pourrait être rétabli entre le royaume et le reste de la monarchie : « Reconnaissant l'importance politique de la couronne de Bohême, disait l'empereur, nous souvenant de l'éclat et de la gloire que cette couronne à prêtés à nos prédéces-
seurs, plein de gratitude pour la fidélité avec laquelle la nation bohème a soutenu notre trône, nous sommes prêt à reconnaître les droits du royaume et à renouveler cette reconnaissance par le serment du couronnement. » Les diètes de Bohême, de Moravie, de Garniole, accueillireDt avec enthousiasme cette déclaration, qui excita chez les Allemands de violentes colères. Un projet de loi établissant un nouveau régime électoral et une loi sur les nationalités furent présentés à la diète de Prague. Les députés allemands protestèrent immédiatement et quittèrent la salle des séances. Cependant une commission fut nommée pour élaborer le programme définitif sur lequel s'établiraient les rapports du royaume de Bohême avec le reste de l'État austro-hongrois. Ce programme fut résumé dans les articles fondamentaux que la diète vota à l'unanimité ; elle les envoya à Vienne et s'ajourna pour attendre la réponse du souverain.
D'après les articles fondamentaux y la Bohème, comme la Hongrie, se faisait représenter, pour toutes les affaires communes de l'empire, par une délégation nommée parla diète de Prague et non plus par le Reichsrath. Elle ne traitait avec les autres États cisleithans que par l'intermédiaire de ses délégués. Elle obtenait une complète autonomie et ne reconnaissait comme affaires communes à toute la monarchie que la guerre, la diplomatie et le commerce. Un sénat composé de membres nommés par l'empereur aurait réglé les conflits qui pouvaient s^élever entre les différents royaumes ou provinces. Enfin, la représentation des villes et des communes rurales aurait été considérablement augmentée, ce qui aurait assuré à la nation tchèque la prépondérance qui lui appartient dans le royaume en vertu de l'histoire et de la statistique. La diète de Moravie donna son approbation aux articles fondamentaux et réclama l'institution ou plutôt le rétablissement d'un chancelier spécial pour les pays de la couronne de Saint- Vacslav. Les Slaves de la monarchie souhaitaient avec ardeur le succès d'une politique qui, en amenant l'Autriche au fédéralisme, mettrait fin à l'hégémonie allemande et magyare.
En revanche, le programme de MM. Riegeret ClamMartinitz surexcitait au plus haut point Tégoïsme des Allemands et des Hongrois. Nous avons dit plus haut pourquoi les Magyars ont peur du slavisme; quant aux Allemands d'Autriche, le nombre est fort restreint de ceux qui tiennent à mettre en pratique le célèbre axiome de François II : Justitia erga omnes nationes est fundamentum Austrise, Beaucoup tournent leur regard vers la grande Allemagne et ne demandent que Tanéantissément de cette nation tchèque qui se dresse opiniâtrement entre Vienne et Berlin, et qui est, comme on Ta dit souvent, wnpf eu en/bticéc/ans la chair allemande (ein Pfahl in deutschen Fleisch).
HouTel échee du ffédérall«iiie.
D'ailleurs, si l'Autriche, de par le traité de Prague, ne doit pas se mêler des affaires intérieures de l'Allemagne, la réciproque est loin d'être vraie. Les hommes d'État de Berlin observent leurs compatriotes de l'Elbe supérieur et du Danube avec l'attention jalousa qu'ils prêtaient naguère à leurs frères du Schleswig ou d'Alsace. Ils entretiennent dans une partie de la presse viennoise une agitation dont il ne serait peut-être pas très-difficile de pénétrer le secret. De nombreuses entrevues, dont les eaux de Gastein sont le plus souvent le prétexte, donnent lieu à des échanges d'idées où l'intérêt germanique est généralement moins sacrifié que l'intérêt autrichien. On remarqua que dans Tété de 1871 ces entrevues avaient été fort nombreuses à Ischl, à Salzbourg, à Gastein ; l'empereur d'Autriche s'y était rencontré à diverses reprises avec l'empereur d'Allemagne, et M. de Bismarck avec M. Andrassy. Toutes les influences germaniques et magyares s'unirent donc pour faire échec aux espérances de la Bohême : l'empereur François-Joseph crut devoir céder devant cette coalition. Le ministère fit un premier pas en arrière en déclarant que les articles fondamentaux seraient soumis au prochain Reichsrath ; pour qui sait comment cette assemblée était çom-
posée, le résultat de cet expédient ne pouvait être douteoi. M. Rieger, dans un voyage à Vienne, tenta un suprême effort pour assurer Texécution des engagements pris par le souverain. Moins heureux que Deak, il échoua dans ses efforts. Il fut, à son retour à Prague, Tobjet d'une chaleureuse ovation. On vit alors un singulier spectacle : le ministère Hohenwart donna sa démission (novembre 1871); M. de Beust, — pour des raisons encore mal connues, fut relevé de ses fonctions de chancelier et chargé de rambassade de Londres ; M. Andrassy, chef du cabinet hongrois, fut nommé à sa place et assura la prépondéranw magyare dans les conseils de la monarchie.
