LA GRANDE MORAVIE ET LES APOTRES SLAVES
Les Tchèques, les Moraves et les Garentins; origines légendaires de la Bohême. — La grande Moravie, Rostislav (846), Cyrille et Méthode (863-885) ; l'église slave. — Svatopluk ; ruine de la Moravie et de l'église slave (870-907) . — Les Slovènes; les Croates sous la dynastie nationale (780-1090).
I<es Tchèques, tes MoraTeA c( les Carentina. Origines léffendalres de la Bohême.
L'établissement des Slaves dans les bassins de TElbe supérieur, du moyen Danube et de la Save ne termine pas encore la série des migrations successives qui s'accomplirent sur le sol du futur état austro-hongrois. Nous aurons bientôt à compter avec un nouvel élément qui jouera un rôle décisif dans l'histoire de ces régions : l'élément magyar. Puis nous verrons comment la race germanique, conduite par des chefs habiles et heureux, arrivera, peu à peu, à dominer tout ensemble Slaves et Hongrois. Pour le moment, cette race n'occupe encore que l'extrémité occidentale de l'empire. Elle lutte tour à tour avec les Slaves de Bohême, de Moravie, de Garinthie, distrie, et les Avares. Nous reviendrons sur son histoire au moment où elle prend, dans ces régions danubiennes, un rôle prépondérant. Toutefois, nous laissons à dessein de côté tous
LA GaA^NDE MORAVIE. 41
les détails qui appartiennent à Thistoire de TAllemagne proprement dite. Les annales des Tchèques, des Moraves et de leurs congénères slaves nous offrent, pendant les deux siècles qui s'écoulent de la mort de Samo à Tinvasion hongroise, un certain nombre d'épisodes intéressants et généralement assez mal connus. Nous allons les résumer en peu de mots.
A la mort de Samo, Tempire slave qu'il avait improvisé se divisa en trois parties principales : P la Bohême, que Sa configuration géographique destinait évidemment à constituer un État indépendant et homogène ; 2° la Moravie, comprenant, outre la' province de ce nom, les pays habités aujourd'hui par les Slovaques, et la région du moyen Danube ; 3° le pays des Slaves Korutans ou Garentins, habitant la Garinthie, la Garniole, le nord de la Styrie et quelques cantons de l'Autriche inférieure, sur la rive droite du Danube.
L'histoire de ces diverses nations, pendant la seconde moitié du septième siècle et la première moitié du huitième, est fort obscure. Les origines de la Bohême, telles que nous les présentent les chroniques latines et tchèques, ont un caractère fabuleux et ne doivent sans doute leur réalité qu'à la foi religieuse que leur prêtent le patriotisme et la poésie. Ghose curieuse, la légende bohème ne connaît point le nom de Samo, qui joua un si grand rôle dans les annales de ces régions. Le premier prince qu'elle mentionne est un certain Krok, lequel aurait régné dans la seconde moitié du septième siècle ; ce personnage mythique offre une analogie évidente avec le Krakus des Polonais. Krok eut trois filles, chères encore au souvenir populaire : Kazi, experte dans la connaissance des secrets de la nature. Téta, familière avec les rites sacrés et les choses religieuses, Libuâe, qui reçut après la mort de son père l'honneur de gouverner ses domaines. Malgré la sagesse dont la tradition lui fait honneur, elle se sentit trop faible pour diriger seule un peuple turbulent, et choisit pour époux le laboureur Premysl, de Stadice ; il accepta la main de la princesse et se rendit au château de Vyàehrad, près Prague,
