‹ Histoire de l'Autriche-HongrieChapitre 5 sur 47 · CONSTITUTIFS · texte numérisé non relu

CONSTITUTIFS

Comment s'est formé l'état austro-hongrois. — L' Autriche-Hongrie n'a ni unité géographique, ni frontières naturelles, ni unité nationale. — Statistique des diverses nationalités. ~ Prépondérance faussement attribuée aux Allemands ; leur répartition dans les diverses provinces

, — Les Magyars, les Slaves et les Latins. — Persistance et vitalité des langues nationales ; la Bohême et la Hongrie.

ComiMeiit s'est formé l'éiat ausCro-hoiisrols.

L'empire austro-hongrois est, malgré les grands souvenirs historiques qui se rattachent au nom de la maison d'Autriche, un des plus jeunes entre les états européens; iln*a été réellement fondé qu'en 1804, le jour où François II, sentant vaciller sur sa tête la couronne germanique, et voyant Napoléon créer pour sa race un empire héréditaire, résolut de s'assurer un titre auguste pour le cas où rAllemagne viendrait à lui échapper. Jusqu'à cette date divers éléments de l'Etat austro-hongrois avaient con-

HIST. DE l'aDTRICHB. 1

serve une individualité historique, plus ou moins respectée de fait par les Habsbourgs, mais qui en principe n'avait jamais été sérieusement contestée.

C'est à tort que Ton a confondu avec l'histoire de la maison d'Autriche celle des états qui composent aujourd'hui son domaine; cette erreur excusable dans un temps où l'histoire des peuples se résumait en celle des souverains est inadmissible aujourd'hui; on sait maintenant que les nations ont une existence indépendante de celle* des familles princières et que ces familles, si illustres que soient leurs origines, finissent toujours en somme par se subordonner aux aspirations nationales.

La Révolution française ne connaissait point d'état austro-hongrois quand elle déclarait la guerre au roi de Bohême et de Hongrie. Les royaumes de Hongrie et de Bohême en offrant au début du xvi* siècle leur couronne à Ferdinand I d'Autriche (1526), n'avaient point entendu subordonner leur individualité à une agglomération factice d'états étrangers ; après avoir vécu d'une vie glorieuse et libre sous des monarques nationaux, ils avaient cherché dans une union purement personnelle une force de résistance contre les invasions ottomanes ; mais ik n'avaient songé à s'anéantir ni dans l'unité d'une monarchie autrichienne, ni dans celle du Saint Empire germanique. Ferdinand I n'apportait avec lui que les Etats héréditaires d'Autriche (Haute et Basse), la Styrie, la Garinthie, la Carniole, Gorica, Gradiska, une partie de l'Istrie et le Tirol, c'est-à-dire un groupe de populations allemandes et slaves dont le total ne dépasse guère aujourd'hui cinq millions d'habitants, soit jin septième à peine de la population totale de l'état austro-hongrois. Ce groupe ne pouvait ni par son importance, ni par l'éclat de son histoire ou la supériorité de sa civilisation prétendre à absorber ou à assimiler les deux royaumes de Bohême et de Hongrie, En acceptant les deux couronnes de Saint- Vacslav et de Saint- Étienne, l'empereur Ferdinand s'était engagé à respecter les droits et privilèges qui y étaient attachés ; il avait pris un engagement analogue envers la Croatie annexe de

L*ÉTAt AUSl*RO-H0NGR0iS, â

la couronne de Hongrie. Ainsi ce fut par suite d'un contrat bilatéral et librement consenti que la Bohême, la Hongrie, et le groupe des provinces héréditaires autrichiennes passèrent sous la domination commune du même souverain. Il ne faut pas oublier qu'à Tépoque dont il s'agit ici plusieurs provinces de l'Autriche actuelle appartenaient encore à des états voisins. La Galicie par exemple faisait partie du royaume de Pologne dont elle ne fut détachée gu'en 1773, la Dalmatie était soumise à la république de Venise et ne lui fut arrachée qu'en 1797. La Lombardo-Vénétie occupée pendant plus d'un demi-siècle a été perdue à la suite des guerres de 1859 et de 1866» Quant à la Galicie et à la Dalmatie, la maison d'Autriche a invoqué pour les réannexer les droits antérieurs que possédait sur ces contrées le royaume de Hongrie , ou son annexe le royaume de Croatie.

Comme on peut le voir par ce rapide exposé, l'Autriche- Hongrie est essentiellement un état de droit historique ; ce droit n'a été prescrit ni par la conquête, ni par l'insuccès de révolutions avortées ; les chancelleries on ont respecté les formules, alors même qu'elles en méconnaissaient l'esprit. .

ti^AntHehe^Honirrle n'a ni unité séog^raphlqne, ni frontières

naturelles, ni unité nationale*

On- ne trouve donc dans l'histoire de cet État complexe tii le lumineux développement d'une grande race comme en France, ou en Allemagne, ni l'unité géographique comme en Italie, ni l'unité constante de volontés et d'aspirations comme dans la Suisse républicaine.

L'Autriche n'a point de frontières naturelles, point de configuration déterminée d'avance par des mers, des cours d'eau ou des montagnes. Le bassin du Danube semble à vrai dire, destiné à devenir le siège d'un grand empire; mais le Danube n'appartient pas tout entier à l'Autriche-Hongrie ; il prend ses sources eu Allemagne ; après avoir ar-

rosé Linz, Vienne et Pesth, il va se perdre dans l'empire ottoman où il trace la frontière de la Turquie proprement dite et de la Valachie. Grâce à lui, néanmoins, Vienne a conquis une des premières places parmi les grandes cités européennes ; elle est à peu près au point central de l'Europe ; elle s'élève à égale distance de Madrid et de Moscou, de Stockholm, de Londres et de Gonstantinople, de Hambourg et de Bucharest.

a Au point de vue hydrographique le Danube et ses affluents unissent bien en un même bassin les montagnes de l'Autriche et les plaines de la Hongrie, mais en dehors de ces régions danubiennes une partie considérable de la monarchie se trouve aussi dans les bassins de l'Elbe, de la Vistule, du Dnieper et del'Adige (El. Reclus,), »

La mer baigne certaines parties du littoral austro-hongrois ; mais elle ne lui appartient pas en réalité ; la possession intégrale de l'Adriatique sera tôt ou tard réclamée par l'Italie ou par la population qui organisera les groupes slaves de la péninsule slavo-hellénique aujourd'hui occupée par l'empire ottoman.

Quant aux chaînes de montagnes, elles ne tracent presque nulle part à l'Autriche une frontière bien définie : la grande chaîne des Garpathes qui la couvre au nord-est et au sud-est laisse en dehors la Bukovine, la Galicie et la Silésie entièrement ouvertes du côté du nord aux attaques de l'Allemagne et de la Russie. La Bohême est protégée par les chaînes des monts des Géants, des monts métalliques (Erzgebirge) et du Bœhmerwald (Sumava); mais la Bohême ceinte encore au sud-est par les monts de Moravie, forme une véritable unité géographique que l'on peut très-bien détacher par la pensée de l'unité factice austrohongroise; vers le sud-ouest, la frontière autrichienne est mieux dessinée par les massifs des Alpes (qui toutefois laissent l'Istrie en dehors), par la mer Adriatique, par le cours parallèle de la Save et de la Drave.

Si du moins cette région si mal délimitée appartenait, comme sa voisine l'Allemagne, à une race unique, ferme, compacte, obéissant à de communes traditions et prêle à

tous les sacrifices pour arriver à un même avenir ; mais il n'en est rien; sans unité géographique, TAustro-Hongrie offre au point de vue ethnographique la plus complète anarchie.

Nous avons déjà signalé plus haut les trois groupes fondamentaux de Tempire : les provinces allemandes-slaves dites héréditaires, le royaume de Bohême, le royaume de Hongrie avec son annexe le royaume de Croatie ; le partage de 1772 y a ajouté un nouvel élément, la Galicie polonaise. Mais ces individualités historiques sont loin d'être encore de véritables unités; aux conflits que provoquent entre elles des revendications fondées sur les textes du droit historique écrit, il faut ajouter ceux qu'a fait surgir dans notre siècle l'idée plus récente de la race et de la nationalité.

StaUiitliiiie des diverses nationalités.

On ne saurait se rendre compte de l'histoire de ces divers groupes, de leurs mutuelles relations et comprendre bien la situation de F Autriche-Hongrie sans connaître à fond la statistique des nationalités qui se partagent l'État qui nous occupe.

Les divers peuples de l'État autrichien appartiennent à quatre races différentes, la race slave, la race germanique, la race touranienne ou finnoise, la race latine ; on peut approximativement répartir ces races de la façon suivante :

4 370 000 Tchèques.

2 753 000 Slovaques.

« , . 2 341 000 Polonais.

Race slave \ c^ nm /^/^/^ n I V

2 774 000 Rutbènes.

1 500 000 Slovènes.

3 395 0(>0 Serbo-Croates Race germanique. 7 à 8 millions d'Allemands. Race latine. 600 000 Italiens.

2 640 000 Roumains.

Race hongroise (touranienne.) 5 500 000 Magyars.

Ces chiffres ne sont qu'approximatifs ; car les races dominantes se plaisent à enfler leur nombre et à diminuer celui des peuples moins favorisés.

Il faut joindre à ces divers groupes au moins un million de Juifs disséminés dans tout l'empire et qui dans certaines parties conservent les principaux traits caractéristiques de leur race, même l'usage de la langue hébraïque. Ils exercent une influence considérable sur les conditions économiques des contrées où ils vivent.

Ces éléments disparates ne se sont pas fusionnés avec le temps, comme chez nous par exemple, les Celtes et les Gallo-romains, les Francs et les Ibères. Ils ont gardé leurs langues, leurs traditions; ils vivent juxtaposés sans se confondre. La vie des corps organisés consiste dans l'équilibre des éléments simples qui les composent. Si cet équilibre vient à se rompre, c'est la mort. De même la vie de l'État austro-hongrois dépend uniquement de l'équilibre toujours instable de ces groupes ethnographiques.

