‹ Histoire de l'Autriche-HongrieChapitre 16 sur 47 · I.^c«prlt publie en Hongrie ; le« Maipyar* et le «IatIbom · texte numérisé non relu

I.^c«prlt publie en Hongrie ; le« Maipyar* et le «IatIbom

Il faut distinguer dans l'histoire de la Hongrie moderne deux tendances : d'un côté, l'esprit généreux et vraiment

Ferdinand iv. 499

patriotique qui anime les Magyare et les porte auï plus grands sacrifices pour le maintien ou la reconnaissance du droit historique ou national; de l'autre, l'aveuglement égoïste qui les empêche de reconnaître chez autrui les droits qu'ils réclament pour eux-mêmes. Ce double aspect de leur caractère explique à la fois leurs succès et leurs

revers.

A partir de 1825, l'esprit public avait fait de grands progrès en Hongrie ; depuis que la langue nationale avait acquis droit de cité à la tribune, les orateurs éloquents étaient nombreux à la diète. L'opposition tenait vis-à-vis du gouvernement un langage bien plus hardi qu'à Vienne ou qu'à Prague : les Wesselenyi, les Deak, les Szechenyi, les Bœthy, les Kossuth, les Eôtvôs, les Teléki, rivalisaient avec les orateurs politiques de Londres et de Paris. Ces hommes éminents joignaient à un sincère amour de la patrie une intelligence sérieuse de ses besoins réels. La session de 1836 fut des plus remarquables: les orateurs de l'opposition attaquèrent vigoureusement le gouvernement qui, passionné pour l'obscurantisme, mettait des entraves aux lois sur réducation populaire. «La nation n'a plus à compter que sur elle-même, s'écriaient à la fois Deak et Beszeredy.» « Nous avons le droit, nous avons la force, ajoutait ce dernier de travailler nous-mêmes au salut de notre patrie. » Une fois la diète fermée, Kossuth entreprit d'entretenir l'esprit public par un recueil périodique où seraient réunies les délibérations des différents comitats; il fut arrêté et jeté en prison avec quelques-uns de ses amis. La table royale ou cour suprême faisait cause avec le gouvernement conservateur; mais chez la jeunesse hongroise, les idées libérales gagnaient chaque jour du terrain. Quelques jeunes gens n'hésitaient pas à se dire républicains. Quand la diète fut ouverte de nouveau en 1840, le gouvernement offrit à l'opposition la liberté des détenus en échange de quelques concessions. Deak, que dès ce moment on nommait le sage du pays, refusa dans un noble langage : « Le devoir envers la patrie est, disait-il, plu» grand et plus saint que nos sympathies pour no« amis.

Eux-mêmes trouveraient une liberté acquise à ce prix plus cruelle que leurs souffrances.» Une amnistie réconcilia pour un instant l'opposition et le pouvoir: le gouvernement obtint les soldats qu'il réclamait ; la langue magyare fut introduite dans les finances, dans les communications avec la cour et les affaires ecclésiastiques ; la diète compléta les mesures prises par l'assemblée précédente concernant le rachat de la terre par les paysans. A partir de 1840, les idées démocratiques envahirent déplus en plus la Hongrie : Kossuth fonda la Gazette de Pesth (Pesti-Hirlap) qui propageait dans un langage éloquent les doctrines égalitaires; dans un certain nombre de comitats les congrégations prenaient le caractère de véritables clubs. Cependant les progrès sociaux étaient lents à se réaliser : l'égalité de tous les citoyens devant l'impôt proposée à la diète de 1843 ne fut point adoptée malgré les efforts de Szechenyi.

Vers le même temps, un jeune poète issu des classes populaires, Alexandre Petœfi, publiait dans les revues des odes ardentes inspirées par un amour exalté de la patrie et une passion effrénée de la liberté : « Au temps jadis, la Hongrie était une mer où s'éteignaient tous les astres tombés du nord, de l'est et du midi. La gloire de la Hongrie est la comète qui disparaît, et, au bout de plusieurs siècles, revient éclatante et terrible. » Vœrœsmarty, plus conservateur que Petœfi, s'écriait dans son fameux Szozat (l'Appel) : « Ce peuple veut la vie ou la mort ; il a souffert mille ans, mais s'il faut que la mort vienne, ses funérailles auront lieu dans un pays noyé de sang. » D'autres poètes, Arany, Kisfaludy, excitaient le patriotisme en chantant les souvenirs historiques de la Hongrie.

ce II est nécessaire de reconstituer la nation avec de nouveaux éléments », écrivait Kossuth dans son journal. Chose bizarre I l'un des plus graves griefs des patriotes contre le gouvernement de Vienne était le progrès du slavisme chez les Croates et les Slovaques; ainsi leur égoïsme condamnait chez leurs voisins les aspirations dont ils se faisaient honneur pour eux-mêmes. Ils inventaient, de concert avec les émigrés polonais et les Teutons de la Grande-AUe-

magne, le spectre rouge du panslavisme pour se donner un prétexte de le combattre et de persécuter leurs compatriotes serbes, slovaques ou croates. Le gouvernement autrichien n'avait aucun intérêt à créer un état de choses dont la Russie eût pu profiter ; mais, en vue d'une lutte possible avec les Magyars, il ne pouvait les aider à écraser les peuples qui réclamaient simplement le droit à l'existence. En revanche, rien n'était moins légitime que les efforts du gouvernement viennois pour paralyser en Hongrie la liberté, le commerce et l'industrie. Un instant, il crut venir à bout de l'obstination hongroise en s'attaquant à la source même des libertés nationales, à l'institution des comitats : le foispan, le comte suprême, était souvent un grand seigneur, qui, absent une partie de Tannée, se faisait remplacer par un alispan ou administrateur. Le chancelier Apponyi remplaça les foispan en villégiature par des administrateurs royaux. Cette atteinte portée à Tautonomie séculaire excita dans tout le pays la plus vive irritation : les administrateurs furent comparés aux capitaines des cercles autrichiens (Kreïshauptmœnner) et aux préfets français. C'était dans la langue parlementaire qui se parlait à Pozony le comble de l'injure. La comparaison était injuste pour nos préfets. Les administrateurs disposaient de pouvoirs illimités et ne dépendaient pas, comme les préfets, de ministres responsables. Quelques-uns d'entre eux commirent d'injustifiables violences. Le patriotisme opiniâtre et l'esprit juridique des Hongrois rendaient d'ailleurs difficile la tâche des nouveaux fonctionnaires. Deak à Zala avait été un des premiers à organiser la résistance. Conformément aux traditions du pays, il entrait en correspondance avec tous les comitats du royaume, faisait voter par eux que l'institution des commissaires royaux était illégale, et que la diète aurait à prononcer sur leur existence avant tout examen des propositions royales. La diète de 1847 s'ouvrit d'une façon assez calme, bien que Kossuth eût été élu à Pesth malgré l'opposition du gouvernement. Le souverain et sa famille parurent à la première séance et affectèrent pour la langue magyare une sympathie qui

601 CHAMTAfi XXVit.

alla AU eosuf des patriotes» L^archiduc Etienne, fils du Palatin Joseph qui était mort récemment, entouré d'une grande popularité, fut à son tour nommé Palatin. La dis CUBsion de Tàdresse au trône donna lieu à de vifs débats. L'opposition tenait avant tout à assurer l'autonomie des comitats en dépouillant la couronne de la faculté d^imposer des administrateurs royaux» La chambre des magnats gar^ dait pour le roi plus de ménagements. On décida de laisser sans réponse le discours de la couronne ; tandis que Kossuth enflammait les masses par son éloquence , Szechenyi s'ef^ forçait de maintenir ses compatriotes dans les yoies de la légalité et de la modération.

Le programme de Topposition rédigé par François Deak, le sage du pat/s, établissait nettement la situation du royaume vis'-à-yis du reste de la monarchie :

« LaHongrie, disait ce document remarquable, est un pays libre, indépendant dans tout son système de législation et d'administration \ elle n'est Subordonnée à aucun autre pays. Nous ne voulons pas mettro les intérêts de notre patrie en contradiction avec ceux do l'unité de la monarchie et de la sûreté de son existence. Mais nous regardons comme contraire aux lois et à la justice que les intérêts de la Hongrie soient subordonnés à ceux de n'importe quel pays.... Nous ne consentirons jamais à ce qu'ils soient sa* crifiés à l'unité du système gouvernemental. •.•Pour nous, la vie constitutionnelle est un trésor qu'il ne nous est permis de Sacrifier ni à un intérêt étranger, ni aux plus grands avantages matériels. Notre premier devoir est de la conserver, de la fortifier ; nous sommes convaincus que si les états héréditaires jouissaient encore de leur ancienne liberté, ou si, selon les besoins de notre siècle et de la justice, ils prenaient rang parmi les nations constitua tionnelles, nos intérêts et les leurs qui maintenant sont souvent divisés, quelquefois même opposés, seeoncilieraient plus facilement.... La monarchie croissant en force intellec-tuelle et matérielle résisterait avec plus de sûreté aux orages que le temps et les drconstances pourraient soulever un jour. »

La question de la langue officielle passionnait également les esprits. Un projet de loi soumis à la sanction royale portait les dispositions suivantes : Le magyar est désormais la langue officielle du royaume ; les actes rédigés dans tin autre idiome sont sans caractère légal. Dans les comi^ tats slaves dePoiega, Viroviticaet Syrmie, le latin seï-a encore toléré pendant six ans ; la Croatie dans ses relations avec le gouvernement central devra employer le magyar ; cette langue sera enseignée dans toutes les écoles du royaume. Les publicistes hongrois prétendaient imiter l'exemple de la France, qui avait fait prévaloir* le dialecte de la capitale sur les patois ou les idiomes des provinces. Mais ils ou* bliaient que le hongrois n'était pas encore une langue aussi cultivée que le français et que ceux qui le parlaient ne formaient dans le royaume qu'une minorité. Le français de Paris n'avait eu qu'à absorber, qu'à dominer des dialectes congénères; le même phénomène s'était produit pour lecastillan en Espagne, pour le toscan en Italie. Les idiomes réfractaires, le basque, le bas-breton, Tallemand d'Alsace n'étaient parlés que par des minorités qui reconnaissaient toutes la supériorité du français : la France était d'ailleurs un pays de centralisation qui depuis longtemps ne connaissait plus l'autonomie provinciale. Enfin la Révolution française avait fondu tous les éléments historiques dans une grandiose unité. L'exemple de la France venait donc fort mal à propos.

C'est ici le moment de rappeler comment la Hongrie était constituée et quels éléments hostiles à la suprématie des Magyars se groupaient autour d'eux.

!.€■ penplea de 1a Hongrie.