emportant avec lui les sandales rustiques dont ses pieds étaient chaussés. La tradition désigne encore le champ où ce Gincinnatus slave reçut l'invitation de quitter sa charrue : on y a, au début de notre siècle, élevé un monument. Prcmysl devint le chef de la dynastie princière et royale qui régna en Bohême jusqu'en Tan 1306. Les chroniques louent sa sagesse et celle de sa femme Libuse. C'est à elle qu'elles attribuent la fondation de Prague sur la rive droite de la rivière Vltava, appelée Moldau par les Allemands. La chronique nous donne aussi, mais sans indications sérieuses, les noms des premiers successeurs de Pï-emysl : les princes Nézamysl, Mnata, Vojen, Unislav, Kresomys), Neklan, Hostivit. Les détails de leurs règnes échappent complètement à la critique. Les annales germaniques fournissent quelques faits positifs. En 791 , les Tchèques s'allient avec Gharlemagne contre les Avares; vers l'an 806, les Francs envahissent la Bohême avec trois armées et l'obligent à payer tribut ; en 845, quatorze nobles bohèmes se font baptiser à Regensbourg. Mais la Bohême n'entre réellement dans l'histoire qu'avec le règne de Borivoj, qui reçoit le baptême vers la fin du neuvième siècle. C'est par la Moravie que le christianisme entra en Bohême. On peut s'étonner que depuis trois siècles il n'eût fait dans ce pays aucun progrès; la raison de ce phénomène est facile à comprendre : les Tchèques avaient eu de nombreuses luttes à soutenir contre les Allemands ; ils devaient être peu tentés d'accueillir avec bienveillance les apôtres germaniques qui venaient leur apporter l'évangile ; aux mains de ces apôtres, le christianisme était d'ailleurs un instrument de conquête et d'asservissement. Depuis l'avènement de Charlemagne, une alliance offensive et défensive avait été conclue entre l'église romaine et l'empire germanique; l'empereur prêtait au pape l'appui do ses armes, le pape prêtait à l'empereur le prestige de son autorité spirituelle. Tous deux s'étaient entendus pour conquérir le monde par le glaive et par la croix. Il est tout naturel que le glaive ait fait détester la croix ; l'exemple des Saxons et des Slaves de l'Elbe était peu fait pour en-
Côurager les Tchèques à embrasser la foi nouvelle. Présentée au contraire par des missionnaires slaves, sans aucune arrière-pensée de domination, elle pouvait aisément exercer sur eux le prestige salutaire qui avait subjugué les nations de Toccident et du midi.
I<a grande IHoravle; Bostitlav (9411).
Cyrille e( méthode (8IIS-88S); résilie mlawe.
Moins heureuse que la Bohême, la Moravie, sa voisine, n'a pas même eu d'histoire légendaire. Son nom n'apparaît pour la première fois- qu'au début du neuvième siècle ; sous sa forme slave Morava (en allemand March, Mœhren), il s'applique tout à la fois à une rivière, affluent du Danube et au pays qu'elle arrose; il se rencontre encore dans le bassin inférieur de ce fleuve, en Serbie, et paraît d'origine slave. La Moravie, pendant le septième et le huitième siècle, fut sans doute partagée entre plusieurs princes et eut à lutter contre les Avares. Le premier prince connu est Moïmir, qui apparaît au début du neuvième siècle. Gomme le tchèque Premysl, il donne son nom à une dynastie. Sous son règne, le christianisme fit quelques progrès chez les Moraves. Adalram, archevêque de Salzbourg, métropolitain dePassau, consacra l'église de Nitra, le plus ancien temple clirétien dont il soit question chez les Moraves. Il fut en lutte avec un autre prince morave, Privina, lequel obtint plus tard, de Louis le Germanique, un fief sur le lac Balaton; (Blato, la boue, en slave, allemand Plattensee). Vvi" ^iûa, sans doute par haine de Moïmir, se montra trèssympathique aux Allemands et à leurs missionnaires; on sait qu'il s'était converti au christianisme. Il fut assassiné en 860. Son fils Kocel lui succéda. Moïmir essaya de ^enir iête aux Allemands, mais il n'y réussit point. Louis le Germanique entra en 846 dans ses états, le fit déposer et fit confier le pouvoir à son neveu Rostislav, que les chroniques appellent Rastiz.