Prépondéranee fanssement attrtlinée aux Allemands) lear répartition dans les diverses provinces.

On attribue généralement aux Allemands un rôle beaucoup trop considérable, faute de bien connaître, non seulement leur nombre, mais aussi leur répartition géographique. L'Autriche considérée comme État allemand, est ainsi qu'on l'a dit, une véritable mystification.

Le chiffre des Allemands de l'empire tel que nous l'avons donné est de sept à huit millions (on peut le porter à neuf en y ajoutant les Juifs dont l'allemand est la langue maternelle, à plus même, en recensant les Allemands étrangers à la nationalité politique autrichiennej; mais ces huit millions sont bien loin de former un groupe compacte et homogène. Les seules provinces entièrement allemandes de l'État austro-hongrois sont les deux Au triches et le duché de Salzbourg. A cette masse compacte se rattachent les Allemands de Styrie, de Garinthie et du Tirol qui dans ces

provinces sont mêlés aux Italiens et aux Slovènes. Les villes de Marbourg (Maribor) en Styrie, de Klagenfurth (Celovec) en Carinthie, de Neumarkt dans le Tirol, sont les dernières villes allemandes vers le midi. Le groupe formé par ces cinq provinces comprend au maximum 3 500 000 Allemands, et c'est* réellement le seul qui puisse être considéré comme se rattachant à la graade Allemagne des pangermanistes. En supposant qu'ils entrent un jour dans cette grande Allemagne en vertu du principe des nationalités, ce principe ne leur permet d'y entraîner ni les Italiens du Tirol ni les Slaves. Trente lieues environ séparent les Allemands de Trieste qu'ils regardent comme leur grand port sur l'Adriatique.

Viennent ensuite les Allemands de Bohême ; ils forment à peine les deux cinquièmes de la population totale du royaume ; ils sont répandus le long des frontières de la Bavière et de la Saxe, et ne constituent point un groupe géographique ; les villes de Budweiss (en tchèque Budëjovice) de Pilsen (Plzen) de Leitmeritz (LitomôHce) et de Reichenberg indiquent la ligne qui sépare ces Allemands des Tchèques. En Moravie un groupe d'environ 50 0000 Allemands occupe le nord de la province dont la majorité est slave (près de 1 500 000); on peut admettre que la population allemande de la Bohême et de la Moravie dépasse deux millions et plus ; mais ce chiffre est peu de chose en comparaison de la majorité tchèque qui est d'au moins 4 300 000 âmes. Les Allemands de Bohême, colons ou conquérants venus d'Allemagne, comme on le verra plus tard, séparés de la mère patrie par la frontière géographique la mieux dessinée, ne sauraient avoir la prétention d'entraîner dans leurs destinées celles de • la majorité slave qui a créé et organisé l'état où ils sont venus vivre, les uns comme des hôtes bien accueillis, les autres comme des envahisseurs détestés. Les Allemands ne peuvent même pas réclamer la Bohême, comme par exemple l'Alsace en vertu de la nationalité ; ils invoquent un prétendu droit historique de l'empire germanique, La Bohême, disent-ils, pénètre au cœur de l'Allemagne ; elle altère la pureté des lignes que

ses frontières devraient dessiner; c'est un pieu dans la chair allemande. Conclusion : il faut l'arracher.

Dans toutes les autres parties de Tempire les Allemands forment des groupes insignifiants, des colonies sans droits politiques spéciaux (sauf chez les Saxons de Transylvanie qui ont des privilèges historiques) et qui ne doivent les avantages dont ils jouissent qu'à l'universalité de la langue allemande, à certaines traditions politiques, ou à leur supériorité scientifique et industrielle. On compte par exemple 234343 Allemands en Silésie, 114 000 dans la Galicie,- 27 000 dans la Bukovine, 29 700 dans la Garniole, 200 000 dans la Transylvanie et 122 700 en Hongrie. Ces divers chiffres réunis donnent sans doute un total respectable ; mais l'importance de ce total diminue singulièrement si l'on songe à la façon dont ceux qui le composent sont répartis, disloqués au milieu des populations slaves, magyares et roumaines.

IiesjnagyarS) les Slaves et les Jtatins.

Les Hongrois, ou Magyars, comme ils s'appellent euxmêmes en leur langue, sont loin d'occuper toute l'étendue du royaume de Hongrie. Ils le partagent avec les Slaves et les Roumains. Ils se divisent en deux groupes compactes. Le premier comprend environ 4 400 000 âmes (les ethnographes hongrois disent 5 millions). Il a au nord pour frontière une ligne dont les points principaux sont Pressbourg (Pozony), Kaschau (Kasso) et Munkacs. Cette ligne sépare les Hongrois des Slovaques et des Ruthènes. A l'est une ligne partant de Munkacs sépare les Magyars des Ruthènes et des Roumains ; au sud ils pénétrent jusqu'à Arad et à Szombor et confinent aux Serbes et aux Croates. Leur position centrale sur le Danube, l'homogénéité d'un groupe plus considérable que chacun de ceux qui l'avoisinent, de sérieuses qualités politiques et militaires expliquent pourquoi les Hongrois ont pu se subordonner les populations moins unies, moins nombreuses

l'état austro-hongrois. 9

qui les entourent. Le deuxième groupe magyar, celui des Szeklers improprement appelés Sicules (environ 500 000 âmes) est enveloppé par les Roumains et sera plus tard sans doute absorbé par eux ; mais il reçoit incessamment une vie nouvelle du groupe principal qui constitue le noyau véritable du royaume de Hongrie.

La race slave occupe le nord et le sud-ouest de Tem- "pire; les- Tchèques habitent la plus grande partie de la Bohême, de la Silésie et de la Moravie ; les Slovaques, le nerd de la Hongrie; les Polonais, le nord-ouest de la Galicie; les Ruthènes, le reste de la Galicie, une partie de la Bukovine et quelques districts au nord-est de la Hongrie.

Les Slaves du nord sont séparés des Slaves du sud par les Allemands, les Magyars et les Roumains ; cette divi^ sion géographique jointe à Tesprit anarchique de la race slave, suffit à expliquer pourquoi malgré leur supériorité numérique ils n'ont pu arriver, ni à dominer les Allemands ou les Magyars, ni même à se faire admettre par eux sur un pied d'absolue égalité. Les Slaves méridionaux se divisent en. deux groupes, le groupe serbo-croate qui occupe la Croatie, la Slavonie, la Dalmatie, la Syrmie, le sud-ouest de l'ancien Banat de Tomesvar et les régions naguère encore désignées sous le nom de Frontière militaire; et les Slovènes qui habitent la Garinthie, la Carniole et une partie de l'Istrie et de la Styrie.

Les Roumains sont établis dans le sud-ouest de la Hongrie, dans la Transylvanie, dans la Bukovine ; les Italiens ne forment un groupe compacte que dans le Tirol méridional et ont des colonies dans les principales villes de l'Istrie et du littoral dalmate.

Persistanee et vltalllé des langues nationales | la Bohême ti la Hongrie.

La vitalité et la diversité de ces éléments est attestée par la variété des langues littéraires ; il ne s'agit point ici d'idiomes subalternes comme peuvent l'être chez nous

le basque par exemple ou le bas-bretou; il ne s'agit point de dialectes populaires comme ceux de l'Allemagne et de ritalie ; mais bien d'idiomes arrêtés, fixés par la littérature, employés par l'église, consacrés par l'usage des assemblées politiques, maniés chaque jour par la presse, qui est l'expression vivante de l'opinion publique. L'Autriche est une véritable tour de Babel européenne ; il s'y publie des journaux en allemand, en hongrois, en polonais, en ruthène, en tchèque, en slovaque, en serbo-croate, en Slovène, en roumain et en italien. Ces journaux écrits en des langues le plus souvent inintelligibles pour d'autres que pour les indigènes représentent des intérêts parfois fort opposés ; car par suite des traditions historiques ou du principe moderne des nationalités, certaines populations sont amenées à graviter plus ou moins ouvertement vers des centres placés en dehors de l'Empire; les Allemands vers la grande Allemagne ; les Polonais vers la Pologne ; les Italiens vers l'Italie ; les Slaves méridionaux vers leurs congénères de Turquie ; les Roumains vers la Valachie ; seuls les Tchèques et les Magyars trouvent dans l'empire l'asile de leur nationalité tout entière et le centre de leur destinée.

Pour les autres éléments, c'est dans l'antagonisme même des attractions exercées sur eux, dans une certaine loyauté traditionnelle à la dynastie, qu'il faut chercher les deux grandes forces morales qui les maintiennent dans l'orbite de la monarchie austro-hongroise. Il y faut ajouter l'esprit de caste qui chez les fonctionnaires et dans l'armée renforce un patriotisme artificiel et au besoin y supplée.

L'empereur d'Autriche dans les protocoles des chancelleries prend les titres suivants :

Empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, de Dalmatie, Croatie et Slavonie, de Galicie et de Lodomérie (partie de la Galicie), roi d'Illyrie, grand duc d'Autriche, de Bukovine, de Styrie, de Carniole, de Carinthie, grand prince de Silésie, Margrave de Moravie, comte princier de Habsbourg et du Tiroï, etc.

Au milieu de tous ces titres^ ceux de roi de Bohême et

de Hongrie sont les seuls à justifier la puissance du souverain qui les porte : la Bohême entraîne avec elle la Moravie et la Silésie; la Croatie, la Slavonie et la Dalzna-* tie ne sont que des annexes de la Hongrie. L^histoire des deux royaumes de Saint- Vacslav et de Saint-Etienne, la constitution ethnographique des provinces qui ont été groupées sous le sceptre des Habsbourg, ont été presque absolument ignorées ou dédaignées par les historiens de Tancienne école ou par les politiques de cabinet. Nous engageons donc le lecteur à méditer sérieusement les pa ges précédentes et à donner toute son attention à la carte ethnographique qui les accompagne ; on ne peut, sans l'avoir étudiée, se faire aucune idée de TAutriche-Hongrie et de ses destinées.