La Croatie formait depuis de longs siècles une partie annexe, mais non intégrante de la Hongrie. Elle prétendait constituer avec la Slavonie (improprement appelée Esclavonie) et la Dalmatie, un royaume trinitaire (Trojjedina kraljevina), dont la capitale était la ville d'Agram (en slave

Zagreb). De fait la Dalmatie, reprise par T Autriche sur les Vénitiens, formait une province à part, que le pouvoir central refusait de restituer aux Hongrois et aux Croates. A la tête du gouvernement des deux provinces, il y avait un haut fonctionnaire, le Ban, véritable vice-roi, investi de pouvoirs civils et militaires, et du droit de convoquer la diète ou congrégation générale. Elle se composait des ordres des comitats de Croatie (Varaèdin, Kri^evac, Zagreb] et des délégués des trois comitats slavons dont il a été question plus haut. Cette diète envoyait à son tour un député à la Table des magnats et deux à la Table des États ; les quatre villes libres de Croatie figuraient d'ailleurs à la Table des États ; et un certain nombre de magnats croates et slavons siégeaient directement à la Chambre haute. La diète d'Agram se réservait le droit de sanctionner les lois votées à Presbourg. Le lien qui unissait la Croatie à la Hongrie était mal défini; les Hongrois regardaient la Croatie comme un pays conquis; mais les Croates prétendaient ne reconnaître que l'union personnelle; ils rappelaient que la Pragmatique sanction de Charles VI avait été votée par les Croates avant de Têtre par les Hongrois. Tant que la langue latine avait servi de lien commun entre les deux peuples, il n'y eut pas entre eux d'antagonisme. Mais la lutte éclata le jour où les Magyars prétendirent imposer leur idiome et où les Croates s'émancipaùt, eux aussi, du latin arrivèrent à créer une littérature indépendante. Nous avons vu plus haut quels furent le caractère et les tendances de cette littérature.

Le mouvement illyrien ou jougo-slave devait être désagréable aux Magyars. Leur grande erreur fut de le traiter en ennemi, d*affecter d'y voir la main de la Russie, de le dénoncer comme l'œuvre de la propagande panslaviste qui en réalité n'existait nullement. Leur aveuglement fut cruellement puni.

Les Serbes pouvaient invoquer des griefs encore plus sérieux que les Croates. En 1792, les Magyars avaient obtenu là suppression de la chancellerie illyrienne : tenus en suspicion, les Serbes étaient écartés de tous les emplois

politiques et ne pouvaient occuper de fonctions publiques que dans les camps ou dans les monastères; ajoutons que Témancipation d'une partie de leurs congénères, arrachés par Miloch Obrenovitch au joug ottoman et constitués en principauté, avait excité leurpatriotisme. En 1826, ils avaient créé à Pesth la Maticay société littéraire, qui servit de modèle à une foule d'institutions analogues dans les pays slaves.

La frontière militaire était composée en grande partie de Slaves et de Roumains, soumis, comme on Ta vu déjà, à un régime spécial et prêts à s'associer, par instinct d'obéissance militaire aux prétentions de la dynastie, ou par patriotisme national aux revendications de leurs compatriotes slaves ou roumains.

Dans les comitats du nord, les Slovaques avaient longtemps été traités comme de véritables ilotes. « Toth ember nera ember », l'homme slovaque n'est pas un homme, disait le proverbe magyar. Cependant ils ne pouvaient rester indifférents au mouvement qui agitait alors la Bohême ; ils lui avaient fourni deux de ses plus grands écrivains, Safarik, l'auteur des antiquités slaves, KoUar, le poète du panslavisme; ils rêvaient de créer à leur tour une littérature nationale, distincte de celle de la Bohême; des hommes de talent, Stur, Hodza, Urban, étaient à la tête du mouvement et réclamaient une place pour leur nation parmi les peuples civilisés. A dater de 1843, ils firent enteindre à la cour de Vienne d'énergiques, mais inutiles réclamations. Leurs voisins les Ruthènes, ou petits Russiens, commençaient, eux aussi, à se réveiller sous l'influence du mouvement slave.

La principauté de Transylvanie, depuis sa réannexion en 1699, dépendait directement du gouvernement de Vienne. Elle avait une diète particulière qui siégeait à Kolosvar (Klausenbourg) . Une chancellerie de Transylvanie était établie à Vienne, et un gubernium regium à Sibin (Hernaannstadt). Dans cette province, comme dans tout l'ensemble du royaume de Saint-Étienne (sauf en Croatie et dans le pays purement magyar), la nationalité dominante était écrasée par la minorité qui constituait le pays

606 CHAPITRE XXVÎl.

légal. Les Hongrois, au nombre de 500000, les Szeklera, au nombre de 170000, les Saxons, au nombre de 300 000, figuraient seuls à la diète où 1 250 000 Yalaques n'étaient pas représentés. Le moment allait venir où ces Valaques, eux aussi, réclameraient des droits politiques» En 1834, les députés magyars à la diète de Transylvanie avaient faitenten- .dre un langage plus hardi peut-être que celui de leurs collègues de Pozony. « Nous sommes ici les représentants d'un peuple libre! s'écriait Charles Huszar. Qui est audessus de nous? Personne? En face de nous, je vois le sou* verain, au-dessus, je le répète, personne. » Wesselenyl bravant la censure avait entrepris de lithographier lui-même ces orageuses discussions. L'empereur Ferdinand avait dissous la diète avec des paroles de menace. Les Hongrois, d'autre part, demandaient qu'on réunît à la mère patrie la principauté de Transylvanie qui en était depuis trop longtemps séparée.

Ii^e«prlt publie à irienne.

Comme on le voit, les prétextes de conflits ne manquaient pas; dans le Magyar Orszag, il suffisait du moindre souffle révolutionnaire pour déchaîner les passions les plus opposées. A Vienne, les idées libérales commençaient également à fermenter ; la bureaucratie était devenue un objet de haine, et l'on se plaisait à lui attribuer toutes les misères intérieures de l'empire. Metternich avait vieilli et depuis les affaires d'Orient trahissait la fatigue qui l'accablait : l'éducation des peuples s'était faite en dépit des entraves que le gouvernement y apportait. Jusqu'à 1830, Vienne avait été une cité molle, indolente, une ville de musique et de plaisirs sensuels, la Capoue des esprits (die Capua der Geister), comme l'appelait le poète viennois GrUlparzer. Peu à peu les intelligences s'étaient éveillées, malgré la détestable éducation qu'on recevait dans les gymnases et dont tout le résultat était d'apprendre à lire médiocrement le latin. Le nombre d'hommes distingués que produit l'Autriche

ÏBRDINÀND ÎV. 60?

allemande durant cette période est vraiment fort restreint : \jLn Karajan, un Ferdinand Wolf, l'orientaliste Hammer- I^urgstall, quelques médecins; on ne peut citer ici les a,uteurs qui, comme Palacky ou Safarik, écrivent en allemand, mais appartiennent à Tinspiration et à la natio- XLalité slaves. Dans la littérature proprement dite, à côté de quelques chansonniers purement viennois, qui écrivent dans le dialecte de la capitale, on ne trouve guère que trois noms: Grillparzer, l'auteur de T-^ïeu/e, un romantique sans le savoir, le lyrique Antoine Auersperg, plus connu sous le nom d'Anastasius Grûn, Télégant Lenau. Pas un d'entre euxne peut être considéré comme un homme de génie. Anastasius Qrûû, dans Sôs Promenades d'un poète viennois, avait donné à Tempereur de généreux conseils qui ne furent pas écoutés : « Ouvre, lui disait-il, ton cœur à tes peuples. Donne-lui des armes brillantes et acérées, le droit de parler etd*écrire librement ; donne-lui un or pur et sans mélange, la liberté sous la protection des lois. Ton peuple serait aussi riche que son sol, s'il avait la liberté. » En 1847, l'empereur Ferdinand avait fondé T Académie des sciences de Vienne, aujourd'hui Tune des plus florissantes de TEurope. Pour assurer à TAutriche quelque crédit littéraire à i*étranger, le gouvernement entretenait la Revue viennoise de littérature (Wiener Jahrbûcher der Literatur), le seul recueil qui n'eût pas à se plaindre des censeurs, attendu qu'il était en grande partie rédigé par eux. La censure fut jusqu'en 1848 le véritable fléau de l'empire; aucune loi n'en déterminait les attributions. Mais elle avait pour antidote la Contrebande des livres qui ô' exerçait sur une grande échelle. Les prohibitions n'avaient d'autre résultat que d'exciter la curiosité du public et d'appeler son attention sur le fruit défendu. Les pamphlets introduits en fraude suppléaient au mutisme de la presse. pour un observateur attentif, il était évident que les peuples si longtemps comprimés se soulèveraient à la première occasion, et que n*ayant pas été habitués à l'usage de la liberté, ils commettraient de grandes fautes le jour où ils seraient tout à coup appelés à en jouir.

Chute de Metternich; la première constitution autrichienne. — Concessions à la Bohême ; Palacky et le parlement de Francfort. — U congrès slave à Prague. — La Galicie et l'Italie.

Chute de metternich; la première eonatitiition autrIeliieBBe.

Aucun État n'offre peut-être dans son histoire une période aussi tourmentée que TAutriche pendant les années 1848-49. Dans un pays unitaire, les révolutions partent d'un centre auquel se ramènent tous les mouvements des provinces : ici, il nous faut suivre à la fois le soulèvement populaire à Vienne, à Venise, à Pesth, à Prague, à Agram, à Lwow ; trois grandes races s'ébranlent brusquement et s'élancent par des voies diverses et même opposées à la conquête de la liberté. La divergence de leurs intérêts, leur rivalité séculaire amènent entre elles des conflits qui font avorter leurs efforts généreux et anéantissent pour un long temps leurs espérances.

Si jamais souverain fut incapable de tenir tête aux passions populaires, c'était assurément Ferdinand IV, surnommé le Bienfaisant. La nouvelle du 24 février fut pour lui et pour ses conseillers un coup de foudre ; mais cette fois l'Autriche n'était pas, comme en 1830, isolée de la

France par une Allemagne réactionnaire: de tous côtés, les princes allemands, gagnés ou débordés par le courant, octroyaient des constitutions à leurs sujets dociles ou révoltés. L'Allemagne elle-même transmettait à Vienne les idées nouvelles qui lui venaient de Paris.

Le 11 mars,' une adresse était remise à la diète de la Basse-Autriche: elle réclamait la publication immédiate du budget, la convocation périodique d'une assemblée composée, non plus d'États privilégiés, mais de représentants de toutes les classes de 1& population, la liberté de la presse, la publicité des tribunaux, de nouvelles institutions municipales et communales. Deux jours après, les étudiants de rUniversité allaient eu cortège porter la pétition aux États; les troupes essayèrent en vain de les disperser; la foule, aux cris de : « A bas Metternich ! » brûla la villa de celui qui menait depuis tant d'années les destinées de l'empire ; la diète elle-même demanda au souverain le renvoi du chancelier. U quitta la ville dans une voiture de blanchisseuse et se retira en Angleterre.