Le christianisme avait commencé à pénétrer en Moravie;
toutefois les progrès de rÉvangile étaient lents ; le peuple slave, ainsi qu'on Ta vu plus haut, se défiait des prédicateurs allemands ; étranger à la culture latine, il ne comprenait ni les sermons tudesques, ni la liturgie romaine. En 852, le concile deMayence signalait la Moravie comme une terre encore mal dégrossie pour le christianisme : « rudis adhuc christianitatis ».
Pour que la Moravie pût devenir aisément chrétiennje, il lui fallait un clergé national. Le prince Rostislav résolut d'assurer tout à la fois l'indépendance politique et morale de son pays. U fortifia ses frontières et entra en lutte contre l'empereur germanique; il en sortit victorieux. Assuré de la paix intérieure, il entreprit la conversion régulière de ses états ; c'est ici que se place un des grands épisodes de l'histoire de l'église et du monde slave, la mission des apôtres Cyrille et Méthode en Moravie.
Les Slaves du bassin du Danube se trouvaient en contact et en rapport avec les deux grands centres de la chrétienté, Rome et Gonstantinople ; le schisme n'avait pas encore éclaté. Mais Rome, malgré tout son zèle, ne pouvait envoyer aux Slaves que des missionnaires étrangers, ignorants ou mal vus du peuple : au contraire, Gonstantinople était entourée de Slaves chrétiens qui avaient déjà un clergé indigène. Rostislav s'adressa donc à l'eiùpereur Michel III. Peut-être espérait-il aussi trouver en lui un allié intéressé à balancer la prépondérance des Allemands. « Notre peuple, écrivait-il au césar byzantin, a renoncé au paganisme et accepté la loi chrétienne; mais nous n'avons pas de maître qui puisse nous prêcher la vérité chrétienne en sa langue. Envoie-nous en un. » A Gonstantinople, vivaient alors deux prêtres déjà célèbres par leur science et leurs missions, les deux frères Gonstantin, en religion Gyrille et Méthode. Étaient-ils d'origine grecque ou slave ? on ne sait ; mais ils étaient nés à Thessalonique, dans une cité polyglotte où leur père remplissait une haute fonction de l'État. Ils avaient étudié les. sciences et les langues, et s'étaient fait distinguer parmi les savants, même à la cour de Byzance. Entraînés par leur vocation religieuse, ils étaient devenus
l'un moine et l'autre prêtre. Des missions religieuses, l'une chez les Arabes, l'autre chez les Khazares avaient encore augmenté leur réputation. A Kherson, durant leur séjour chez les Khazares, ils avaient eu la bonne fortune de retrouver les reliques vraies ou supposées du pape saint Clément, naguère martyrisé dans ces régions. Ils avaient opéré de miraculeuses conversions; les idiomes les plus divers leur étaient familiers. Cyrille avait reçu le surnom de philosophe; Méthode avait refusé un archevêché que l'empereur et le patriarche lui offraient : tous ces titres les désignaient au choix de l'empereur. Us acceptèrent l'honneur d'aller évangéliser les Moraves ; Cyrille entreprit, avant de partir pour sa mission, de créer pour la langue slave l'alphabet qu'elle ne possédait pas encore, et auquel son nom est resté attaché (alphabet cyrillique) ; il traduisit l'évangile en slave et emporta cette traduction dans les pays inconnus où l'appelait son zèle apostolique. Les deux frères arrivèrent en Moravie à la fin de l'année 863 ou au début de l'année 864; ils furent reçus av-ec les plus grands honneurs par Rostislav ; ils réunirent autour d'eux les jeunes gens qu'une vocation destinait au sacerdoce, leur enseignèrent l'alphahet nouveau et continuèrent à traduire les livres sacrés et la liturgie. « Alors, dit une légende slave, suivant la parole du prophète, les oreilles des sourds s'ouvrirent et la langue des muets se délia*. »
Le souverain pontife entendit parler des nouveaux apôtres et du succès de leur prédication : illes manda à Rome et ils se rendirent à son appel ; en traversant la Pannonie inférieure, ils visitèrent le prince slave Kocel qui leur confia un certain nombre de jeunes ecclésiastiques. A Rome, ils furent reçus avec les plus grands honneurs ; le pape Adrien II leur conféra la dignité épiscopale et fit consacrer comme prêtres, diacres et sous-diacres, plusieurs des disciples qu'ils avaient amenés avec eux ; en outre, il leur donna l'autorisation de célébrer la liturgie en langue slave, e
* Consulter sur cet épisode mon livre : Cyrille et Méthode. Étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris^ Franck^ 1868.