Le nouveau ministère allemand, présidé par M. A.Auersperg, obligea le roi à se dégager des promesses qu'il avait faites à la Bohême et invita tout simplement la diète de Prague à envoyer des députés au Reichsrath. Les persécutions recommencèrent de plus belle contre la presse slave, et Ton vit — spectacle inouï dans les annales d'aucun pays — la police confisquer dans les lieux publics les exemplaires du manifeste impérial qui reconnaissait les droits du royaume de Bohême et promettait de les renouveler par le serment du couronnement. La diète de Bohême refusa de traiter avec toute autre personne (ju'avec le roi légitime et fut dissoute. Les autres diètes furent également dissoutes (25 novembre) ; un nouveau Reichsrath fut convoqué ; malgré Tabsence des fédéralistes, il se trouva en nombre suffisant pour se réunir. Ainsi le dualisme fut remis en vigueur ; depuis cette époque, il ne s'est produit aucun changement important dans la situation intérieure de TAutriche. L'histoire des luttes des partis divers à Vienne, en Bohême ou en Hongrie, sort du cadre de cet ouvrage.
EtAi présent de TAutrlche-Hongrle ; progrès éeonomfqa^i
réfforme» libérales.
Détournons un instant nos regards de ces conflits pénibles et irritants entre la raison d'État et les droits lus-
L'AUTRIGHE-HONGRIE DE 1867 A 1878. 575
ioriques ou nationaux. Ce qui résulte de l'étude de ces conflits, c'est que le souverain actuel de l'Autriche-Hongrie n'a pas encore réussi à ou'vrir une ère définitive de justice et d'apaisement pour les éléments divers qui composent son empire. Un fait capital s'est accompli sous son règne : FAutriche a dû définitivement renoncer à chercher en' dehors d'elle-même son centre de gravité, à dominer en Allemagne, et même à intervenir dans les aiffaires intérieures du nouvel empire germanique; elle est sortie, pour n'y plus rentrer, de cette péninsule italienne où elle usait à la fois ses forces militaires, son crédit et sa renommée. Elle s'est loyalement réconciliée avec la maison de Savoie et les visites courtoises que François-Joseph et Victor-Emmanuel ont échangées naguère à Venise et à Vienne, ont consacré l'amitié de la vieille monarchie et du jeune royaume, qui n'ont plus aujourd'hui d'intérêts opposés et ne peuvent que gagner à entretenir des relations de bon voisinage. Il y a, il est vrai, en Italie, un parti fougueux, le parti de Vltalia irredenta, qui réclame le Trentin, Trieste, l'Istrie, et qui demandera peut-être demain la Dalmatie. Il est possible que le Tyrol italien fasse en effet quelque jour retour à l'Italie; mais, pour ce qui est des autres provinces, l'Autriche a un moyen bien simple de tenir les convoitises italiennes en échec, c'est de développer l'élément slave qui constitue la majorité numérique de la population et qui n'a aucune envie d'être absorbé par un royaume étranger. De tous les États voisins de l'Autriche, l'Italie est aujourd'hui l'un des plus intéressés au maintien de l'empire des Habsbourgs et l'un de ceux auxquels sa ruine ferait courir les plus grands dangers. On peut donc considérer la renonciation de l'Autriche à toute possession italienne comme un événement également heureux pour les deux parties. La monarchie n'aurait également qu'à se féliciter d'être définitivement en dehors de l'Allemagne, si elle n'avait gardé chez elle une minorité germanique avide de domination et toujours disposée à sacrifier à son égoïsme les intérêts des peuples non allemands.