EPOQUE PRIMITIVE : LES BARBARES ET LA DOMI- NATION ROMAINE; IJVVA9ION8 GERMANIQUES.

Temps préhistoriques ; les Celles et les Illyriens ; conquêtes des Romains. — Les Daces ; les Marcomans en Bohême ; organisation de la conquête romaine; les Goths; Dioclétien et le christianisme. — Les Huns; Attila; les Lombards.

Temps préhistoriques; les Celtes; les Illyriens; conquêtes des Romains.

Ce qui nous intéresse surtout dans les origines de l'État austro-hongrois, ce sont les éléments qui ont laissé des traces dans l'organisation ultérieure de cet état, ou exercé une influence sur ses destinées.

On sait peu de chose sur les populations qui ont habité

le sol de rAutriche-Hongrie antérieurement à l'ère chrétienne. Leur histoire ne commence qu'à partir du moment où les conquêtes des Romains mirent le peuple roi en rapport avec ces régions jusqu'alors inconnues. Mais les notions qu'ils nous ont transmises sont le plus souvent vagues ou peu exactes ; les Romains appréciaient, comme les Grecs, les peuples harbares au point de vue de leurs préjugés et répétaient le plus souvent sans les contrôler des renseignements plus ou moins authentiques ; ils se souciaient peu des origines, acceptaient les légendes les plus fantastiques et ne tenaient aucun compte des idiomes qu'ils ne comprenaient pas.

Il n'est pas douteux que le sol de l'Etat austro-hongrois ait été habité pendant la période dite de l'âge de pierre. Les silex taillés que Ton trouve en Bohême, en Moravie, en Hongrie, en Galicie, dans la basse et la haute Autriche ne laissent aucun doute à cet égard. Les objets en bronze sont nombreux ; tout le monde a entendu parler des admirables trouvailles faites à Hallstadt (dans le Salzkammergut), dont les fac-similé ont enrichi notre musée de Saint-Germain. Les anthropologistes ont même donné à une période de l'histoire des Alpes le nom de civilisation hallstadienne. Le fer se rencontre également; ces diverses couches permettent de supposer une suite non interrompue d'habitants et de civilisations successives depuis les premiers âges de l'humanité. Mais il est difficile de déterminer la race qui durant ces périodes primitives a vécu dans ces régions ; étaient-ce des Finnois, des Ibères ou des Ariens ? On ne sait.

En laissant de côté les légendes grecques relatives à l'Illyrie et au littoral adriatique, la première race qui apparaisse avec certitude sur le sol de la future Autriche est la race celtique. Après s'être établis à la suite des grandes migrations primordiales dans les régions de l'extrême occident, les Celtes refluent vers le centre et l'orient européens ; suivant une tradition qu'il est plus facile d'enregistrer que de contrôler, au quatrième siècle, sous la conduite d'un chef nommé Sigovèse, ils s'étendirent dans l'espace

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compris entre le Rhin et la Vistule, occupèrent les massifs des Alpes et le bassin du Danube. On sait qu'en l'an 335 avant J.-C. Alexandre-le-Grand reçut sur le Danube inférieur des députés celtes qui lui offrirent paix et amitié. Que devinrent les habitants du pays envahi par les Celtes? Les uns se réfugièrent dans les montagnes, les autres se fondirent avec la race conquérante ; d'autres, (peut-être des Slaves] se réfugièrent derrière les Garpathes, d'où nous les verrons plua tard revenir.

Des populations celtiques se fixèrent sous différents noms dans les diverses régions : les Boïens occupèrent la Bohême à laquelle ils donnèrent leur nom (Bojohemum) ; les Taurisques s'établirent dans le pays de Saizbourg, la Styrie, la Garinthie ; les Scordisques dans la Croatie et la Slavonie; les Ambrons vers les bouches de la Vistule. Les sangliers en bronze, que l'on a trouvés en Bohême, sont regardés comme des vestiges delà civilisation celtique^

Sur les côtes de l'Adriatique, les populations désignées sous le nom d'IUyriennes ne se confondirent pas avec les Celtes ; telles sont par exemple, les Venètes (que l'on a tenté d'assimiler aux Slaves), les Karnes, les Japodes. Les pirateries de ces populations maritimes appelèrent sur elles l'attention des Romains. Agron, leur roi, et plus tard sa veuve Teuta furent vaincus et obligés à payer tribut. En l'an 180 avant J.-G., Aquilée fut construite ; l'Istrie devint province romaine, et la ville de Trieste (Tergeste) s'éleva pour tenir les vaincus en échec. En l'an 168, Genthius, roi des lUy riens, s'étant allié avecPersée de Macédoine fut fait prisonnier; l'Illyrie et la Dalmatie devinrent provinces romaines en l'an 129 avant J.-G. La persistance de la culture classique et encore aujourd'hui de la langue italienne sur le littoral dalmato se rattache par une tradition non interrompue à cette conquête romaine.

Une fois maîtres du littoral adriatique, les Romains pénétrèrent peu à peu dans l'intérieur des terres et se trouvèrent en rapport avec les populations qui vivaient isolées dans leurs montagnes, les Taurisques, par exemple, les Rhétiens, parents des Étrusques, qui occupaient le

Tirol actuel. Etant donné Tesprit conquérant et rapace des Romains, ces relations ne pouvaient être pacifiques. En Tan 115, le consul Marins Emilius Scaurus mettait le pied sur la terre des Taurisques. Mais en s'avançant vers le nord, les Romains allaient rencontrer les populations germaniques. Vers Tan 115, les Cimbres fuyant, dit-on, un débordement de la Baltique, descendent vers le midi, et sont repoussés par les Boïens ; ils ravagent les contrées des Scordisques et des Taurisques. Les Romains essayent de s'opposer au torrent dévastateur ; ils sont vaincus à Noreja (Carinthie, près Klagenfurth, 113), par les barbares qui vont se briser dix ans après sous les murs d'Aix et de Vérone (101). Depuis ce moment, la race germanique ne cessera plus de menacer les massifs des Alpes, le quadrilatère de la Bohême, le bassin du Danube. Les Suèves, les Marcomans, les Quades, les Hermandures attaquent sans relâche les Celtes, pressés d'une part par les Teutons, de l'autre par les Romains. Mais loin de savoir s'unir pour conjurer le danger, ils se divisent et s'affaiblissent de plus en plus.

lies Daees; les mareomaiis en Bohême; org^anlsatlon

de la conquête romaine.

Tandis que les Marcomans pénétraient dans le pays des Boïens, un peuple situé sur les rives du Danube inférieur, les Daces organisaient un Etat puissant dans les provinces qui comprennent aujourd'hui la Hongrie orientale, le Banat, la Valachie, la Moldavie, la Bukovine et la Transylvanie. On n'est pas encore fixé sur la nationalité des Daces. On sait que c'était un peuple guerrier, agriculteur, habile à travailler les métaux et chez lequel une idée enthousiaste de l'immortalité de l'âme avait développé une énergie toute particulière. Au milieu du premier siècle avant J.-C, les Daces avaient pour roi un certain Berébistas, homme ambitieux, avide de conquêtes, et qui ne demandait qu'à profiter des discordes de ses voisins

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pour intervenir dans leurs affaires. Les Celtes lui fournirent une occasion favorable ; un conflit éclata entre les Scordisques et les Boïens. Les Scordisques implorèrent l'alliance de Berebistas; ils marchèrent contre les Boïens, qui malgré l'alliance des Taurisques furent complètement défaits. Ils durent évacuer les régions habitées par eux ; elles gardèrent longtemps encore après cette catastrophe le nom de déserta Boionmi, Les Marcomans et les Quades occupèrent peu à peu les régions qu'ils avaient abandonnées. Berebistas, enivré par son triomphe, se préparait à marcher contre Home elle-même quand il fut assassiné dans une sédition populaire (45 avant J.-G.) La puissance de sa nation tomba avec lui.

Après la mort de César, les populations du littoral adriatique crurent pouvoir reconquérir leur indépendance. Elles attaquèrent les colonies romaines ; mais Octave n'était pas homme à laisser ces injures impunies ; Dalmates, Libumes, Japodes, Karnes, Pannoniens, Scordisques, Taurisques succonabèrent tour à tour; Sissia (auj. Sisek), sur la Save, reçut une garnison romaine, et fut reliée à Aquilée par une voie militaire; elle devint plus tard la grande place d'armes des Romains, le port de leur flotte de guerre sur la Save, et leur centre d'action contre la Pannonie. On désignait sous le nom de Pannonie la région comprise entre la Save, le Danube et les Alpes. Peu de temps après, les Dalmates furent soumis à leur tour.

Rome triomphait; mais la paix n'était pas définitivement assurée à l'empire, tant que les populations des Alpes restaient indépendantes dans leurs montagnes, tant (pi'clles pouvaient donner la main aux Germains pour marcher avec eux contre le grand ennemi des barbares. La Pannonie conquise fournit aux Romains une large et solide base d'opérations. Les Rhétiens, habitants du Tirol actuel, les Vindeliciens, entre l'Inn et le Lech, furent attaqués par deux armées romaines, sous la conduite de Drusus et de Tibère; après des luttes sanglantes, ils succombèrent ; la Rhétie et la Vindélicie furent annexées à l'empire (13 av. J. C); la plupart des habitants valides

furent incorporés dans les légions romaines ou transportés dans d'autres contrées; les montagnards durent descendre dans la plaine pour la cultiver. A ces nouvelles provinces fut adjointe, sans lutte et sans résistance, la Norique.

Le Danube était désormais la frontière de Tempire romain. Derrière cette frontière, il organisa les pays conquis, y fit pénétrer ses institutions et sa langue, qui devint par la suite l'instrument de la propagation du christianisme. Nous n'entrerons pas ici dans le détail complet de cette organisation puissante. La Pannonie fut placée sous l'autorité d'un légat consulaire; la Norique sous celle d'un procurateur ; plus tard, on les subdivisa chacune en deux provinces; la Garniole actuelle était le point de contact des frontières de l'Italie, de la Norique . et de la Pannonie.