« Le dernier débris du vieux système est tombé, disait le Times ; le prince de Metternich a été vaincu dans la lutte qu'il ne pouvait pas soutenir contre l'opinion publique des pacifiques habitants de la Basse-Autriche. Le plus vieux ministre de la plus vieille cour a été chassé.... Après quarante ans d'un pouvoir illimité, Metternich abandonne l'Autriche restée en arrière de l'Europe, appauvrie dans ses finances, divisée dans ses provinces, menacée ouvertement dans ses plus importantes possessions. »

L'empereur autorisa l'armement des étudiants formés en légion académique, l'établissement de la garde nationale, 3t invita les États de la monarchie à envoyer des délégués ï Vienne pour le 3 juillet suivant ; il annonçait en même temps la suppression de la censure et la publication d'une loi libérale sur la presse. D'autre part, il faisait proclamer 'état de siège par Windischgreetz. Vienne crut à ses prouesses et illumina. Kolovrat fut nommé président du conjeil ; l'intérieur fut confié au comte de Ficqueimont, qui

prit, le l^'ftvril, la direction du cabinet. Cet élève de Met* ternich inspirait peu de confiance; néanmoins, il parut prendre au sérieux son rôle de ministre réformateur et prépara la constitution qui fut publiée le 25 avril suivant ; elle était copiée en grande partie sur la Charte belge, mais elle ne tenait pas compte de la nature toute particulière de Tétat autrichien, du conflit des droits historiques et des na* tionalités. Elle laissait en dehors la Lombardie et la Hongrie,établissait deux chambres, un sënat composé de princes de la famille impériale, de membres nommés à vie par le souverain, de représentants de la grande propriété, et une chambre des députés qui devait être formée de 383 membres élus, La constitution garantissait d'ailleurs ce qu'on a appelé les libertés nécessaires, le droit de réunion, la liberté de conscience, la liberté de la presse. Elle ne s'inquiétait, ni des nationalités, ni des engagements que le souverain venait de prendre récemment [8 avril) avec la Bohême. Proclamée avec pompe, cette charte octroyée ne calma point les défiances qu'inspirait Ficquelmont; il dut donner sa démission devant un mouvement populaire ( 4 mai) et fut remplacé par Pillersdorf. Ce ministre élabora la loi électorale, qui, loin d'admettre comme en Franco le suffrage universel, excluait du scrutin la population ouvrière. L'effervescence redoubla à Vienne ; le souverain parut d'abord céder au mouvement populaire : le 16 mai, il accorda l'établissement d'une seule chambre élue au suffrage universel ; le lendemain, il quittait Vienne et s'enfuyait à Innsbrûck. Le peuple de la capitale fut à la fois étonné et embarrassé de cette fuite du souverain ; il était encore trop imbu des traditions monarchiques pour songer à s'emparer du pouvoir; le ministère Pillersdorf resta en fonctions. D'ailleurs, les nationalités diverses de l'empire ne reconnaissaient point, comme dans d'autres États, la domination de la capitale. Il y eut bien quelques barricades et quelque sang versé ; mais en somme, le gouvernement de l'em* pereur resta incontesté.

L'archiduc Jean; délégué par l'empereur à Vienne, constitua un ministère d'une nuance plus libérale que le pré-

La révolution de 1848. 5U

eëdent, avec Doblhoff à l'intérieur et Alexandre Bach à la justice (16 juillet). Dès le début du mois de juillet, on vit arriver les mandataires des nations qui devaient êtra représentées au parlement ; mais après les événements qui s'étaient accomplis dans les provinces, on pouvait prévoir que cette assemblée n'était pas destinée à jouer un rôle bien sérieux et à rétablir l'Autriche ébranlée sur des bases définitives.

CoBceMiions à là Bohêmei Palaekyet le PurlementdeFrAiicrori.

En Bohême, le mouvement révolutionnaire avait précédé de deux jours celui de Vienne. Le signal avait été donné par un cercle libéral, qui portait le nom significatif de cercle du repeal. Le 11 mars, une réunion tenue dans la salle des bains de Saint- Yacslav, avait élaboré une pétition qui réclamait l'union de la Moravie et de la Silésie à la Bohême sous une administration commune, l'amélioration du régime des paysans et de l'instruction publique. Ces demandes étaient fort modérées ; la nouvelle des événements de Vienne augmenta l'audace des patriotes bohèmes. Les étudiants tchèques se formèrent en légion académique ^ le comité dit des pétitions se déclara en permanence ; la vie nationale éclata dans toutes les manifestations publiques avec une exubérance inattendue. Bientôt une seconde pétition réclama la reconstitution de la couronne de Bo* hême, avec une diète centrale et unique siégeant à Prague, rétablissement d'un ministère responsable pour le royaume de Saint-Vacslav et la reconnaissance du droit égal (gleichberechtigung) des deux nationalités bohème et allemande. Une députation alla porter à Vienne les vœux de la nation tchèque ; elle fut reçue sans défaveur. Le gouvernement ajournait l'annexion de la Moravie et de la Silésie jusqu'au moment de la réunion du parlement central, garantissait l'égalité des nations, promettait de convoquer une diète du royaume constituée sur la base du suffrage universel et offrait à la Bohème un certain nombre d'institutions

autonomes (8 avril). Un comité national était chargé de préparer les réformes annoncées; mais l'autonomie, si restreinte qu'elle fût, de la Bohême ne faisait l'affaire ni des Allemands de Vienne, qui prétendaient rester à la tête de l'empire, ni des Hongrois en lutte contre les Slaves et toujours effarés par l'ombre même du slavïsme, bien moins encore des Allemands du royaume, qui prétendaient que la Bohême leur appartenait de par le traité de Vienne et la tradition historique, et qui voulaient en faire une des colonnes de leur grand empire germanique. Le comité des cinquante, réuni à Francfort pour préparer la convocation du parlement allemand, avait invité Palacky à prendre part à ses délibérations. L'historien national répondit par une lettre célèbre qui établissait nettement la situation de la Bohême et de l'Autriche vis-à-vis de la nouvelle Allemagne.

« Le but déclaré de votre réunion, disait Palacky, est de substituer la fédération des peuples à l'ancienne fédération des princes, d'amener la nation allemande à la véritable unité, de renforcer le sentiment national allemand, d'assurer au dedans et au dehors la grandeur de l'Allemagne. J'honore ces efforts et les sentiments qui les inspirent, mais par cela même, je ne puis pas m'y associer. Je ne suis pas Allemand, ou du moins je n'ai pas la conscience de Têlre, et certainement vous ne m'avez pas appelé auprès de vous pour jouer le rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté.... Je suis Tchèque, d'origine slave, et le peu que je vaux est tout entier au service de ma nation. Cette nation est sans doute petite, mais elle constitue depuis ses origines une individualité historique ; ses princes sont entrés dans le concert des princes allemands, mais le peuple lui-même ne s'est jamais considéré comme allemand.... D'ailleurs, vous voulez affaiblir à jamais, rendre même impossible l'existence de l'Autriche comme État indépendant ; or, le maintien de l'intégrité, le développement de l'Autriche sont d'une haute importance, non-seulement pour mon peuple; mais pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civilisation elle-même. »

Les Allemands n'ont jamais pardonné à l'historien tchèque d'avoir déclaré qu'il n'appartenait pas à leur nationalité. Pillersdorf, moins Autrichien que Palacky, ou comprenant autrement l'intérêt de la monarchie, avait ordonné de procéder aux élections pour le parlement de Francfort. Les Allemands de Bohême prétendirent y procéder, tandis que les Tchèques s'y refusaient énergiquement. De là, un conflit qui donna lieu à de graves désordres et à une crise aiguë entre les deux nationalités qui se partagent d'une façon inégale le royaume de Bohême.

Le congrèM fllave de Prague.

L'irritation fut portée à son comble par la pubKcation de la constitution autrichienne du 25 avril ; elle ne tenait aucun compte des engagements que le pouvoir avait pris avec la Bohême quelques jours auparavant. Quand l'empereur se fut réfugié àinnsbrûck, les Tchèques, ne voulant pas obéir au ministère, établirent auprès du lieutenant impérial, le comte Léo Thun, un conseil de lieutenance, sorte de gouvernement provisoire. Tandis que Léo Thun convoquait la diète du royaume, les plus illustres d'entre les patriotes convoquèrent à Prague un congrès slave. C'était la contre-partie du parlement germanique de Francfort. Pour la première fois, des Slaves de toutes les parlies de la monarchie se rencontraient dans une action commune. « Frères, disait la proclamation du Comité signée, entre autres, par Safarik, Mathias Thun, Rieger, Miklosich, Lubomirski, qui n'envisage avec tristesse le passé de notre race? Qui ne sait que nos souffrances ont été le fruit de l'ignorance où nous sommes restés les uns des autres, de notre morcellement, de nos divisions? Après tant de siècles de misère, nous sommes revenus à la conscience de notre unité, de notre solidarité. » Le Congrès était divisé en trois sections : 1° tchèque (Bohême, Moravie, pays Slovaques); 2'' polono-ruthène ; 3** croato-serbe. Quels sont les rapports des Slaves d'Autriche entre eux? Quels sont leurs rapports avec les Allemands et les Magyars et avec lea

HIST. DE L'iUTHICHK. 35

Slaves de Turquie ? Quelle doit être leur attitude vis-à-vis des autres nations et notamment du parlement de Francfort? A quelles conditions peut-on organiser T Autriche en un État fédératif ? Les décisions du congrès allemand de Francfort peuvent-elles faire loi pour les contrées slaves de TAutriche ? Telles étaient les questions que le Congrès devait agiter.

Il se proposait, en outre, d'adresser aux peuples de l'Europe un manifeste pour leur faire connaître les tendances d'une race trop dédaignée et connue surtout à l'étranger par les calomnies de ses ennemis. Le nombre des délégués tchèques, moraves et slovaques, était de 237, celui des Polonais et des Ruthènes de 41, celui des Croates et des Serbes de 42. Malheureusement, tandis que le congrès poursuivait ses pacifiques délibérations, une émeute, dont les causes sont restées encore aujourd'hui inconnues, éclata à Prague. On a prétendu qu'elle avait été excitée par des Hongrois chargés de faire à tout prix échouer le Congrès slave. Quoi qu'il en soit, le 12 juin des coups de feu furent échangés entre les étudiants et les soldats de la garnison. La femme du commandant militaire, le prince Windischgrœtz, fut tuée dans son hôtel. Des barricades s'élevèrent : le commando fermement établi dans la partie haute de la capitale (Hradcany) bombarda pendant trois jours la ville basse, qui se rendit à discrétion. Le Congrès fut dissous, l'état do siège proclamé à Prague; les conseils de guerre siégèrent en permanence ; la diète constituante du royaume de Bohême ne fut pas convoquée. Les élections à l'Assemblée de Vienne eurent lieu peu de temps après ; les Allemands du royaume y envoyèrent pour les représenter ceux de leurs compatriotes qu'ils savaient les plus hostiles à la nationalité slave. Plus préoccupés de la Grande-Allemagne que de l'Autriche, ils semblaient considérer comme dirigées contre eux toutes les tentatives des Tchèques pour arriver à leur émancipation politique. Les Tchèques, de leur côté, élurent ceux de leurs concitoyens qui s'étaient le plus compromis, dans le mouvement national. Ils arrivaient à Vienne avec le programme

suivant : Revendiquer les libertés constitutionnelles, conserver l'intégrité de Tempire menacée par les Allemands et les Hongrois, obtenir l'autonomie la plus étendue pour le royaume de Bohême. Les Allemands de Bohême avaient, au contraire, les yeux tournés vers Francfort et eussent volontiers laissé au:!^ Hongrois une moitié de la monarchie à la condition de dominer dans l'autre.

lA «Aliele Ci* ntalle.