Cette minorité a fini par s'entendre avec les Hongrois,
parce qu'elle désespérait de réussir aies absorber ; réduite à elle-même, elle serait assez faible ; mais les rapports intellectuels, politiques ou autres qu'elle entretient sans cesse avec la grande Allemagne lui prêtent chaque jour une force nouvelle.
Avec la constitution historique et ethnographique de TAutriche, il ne saurait évidemment être question d'une civilisation autrichienne. Cette civilisation n'offre quelcpie unité qu'au point de vue industriel et économique ; mais les fabriques, les chemins de fer ne portent pas l'empreinte du génie de telle ou telle nationalité ; ils peuvent être l'œuvre de spéculateurs étrangers, français, prussiens ou anglais.
Le gouvernement central depuis trente ans, il faut le reconnaître, n'a rien négligé pour amener l'ensemble de ses États au plus haut degré de prospérité économique. De nombreuses lignes de chemins de fer ont été construites et ont mis Vienne, Pesth et Prague en communication avec les points les plus éloignés de la monarchie. Des traités de commerce et de navigation ont été conclus avec la France, l'Angleterre et la Russie. L'industrie autrichienne s'est signalée dans les récentes expositions internationales; celle qui a eu lieu à Vienne en 1873 a été l'une des plus intéressantes de notre époque. Elle a malheureusement coïncidé avec un désastre financier, le Krach (reffondrement), qui a considérablement ébranlé le crédit public. Sur cent quarante-sept banques par action, quatre-vingtseize se sont écroulées en moins de trois ans. Vienne, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, est devenue depuis 1815 une ville de banque et de spéculation. L'institution de la loterie entretient chez la population le goût des jeux de bourse et de l'agiotage.
Les étrangers qui ont visité la capitale à cette époque ont d'ailleurs pu constater les nombreux embellissements qu'elle a reçus depuis quelques années. Elle a détruit ses anciens glacis, percé de larges boulevards, des places magnifiques, et est devenue une des plus splendides cités de l'Europe. Prague et Pesth ont imité son
exemple. Les cours du Danube et de la Tisza ont été régularisés. La marine de guerre autrichienne, sous Tinspiration de Tarchiduc Maximilien et de Ta mirai Tegetthoff, a acquis un développement considérable; à Lissa, elle a surpris toute l'Europe par un succès inattendu. £lle a entrepris des explorations scientifiques, parmi lesquelles il faut citer avant tout le voyage de la frégate Novara accompli sous les auspices de Tarchiduc Maximilien et sous le commandement du capitaine WuUersdorff. La Novara a fait saluer dans les ports des deux mondes le pavillon autrichien et a recueilli pour les sciences naturelles de nombreux matériaux. L'expédition au pôle nord du vapeur le Tegetthoffy commandé par MM. Payer et Weyprecht, a, dans ces derniers temps, vivement intéressé le public européen. Commencée en juin 1872,' elle a duré jusqu'au mois d'octobre 1874. Elle a poussé jusqu'au. 82% 5 de latitude et découvert, au nord de la Nouvelle-Zemble et du Spitzberg, des terres qu'aucun navigateur n'avait encore soupçonnées. Après deux hivers passés dans les glaces, les hardis marins, dont on déplorait déjà la perte, sont revenus heureusement dans leur patrie et ont été l'objet d'ovations chaleureuses auxquelles l'Europe tout entière s'est associée.