De fortes garnisons (60 à 70 000 hommes) assuraient la soumission des indigènes : les villes fortifiées les plus importantes, et qui servaient en même temps de résidence aux autorités, étaient : en Pannonie, Sirmium (aujourd'hui Mitrovica), sur la Save; Aquincum (Bude), sur le Danube; Siscia (Sisek), au confluent de la Kulpa et de la Save; Vindomina ou Vindobona (Vienne) sur le Danube. La future capitale était occupée par une légion, et eut, vers la fin de l'empire, une escadre de la flotte danubienne : dans la Norique : Gelej a (Gilly); Pœtovium (Pettau); Laureacum (Lœrch). Cette ville, située au confluent de î'Enns et du Danube, avait une importance particulière; elle commandait le débouché des vallées dos Alpes tiroliennes.

Une flotte protégeait la Save et le Danube ; on en constate l'existence dès l'an 51 de notre ère. Vespasien lui donna de grands développements et en établit le commandement suprême à Vindobona.

Trois voies capitales partaient d'Aquilée : l'une se dirigeait vers l'est par Emona (Lubljania, Laybach), Pœtovium (Pettau), Sabaria, (Steinmanger) vers Garnuntum (Haimburg) ; l'autre allait vers le nord, traversait Virunum, Noreja, Surontium et Ovilabis (Wels?); la troisième, celle

de Touest, gagnait Aguntum (Innichen) et, par le Pusterthal, Veldidena (Witten, près Innsbrûck) ; elle regagnait ensuite la grande voie du Brenner, qui allait de Vérone à Augusta Vindelicorum (Augsbourg). Emona (Laybach) était le point de croisement d'un grand nombre de routes secondaires. On rencontre encore aujourd'hui beaucoup de bornes militaires; les distances partent d'Aquilée, de Milan, de Sirmium, de Bregantia (Bregenz), d'Augusta Vindelicorum (Augsbourg).

Par la soumission de la Pannonie, les Marcomans se trouvèrent en contact immédiat avec les Romains: Les rapports des deux parties furent d'abord assez pacifiques. Le fils du prince des Marcomans, Marobode fut même élevé à la cour d'Auguste ; mais, après la conquête de la Norique et de la Rhétie, ces relations amicales firent place à une défiance réciproque. Marobode résolut de tenir en échec ses dangereux voisins. Il occupa fortement la Bohême et la Moravie, et s'allia avec les Quades, peuple germanique établi dans cette province. Marobode, instruit à l'école des Romains, retourne contre eux les arts qu'il avait appris sous ces grands maîtres. Il fortifie sa capitale, Maroboduum; elle devient l'asile de tous ceux qui conspirent contre la domination étrangère. Gomme Marobode aspire à devenir lui-même conquérant, il lance ses armées sur la plus grande partie de l'Allemagne. Mais Rome ne peut tolérer longtemps cet inquiet voisin; elle lui déclare la guerre. Tibère marche contre lui (6 av. J. G.). Une révolte des Pannoniens et des Dalmates Toblige à rebrousser chemin après avoir conclu la paix. Ge furent les Germains eux-mêmes qui se chargèrent de détruire la puissance de Marobode, Après une lutte sanglante il fut vaincu par Arminius (17 ap. J. G.). Il vit, deux ans après, ses États envahis par le chef goth Kathvalda, et se réfugia chez les Romains. L'empereur Tibère lui assigna pour résidence la ville de Ravenne (19 ap. J. G.).

Jusqu'ici, les Romains n'ont point encore pénétré sur la rive gauche du Danube inférieur. Ils attendront quelques temps encore. Le royaume de Dacie était tombé dans

BIST. DE L'aUTRIGHB. 2

l'anarbhie depuis la mort de Berebistas. Dans les plaines du bassin de la Tisza on voit apparaître des populations nomades dont la race est difficile à déterminer; des Sarmates, des Âlains, des Roxolans, des Jazyges qui, peu à peu^ s'établissent jusqu'au Danube. Vers la fin du premier siècle^ le roi Décébale réunit ces éléments épars en une solide fédération. Il attire à lui des artisans et des architectes romains, construit des places de guerre, exploite les riches mines de la Transylvanie. Enhardi par le succès de quelques entreprises heureuses, il attaque les Romains, détruit deux armées envoyées par Domitien, l'oblige à conclure une paix honteuse, par laquelle Rome s'engage à payer tribut au barbare et à lui fournir les ouvriers dont il aura besoin (90 ap. J. G.).

tie» Cioihsi Dlbcléllen et ie ehristianlsme.

Le successeur de Domitien, Trajan, n'était pas homme à supporter cette domination; il refuse le tribut, jette deux ponts sur le Danube (non loin de la ville actuelle d'Orsova), traverse le fleuve et bat Décébale dans les plaines du Banat actuel; puis il pénètre dans la Transylvanie, oblige Décébale à livrer une seconde bataille devant les murs de sa capitale Sarmizegethusa. Le roi dace est obligé de consentir à la paix et de céder les pays conquis y compris sa capitale (101). Trois ans après il essaie de renouveler la guerre; vaincu pour la seconde fois, il s'ôte la vie ; la Dacie devient province romaine. Les colons qu'il laissa sur le bas Danube sont considérés comme les ancêtres de la nation roumaine.

La conquête de Trajan marque l'apogée de la puissance romaine dans ces contrées. A partir du deuxième sièclej les peuples germaniques, un instant intimidés par les armes de Rome, vont commencer leurs invasions. Dès la seconde moitié du deuxième siècle, leurs flots commencent à battre les frontières de l'empire qu'ils doivent submerger. L'histoire de ces luttes appartient à celle de la race germjanique ; nous n'avons à retracer ici que les résultats qui intéressent

rhistoire de rAutriche-Hongrie, c'est-à-dire à signaler les éléments germaniques déposés tour à tour sur les territoires qui nous occupent. Les Goths descendent vers le midi et entraînent avec eux les tribus suèves. Vers Tan 165 de notre ère, les barbares attaquent de tous les côtés les fron* tières de l'empire romain ; ils envahissent la Norique, la Pannonie, la Rhétique et pénètrent jusqu'à Aquilée (166). En l'an 170, le légat Vindex éprouve une défaite qui ne lui coûte pas moins de 20 000 hommes. Marc Aurèle réussit pour-* tant à repousser l'invasion (175), et même à imposer une paix avantageuse (175). Cette paix ne dura pas longtemps. Deux ans après, les Marcomans et les Quades se révoltent; Marc Aurèle meurt à Sirmiùm, dans une expédition contre eux (180). «c Après trois ans de lutte, dit Marcus Capito* linus, il aurait probablement vaincu les barbares, s'il avait vécu une année de plus ». Son fils, Commode, laisse les Vandales s'établir sur les bords du Danube supérieur, dans les régions qui correspondent à la Bavière actuelle et à la Haute-Autriche. Pendant quelques années le courant barbare parut vouloir refluer v6rs le haut Danube et le Main. Mais le prestige de Rome s'affaiblissait dans des luttes incessantes; le temps était venu où les armées faisaient ou défaisaient les empereurs. Les Marcomans recommencèrent leurs attaques contre la Rhétie et la Norique; les Goths menaçaient la Dacie; l'empereur Maxime essaya en vain de leur résister. Les Goths s'établirent dans une partie de la Dacie; les Gépides et les Burgondes occupèrent le nord de la Hongrie et la Transylvanie. Les Goths fixés sur les bords de la mer Noire ravagent la Mésie, la Thrace, la Macédoine. L'empereur Claude les bat à Nissa (Nich), en Mésie (269). Malgré les efforts d'Aurélien, l'empire, en 274, se vit obligé d'abandonner complètement la Dacie. Les Goths en restèrent définitivement les maîtres, et sur les bords du Danube inférieur et de la mer Noire, ils formèrent un double royaume: celui des Westgoths (Visigoths), comprenant la Transylvanie actuelle, la Valachie, la Moldavie, et la Bessarabie; et celui des Estgoths (Ostrogoths), qui s'éteiidit dix

SlO chapitre II.

Dniester au Dnieper dans les possessions actuelles de Tempire russe. L'élément germanique semblait alors devoir triompher dans ces contrées slaves.

Le sol de T Autriche -Hongrie fournit à Rome plus d'un souverain. Decius était Pannonien ; Probus, originaire de Sirmium, planta les vignobles de Pannonie ; Dioclétien était Dalmate. On sait qu'il se retira dans son pays natal, à Salone, où les ruines de son palais subsistent encore et enveloppent une partie de la cité moderne ; le nom de Spalato (en slave Spljet), dérivé de Palatium suffirait, à à défaut de ces ruines, à rappeler les splendeurs de la retrafte impériale. Son règne fut signalé par les persécutions qu'il exerça contrôles chrétiens. Dès le premier siècle, le christianisme avait trouvé sur les bords de l'Adriatique, de la Save et du Danube, de fervents adhérents. D'après la tradition, saint Marc avait évangélisé Aquilée et consacré dans cette ville, comme premier évêque, saint Hermagoras, dont le nom est encore populaire chez les Slovènes; l'apôtre saint Luc avait prêché en Dalmatie. Andronic, l'un des soixante-dix disciples du Christ, aurait été le premier évèque de Sirmium. Quoiqu'il en soit, au commencement du quatrième siècle on trouvait des communautés chrétiennes et un clergé organisé dans les villes les plus importantes de la Rhétie, de la Norique, de la Pannonie et de la Dalmatie. On cite sous Dioclétien, Lauriacum, Siscia, Sabaria,Pœtovium, Sirmium, qui se firent particulièrement remarf[uer par l'ardeur de leur foi et la constance de leurs martyrs.