La Galicie n'était pas restée étrangère à la révolution de mars : dès les premiers jours, les Polonais de Lemberg avaient, eux aussi, posé leurs conditions au gouvernement : ils ne demandaient point à se détacher de l'Autriche, ils consentaient à rester unis à la monarchie ; ils réclamaient seulement l'éloignement des fonctionnaires suspects, la suppression de la police secrète, l'administration du pays par des indigènes, le maintien des régiments polonais dans les limites de la Galicie. D'ailleurs la noblesse galicienne n'osait bouger, contenue par la peur de la Russie et des paysans. Mais de nombreux émigrés revenus dans le pays excitaient les esprits : un comité, sorte de gouvernement provisoire, se constitua à Gracovie ; une insurrection éclata le 26 avril, mais elle fut bientôt réprimée par. le bombardement. Quelques jours auparavant, le gouverneur Stadion, en proclamant la suppression définitive de la corvée, enleva à la noblesse le mérite d'une mesure qu'elle avait d'ailleurs eu le bon sens de réclamer; d'autre part, en favorisant les aspirations des Ruthènes qui réclamaient l'égalité de leur nation avec la nation polonaise et du clergé grec uni avec le clergé catholique, Stadion fit habilement échec aux réclamations des Polonais, et prêta au gouvernement autrichien un rôle d'arbitre qui doublait sa force morale et matérielle dans l'ancienne province polonaise. Désormais la Galicie ne causera pas le moindre embarras à l'Autriche.

Avant d'arriver à la Hongrie, rappelons seulement en deux mots les événements qui s'étaient accomplis en Ita-

lie*. Dès le 19 mars, Milan s'était soulevée; Radetzky l'avait abandonnée le 22 ; Venise, Brescia Bergame avaient également chassé les Autrichiens : le 6 avril Charles- Albert, roi de Piémont, avait déclaré la guerre à Ferdinand IV. Radetzky, après une savante campagne, réoccupa la Lombardie (3-10 août). « C'est dans ton camp qu'est l'Autriche, lui disait en des vers célèbres le Viennois Grillparzer, nous autres ne sommes que des débris isolés. f>

In deinem lager ist (Dsterreich; Wir œndcre sind einzeine trummer.

Il fallait une longue série de luttet.pour ramener tous ces débris isolés à l'unité factice où l'absolutisme seul, depuis un demi-siècle, avait pu les maintenir.

Le premier ministère hongrois; le 15 mars ; les Croates elles Serbes.^ Jelacic. — La guerre. — L'intervention russe.

lie premier ministère hoDgrola; le «ft mAra^ le« Croates

et les serbes.

Dès le 3 mars, à la chambre des députés de Pozony, Kossuth avait fait voter une adresse pour réclamer l'établissement d'un ministère responsable. La chambre haute, plus timide, avait refusé de s'associer à ce vote ; la nouvelle

* Consulter pour les détails : Zeller, Histoire d'Halte .

des événements de Vienne excita les esprits, et le 15, l'adresse fut envoyée à Vienne. On vota toute une série de mesures radicales : la réforme de Téducation populaire, l'égalité des religions, l'institution du jury, la liberté de la presse, la convocation annuelle de la Diète, l'union de la Transylvanie à la Hongrie, la participation des nobles à toutes les charges publiques, l'abolition des corvées et des rapports féodaux moyennant indemnité payée aux intéressés par l'État. Mais taudis que ces décisions s'élaboraient à Pozony (Presbourg), la ville de Pesth devenait le théâtre d'une manifestation qui peut être considérée comme le premier symptôme de la révolution hongroise. Un certain nombre de jeunes gens, parmi lesquels Petœfi, le grand poëte, Jokai," le fécond romancier, Vasvary, le fougueux orateur populaire, s'emparaient d'une imprimerie, et, en dépit de la censure royale, faisaient imprimer le fameux programme du 15 mars. Ce programme, réparti en douze articles, réclamait la plupart des mesures libérales récemment votées à Pozony ; il demandait, en outre, que la Diète fût annuellement réunie à Pesth, que le ministère résidât dans cette ville, une garde nationale, une banque hongroise , la mise en liberté des détenus politiques. L'empereur-roi céda aux vœux de la Diète. Le Palatin chargea le comte Batthyany de composer le premier ministère hongrois : il appela Kossuth aux finances, Eœtvœs à l'instruction publique, Szechenyi aux travaux publics^ Deak à la justice. La Diète en même temps élaborait une nouvelle loi électorale sur la base du suffrage restreint ; le nombre des électeurs était porté à 1 200 000.

Rien jusqu'alors n'annonçait chez les Hongrois l'intention de rompre avec la dynastie. Le 16 avril, quand le roi Ferdinand vint clore les travaux du Parlement, il fut accueilli avec enthousiasme. Malheureusement, si la majorité des Magyars était d'accord avec la dynastie, les nations non magyares étaient loin d'être satisfaites de leur situation. Les lois sur la langue hongroise avaient profondément irrité les Croates et les Serbes. Les Serbes, d'ailleurs, demandaient à sortir de la situatian inférieure où ils avaient

été maintenus jusqu'alors. Dès le 8 avril, ils avaient envoyé une députation à la Diète et avaient réclamé, inutilement • d'ailleurs, leur reconnaissance comme nation^ le droit d'être admis aux emplois publics et de tenir des synodes ou congrès nationaux.

A Zagreb les esprits fermentaient comme à Pesth; la Diète avait élaboré un programme autonomiste qui ne laissait au gouvernement central que l'armée, les finances et les affaires étrangères ; elle demandait que les troupes croates fussent seules cantonnées dans le pays, que la Croatie fût dotée d'un archevêché et d'une cour suprême ; on consentait bien à envoyer des députés aux deux chambres de la diète hongroise, mais les lois votéed à Pesth ne seraient exécutoires qu'après avoir été ratifiées par la diète d'Agram.

Le nouveau ban , Jelacic, était un patriote dévoué tout ensemble à la cause slave et à la dynastie. Dès son installation, il annonça l'intention de défendre énergiquement la nationalité croate. La Croatie avait d'ailleurs vis-à-vis de la Hongrie une organisation séculaire plus ou moins nettement définie. Les Serbes s'occupèrent de s'en donner une. Dans une assemblée, tenue le 13 maiàKarlovci (Karlowitz), ils votèrent le rétablissement de la dignité de patriarche et de celle de voïevode, la constitution des Serbes en nation indépendante et leur union à la Croatie. Le ministère hongrois rassembla des troupes contre ceux qu'il considérait comme des rebelles et destitua Jellacic, qui ne tint d'ailleurs aucun compte de cette mesure. Le 30 mai, la diète de Transylvanie, rassemblée à Kolosvar, vota Tunion de cette principauté à la Hongrie ; mais ici encore, une nationalité méconnue allait réclamer ses droits. Les Magyars, les Szeklers (Szekely), les Saxons, prétendaient régler seuls les destinées de la principauté. Les Roumains, trop longtemps opprimés, firent entendre leur voix. Dans une grande assemblée populaire tenue à Blasiu (Blasendorf, Balasfalva) , ils établirent le programme de leurs revendications : ils demandaient leur reconnaissance comme nation, l'égalité des cultes, la suppression des

termes outrageants pour les Roumains, contenus dans la législation hongroise, Tajournement du vote d'union avec la Hongrie jusqu'au moment où ils seraient représentés à la Diète . Les Magyars étaient trop infatués d'eux-mêmes pouç accueillir des vœux aussi justes ; ils furent durement rejetés.

Jelacle.

Les Serbes donnèrent.le .signal de la lutte. Après s'être entendus avec Jelacic, ils s'emparèrent de l'arsenal do Titel et établirent un camp auprès de Karlovci. Ils étaient commandés par un général improvisé qui montra des talents remarquables, Stratimirovic : « Nous combattons, disait Stratimirovié dans son manifeste, contre ceux qui violent la constitution, qui ne veulent la liberté que pour eux-mêmes, qui prétendent n'employer qu'au profit de la minorité magyare un trésor gonflé par les sueurs des Slaves, des Allemands, des Roumains. » Les soldats de la frontière militaire prirent fait et cause pour leurs compatriotes, et la principauté de Serbie leur envoya de nombreux volontaires. La cour, réfugiée à Innsbrûck, négociait sous main avec Jelacic et se gardait bien de réprimer un mouvement qui justifiait une fois de plus la vieille doctrine de la monarchie : Diviser pour régner.

La Diète hongroise, réunie à Pesth le 5 juin, s'ouvrait donc sous de sinistres auspices. Dans la séance du 11 juillet, Kossuth, dans un remarquable discours, dénonça le péril que les Slaves du Sud faisaient courir à la Hongrie, et réclama une levée d'hommes et un emprunt de 42 000 000 florins. Des conférences s'ouvrirent à Vienne entre les Hongrois et les Croates ; elles n'aboutirent point. «Nous nous reverrons bientôt sur les bords de laDrave », avait dit au ban le président du ministère hongrois. — Non, répliqua Jelacic, j'irai vous trouver sur le Danube. » En effet, il passa la Drave le 9 septembre. Stratimirovic, de son côté, avait 'réuni trente mille hommes et cent

canons. Les Magyars envoyèrent une députation au parlement de Vienne (19 septembre). Mais cette assemblée, où dominaient les Slaves, ulcérés des injustices hongroises, refusa de la recevoir ; le Palatin, placé entre les devoirs que lui imposaient son titre et sa situation de prince de la famille impériale, quitta Pesth sous prétexte d'aller se mettre à la tête des troupes du royaume. Il se dirigea vers le lac Balaton et fit demander une entrevue à Jelacic, qui refusa. Le Palatin abandonna la Hongrie à elle-même et se retira. Louis Batthyany se démit de ses pouvoirs, et un comité de défense, présidé par Kossuth,fut institué par la Diète (25 septembre). Les Roumains et les Slovaques prenaient les armes ; le 25 septembre un décret impérial nomma le général comte Lamberg commissaire royal et commandant des forces militaires de la Hongrie : le lendemain de son arrivée à Bude, il fut assassiné par une foule exaspérée. L'empereur répondit à cet acte de rébellion en nommant Jelacié commissaire plénipotentiaire en Hongrie et commandant de toutes les forces du royaume. La rupture entre la Hongrie et le souverain était accomplie.

JaA guerre.