L'instruction publique a pris un rapide essor depuis que les écoles ont été soustraites à l'église et les idées libérales introduites dans renseignement. Toutefois cet essor est contrarié dans une certaine mesure par les conflits des langues nationales avec l'allemand et l'italien qui tendent sans cesse à se substituer à elles. Deux universités ont été créées, celle de Zagreb (Agram) destinée à servir de foyer intellectuel aux Slaves méridionaux (1874) et celle de Gzernowitz dont la fondation a coïncidé avec le jubilé séculaire de l'annexion de la Bukovine (1875). La Croatie, unie à la Hongrie, enseigne désormais les hautes sciences dans sa langue nationale. La Bukovine, moins heureuse, a été dotée d'une université allemande qui constitue sur la frontière russe le dernier jalon de la civilisation germanique. Deux académies ont été également créées, l'une
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en 1867, à Zagreb, qui tend de plus en plus à devenir l'Athènes de la Jougo-Slavie, l'autre à Gracovie, en 1871, sur l'initiative libérale du ministre Jireéek; elle est aujourd'hui le principal centre littéraire et scientificpie des pays polonais. La faculté de théologie protestante, l'académie des beaux-arts, l'institut polytechnique de Vienne ont été réorganisés ; des traités pour la protection de la propriété httéraire ont été signés, notamment avec la France (1866). Si l'Autriche ne renfermait qu'un seul peuple et ne parlait qu'une seule langue, ce serait ici le moment de dire quelques mots de l'état actuel de sa littérature; mais, comme on a pu le constater par l'ensemble de cette histoire, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de littérature autrichienne ; les divers idiomes de l'empire ont atteint des développements très-inégaux et manifestent leur génie sous des influences absolument divergentes. La littérature allemande cpii fleurit à Vienne, à Prague ou à Pesth, n'est qu'une annexe et un reflet de la culture germanique ; la littérature hongroise, dont Pesth est le foyer, est le produit original du sol et de l'esprit magyar ; les littératures slaves, malgré leur commune origine, sont loin d'obéir à une tendance, à un esprit unique; elles n'ont que quelques rares points de contact et suivent en somme des voies différentes. Les Polonais et les Ruthènesde &alicie s'inspirent dé traditions divergentes,parfois même opposées; les Tchèques.dont 1 a supériorité intellectuelle est incontestable, n'ont pas réussi à imposer leur idiome aux Slovaques qpii, d'autre part, luttent péniblement contre l'hégémonie magyare ; les Croates essayent de se conciliera la fois les Slovènes catholiques et les Serbes orthodoxes. Parmi les villes slaves, Lemberg et Gracovie chez les Polonais et les Ruthènes, Prague et Bmo chez les Tchèques et les Moraves, Ljublanja chez les Slovènes, Zagreb et Raguse chez les Croates, Novi Sad chez les Serbes de Hongrie, sont celles qui déploient le plus d'activité intellectuelle. Nous avons signalé plus haut l'influence que le développement de la littérature a exercée sur la destinée de quelques nations. La nomenclature, même restreinte, des œuvres et des écrivains nous entraînerait trop loin.
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Pendant la seconde moitié du règne de François-Joseph, l'Autriche a définitivement rompu avec les traditions absolutistes de Ferdinand IV et de François II, et a pris place parmi les États libéraux. Toutefois, il ne faut pas oublier que le système électoral, dont nous avons plus haut expliqué le mécanisme, a été combiné de façon à enlever à un grand nombre de sujets autrichien^ l'usage des droits que les lois constitutionnelles semblent leur accorder. La Gisleithanie actuelle a proclamé les libertés nécessaires pour l'individu considéré comme citoyen, mais non pas comme membre de tel groupe historique ou de telle nationalité. La noblesse a perdu le privilège qui la dispensait du fpervice militaire ; le paysan a été définitivement détaché de tout lien de sujétion envers le seigneur; la procédure orale et publique a été introduite dans les tribunaux, le code pénal a été modifié^ le jury institué, les peines corporelles ont été supprimées dans l'armée et dans les prisons, les juifs ont été mis sur un pied d'égalité absolue avec les citoyens des autres confessions, l'usure a été restreinte. La frontière militaire a été rendue à la vie civile ; mais son organisation définitive n'est pas encore arrêtée.