Dioclétien procéda à une nouvelle organisation administrative des provinces alpines et danubiennes. Il divisa la Rhétie en deux provinces (Rhœtia prima, Rhœtia secunda, celle-ci comprenant aussi la Vindélicie) ; la Norique en deux (Noricum ripense et mediterraneum) ; la Pannonie en trois parties, ayant pour capitales Garnuntum, Sirmium ot Valeria. Nous n'avons point à raconter ici comment l'empire, partagé d'abord entre Conslantin et Licinius, échut tout entier après la mort de ce dernier à Constantin (323). Constantin, par l'édit de Milan, garantit le libre

exercice du christianisme. L'église put s'organiser publiquement. Dans le courant du quatrième siècle, Aquilée et Sirmium devinrent le siège d'archevêchés auxquels furent soumis les évêques des régions environnantes. A Sirmium (380), à Aquilée (381), furent tenus des conciles qui condamnèrent la doctrine d'Arius ; elle avait fait de grands progrès en Pannonie.

On sait que Constantin divisa l'empire en quatre préfectures : celles d'Orient, d'Illyrie, d'Italie et de Gaule. Les deux Rhéties furent rattachées à la préfecture d'Italie; la Dalmatie, la Pannonie, la Norique à la préfecture d'illyrie. Le préfet résidait à Sirmium (Mitrovica).

Sous le règne de Constantin, plusieurs bandes de Sarmates, conduites par le roi Rausimond, vinrent des bords de la mer d'Azov, s'établirent sur le Danube inférieur et soutenues par les lazyges, ravagèrent plusieurs fois les provinces romaines de Tempire (319-322). L'empereur les repoussa. Dans une lutte postérieure entre les Sarmates et les Goths, les Sarmates réclamèrent l'appui des Romains. Constantin les aida à repousser les Goths. Un peu plus tard, nous voyons une partie des lazyges, chassés par les Sarmates, traverser le Danube et s'établir à titre d'hôtes et de colons dans la Thrace et la Macédoine; dès maintenant recommencent ces immigrations, ces infiltrations lentes des barbares qui précèdent la grande invasion des Slaves, des Avares et des Hongrois. Sous le règne de Constance (356), les Aliemanni, les Quades, les Sarmates ravagent laRhétie et laPannonie; Constance leur inflige de graves échecs(358-359).

En 364 un Pannonien, Valentinien, fut encore choisi pour empereur. Il partagea l'empire avec son frère Valens ; Valentinien garda les trois prélectures d'Occident et prit Milan et Sirmium pour capitales; Valens eut l'Orient et résida à Gonstantinople ; il eut à repousser les invasions du roi des Goths, Athanarich ; Valentinien, celles des Quades ; les Goths et les Quades s'uoirent pour ravager les provinces pannoniennes ; Sirmium put à grand' peine se défendre contre eux. Valentinien mourut d'apoplexie tandis qu'il négociait avec les barbares.

ââ CHAPIÏRfî lî.

I<C8 Hans; AUlIftl les liOmbards.

Grâce à la force supérieure de son organisation et à Textension du christianisme et de sa civilisation, Tempire romain serait peut-être venu à bout de contenir et d'assimiler les populations qui le pressaient de tous côtés; mais à ces populations allait se joindre un élément jusqu'alors inconnu, étranger à l'Europe, doué d'un élan et d'une discipline formidable, plus redoutable que tout cp qu'on avait vu jusqu'alors. Les Huns avaient vécu pendant longtemps dans les grandes plaines qui s'étendent entre la Don et la mer Caspienne. En 375, l'année même de 1^ mort de Valentinien, ils se précipitent sur leurs voisin^ les Ostrogoths, franchissent le Dniester, inondent le royaume des Wisigoths et les refoulent vers le Danube. Les "W^isigoths implorent un asile sur les terres de l'empire; on les y admet : mais maltraités par les officiers romains, ils payent l'hospitalité par la révolte et marchent contre Valens, qui périt' à la bataille d'Andrinople (378). Théodose arrêta leurs succès, et par des traités li^biles incorpora les uns dans l'armée, dissémina les autres dans la Thrace, la Mœsie et l'Asie mineure. Ceux de la Thrace demeurèrent fidèles et défendirent l'empire contre les Huns. Après la destruction des deux royaumes des Goths^ les Huns avaient occupé tout le pays compris entre le Dnieper et le Danube. Ils finirent par passer ce fleuve et s'emparèrent d'une partie de la Pannonie; leur invasion avait déplacé la plupart des populations qu'ils avaient rencontrées sur leur passage ; mais dans le flux et le reflux perpétuel de pette époque, elles n'eurent pas le teipps de créer de nouveaux états et allèrent s'abattre sur l'Italie. A la mort de Théodose, l'empire fut partagé entre ses deux fils Honorius et Arcadius, pour n'être jamais rétabli dans son unité (395). La discorde se mit entre les deux moitiés rivales, et les Huns en profitèrent pour proposer leurs services au plus oflrant. L'empereur Théodose II dut leur

ÉPOQUB PRIMITIVE. S3

payer un tribut annuel de trois cent-cinquante libres d'or qui fut plus tard élevé à sept cents.

En Tan 437, à la mort du roi Ruja, ou Roas, le commandement échut à son neveu Attila, ou Etzel, à celui que le moyen-âge, dans sa terreur^ devait appeler le fléau do Dieu. U donna à ses peuplades une nouvelle cohésion ; il préluda à son invasion en Italie et en Graule par de foudroyantes eitpéditions en Pannonie en Mésie, en Thrace, en Macédoine. Par lui Sirmium fut détruite^ et depuir» ellene s'est jamais relevée de ses ruines. En Tan 447, Tempire lui abandonna la possession de la Sirmie et s'engagea à lui payer un tribut onéreux. On connaît ses deux expéditions en Graule et en Italie. Il revint mourir dans son campement, entre le Danube et la Theiss (Tisza).

Les Hongrois qui, comme on sait, se rattachent à la même famille que les Huns, voient dans Attila un de leurs

{dus glorieux ancêtres. Quelques-uns de leurs historiens 'exaltent avec enthousiasme. Au treizième siècle, le chroniqueur Kezai divise ses Gesta Hungarorum en deux livres : rArrivéCy qui est celle d'Attila; le Retour, qui est celui d'Arpad (voir le chap. V). L'historien moderne Boldenyi s'écrie : « Qui ne reconnaîtrait en lui un précurseur de Napoléon... Quand un prince manque d'un Homère, dit Fénelon, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un. Si cela est vrai, que dire d'Attila, qui eut vingt Homères, que toutes les langues européennes célébrèrent à l'envi et que Raphêl lui-même ne dédaignait pas d'illustrer de son pinceau? » Aujourd'hui encore F Attila est le vêtement national de la noblesse magyare. Par une singulière ironie de la fortune, Attila eut pour secrétaire un provincial, un bourgeois de Pœtovium, qui fut le père du dernier des Césars, Romulus Augustule.

L'empire d'Attila ne lui survécut pas; ses fils ne surent pas défendre leur héritage contre les Germains ; ils furent contraints de regagner les demeures primitives de leur race, sur les bords de la mer Noire. Les Ostrogoths restèrent maîtres de la Pannonie ; les Visigoths et les Gépides du bassin de la Theiss et de la Transylvanie.

L'empire romain allait bientôt disparaître; il ne lui restait plus, outre l'Italie, que la Dalmatie, la Rhétie et la Norique; les AUemani et les Thuringiens ravageaient ses provinces et s'y établissaient au-delà du Danube; les populations germaniques continuaient leurs mouvements alternatifs d'invasion et de retraite. Les Marcomans et les Quades ont disparu ; les Rugiens les remplacent dans la Moravie et la Basse-Autriche ; les Hérules s'emparent de la Haute-Hongrie ; les Ostrogoths de Pannonie passent en Mésie (473). En 476, Odoacre détruit l'empire d'Occident.

Théodoric s'établit en Italie (493), et étend sa domination sur la Dalmatie, la Norique et la Rhétie; les Germains établis dans cette dernière province reconnurent son autorité ; sans eux ces contrées n'eussent été peuplées que de ruines. Justinien, au siècle suivant, vengea l'empire d'Ocident, et conquit avec l'Italie les provinces qui en. dépendaient (535-555). Un peuple nouveau, les Lombards, lui avait prêté secours dans ces expéditions ; il les établit dans la Pannonie et la Norique, qu'ils eurent à défendre contre les Gépides. Leur roi Alboin trouva pour cette lutte des alliés, dans les Avares, parents des Huns (565). Ils occupèrent les provinces habitées par lesGépides. Peu de temps après, l'émigration des Lombards vers l'Italie laissa les Avares maîtres absolus des régions danubiennes.

Cette émigration des Lombarde en Italie mit un terme aux voyages incessants de la race germanique à travers les régions danubiennes. Gomme un ouragan dévastateur les tribus germaniques avaient tour à tour passé sur ces contrées sans y créer ni un empire ni une civilisation; elles avaient anéanti la culture romaine, puis elles étaient descendues vers le midi chercher le pays « où les citronniers fleurissent ». Seules quelques contrées riantes, le Tirol avec ses montagnes, Salzbourg et la Haute-Autriche les avaient retenues et fixées. Les Avares auraient peutêtre réussi à fonder quelque chose ; mais derrière les Germains arrivait une migration importante, celle des Slaves qui va prêter une vie nouvelle au bassin de l'Elbe et du Danube.

Origines de la race slave. Les Tchèques ; les Slaves du Danube. — Les Slaves et les Avares. Samo (627-662). — Les Serbes et les Croates (634-638). — Mœurs, coutumes, religions des Slaves.

Orlg;lne« de la race slave; les Tchèques; les Alaves

«lu Danube.