Les Magyars commencèrent des préparatifs de défense : Kossuth, devenu chef du ministère par la démission de Batthyany, réunit des volontaires et rappela sous le drapeau national les troupes qui tenaient garnison en Bohême et en Galicie. Jelaôié, qui marchait sur Pesth, fut repoussé ; mais il se replia sur Vienne, où l'empereur était revenu le 12 août. La Diète, alors réunie dans cette ville, faisait cause commune avec la dynastie contre les Hongrois : au contraire, le peuple viennois, en haine des Slaves et par instinct révolutionnaire, professait une sympathie passionnée pour la révolution de Pesth. Les Viennois se soulevèrent (7 octobre) pour empêcher le gouvernement d'envoyer des renforts à Jelacic, et appelèrent les Hongrois à leur secours; ils arrivèrent en effet, mais trop tard, et durent

repasser la Leitha, tandis que la capitale ouvrait ses portes à Windischgrœtz. Nous reviendrons plus loin sur ce sanglant épisode : par une singulière contradiction, les ministres hongrois qui attaquaient ainsi les troupes de l'empereur haï prétendaient rester fidèles « au roi [aimé de Hongrie ». Mais tout à coup ce roi vint à manquer. Ferdinand abdiqua (2 décembre) en faveur de son neveu François-Joseph. Les Magyars affectèrent de no point reconnaître cette abdication et, révoltés contre le roi qui gouvernait, gardèrent une fidélité platonique au roi qui ne gouvernait plus. Kossuth mit sa patrie en défense, organisa les fameux bataillons de Honveds, ou défenseurs du pays, et créa des légions étrangères où les Polonais affluèrent. Les principaux généraux furent d'abord Gœrgey, Meszaros, Perczel et Kis. La lutte fut sanglante ; les Autrichiens attaquaient par la Moravie, la Galicie, la Croatie et le Banat ; les Roumains, en Transylvanie, secondaient énergiquement le& troupes impériales, moins par amour du souverain que par haine pour une oppression séculaire. Dans cette lutte inégale, la Hongrie était fatalement destinée à succomber. Kis dut abandonner la voievodina serhe et se retirer sur la Maros ; Windischgrœtz entra le 18 décembre à Pozony, le 27 à Gyœr (Raab) ; Meszaros fut battu à Kaschau (Kasso). Perczel recula devant Jelacic. Le 1" janvier 1849, le comité de défense organisé par Kossuth quitta Pesth et se retira à Debreczen, dans une contrée marécageuse et presque inattaquable. Quelques jours plus tard, les troupes hongroises évacuèrent Pesth, qui fut aussitôt occupée par Windischgrœtz ; Batthyany fut arrêté ; des cours martiales établies ; la terreur plana sur la capitale désolée.

Malheureusement l'union était loin de régner entre Kossuth et le général Gœrgey : cet officier, Allemand d'origine^ avait embrassé la cause magyare plus peut-être par ambition que par patriotisme; il affectait de ne reconnaître que les ordres du ministre de la guerre nommé par le roi. Il continuait de jouer cette comédie singulière qui consistait à supposer le roi trompé par une camarilla néfaste et à prétendre lui obéir, tout en combattant ses

52à CHAPITRE XXIX.

soldats. Un émigré polonais, Dembinski, reçut le commandement suprême; mal obéi par Gœrgey, il ne réussit point à reprendre Pesth. Gœrgey redevint généralissime et battit les Autrichiens à Godollo (6 avril 1849). Pendant ce temps-là, en Transylvanie, un autre Polonais, Bem, qui naguère avait commandé Vienne révoltée, menait une campagne merveilleuse, où périt tout jeune encore le grand poëte Petœfi. Pendant longtemps ses compatriotes refusèrent de croire à sa mort ; naguère encore la Hongrie s'est émue : on prétendait que Petœfi, retenu par les Russes en Sibérie, allait, après une captivité de trente ans, revenir dans sa patrie. Pour empêcher Bem d'occuper Hermannstadt (Nagy-Szeben) il fallut l'intervention d'une armée russe. Mais cette ville elle-même succomba, et les Russes durent battre en retraite. Perczel, de son côté, avait reconquis une partie des pays serbes.

li'lnterTeiilIoii russe.

La fortune semblait de nouveau sourire aux Hongrois. Windischgraetz fut destituée. Kossuth se crut assez fort pour frapper un grand coup : le 14 avril , la diète de Debreczen vota la déchéance de la maison d'Autriche et l'indépendance de la Hongrie, la forme définitive du gouvernement restant réservée. La Hongrie était un pays trop aristocratique et trop imbu de traditions monarchiques pour qu'on pût songer à proclamer la république. Kossuth fut nommé gouverneur président, et constitua un nouveau ministère. Cette fois, la Hongrie rompait définitivement avec la légalité à laquelle elle avait paru jusqu'alors siatchée. Gœrgey était ministre de la guerre : le comte Batthyany fut chargé des affaires étrangères ; mais il n'y avait en Europe qu'un seul État qui voulût bien traiter avec la Hongrie, et c'était la république éphémère de Venise. Un grand succès suivit la déclaration d'indépendance; la forteresse de Bude fut reprise aux Autrichiens (21 mai); mais trois semaines auparavant, la Gazette officielle de Vienne

LA RÉVOLUTION HONGROISE. &2â

avait annoncé que le tsar Nicolas, sollicité par Tempereur François-Joseph, mettait à sa disposition les armées russes pour écraser ses sujets révoltés. C'était avouer l'impuissance de rAutriche : c'était en même temps, ainsi qu'on Ta fait remarquer, désigner la Russie comme le protecteur naturel des Slaves opprimés par les Hongrois. En vain Ladislav, Teleki à Paris, Jules Andrassy, en Turquie, essayèrent-ils de provoquer une contre-intervention en faveur de la patrie menacée. Le 4 juin les Russes arrivèrent à Pozony : Haynau, qui s'était fait en Italie une honteuse célébrité, battit les généraux hongrois sur le Danube et marcha sur Pesth ; cent mille Russes, commandés par Paskievitch, entrèrent par la Galicie ; cinquante mille pénétrèrent en Transylvanie. Cependant Gœrgey tenait une conduite ambiguë, analogue à plus d'un point de vue à celle qu'a tenue naguère le commandant supérieur de notre armée de Metz ; il affectait de combattre l'ennemi et méditait au fond de négocier avec lui et de restaurer la royauté. Kossuth aux abois investit du commandement suprê.ne le Polonais Bem ; la Diète de Debreczen proclama Tégalltédes races; mais il était trop tard (28 juillet). Le II août Kossuth abdiquait la dictature aux mains de Gœrgey : le surlendemain celui-ci capitulait à Vilagos et livrait aux Busses vingt-trois mille hommes et cent trente canons. Ce fut le signal de la déroute : Bem et Kossuth passèrent en Turquie ; Kis rendit Petervarad le 27 août, Klapka défendit Komarom jusqu'au 25 septembre. « La Hongrie , écrivait Paskievitch au tsar, est aux pieds de Votre Majesté. » Avec Komarom tomba le dernier boulevard de la Hongrie.

Il eût été grand et habile d'honorer par la clémence une victoire qui n'avait en somme été achetée qu'au prix de l'intervention étrangère. On en décida autrement; la vengeance du vainqueur fut impitoyable : Louis Batthyany, le premier président du premier ministère hongrois, fut fusillé à Pesth ; les généraux qui avaient capitulé furent, les uns fusillés, les autres pendus comme des malfaiteurs. Les exécutions qui suivirent rappelèrent les sanglantes

journées d'Bperies; la prison dure et la forteresse reçurent des milliers de patriotes et, parmi eux, de nobles femmes; les biens de tous les condamnés furent confisqués; Gœrgey seul obtint sa grâce et fut interné à Klagenfurtb. Geui qui s'étaient réfugiés en Turquie n'y furent même pas à l'abri de la persécution : l'Autriche et la Russie réclamèrent leur extradition. Le sultan refusa; c'est de cette époque que date l'affection des Magyars pour les Ottomans, affection renforcée encore par leur haine pour la Russie et pour tout ce qui est slave. On obtint du moins cpie certains des rebelles fussent internés ; beaucoup d'entre eux se firent mulsumans, notamment le Polonais Bem qui mourut peu de temps après à Alep. Qui eût pu prévoir à ce moment qu'un jour un de ces rebelles, le comte Jules Andrassy, alors pendu en effigie, serait appelé à diriger les destinées de la monarchie austro-hongroise?

Quinze jours après la capitulation de Vilagos, Venise succombait ; le roi Charles-Albert, battu à Novare {23 mars), avait abdiqué et laissait à son fils Victor- Emmanuel un État compromis; les Autrichiens étaient rentrés à Florence et y avaient ramené le pouvoir absolu. L'Italie et la Hongrie pacifiées par les armes, la réaction allait pouvoir s'exercer sans obstacle jusqu'au moment où elle s'userait elle-même et où les circonstances permettraient aux peuples vaincus de faire entendre de nouveau leur voix.

Le parlement de Vienne; les journées d'octobre; la répression. —La diète de Kromeriee; abdication de Ferdinand lY.

Mtc parlemenl de irlenne ) les Jonmée* d*oetobre ; la répression

Nous avons maintenant à raconter les premières tentatives du constitutionnalisme autrichien en dehors des pays de la couronne de Hongrie. La Diète convoquée à Vienne se composait de trois cent quatre-vingt-trois députés, dont cinquante-trois pour la haute et la basse Autriche, quarante-huit pour la Moravie, quatre-vingt-onze pour la Bohême, dix-neuf pour la Styrie, etc. Parmi cette masse, les députés ruraux formaient un élément considérable : beaucoup d'entre eux ignoraient Tallemand, notamment les Ruthènes de la Galicie. L'aristocratie autrichienne n'avait obtenu aucune voix ou s'était désistée de toute candidature ; les Allemands étaient en minorité ; les journaux radicaux ou germanophiles dénonçaient avec terreur une invasion de barbares : quelques-uns d'entre eux parurent encadrés de noir. Le 10 juillet, les députés se réunirent au Manège impérial pour s'entendre sur le règlement de la

future assemblée. Il y avait là des représentants de huit nationalités différentes : des Allemands, des Tchèques, des Serbo-Croates (pour la Dalmatie), des Slovènes, des Polonais, des Ruthènes, des Italiens (distrie) et des Valaques (de Bukovine). La première question qui se posa fut celle-ci : En quelle langue auraient lieu les délibérations? Il fut décidé qu'on adjoindrait des interprètes à ceux qui ignoraient Tallemand ; cependant on n'osa pas la déclarer langue officielle. Les Viennois, dans leur colère, allèrent jusqu'à maltraiter les députés tchèques, que leur supériorité intellectuelle mettait à la tête de la majorité slave. Pour les ramener à la raison, il fallut les menacer de transférer le Parlement dans une autre cité. L'assemblée choisit pour président un avocat de Vienne, Schmidt ; les vice-présidents furent le Tchèque Strohbach et le Polonais Smolka. Au début, il ne pouvait guère être question d'une division de la chambre en fractions déterminées ; elle se partagea plutôt par nationalités. Les Tchèques occupaient la droite avec les Ruthènes ; les Tiroliens et les conservateurs autrichiens, les Schwarzgelb (noirs-jaunes) comme on les appelait, siégeaient au centre ; la gauche était surtout allemande et démocratique. La Diète fut ouverte le 22 juillet ; elle était convoquée, disait le discours du trône, « pour achever le grand ouvrage de la renaissance de la patrie et l'affermissement de la liberté. » En Tabsence de l'empereur, c'était l'archiduc Jean qui remplissait ses fonctions ; mais il fut bientôt appelé à Francfort, où il avait été proclamé vicaire de l'empire. L'assemblée invita le souverain à revenir, et il rentra à Vienne (12 août).