La constitution de décembre 1867, d'ailleurs si défectueuse, a apporté avec elle toute une série de lois libérales sur les droits généraux des citoyens, sur la garantie de la liberté individuelle , sur l'inviolabilité du domicile, sur le droit d'association et de réunion, sur le mariage civil, sur les rapports de l'Église et de l'École, sur les rapports interconfessionnels des citoyens. Assurément l'ancienne Autriche de François U et de Metternich n'existe plus. Mais on ne saurait prétendre que l'Autriche actuelle soit un empire réellement libéral. Tant qu'elle n'aura pas trouvé le secret d'accorder à tous ses peuples l'usage loyal des mêmes libertés et de les grouper dans un harmonieux équilibre, l'Autriche-Hongrie restera un État provisoire et jouera un rôle phis négatif que positif dans la politique européenne»
méTell de Im question d'Orient ^ politique Ineertalae de TAutrlehe (tSV4-tSVS); eeneluideii.
Cette impuissance de la monarchie austro-hongroise a été démontrée une fois de plus par les derniers éyénements d'Orient; ils sont encore trop récents pour être entrés dans rhistoire. On sait qu'en 1874 une insurrection a éclaté chez les peuples slaves (serbes et croates) de la Bosnie et de THerzégOYine. Les causes de cette révolte ne doivent pas être cherchées ailleurs que dans les désordres et les excès de l'administration ottomane. L'Autriche, au lieu de prendre hardiment le parti des chrétiens et de jouer vis-à-vis d'eux le rôle de libératrice, a été paralysée par ses divisions intérieures et par la pression qu'ont exercée sur elle ses deux puissants voisins, la Russie et la Prusse. La triple alliance qui a son point de départ dans le partage de la Pologne s'est renouvelée et resserrée à l'occasion du démembrement probable de la Turquie. En septembre, 1872 les trois empereurs ont eu une entrevue à Berlin et depuis cette époque la politique orientale des trois chanceliers, MM. de Bismarck, Andrassy et Gortchakov est restée plus ou moins solidaire. Chacun sait que dans cette triple alliance le premier rôle a toujours appartenu à la Russie et le troisième à l'Autriche.
Quand, en 1874, le cabinet de Vienne conclut directement avec la Roumanie un traité de commerce et une convention relative aux chemins de fer des deux États, la Porte crut devoir protester centime cette violation de ses droits souverains. Les trois chanceliers s'entendirent pour décliner ses réclamations. « Il viendra un jour, s'écriait douloureusement Aarifi pacha, où il sera impossible à toute volonté humaine de retenir le torrent que la longue série des traités violés aura déchaîné. » — Dès ses débuts, l'insurrection de la Bosnie et de l'Herzégovine créait à TAutriche de sérieux embarras ; elle avait à ménager à la- fois la mauvaise volonté des Magyars et la jalousie incpiiète de ses alliés. Les Hongrois trouvent que la race slave est
déjà trop nombreuse dans Tempire et se soucient peu de voir une annexion aouvelle accroître l'élément qui doit les submerger un jour : la Russie et la Prusse n'ont aucun intérêt à laisser leur alliée élargir ses frontières et augmenter son armée de populations belliqueuses. Depuis 1874 on a vu l'Autriche prendre tour à tour les mesures les plus contradictoires; tantôt elle laissait inapunément les Turcs violer son territoire et ravager les frontières de la Croatie, tantôt elle leur interdisait de débarquer dans l'enclave de Klek des armes et des troupes. A Gonstantinople, son ambassadeur, d'accord avec le général Ignatiev, engageait la Porte à accomplir ces fameuses réformes qu'elle promet toujours et qu'elle n'exécute jamais. Les diplomates qui les recommandaient savaient parfaitement qu'elles étaient irréalisables. En janvier 1876, une note de M. Andrassy résuma les vœux de l'Europe civilisée. La conférence réunie à Gonstantinople (23 décembre 1876) n'aboutit qu'à démontrer une fois de plus l'impuissance de la diplomatie et l'incorrigible opiniâtreté de la Porte. Évidemment les difficultés pendantes ne pouvaient être tranchées qu'avec l'épée. La déclaration de guerre faite à la Turquie par les principautés de Serbie et de Monténégro accrut encore les embarras de l'Autriche-Hongrie. Les Slaves demandaient que la monarchie entrât en campagne et suivaient avec une attention fébrile les phases d'une lutte héroïque, mais fatalement inégale. Les Hongrois ne négligeaient aucune occasion de faire éclater leur haine pour les Serbes et leurs sympathies pour les Ottomans. Une souscription fut ouverte à Pesth pour offrir un sabre d'honneur à Abdul- Kérim pacha qui venait de remporter sur les Serbes la victoire de Djunis. Une députation magyare se rendit à Gonstantinople pour échanger avec les fonctionnaires et les softaSy (étudiants musulmans), des manifestations d'amitié enthousiaste. Le général Klapka, l'ancien défenseur de Komarom, le même qui naguère avait offert son épée à la Prusse contre l'Autriche, mit son expérience militaire au service de la Porte. Un peu plus tard les
softas vinrent à Pesth rendre à leurs frères magyars la visite qu'ils en avaient reçue. Le sultan, pour témoigner sa gratitude aux Hongrois, renvoya à l'empereur-roi quelques épaves de la Gorvina naguère pillée par les Ottomans. Ces manifestations, en somme assez puériles, étaient surtout dirigées contre la Russie à laquelle les Hongrois ne peuvent pardonner le rôle que Nicolas a joué en 1849. Mais elles indignaient profondément les Slaves qui identifient leur cause avec celle des Serbes et des Bulgares. Des contre- manifestations eurent lieu à Prague en l'honneur du général russe Tchemiaiev ; mais elles furent rigoureusement réprimées par la police cisleithane.