Malgré les nombreux travaux dont elles ont été l'objet dans notre siècle, les origines de la race slave sont encore fort obscures. On s'est efforcé d'en retrouver les traces dans le bassin du Danube et de l'Elbe supérieur bien longtemps avant l'époque où elle apparaît réellement dans l'histoire; de simples inductions philologiques ne nous permettent pas d'établir dans un livre de ce genre tout un système de conjectures. Un fait certain, c'est qu'au (Jébut les Slaves n'apparaissent pas comme un peuple conquérant. Ils occupent et défendent contre les Finnois les plaines immenses qui s'étendent derrière les Garpathes, les bassins de la Vistule et du Dnieper ; fractionnés en tri» bus diverses, peu soucieux d'entrer en rapports belliqueux ou pacifiques avec les Romains ou les Teutons, ils restèrent longtemps ignorés ; ils n'eurent point de César comme les Gaulois, point de Tacite comme les Germains,

pour raconter leurs mœurs et scruter leurs anuales. Peutêtre furent-ils connus du monde ancien sous les noms mystérieux de Vénètes et de Sarmates, peut-être se trouvèrent-ils mêlés à certaines populations d'une autre race sur lesquelles nous possédons des renseignements plus ou moins incomplets, aux Goths, aux Huns, etc.. Le dédain des anciens pour Tethnographie et la linguistique ne nous permet pas de rien affirmer à cet égard. Tout ce qu'on peut admettre c'est que peu à peu, à mesure que les Germains avançaient vers l'est et vers le sud, les Slaves se mirent en marche pour occuper les régions abandonnées. C'est ainsi que les pays situés entre l'Elbe et l'Oder se trouvèrent habités par des Slaves qui devaient eux-mêmes disparaître plus tard devant les revendications des conquérants allemands.

A une époque indéterminée, sans doute vers le milieu du cinquième siècle, une autre branche des Slaves, les Tchèques (Gechy), appelés à tort Bohèmes ou Bohémiens, quittèrent les contrées de la Galicie actuelle et pénétrèrent dans l'intérieur du quadrilatère de la Bohême. L'histoire réelle a peu de chose à démêler dans les légendes qui racontent cette migration. Mais ces légendes sont si chères au cœur du peuple tchèque, elles jouent un si grand rôle dans les luttes qu'il soutient encore aujourd'hui pour son existence, que l'on ne saurait absolument les passer sous silence. D'après elles, il y avait naguère trois frères, Gech, Lech et Rous. Lech, à la tête d'une tribu slave, quitta la patrie commune de sa race ; il arriva dans l'intérieur de la Bohême et donna son nom à la patrie nouvelle. Une tradition que rien ne justifie d'ailleurs veut que le mont Bip, près la ville de Roudnice (Roudnitz) ait été la première étape définitive de la nationalité slave en Bohême. Les croyants indiquent même l'endroit où le grand aïeul (praotec) Gech aurait été enterré.

D'après la même tradition, Gech était originaire de la grande Groatie, c'est-à-dire des contrées situées au pied des Garpathes, vers la Galicie actuelle. On fait remonter à ce personnage mythique un nom ethnographique que

personne n'est parvenu jusqu'ici à expliquer; par une singularité bizarre les textes latins du moyen âge, ne connaissent pas ce nom et s'obstinent à désigner le peuple qui le porte par l'épithète de Bohémiens. Les Slaves de la Bohême héritèrent ainsi du nom des Boïens, qui les avaient précédés. A leur suite évidemment durent s'avancer leurs congénères de Moravie ; puis les Slaves débordant de tous côtés par-dessus les Garpathes derrière lesquels ils semblent jusque là être restés immobiles, envahirent peu à peu la Hongrie supérieure et la Basse-Autriche, abandonnée par les Hérules (494), puis les contrées de la Valachie, de la Moldavie, de la Transylvanie; là ils rencontrèrent les débris des Daces romanisés par les colons romains, se fondirent avec eux et constituèrent les premiers éléments de la nationalité roumaine. Ces migrations slaves dont l'histoire reste fort obscure paraissent cependant se distinguer par des caractères bien précis des migrations germaniques.

Mjpt^ Sliiireii 4»t let^ Avares ( fumo (•ff-909].

Les Allemands envahissent les pays conquis par les Ror mains et imposent leur domination aux peuples qu'ils y trouvent : les Slaves s'avancent dans des régions abandon-» nées; ils n'ont point à s'en emparer les armes à la main; leur invasion est toute pacifique. Toutefois, ils ne restel'ont pas longtemps paisibles possesseurs des régions qu'ils ont occupées sans lutte, et ils seront obligés de les détendre contre des envahisseurs impitoyables ; tels sont par exemple les Avares. (Obri) Les Avares soumirent d'abord le peuple slave des Dudlebes dans la G^alicie actuelle, entre le Bug et le Styr, puis sous la conduite de leur Ghagan, le terrible Bajan, nouvel Attila, ils franchirent les Garpathes et soumirent les Slaves de Moravie et de Bohême. Encouï^gés par le succès, ils poussèrent des pointes hardies juscpie sur l'empire franc et la Pannonie (563-568). Les Slaves eurent cette fois à souffrir des Avares ce que les Ger-

mains avaient enduré des Huns. Les plaines de la Hongrie sur les deux rives du Danube et de la Theiss devinrent le siège de la puissance avare ; de grands camps fortifiés appelés Hrings servaient d'abri à ces envahisseurs. Les Slaves durent leur payer tribut et fournir des soldats à leurs armées ; parfois ils furent réduits à se laisser transplanter d'une région à l'autre.

C'est ainsi que la Pannonie et la Norique reçurent des colons slaves qui devinrent les ancêtres des Slovènes ; ces Slaves avarisés descendirent jusqu'au Frioul où leurs descendants subsistent encore aujourd'hui et parlent un idiome qui parait se ressentir d'une influence touranienne. Les Slaves établis dans le bassin de l'Enns et de la Mur reçurent le nom de Slaves Garentins.

Assuré de la soumission et du concours des Slaves, Bajan ne craignit pas de s'attaquer à l'empire grec; en 584 il conquit la Sirmie et en fit une base d'opération contre Byzance, puis plus tard la Dalmatie et l'Istrie. En 599 il poussa jusque vers Gonstantinople et l'eût peut être prise sans une peste qui se déclara dans son armée. Ce nouvel Attila mourut en 603 et la discorde se mit parmi ses héritiers; les Slaves qui s'étaient laissés subjuguer par les Avares réclamèrent leur indépendance et se préparèrent à la révolte; c'est alors qu'apparut un mystérieux personnage, le marchand Samo. C'était dit Frédégaire, un Franc venu pour affaire de commerce chez les Slaves. Un écrivain postérieur, l'historien anonyme de la conversion des Bavarois et des Carentins, l'appelle un Slave Carentin. Aucun document sérieux ne permet de se prononcer sur sa nationalité. Il était, dit Frédégaire originaire de pago Sennonago (environs de Soignies en Hainaut?) Tout au plus pourrait-on conjecturer qu'il appartenait à quelque tribu slave soumise aux Francs et par erreur identifiée avec eux. C'est ainsi, par exemple que de notre temps, les Tchèques sont souvent confondus avec les Allemands d'Autriche, ou les Croates avec les Hongrois. Quoi qu'il en soit, Slave, Franc ou Romain d'origine, Samo s'associa complètement à la destinée du peuple qui lui avait offert le su-

prême commandement ; il étendit son empire sur toutes les tribus vendes ou slaves, et, «tiitFrédégaire, il les gou- Yema pendant trente-cinq ans avec bonheur. Sous son règne les Vénèdes soutinrent contre les Huns plusieurs combats, et par sa prudence et son courage, ils furent toujours vainqueurs ; Samo avait douze femmes de la nation des Yénèdes et il en eut vingt-deux fils et quinze filles. »

Peu à peu Samo devint pour les Francs un voisin dangereux ; un conflit ne pouvait manquer d'éclater. « En Tannée 630, les Slaves, rapporte Frédégaire, tuèrent un grand nombre de négociants francs dans le royaume de Samo et les dépouillèrent de leurs biens. Ce fut le commencement de la querelle entre Dagobert et Samo. Dagobert envoya Sichaire auprès de ce roi pour lui demander justice. « Samo ne voulut point voir Sichaire et ne l'admit pas en sa présence; mais celui-ci, revêtu d'habits slaves, parvint auprès de Samo et lui transmit tout ce qu'il avait ordre de lui déclarer; mais Samo ne répara rien du mal qui avait été commis, disant seulement qu'il avait l'intention de tenir un plaid pour que justice fut faite touchant ces contestations et d'autres qui s'étaient produites en même temps. L'envoyé Sichaire, comme un insensé, fit à Samo des menaces, disant que son peuple et lui devaient soumission à Dagobert. Samo offensé répondit ; « La terre que nous habitons est à Dagobert et nous sommes ses hommes, mais à condition qu'il voudra conserver amitié avec nous. » Sichaire répondit: « Il n'est pas possible que des chrétiens serviteurs de Dieu fassent amitié avec des chiens. » Samo lui répliqua alors : « Si vous êtes les serviteurs de Dieu^ nous sommes les chiens de Dieu, et puisque vous agissez continuellement contre lui, nous avons reçu la permission de vous déchirer à coups de dents. » En même temps Sichaire fut chassé de la présence de Samo. »pagobert déclara la guerre à Samo avec l'alliance des Lombards; il attaqua les Tchèques, tandis que les Lombards s'en prenaient aux Slovènes, du côté des Alpes Juliennes. Samo ^sembla ses principales forces à Wogastibourg (sans doute à Tugost, (Taus) sur la frontière occidentale de la

Bohème). Là se livra une bataille de trois jours où de Taveu même de Frédégaire, les Austrasiens furent taillés en pièces ce et ils s'en retournèrent dans leurs pays, abandonnant pour fuir, leurs tentes et leurs équipages ».

Ce succès augmenta encore le prestige de Samo. Un prince des Sorabes ou Slaves de TElbe se plaça avec ses sujets sous sa domination. Il régna jusqu'en 658. Mais à sa mort Tédifiice qu'il avait élevé s'écroula; les princes slaves ne reconnurent plus de chef suprême, et l'anarchie recommença à régner parmi eux. Les historiens slaves modernes ont une tendance à exagérer l'importance de ce personnage mystérieux; ils voient volontiers en lui le premier représentant de cette unité slave qu'ils sont contraints à deviner dans le passé ou à rêver dans l'avenir. Ce qm semble prouver que Samo n'était pas un Slave, c'est qu'il eut un véritable génie politique et un talent d'organisation qui paraissent étrangers à cette race pendant les premiers siècles de son histoire. Il aurait joué dans l'histoire des Tchèques et des Slovènes le même rôle que les Varègues normands dans celle de la Russie primitive.