Cependant la chambre avait nommé un comité chargé d*6laborer une constitution nouvelle ; la question des paysans fut la première dont on s'occupa. L'assemblée était harcelée de pétitions auxquelles se joignaient parfois des menaces. Les débats sur cette grave question furent d'autapt plus longs et plus passionnés que les paysans étaient fort nombreux à la Diète. A la fin du mois d'août, l'assemblée vota le rachat à bon marché de toutes les prestations et corvées, et décida, par 224 voix contre 125, que dans

chaque province il serait créé un fonds particulier d'indem* nité. C'était un premier pas vers le fédéralisme.

Tandis que le Parlement, véritable tourde Babel, délibérait avec une sage et parfois grotesque lenteur, la capitale était visitée par des apôtres du radicalisme et delà république universelle : le prolétariat s'agitait ; Vaula — on appelait ainsi la réunion des étudiants — et les ouvriers échangeaient des manifestations fraternelles. Le ministère, comme en France dans les ateliers nationaux, entretenait à raison de 15 kreutzers par jour des ouvriers qui travaillaient peu. Une réduction de salaire amena des émeutes qui durent être réprimées par la force. Le comité de sécurité, qui s'était constitué en mars, fut dissous. La misère était grande et les troubles fréquents. Le peuple, irrité de la dissolution du comité, demandait le renvoi des ministres Latour, Schwarzer et Alexandre Bach. En présence de désordres toujours croissants, l'assemblée se déclara en permanence, mais elle ne réussit pas à maintenir Tordre dans son sein; les radicaux réclamaient le rétablissement du comité. Un comité central des associations radicales se forma ; l'excitation des esprits fut portée à son comble quand les députés hongrois arrivèrent à Vienne pour plaider auprès de la Diète la cause de leur pays. Nous avons dit plus haut qu'ils ne furent pas reçus par l'assemblée, où les influences slaves dominaient. Les démocrates viennois firent une ovation aux Magyars et leur promirent un concours fraternel. Ils tinrent parole : aux premiers jours d'octobre, ils prétendirent arrêter le départ des troupes impériales employées contre la Hongrie. On en vint aux armes : la foule démolit le pont que les troupes devaient traverser ; le ministre de la guerre, Latour, assailli et fait prisonnier dans son hôtel, fut pendu à une lanterne après avoir été cruellement martyrisé. C'était le pendant de l'assassinat du général Lamberg à Pesth. La Diète ne put, malgré l'héroïsme de quelques-uns de ses membres, empêcher les violences qui déshonorèrent les journées d'octobre. Elle constitua un comité de sécurité, s'efforça d'intervenir comme arbitre et conciliateur entre le gouvernement et la déma-

gogie viennoise, et, dans une adresse à Tempereur, réclama la formation d'un ministère populaire et un changement de politique vis-à-vis de la Hongrie. L'empereur accueillit avec bienveillance la députation qui alla le trouver à Schœnbrûnn; mais le lendemain il s'enfuyait à Olomouc, chez ces populations slaves, qui seules lui paraissaient à l'abri de l'esprit révolutionnaire. Il laissait un manifeste qui flétrissait les excès des journées précédentes : il annonçait qu'il allait préparer les moyens de délivrer la population de Vienne et de sauver la liberté.

La capitale, abandonnée à elle-même, ne pouvait résister aux trois armées que les généraux Auersperg, Windischgraetz et Jelacic menaient contre elle. Cependant elle entreprit de résister : le Polonais Bem fut nommé commandant de place; les républicains de Francfort avaient envoyé, pour encourager leurs coreligionnaires politiques, une députation à la tête de laquelle figurait Robert Blum, libraire de Leipzig et l'un des grands agitateurs de l'Allemagne. Après le départ de Tempereur, les membres conservateurs de la Diète, les Tchèques en tête, avaient quitté cette assemblée et s'étaient retirés à Prague, d'où ils lancèrent une protestation contre tous les agissements ultérieurs de leurs collègues restés à Vienne. La Diète n'était plus qu'un rump-parliament réduit à l'impuissance et annulé de fait par les événements. La capitale ne jouit pas longtemps de son triomphe; attaquée le 28 parWindischgrsetz et Jelacic, elle capitula le 30 octobre ; les Hongrois, arrivés trop tard au secours de leurs alliés, furent écrasés par Jelacic à Schwechat et repassèrent la Leitha en désordre. Windischgraetz entra à Vienne et procéda à de terribles répressions : Messenhauser; le commandant de la garde nationale^ fut fusillé, Robert Blum également ( 10 novembre). Son titre de député à la diète de Francfort ne Pavait point préservé ; le parlement allemand protesta énergiquement, et Schmerling, ministre de l'empire, dut désavouer Windischgraetz, au moment même où l'empereur Nicolas remerciait le terrible général des services qu'il avait rendus à l'ordre européen. Parmi ses victimes il

faut encore signaler Becker, le rédacteur en chef du Radi^ cal, et son collaborateur Jellinek. La mort de Latour était vengée.

I<a diète de Kromerlee ; abdication de Verdlnand iv«

Cependant Tempereur n'avait pas attendu la soumission de la capitale pour convoquer la Diète dans un endroit où ses délibérations seraient assurées du calme et de la sécurité nécessaires. Un rescrit du 22 octobre avait suspendu les séances de l'assemblée et l'avait invitée à les reprendre le 15 novembre dans la ville morave de Kromëïice (Kremsier).

Dans cette petite ville, le parlement pourrait échapper aux influences démagogiques : Brûnn (Brno), qu'on avait d'abord proposée, renfermait une population ouvrière trèsdocile aux excitations venues de Vienne : Prague eût été odieuse aux Allemands. Cette fois, ce fut le Polonais Smolka qui obtint la présidence. Le 21 novembre un nouveau cabinet entra en fonction: le ministère Dobhloff s'était usé dans ses luttes contre la démocratie viennoise. Le nouveau ministère eut pour chef le « diplomate de l'armée », le prince Félix Schwarzemberg qui, par une longue carrière en Italie, avait appris l'art de dompter les révolutions. Il avait servi d'abord à Pétersbourg, puis à Londres, à Turin et à Naples, où il s'était montré ami passionné de l'absolutisme; il avait joué un rôle important dans le camp de Radetzky; l'intérieur fut confié au comte Franz Stadion, qui avait prouvé un réel talent d'administrateur. Le. nouveau ministère se prononçait sans arrièrepensée pour les libertés constitutionnelles; il déclarait que l'Autriche resterait intimement unie à l'Allemagne, mais sans toutefois lui subordonner ses intérêts. Ce programme fut publié le 27 novembre : le 2 décembre la Diète fut convoquée en séance extraordinaire. Le président prit la parole et annonça, à la grande surprise de l'assemblée, que l'empereur Ferdinand avait abdiqué,

HIST. DE L'aUTKICHE. 31

que son frère, Tarchiduc François-Charles, renonçait à tous ses droits de succession : en conséquence, le jeune fils de ce prince, Tarchiduc François-Joseph, montait sur le trône impérial. La veille, à l'âge de dix-huit ans accomplis, il avait été déclaré majeur. Ces graves décisions avaient été prises dans une réunion de famille à laquelle assistaient seuls les ministres, le conseil privé, le prince Windichgraetz et le ban Jelacic; le jour même de son abdication, Ferdinand partit pour Prague où il a vécu depuis dans la retraite jusqu'à sa mort. Depuis longt'emps sa santé affaiblie ne lui permettait plus de remplir les devoirs de la dignité impériale. Il n'avait attendu pour abdiquer que le jour où il pourrait désigner à ses peuples un successeur.

CHÀPITIRE XXXI.

FB ANCOlâ-JOSEPH ; LA PÉRIODE DE REAGTIOIV.

La constitution octroyée (4 mars 1849). — La période de réaction (1850- 1860) j le concordat (1855). — L!Âutriche et rAllemagne ; la guerre de Crimée (1854-1855). — La gUerre d'Italie ; perte de la Lombardie (1859).

IM eoBstltation oetroyée (4 mars t949).

François-Joseph s'annonça comme un souverain constitutionnel. Dans sa proclamation d'avènement, il s^ezprimait ainsi : « Fermement résolu à conserver sans tache

Téclat de la couronne, mais prêt à partager nos droits avec les représentants de nos peuples, nous espérons, avec l'aide de Dieu et de concert avec nos peuples, arriver à réunir, en un grand corps d^État, tous les pays et toutes les races de la monarchie. » Ce programme semblait indi-* quer la ferme intention de faire de l'Autriche-Hongrie un État centraliste. Depuis que la constitution de la monarchie, ou pour parler plus exactement de cette polyarchie polyglotte, était à Tordre du jour, trois systèmes s'étaient tour à tour imposés à Tattention des hommes d'Etat. Le centralisme, qui groupait tous les royaumes, ou provinces, toutes les nationalités et toutes les langues sous un gouvernement unique, siégeant à Vienne, sous un régime parlementaire ou absolu ; le dualisme, qui laissait à la Hongrie sa constitution historique et groupait tous les autres États, depuis les bouches de Gattaro jusqu'aux frontières de la Bukovine, dans une factice unité ; le fédéralisme, qui s'efforçait de satisfaire à la fois les aspirations nationales et les traditions historiques des différents groupes qui composaient l'État autrichien ; jusqu'alors, aucune solution doctrinale n'avait été donnée à ce grave problème. Le di\alisme existait défait, puisque la Hongrie n'avait pas été convoquée aux délibérations de l'assemblée réunie d'abord à Vienne et depuis à Kromëiice. Le fédéralisme était réclamé par les Slaves ou par certains groupes allemands, le Tyrol, par exemple, jaloux de leurs traditions et de leur autonomie. Palacky, l'historien tchèque, élaborait un projet qui formulait les desiderata des fédéralistes. Il n'admettait que quatre ministères pour les intérêts communs à tout l'empire, la guerre, la marine, les finances et les affaires étrangères. Chaque province devait jouir d'une entière autonomie ; les diètes nationales choisissaient un certain nombre de députés ^ qui, réunis, constituaient la Diète centrale. Palacky comptait sept nationalités : allemande, bohème, polonaise, italienne, jougo-slave, magyare et valaque. Chacune d'entre elles aurait été représentée à Vienne par une chancellerie particulière. Ce projet, soumis à la Diète était nécessairement

y combattu par les centralistes allemands désireux de ger- / maniser Tempire : il offrait évidemment, dans la pratique, plus d'une difficulté. L'une des plus graves était celle-ci : beaucoup de députés n'osaient pas disposer de la Hongrie sans le concours de ses représentants ; on espérait que l'empereiît* les appellerait un jour au Parlement, qu'ils y viendraient peut-être. Trois mois s'écoulèrent en discussions stériles sans que le gouvernement intervînt dans les débats ou fit connaître sa pensée. Il ne s'agissait pas, comme chez nous en 1789, de répartir des provinces en divisions administratives soumises à un gouvernement uniforme; mais, au contraire, de rétablir l'équilibre entre des pays de races et de traditions différentes, de créer sur les bords de TElbe et du Danube le nouvel empire d'Orient (Œsterreich), d'après les principes qui ont assuré la prospérité de la Suisse, ou des États- Unis d'Amérique. Œuvre délicate s'il en fut! On était arrivé cependant à s'entendre. Le 2 mars, l'œuvre constitutionnelle des fédéralistes paraissait achevée.