A Pesth, M. Andrassy s'efforçait en vain de contenir ses fougueux compatriotes et de leur faire comprendre que des démonstrations dans la rue ne réussiraient pas à modifier la politique extérieure de la monarchie; le ministère hongrois, loin de calmer les passions populaires, s'y associait; il faisait arrêter le serbe Stratimirovié, un des héros de l'insurrection de 1848, qui était allé offrir son épée au prince Milan Obrenovic. Il faisait jeter en prison le député journaliste, Miletic, accusé d'avoir souhaité la victoire de ses compatriotes, et négocié un emprunt pour leur cause. On invoquait, pour justifier ces mesures étranges, d'anciennes lois qui déclarent coupables de haute trahison, ceux qui fournissent des armes aux Ottomans et aux autres infidèles !
Ainsi, la monarchie, divisée à l'intérieur, a dû se traîner péniblement à la remorque de ses deux puissants alliés ; malgré l'enthousiasme des Slaves et l'indignation des Magyars, elle a dû assister impassible aux succès des Russes qui, après la chute de Plevna , ont amené leurs troupes victorieuses jusqu'aux portes de Constantînople.. Le traité de San Stefano, modifié depuis dans quelquesunes de ses clauses par le congrès de Berlin, a proclamé l'indépendance de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro, et augmenté le territoire de ces deux principautés. La Bulgarie doit être érigée en principauté autonome, soumise à la suzeraineté idéale du sultan, et à la tutelle effec-
tive de la Russie. Le congrès de Berlin a chargé TAutriche d'occuper, pour y rétablir Tordre, la Bosnie et THerzégovine; ses troupes ont pris possession de ces deux provinces, après de sanglants combats, où des musulmans fanatiques les ont plus d'une fois tenues en échec. En principe, cette occupation n'est que provisoire ; mais elle a déjà créé à la monarchie de sérieux embarras ; ils ne paraissent pas près de finir. Ballottée entre un parlement allemand et un parlement magyar, la nouvelle possession, provisoire ou définitive, est devenue pour eux une pomme de discorde, et le prétexte d'une crise aiguë qui ne paraît pas près d'aboutir. Guidée par une politique plus équitable envers tous les éléments qui la composent, plus respectueuse de tous les intérêts légitimes, l'Autriche- Hongrie aurait pu offrir un cadre toujours ouvert à des annexions honorables, un abri désirable aux peuples fatigués du joug musulman : elle aurait pu constituer une fédération puissante et vigoureuse, entre les deux États russe et germanique qui l'écrasent et l'étouffent aujourd'hui. Livrée à l'égoïsme aveugle des Allemands et des Magyars, elle n'a pas su résoudre la question d'Orient à son profit ; elle la verra résolue contre ses intérêts ; elle a laissé à d'autres le soin de fonder sur le Danube inférieur le véritable Empire de PEst : à moins d'un revirement imprévu, sa situation reste absolument précaire, et son avenir inspire les plus graves inquiétudes à ceux qui croient l'existence d'un grand État danubien nécessaire à l'équilibre de l'Europe.