Cependant les triomphes de Samo n'avaient pas com^ plëtement brisé la puissance des Avares ; contenus par ses armes du côté de l'Occident, ils se retournèrent contre l'empire grec avec une nouvelle vigueur. Ils s'attaquèrent à Constantinople, ravagèrent la Dalmatie, dont ils détruisirent les villes et massacrèrent les habitants. Ils pensaient s'en être assuré la possession, quand l'empereur Héraclius, menacé d'autre part par les Musulmans, se résolut à repeupler les régions désertes de l'Adriatique et de la Save, en y appelant des populations nouvelles qui auraient à défendre les pa}s occupés par elles, et donneraient sans doute à la foi chrétienne de nouvelles recrues.

lies Serbes et les Croates (•34-«S9).

Il fallut faire un choix. On s'adressa naturellement à la race que les Avares avaient ignominieusement asservie et exploitée. Deux peuples slaves, les Croates et les Serbes^

furent les instruments de la politique impériale. Ils étaient établis au nord des Garpathes, sous la menace perpétuelle des Grermains et des Mongols, Des propositions furent faites aux Croates, Une tribu répondit à Tappel; Héraclius la dirigea sur la Dalmatie. Les Avares surpris furent refoulés de toute part. Une guerre de plusieurs années anéantit les uns et réduisit les autres en esclavage. Héraclius s'adresse ensuite aux Serbes : un des chefs de la nation entraîne la moitié des tribus au-delà du Danube et reçoit une partie de la province de Thessalonique. Mécontent de son lot, il revient en arrière. Mais la perspective d'une lutte avec les Avares le rendit plus sage et moins exigeant. Il implora son pardon et se recommanda à la bienveillance impériale. Le souverain lui accorda Tun et l'autre. La Mésie supérieure, la Dacie inférieure et la Dardanie entièrement dépouillées devinrent son apanage^ Ainsi, sur les débris de la domination avare lurent établies deux nations nouvelles qui fondèrent des états florissants et qui, après avoir subi les vicissitudes les plus diverses, subsistent encore aujourd'hui. Nous n'avons pas de données certaines sur la date de cette nouvelle migration. Elle parait pouvoir se placer entre les années 635 et 638. Les Tchèques prétendent connaître le nom du personnage légendaire qui les conduisit dans leur patrie actuelle : les Croates citent d'après Constantin Porphyrogénète, ceux de leurs princes qui présidèrent à leur nouvel établissement. C'étaient cinq frères nommés, Kluka, Lobel, Kosenec, Muhlo, Hervat, et deux sœurs, Tuga et Yuga. Si nous rappelons ces noms, c'est qu'ils ont été popularisés par la poésie chez une nation où le présent plonge de si profondes racines dans le passé. Ces deux peuples, dans leur langue, s'apellept Serbi et Hervati. Le terrain qu'ils occupèrent peut se délimiter à grands traits, par la mer Adriatique d'une part, et de l'autre par trois rivières, la Drin au sud, la Save au nord, la Morava à l'est, La frontière entre les Serbes et les Croates était flottante et incertaine, leur langue identique ; les dif-

^ Drapeyron. Héracliw et V empire hyzarUin

férences minimes d'ailleurs qui les distinguent aujourd'hui ont été introduites par les circonstances historiques. Pour les uns, le christianisme vint de Rome, pour les autres de Byzance; les uns adoptèrent le latin comme langue liturgique, les autres restèrent fidèles à Tidiome slave; le conflit de deux capitales religieuses se retrouve dans leur histoire. Il y avait dans la Dalmatie un élément romain que les Avares n'avaient pas complètement réussi à détruire ; il recula devant les nouveaux colons et se concentra dans les îles ou dans quelques villes du littoral, à Raguse, (Rausium) à Spalato, construite sur les ruines de l'antique Salone, détruite par les Avares, à Zara (Jadera) à Trau (Tragurium) Quand les Croates s'affranchirent de la suzeraineté nominative de Byzance, les villes maritimes et les îles restèrent seules soumises à sa domination. Aujourd'hui encore la tradition romaine, continuée par la tradition italienne, a persisté dans ces villes. De là des conflits politiques et littéraires avec la population slave de l'intérieur. L'empereur et le pape s'empressèrent de convertir au christianisme les nouveaux colons; ils y parvinrent plus aisément qu'on n'aurait pu Tespérer ; dans l'espace d'environ vingt-cinq ans les Croates acceptèrent la religion romaine, et, si Ton en croit Constantin Porphyrogénète, ils prirent un engagement solennel, en jurant par saint Pierre de ne jamais attaquer le pays d'autjui, de vivre en paix avec les pacifiques ; en revanche le pape menaçait de sa malédiction tous ceux qui les attaqueraient. Spalato fut leur première métropole. Toutefois les Croates de la Save ne durent pas être convertis aussitôt que ceux de Dalmatie; ils avaient à lutter encore contre les Francs et les Avares, et ils ressortissaient de la lointaine église d'Aquilée.

Avec l'arrivée des Serbes et des Croates se clôt la série des migrations slaves sur le territoire de TÉtat austrohongrois. Ces migrations, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, se distinguent toutes par leur caractère pacifique : les Slaves ne se précipitent point sur les pays cultivés, attirés par les richesses du sol, la soif des conquêtes ou la douceur du climat. Ils s'avancent paisiblement et

occupent en général des pays abandonnés par leurs habitants : descendus des régions transcarpathiennes, des bassins de la Vistule ou du Dnieper, ils viennent succéder en Bohême aux Marcomans, en Moravie aux Hérules et aux Gépides; parfois, comme les Slovènes gui peuplent la Garinthie et la Carniole, ils se laissent enrôler dans les années des conquérants ; ailleurs, comme les Serbes et les Croates, ils viennent simplement occuper les pays qui leur sont offerts. Nulle part on ne voit chez eux Tesprit de conquête, la préméditation du pillage ; nulle part, sauf chez Samo, l'idée d'une puissante organisation appuyée sur l'unité de race ou sur l'idée religieuse. A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers le milieu du septième siècle, ils possèdent à peu près tout le sol de l'Autriche-Hongrie; le bassin de l'Elbe, le bassin central du Danube, le littoral de l'Adriatique. Us vont avoir à défendre ces domaines contre les Avares et les Germains, en attendant ce peuple magyar, venu des steppes de l'Oural, qui introduira dans ces régions où on ne l'attendait guère un élément nouveau. Malheureusement les Slaves, s'ils n'ont ni le génie de la guerre, ni le génie de l'organisation, ont en revanche Pinstinct de l'anarchie. Avant d'entrer dans le détail de leur histoire, d'exposer leurs tentatives plus ou moins heureuses pour fonder des États indépendants, nous devons donner une idée sommaire de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur constitution primitive et de leur religion.

nœurs, c«atamc0, et reliston des Slaves.

Comme on vient de le voir, les Slaves n'occupaient primitivement qu'une très-faible partie de l'Autriche actuelle, la province de Galicie, qui se partage, encore aujourd'hui, entre les Russes, ou Ruthènes, et les Polonais. Les bassins du Dniepr et de la Vistule paraissent avoir été le berceau de leur race. Un demi-siècle avant l'ère chrétienne, le géographe Pomponius Mêla faisait justement remarquer que la Vistule était la frontière de la Sarmatie. Le nom

que nous donnons aujourd'hui aux Slaves n'était pas primitivement celui de toute la race; il s'appliquait à des tribus du nord, vivant sur le sol de la Russie actuelle, vers le plateau de Valdaï. Les Slaves, voisins des Carpathes, s'appelaient Serbes; pour juger de l'importance de ce nom, il suffit de rappeler les Sorabes, si souvent nommés dans l'histoire germanique; ce nom est encore porté aujourd'hui par les Serbes de Turquie et par leurs lointains congénères de la Lusace saxonne et prussienne. Les idiomes qui se parlent à Bautzen et à Belgrade ont tellement différé, que deux Slaves de ces deux villes, mis tout à coup en face l'un de l'autre, ne pourraient se comprendre. Pourtant l'un et l'autre se disent encore Serbi. L'histoire nous a gardé les noms plus ou moins déformés d'une foule de tribus slaves qu'il n'y a point lieu d'énumérer ici. Toutefois il ne faut pas ignorer que les Allemands, dans les chroniques latines, donnent aux Slaves le nom de Vendes (Wenden,Veneti), qu'ils leur appliquent encore aujourd'hui dans certaines contrées. L'épithète de Windischy accolée à certains noms géographiques, rappelle une origine slave.

La constitution de la famille slave, d'après les documents écrits et les observations que Ton peut faire encore aujourd'hui dans certains pays, était toute patriarcale. La famille vivait en commun autour de son chef, de son ancien (starechina). Les hommes cultivaient la terre; les femmes s'occupaient des travaux domestiques. U ancien représentait les intérêts de la tribu, offrait les sacrifices aux dieux, partageait les travaux entre ses subordonnés. Les, membres de la tribu portaient un nom patronymique dérivé de celui du fondateur de la tribu.