On espérait qu'après une entente avec le gouvernement, la constitution serait définitivement adoptée et que le 15 mars, jour anniversaire de la révolution de 1848, elle serait solennellement proclamée. Mais les députés de Kromèfice avaient négligé dans leurs délibérations l'élément funeste qui, depuis tant de siècles, a pesé si lourdement sur l'Autriche, Tinfluence de la politique allemande.

Pillersdorf avait laissé faire des élections au parlement allemand de Francfort : un archiduc autrichien avait été nommé vicaire de l'empire; un Autrichien, Schmerling, était à Francfort ministre de l'empire. L'assemblée de Francfort regardait l'Autriche comme une annexe de l'Allemagne : sa mission était de germaniser les réfractaires et de mettre en pratique la formule du Drang nach Osten (Marche vers l'Est). Le parlement de Francfort avait volé les articles suivants qui s'appliquaient à l'Autriche : aucune partie de l'empire allemand ne pourra être réunie en un seul État avec des pays non allemands ; si un pays allemand a le même souverain qu'un pays non allemand, les

rapports entre les deux pays ne pourront être régies qne d'après les principes de Funion personnelle pure. L'Allemagne prétendait régler, par exemple, les rapports de la Bohême, pays allemand ou soi-disant tel, et de la Hongrie. « Quand l'Autriche et l'Allemagne rajeunies seront arrivées à une forme nouvelle et définitive, alors seulement, disait un manifeste du 27 novembre, on pourra déterminer la nature de leurs relations politiques. »

Les fédéralistes, les Slaves notamment, avaient accepté cette déclaration comme une promesse d'émancipation du joug allemand. Les chefs de la grande Allemagne avaient répondu (14 janvier 1849) en excluant l'Autriche de l'union germanique. Mais ceci ne faisait pas l'affaire du cabinet autrichien qui persistait à considérer l'Autriche comme la première des grandes puissances allemandes. Il se résolut à un coup d'État parlementaire : le 6 mars, Stadion fit appeler un certain nombre de députés et leur apprit qu'en l'absence des Hongrois, l'assemblée ne pouvait légalement voter une constitution applicable à tout l'empire. Les députés protestèrent, en vain ; la Diète fut dissoute, la constitution dite du 4 mars, octroyée aux populations par un manifeste impérial. Ce n'était guère qu'un nouveau pastiche de la constitution belge, de celle de Berlin et des statuts fondamentaux (Griindrechte) de l'Allemagne. Elle déclarait l'Autriche État indépendant, indivis, indissoluble, proclamait l'égalité de toutes les provinces dont les Diètes devenaient de simples conseils généraux; deux chambres devaient assister le souverain qui annonçait l'intention de se faire couronner empereur d'Autriche. La constitution hongroise était maintenue, en tant qu'elle ne dérogeait pas à celle de l'empire. Un statut spécial devait régler la situation du royaume lombard-vénitien. La censure préventive était supprimée ; le libre exercice de la religion domestique^ autorisé. Des droits historiques des diverses provinces, de l'égalité des nationalités, pas un mot.

« La constitution octroyée, disait à la fin de 1851 M. de Schwarzenberg dans une circulaire, ne fut que la base sur laquelle on voulut rétablir l'autorité du trône. On n'avait

pas alors le tempe d'étudier les principes fondamentaux d'une constitution, on la copia sur des modèles étrangers. Un tel acte ne pouvait avoir aucun résultat et n'en a eu aucun. 5> En effet, la constitution du 4 mars ne fut jamais mise sérieusement en pratique*.

Impuissante ou inutile à l'intérieur, elle joua cependant un rôle dans les relations de la monarchie avec l'Allemagne. Le parlement de Francfort offrit la couronne impériale au roi de Prusse, qui la refusa. L'empereur d'Autriche déclara que , a souverain d'un État unitaire, il n'admettrait jamais rintervention d'un souverain ou d'une assemblée étrangère sur aucune portion de cet .État. » Il rompit ainsi avec le parlement de Francfort, rappela ses députés de cette assemblée qui ne tarda pas à se dissoudre.

* a Les institutions constitutionnelles, écrit StuartMill dans son Essai sur le gouververnement représentatif, sont à peu près impossibles dans un pays composé de nationalités différentes. L'unité de Topinion publique^ si nécessaire au fonctionnement du gouvernement représentatif, ne saurait y exister. Les influences qui forment les opinions et décident les actes politiques diffèrent dans les diverses parties de l'Etat. Ce ne sont pas les mêmes chefs qui ont la confiance de tout le pays. Ce ne sont pas les mêmes livres, les mêmes journaux, les mêmes brochures qui forment l'opinion. Une partie de l'État ne connaît pas les idées, les aspirations qui existent dans une autre. Les mêmes incidents, les mêmes actes, les mêmes systèmes de gouvernements, affectent les peuples de façon différente. Chacun d'eux craint plus de mal des autres nationalités que du maître commun, l'État. Leurs mutuelles antipathies PODt généralement plus fortes que leurs antipathies pour le gouvernement. Que l'un se sente blessé par la politique du maître commun, cela suffit pour en déterminer un autre à soutenir cette politique. » Au plus fort du régime de réaction pratiqué par Metternich et François II, le pamphlétaire allemand Louis Bœrne avait écrit : « Ce serait un double malheur pour l'Europe et pour les nations opprimées, si un jour cette machine inerte était forcée de se mouvoir suivant les règles du constitutionnalisme moderne. Jusqu'à présent, l'Autriche a été regardée comme une souricière dangereuse seulement pour ceux qui ont le malheur de s'y laisser prendre. Qui- est libre et en dehors de ce piège peut facilement l'éviter. Malheur à tous, le jour où elle sera forcée de jouer une comédie libérale, »

X^a période de réaetloii (l9S0-tMI«)) le eoneordat (lOftft).

Les dix années qui suivirent la pacification de la Hongrie et de ritalie septentrionale furent une période d'impitoyable réaction. A la fin de 1849, Tordre était rétabli partout : rien ne paraissait s'opposer à ce que la Constitution fût mise en pratique : « Elle ne restera pas lettre morte, avait dit un manifeste impérial du 4 août, elle servira de rempart à la liberté, de garantie à la puissance, à la gloire et à Tunité de la monarchie. » Stadion, qui avait contribué à l'imposer, eût sans doute tenu à l'honneur de la mettre en pratique; mais il devint fou (mai 1849) et fut remplacé par un avocat de Vienne, M. Alexandre Bach qui, naguère, s'était fait remarquer par son fougueux radicalisme. Arrrivé au pouvoir, il fut 1 homme de l'absolutisme et de la réaction ; des conquêtes de la révolution, il ne conserva que les lois sur la condition des paysans et celles qui avaient proclamé l'égalité civile des propriétés et des personnes. La constitution illusoire du 4 mars fut supprimée par lettres patentes de l'empereur (1" janvier 1852); les différentes provinces de la monarchie furent divisées en Cercles dont les chefs étaient nommés par le gouvernement central, les attributions des diètes furent réduites au minimum. La bureaucratie centraliste fut l'instrument docile d'un système de germanisation impitoyable. Il pesait également sur les Hongrois qui' avaient voulu démembrer l'État, et sur les Slaves qui en avaient maintenu Tintée grité. « Le provisoire, tel fut le mot d'ordre qui domina pendant dix années entières, et si la chose avait été possi* Lie, on aurait, dit Springer, inventé un provisoire du provisoire. » — ce La défiance envers les gouvernés, dit un autre publiciste, devint une maxime d'État; et l'on ne chercha que dans la force matérielle un remède contre cette défiance. »

La Hongrie fut la première atteinte par les coups de l'atsolutisme : toutes ie» mesures furent prises pour lui

enlever jusqu'aux derniers restes de son autonomie. Une lieutenance royale fut établie à Peslh, et le royaume divisé en cinq cercles ; les fonctions publiques furent confiées de préférence à des employés allemands, la langue allemande fut introduite dans l'administration, les tribunaux et les écoles : une police impitoyable surveilla les citoyens. L'état de siège dura jusqu'en 1854 : une amnistie générale ne fut proclamée qu'en 1857. La Transylvanie, qui avait été naguère réunie à la mère patrie, en fut de nouveau détachée : la Backa fut constituée en voïevodina serbe, et le Banat en province particulière : les trois nations roumaine, allemande et serbe, qui habitent ces contrées, devaient recevoir des institutions autonomes; les Serbes et les Roumains furent germanisés comme les Magyars qu'ils avaient naguère combattus. La Croatie, la Slavonie et le littoral hongrois formèrent le royaume triunitaire, indépendant du royaume de Hongrie ; mais ils tombèrent du joug magyar sous la férule allemande. La même politique fut suivie en Bohême et en Galicie, surtout, lorsqu 'après la mort de Schwarzenberg (1853) Bach fut devenu plus puissant que jamais. « Le jury et la publicité des tribunaux furent supprimés, dit M. Tomck, les élections des corps municipaux suspendus : l'égalité de la langue bohème et de la langue allemande, supprimée dans les écoles. D'autre part la police sévissait arbitrairement au détriment du pouvoir judiciaire; ainsi en 1851,Karel Havlicek, coupable d'avoir attaqué le gouvernement dans des écrits satiriques, fut, bien qu'acquitté par le jury, sur l'ordre du ministère interné à Brixen dans le Tyroî : la liberté de la presse^ en ce qui touche les affaires publiques, fut complètement étouffée; il ne fut pas permis de publier un seul journal en langue bohème... Le gouvernement autrichien, uniquement préoccupé d'assurer l'influence de l'Autriche en Allemagne, espérait se concilier les sympathies des Allemands, en assurant à l'élément germanique la suprématie sur les autres nations... Cette oppression parut étouffer en Bohême le mouvement national qui s'était manifesté dans les années antérieures à 1848; il se produisit une sorte d'arrêt,

mais bientôt Tesprit national reprit son essor, surtout chez les classes rurales, qui, affranchies de Tancienne sujétion, firent de rapides progrès au point de vue économique et moral. 3> Si la Bohême, le plus patriote peut-être des États autrichiens avec le Tyrol, était ainsi traitée, on juge ce que devait être la situation des pays italiens et de la Galicie.