Ce nom était terminé en ici (prononcez itsi ou itchi). Cette terminaison joue encore aujourd'hui un grand rôle dans les dénominations géographiques (indiquées en itz sur les cartes allemandes ou françaises) ; par exemple les descendants de Lobek s'appelaient les Lobkovici, d'où le nom de la famille historique bien connue en Bohême, les Lobkowitz. Ce nom de famille devenait parfois celui du village habité par la tribu. Quand une famille se multipliait trop.

elle envoyait au dehors des colonies qui prenaient à leur tour le nom de leur chef, et fondaient une nouvelle communauté. La réunion d'un certain nombre de familles constituait la tribu; la tribu empruntait le plus souvent son nom à la constitution physique du sol oii elle vivait ; ainsi, les Polanes étaient les habitants de la plaine [pôle); les Rietchanes, les voisins du fleuve (rieka); les Drevlianes, les habitants des forêts [drevOy bois) ; d'autres fois, ce nom était emprunté à l'industrie qui florissait dans la tribu; par exemple, Roudriici, les mineurs. Les intérêts communs de la tribu étaient discutés dans des réunions où se rassemblaient les pères de famille. Le chef de la tribu remplissait les fonctions les plus élevées ; celles de prêtre, de juge et de chef d'armée. Certains chefs privilégiés [LechSy VladykSj etc.) constituaient une sorte d'aristo-; cratie dont les attributions sont difficiles à définir. L'instinct de la liberté paraît avoir été, chez les Slaves, supérieur au besoin d'ordre et d'autorité. Us ne sont pas gouvernés par un seul homme, mais vivent en démocratie, ditProcope, — Ils sont anarchiques, et se haïssent les uns les autres, dit l'empereur Maurice. On peut leur appliquer le mot célèbre de Tacite : J'aime mieux une liberté périlleuse qu'une paisible servitude.

On connaît les misères auxquelles la Pologne fut entrât-^ née par l'usage du liberum veto y c'est-à-dire par l'obligation imposée aux diètes de ne prendre leurs décisions qu'à une unanimité absolue, qu'une seule voix opposante suffisait à paralyser. On retrouve la trace de cette institution chez d'autres peuples slaves. Chaque tribu avait une enceinte fortifiée qui servait de retraite ou de point d'appui en cas de guerre. On l'appelait grad (le fort). On retrouve ce nom dans celui de villes allemandes primitivement slaves et peu à peu germanisées, comme la ville de Gratz, en Styrie. Les noms géographiques des villes, des fleuves, des tribus, des accidents de terrain sont presque identiques à d'énormes distances dans les pays les plus re-^ culés de la Slavie actuelle.

Peu à peu les tribus s'agglomèrent, soil pour résister à

Tennemi, soit par suite des guerres intestines qui entraînent la soumission des vaincus. Ainsi se forment les peuples ; ainsi la tribu des Tchèques subjugue toute la Bohême. Ainsi les Russes de Novgorod finissent par donner leur nom à un immense empire. Avec cette formation des peuples naît l'institution du principat qui finit par devenir l'apanage d'une famille dominante ; les femmes mêmes sont admises aux honneurs de la royauté ; des dynasties nationales se fondent. Mais l'idée de l'égalité si chère aux Slaves ne permet pas un développement aisé aux institutions monarchiques. Les membres de la famille princière obtiennent des apanages où ils s'efforcent de garder la plus large indépendance. De là ces guerres intérieures qui ouvrent l'histoire des premières monarchies slaves. L'idée de l'hérédité et du droit de primogéniture n'apparaît point à cette époque.

Nous avons constaté tout à l'heure que les Slaves primitifs n'étaient pas une nation conquérante ; ils devaient être surtout agriculteurs. La nature même des grandes plaines qu'ils occupaient les invitait aux travaux rustiques, à la culture du blé, à l'élève du bétail. Ils paraissent avoir eu peu de goût pour la vie. des montagnes. De bonne heure ils connurent les principaux instruments aratoires, la charrue et la bêche, l'éducation des abeilles et la fabrication de la bière et de l'hydromel.

L'étude comparative des dialectes slaves nous permet de deviner à quel degré de perfection étaient arrivés les arts de la vie domestique. Les mots communs à ces différents dialectes constituent — ceci n'a pas besoin d'être démontré — le fond primitif de la langue slave/ telle qu'elle était parlée avant la division des différents peuples, c'est-à-dire à l'époque préhistorique. Ils suffisent à faire voir que les Slaves ne s'adonnaient pas uniquement à l'agriculture, mais qu'ils savaient encore pratiquer, d'une façon grossière sans doute, des industries inconnues aux peuples considérés comme sauvages. Us connaissent le fer et les principaux instruments qu'on en forge, les outils les armes, l'or, l'argent, le cuivre, le plomb, et les usten--

siles qui se fabriquent avec ces métaux ; ils n'ignoraient point l'art de tisser des vêtements de lin ; le verre même ne leur était pas étranger. Peut-être quelques-uns d'entre eux connaissaient-ils une sorte d'écriture rudimentaire. « Ils lisaient et comptaient avec des traits et des entailles, » dit un ancien témoignage. Toutefois ils n'entrent réellement dans la civilisation littéraire que sous l'influence du christianisme occidental. Us avaient peu d'aptitude pour le commerce qu'ils laissaient plus volontiers exploiter par les étrangers ; c^est là un phénomène qu'on observe encore aujourd'hui chez eux.

Bien qu'ils aimassent peu la guerre, ils savaient la faire. Nous avons vu plus haut qu'ils construisaient pour défendre leurs frontières des enceintes fortifiées (grad, gorodistché). Us connaissaient Tusage des armes telles que Tépée, la lance, l'arc, le casque et le bouclier. Les tribus conquérantes furent rares parmi eux; les récits des anciens historiens nous présentent les mœurs de ces peuples pacifiques sous un jour généralement favorable; ils nous les montrent bons, laborieux, hospitaliers, chastes, passionnés pour la musique et pour le chant. Les femmes étaient respectées ; elles pouvaient être appelées à l'honneur de diriger la tribu, la famille ou la nation même. La polygamie se rencontre quelquefois, mais comme une exception. Il existait des lois, des tribunaux et des jugements de Dieu. Toutefois la vengeance individuelle, telle qu'elle existe encore en Corse et au Monténégro, paraît avoir eu dans la Slavie primitive la force d'une institution sanctionnée par la coutume.

La conversion des Slaves d'Autriche-Hongrie au christianisme, ainsi que nous le verrons bientôt, s'opéra sans lutte et presque sans difficultés. Us avaient pourtant un système religieux assez développé, mais qui ne paraît point avoir été de nature à inspirer le fanatisme. Il devait facilement céder la place au christianisme dès qu'il leur serait présenté par des apôtres pacifiques et non par des missionnaires conquérants. Nous avons déjà vu comment les Croates s'étaient laissé baptiser dès leur arrivée dans

38 CÊtAPÎTRE III.

leur nouvelle patrie. Chez les Slaves de ]*Elbe et ckezceux de Russie, le paganisme slave prit un développement considérable, une organisation savante, et ce serait un Ion g. travail que d'étudier tous les dieux de leur Panthéon. La trace de ces divinités n'apparaît guère chez nos Slaves de Bohême, de Moravie, de Carniole; on ne voit nulle part qn'ils aient adoré des hommes divinisés ou qu'ils aient connu la force aveugle du Destin :

a La religion des anciens Slaves, dit M. Jirecek, consistait dans le vrai culte de la nature. D'après eux, elle était peuplée d'êtres supérieurs qui étaient bons {bozi) ou mauvais (biesi). Les bons étaient les plus puissants : les biesi n'agissaient qu'avec leur permission. La santé, le bonheur, la victoire était l'œuvre des dieux, la maladie, la misère, là défaite, l'œuvre des biesi. Pourtant l'hiver, les biesi (démons) prenaient le dessus sur les dieux. Pour se concilier la faveur des dieux, on leur offrait des sacrifices et des vœux. Ils formaient une grande société à l'instar de la société humaine; il3 étaient tous issus d'un être supérieur. Le plus grand des dieux était celui du ciel, Svarog. Le soleil et le feu étaient ses fils. Tous deux portaient le nom patronymique de Svarozici. Parmi les autres dieux, les plus importants sont Vêles, dieu des troupeaux, Vesna, appelée aussi Siva ou Lada, la déesse du printemps et de la fécondité. Parmi les biesi^ il faut citer Morana, déesse de l'hiver et de la mort, Tras, démon de la terreur, Stribog, démon de la tempête. Parmi les êtres inférieurs, mentionnons encore les Vilas, nymphes slaves, les Vjedi, qui habitaient l'air, et les Jezdibaby^ sortes de sorcières qui habitaient la terre. Les éclipses de soleil et de lune étaient attribuées aux Vjedi.

« La croyance aux vampires était commune à tous les Slaves; ils considéraient l'âme comme immortelle; après avoir quitté le corps, elle voletait d'arbre en arbre jusqu'à ce que le corps fût brûlé, puis elle allait dans la demeure des ombres que les Slaves appelaient Nav et qu'ils se représentaient comme un séjour de champs et de bois verdoyants. Tout homme occupait dans le Nav une situation

analogue à celle qu'il avait eue durant sa vie : si un homme mourait avant les autres membres de sa famille, il se trouvait là seul et délaissé. De là la coutume qui voulait que les femmes se fissent brûler sur le bûcher de leurs maris. Certaines indications permettent de conclure qu'auprès du Nav habité par les dieux il y avait un autre endroit où les morts vivaient en communauté avec les biesi. y>

Les Slaves n'avaient ni temples, ni castes de prêtres (sauf toutefois les Slaves de l'Elbe). Le chef de famille et de tribu, le prince, offrait aux dieux les sacrifices. Ils consistaient en animaux que l'on brûlait, notamment en bœufs. Le feu était allumé sur les sommets des montagnes, sur les hauteurs. Les bois étaient les endroits habituels du cuhe; les images des dieux s'y élevaient et l'on mettait les objets du sacrifice sous les arbres.

Les fêtes les plus importantes de l'année étaient : celle du solstice d'hiver, où l'on offrait aux dieux de la terre et de l'eau les plus grands sacrifices ; la fête du renouveau, où Morana (l'hiver) était brûlée sous la forme d'un mannequin et Vesna (le printemps) apportée en triomphe; la fête du solstice d'été, où des sacrifices étaient offerts au soleil et au feu. Du reste, les fêtes en l'honneur du feu et du soleil, et en commémoration des morts, étaient fréquentes durant la belle saison.

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