Le gouvernement, une fois entré dans la voie de l'absolutisme, crut qu'il ne pouvait que se fortifier lui-même en augmentant la puissance de PEglise; le saint-siége et les évêques lui semblaient des alliés naturels. Dans une réunion tenue à Vienne en 1849, les prélats autrichiens s'étaient énergiquement prononcés contre le mouvement des nationalités. Ils avaient déclaré « qu'elles étaient un reste du paganisme, que la différence des langues était une conséquence du péché et de la chute de l'homme. » On résolut de faire disparaître jusqu'aux dernières traces du joséphinisme. De longues négociations avec le saintsiége aboutirent à la conclusion du concordat de 1855. Il déclarait le catholicisme culte privilégié, autorisait la publication de tous les documents pontificaux sans contrôle du pouvoir civil. Il plaçait l'enseignement sous la haute direction de l'épiscopat dans les écoles publiques et privées. L'État s'engageait à ne pas laisser circuler les livres censurés par les évêques. Les évêques étaient investis du droit de prononcer des peines corporelles, l'emprisonnement, par exemple, contre les clercs réfractairesà leur autorité, et le gouvernement s'obligeait à leur prêter main forte. Ces dispositions suffisent à donner une idée de l'esprit qui anime le concordat; les étrangers qui ont visité l'Autriche pendant la période qui suivit la conclusion de ce pacte célèbre ont été frappés de la torpeur intellectuelle du pays. Dans l'ordre matériel la misère était grande. Les événements de 1848-1849 avaient épuisé le trésor. A la fin de 1 850 le gouvernement devait à U banque de Vienne la somme de 231 millions de florins, 371 millions en 1851. Les emprunts se succédaient d'année en année.

Depuis l'année 1781, le budget autrichien n'a jamais été en équilibre. En 1810, le déficit avait été de 215 502 220 flo-

rins; en 1855, il était encore de 158319900 ; en 1860, il fut réduit à 65 662 810. Pour faire face à ces exigences, l'Autriche avait dû émettre un papier-monnaie sujet à l'agio et dont les coupures descendaient jusqu'à vingt-cinq centimes.

Ii^Aatrlehe et TAllemaipie; la guerre de CHmée (f Sft#-fl9ft5).

Au début de la période de réaction, ces misères intérieures n'avaient pas empêché l'Autriche de faire assez bonne figure à l'étranger. En Allemagne, Schwarzenberg, que l'opinion publique se plaisait à considérer comme un grand ministre, avait réussi à faire maintenir le pacte fédéral qui assurait à l'Autriche la prépondérance du inonde germanique. La Prusse avait été tenue en échec par une coalition de princes habilement groupés autour de l'empereur François-Joseph. A propos d'une insurrection dans la Hesse, l'électeur avait imploré l'appui de la Diète, tandis que ses sujets réclamaient celui de la Prusse. L'empereur d'Autriche s'était rencontré à Bregenz avec les rois de Bavière et de Wurtenberg. Quelques jours plus tard, il avait eu à Varsovie une entrevue avec l'empereur Nicolas. Un conflit éclata entre l'Autriche, dont les troupes occupaient Hanau, et les Prussiens qui occupèrent Gassel. L'Autriche réunit sur les fr^ontières de la Hesse une armée formidable. Le 26 novembre 1850, elle somma la Prusse d'avoir à évacuer immédiatement cette province dans les vingt-quatre heures. La Prusse céda. M. de Manteuffel vint à Olomouc (29 novembre 1850) et humilia son roi devant les exigences de Schwarzenberg. La Prusse s'engagea à coopérer au rétablissement, de l'électeur, à n'agir dans le Holstein qu'avec le concours de l'Autriche, à prendre part à des conférences ouvertes à Dresde pour préparer l'organisation future de l'Allemagne. Les hommes d'État prussiens gardèrent longtemps le souvenir de l'humiliation d'Olomouc. Schwarzenberg put se considérer comme le successeur de Metternicb et l'arbitre de l'Europe,

Les conférences de Dresde aboutirent au rétablissement de l'ancienne confédération ayant pour organe central la diète de Francfort. L'Autriche fit de vains efforts pour s'y faire admettre avec toutes ses provinces italiennes et slaves ; elle aurait ainsi obtenu pour ces possessions la garantie de l'Allemagne et se serait assuré sur la Prusse la supériorité du nombre. La Prusse déjoua ces projets et renonça même à faire entrer le duché de Posen dans la confédération, pbur que l'Autriche n'y pût faire entrer Venise ou la Gralicie.

Quand Schwarzenberg mourut, l'empereur supprima les fonctions de président du conseil des ministres et continua en Allemagne la même politique. Il conclut un traité entre l'Autriche et le Zollverein (union douanière allemande), sans toutefois réussir à faire incorporer son empire dans cette union. En 1854, il épousa la princesse bavaroise Elisabeth. La guerre de Grimée fut pour l'Autriche une pénible épreuve; elle devait à l'empereur Nicolas une reconnaissance absolue pour leis services rendus pendant l'insurrection hongroise. On a souvent cité le mot de Schwarzenberg : ce L'Autriche étonnera le monde par son ingratitude. » Le comte de Buol-Schauenstein, qui avait succédé^ au célèbre diplomate, se chargea de lui donner raison.

La politique de l'Autriche vis-à-vis de la question d'Orient a pris dans notre siècle un caractère absolument négatif : toutes ses forces vives ont été concentrées sur l'Allemagne et sur l'Italie ; dans les pays slaves ou roumains soumis à la Turquie, sa domination eût pu, à certains moments, être reçue avec reconnaissance; mais elle ne pouvait venir en aide aux Slaves de la Péninsule, alors qu'elle s'appliquait à étouffer le slavisme dans l'intérieur de ses États. De là une attitude flottante et incertaine. Incapable de faire prévaloir son influence en Turquie, l'Autriche se contentait d'annihiler celle de la Russie et de faire tous ses efforts pour maintenir les chrétiens dans le servage ottoman.

Le comte de Buol proposa d'abord une conférence pour régler le conflit pendant entre Nicolas et la Porte ; il ne promettait la neutralité autrichienne cfne si la Russie s'en-

gageait à respecter Tintëgrité de Tempire ottoman. Plus tard il demanda (8 août) que les principautés danubiennes fussent mises sous la protection des cinq grandes puissances, que la navigation du Danube fût complètement libre, que le traité de 1841 fût révisé par les puissances contractantes, que la Russie renonçât au protectorat des chrétiens de Tempire ottoman.

Quand la campagne de Grimée commença, le cabinet de Vienne s'engagea vis-à-vis de la France et de l'Angleterre à défendre les principautés danubiennes contre les Russes, Les conférences dont Vienne fut alors le théâtre n'aboutirent point ; au fond, l'Autriche gagnait du temps et n'était point fâchée de voir la Russie s'affaiblir sans avoir ellemême à intervenir les armes à la main ; elle se contentait d'occuper les principautés, avec le consentement de la Porte. Un événement inattendu inquiéta vivement ses hommes d'État : le Piémont, que l'on savait gouverné par un prince ambitieux et intelligent, était entré dans l'alliance anglo-française et avait envoyé un corps d'armée en Crimée. Malgré la terreur qui pesait sur l'Italie, ne pouvait-on pas s'attendre à quelque réveil national? Cette fois l'Autriche agit énergiquement pour essayer d'arrêter la guerre ; elle renouvela les propositions du 8 août, exigea l'abandon d'une partie de la Bessarabie et la neutralisation de la mer Noire. Elle rappela même son ambassadeur de Saint-Pétersbourg. Alexandre consentit à la paix; le traité, discuté au congrès de Paris, fut signé le 30 mars 1856: la mer Noire restait neutre ; la navigation du Danube était libre ; la Russie renonçait au protectorat exclusifdes sujets orthodoxes delà Turquie; tous les débals relatifs à l'Orient devaient être soumis à un arbitrage européen. Mais au congrès de Paris un incident se produisit qui devait avoir pour l'Autriche les plus redoutables conséquences: le Piémont y était représenté par Cavour; la question italienne fut incidemment amenée sur le tapis. MM. Walewski et Cavour signalèrent l'état anormal do la péninsule et la dangereuse prépondérance que l'Autriche y avait acquise. La question italienne s'était glissée

dans le congrès à Tombre de la question d'Orient ; elle allait marcher rapidement vers une solution désormais inévitable.

I«a «lierre d'itoUe; perte de Ja Lombmrdle (flSftO}.

En somme, les résultats de la guerre de Grimée étaient peu favorables à TAutriche : elle avait bien obtenu la libre navigation du Danube ; mais, en revanche, les deux principautés de Yalachie et de Moldavie s'unissaient en un seul État, centre fatal d'attraction pour les Valaques de Transylvanie. L'amitié de la Russie s'était refroidie ; Saint- Pétersbourg accusait Vienne de trahison. Le Piémont, entré dans le concert européen, et sûr de l'amitié de Napoléon III, se préparait à la guerre. Elle fut décidée en juillet 1858 dans une entrevue entre Gavour et l'empereur des Français. Les relations de l'Autriche avec la France se tendaient de plus en plus. Napoléon III le constatait avec une certaine raideur à la réception du 1*' janvier 1859. Le mariage du prince Jérôme avec la princesse Glotilde , fille de Victor-Emmanuel, cimentait quelques jours après l'alliance franco-piémon taise.

M. de Gavour fit demander par l'intermédiaire d'un diplomate anglais, lord Gowley, la création d'un gouvernement national pour la .Lombardo-Vénétie, l'abandon des Romagnes, l'établissement d'un régime constitutionnel à Parme, à Modène et à Florence. La Russie proposait un congrès, comme l'Autriche avait fait naguère lors des affaires d'Orient. M. de Buol prit une. attitude aggressive : le 19 avril, il réclamait le désarmement duPiémont ; le 3 mai, la France déclarait officiellement la guerre à l'Autriche. Les événements se précipitaient : Léopold II, grand- duc de Toscane, s'était enfui ; François V de Modène s'enfuit également, emmenant avec lui ses trésors et ses prisonniers d'État. Radetzky, le vainqueur de Novare, était mort l'année précédente. Le général Giulay ne montra point les talents de son glorieux prédécesseur ; il ne sut pas en-

vahir le Piémont, couper la route de Turin à Gênes, et fut repoussé vers la Lombardie. Les victoires de Montebello, Palestro, Turbigo, Magenta, livrèrent la Lombardie aux alliés. L'armée autricbienne dut se retirer derrière le Mincio.

La bataille de Solferino (23 juin), porta un coup terrible à Tarmée autrichienne. Napoléon III ne crut pas pouvoir profiter jusqu'au bout de ses succès. Il avait déclaré qu'il voulait l'Italie libre « des Alpes à l'Adriatique ^>. Il recula devant l'exécution tolale de ce programme généreux; l'Allemagne armait, il eut peur d'elle; il n'osa point soulever la Hongrie impatiente et « se fortifier du concours de la révolution ». Il eut, le 1 1 juillet, à Villafranca, une entrevue avec l'empereur François-Joseph. Elle eut pour résultat la fin des hostilités et le traité de Zurich (10 novembre 1859), le plus chimérique peut-être de tous ceux qui ont jamais été signés. L'empereur d'Autriche abandonnait à Napoléon III, c'est-à-dire à son allié Victor-Emmanuel, la Lombardie, moins les forteresses de Mantoue et de Peschiera ; les grands-ducs de Toscane et de Modène devaient rentrer dans leurs États ; l'Italie formerait une confédération dont l'Autriche ferait partie pour la Vénétie. Rêves fantastiques que la politique patiente et rusée de Gavour fit bientôt évanouir ! Par amour-propre, plus que par intérêt véritable, l'Autriche s'entêta à garder Venise, que le nouveau royaume d'Italie lui eût volontiers rachetée à prix d'argent. Elle devait payer chèrement cette obstination.

Page 1