approuva leur traduction des écritures. Saint Cyrille mourut à Rome le 14 février 869, et y fut enseveli. Méthode, son frère, retourna seul sur le théâtre de leur apostolat : le pape lui assigna pour diocèse tous les pays slaves et lui repait une lettre pour le prince Rostislav et les princes ses voisins, Svatopluk et Kocel. Il approuvait Tusage de la langue slave dans la liturgie et recommandait seulement que pour attester Tunité de Téglise, Tévangile fût lu en latin. A son retour de Rome, Tévôque Méthode séjourna de nouveau chez Kocel en Pannonie.
•▼atoplvk; rvlne de la nora^te et de l'église «lave (•«•-••V).
Il ne devait pas retrouver Rostislav en Moravie; ce prince, après avoir lutté avec succès contre les invasions des Allemands, avait été trahi par son neveu et vassal le prince Svatopluk, et livré à Karloman, duc de Garinthie et fils de Louis le Germanique. Rostislav eut les yeux crevés et fut jeté dans un cloître. Svatopluk croyait succéder à son oncle grâce à cette trahison. Il en fut mal récompensé par les Allemands. Karloman,' peu rassuré sur sa fidélité, le retint en captivité. Mais les Moraves supportaient, avec impatience le joug germanique; ils se révoltèrent; Karloman crut conjurer le danger en relâchant son prisonnier et en lui confiant le commandement d'une armée. Svatopluk marcha contre les Moraves, puis il se joignit brusquement à eux et se retourna contre les Allemands. Gette fois, l'indépendance de la Moravie était assurée. Elle fut reconnue par le traité de Forcheim (874).
Gependant les évêques allemands n'avaient pas vu sans jalousie les succès de Cyrille et de Méthode, et les faveurs que le Saint-Siège leur avait octroyées. L'étendue de leur juridiction et la valeur des dîmes perçues se trouvaient singulièrement diminuées par la création d'un nouveau diocèse slave. Us considéraient Méthode comme un usurpateur; ils le citèrent devant eux, et le jetèrent dans uu
couvent où il resta deux ans enfermé. A partir de cette époque, la vie de Méthode ne fut plus qu'une longue lutte contre le clergé germanique, dont les intrigues tendaient sans cesse à lui aliéner la bienveillance du Souverain Pontife. Néanmoins, il persista dans son œuvre. Vers 874, il donna le baptême au prince de Bohême, Borivoj : la liturgie slave fut ainsi introduite en Bohême. Mais les dénonciations arrivaient sans relâche auprès du Saint-Siège ; tantôt on reprochait à Méthode la langue liturgique qu'il employait, tantôt on l'accusait d'hérésie. Svatopluk le soutenait faiblement. Méthode dut se rendre de nouveau à Rome pour se justifier; il sortit vainqueur de cette épreuve; le pape Jean VIII reconnut l'orthodoxie de sa doctrine et confirma les privilèges naguère accordés à la liturgie slave. Il serait trop long de raconter ici comment les ennemis de Méthode substituèrent de faux documents à ceux que le pape avait lui-même rédigés. Méthode dut de nouveau s'adresser au Souverain Pontife, qui lui donna raison par une lettre lue publiquement au peuple assemblé. Il passa les dernières années de sa vie agitée à continuer et à compléter la traduction des livres saints. Il mourut le 6 avril 885. Après sa mort, ses disciples pestèrent livrés, sans défense, aux persécutions de leurs ennemis. Ils durent se réfugier chez les Bulgares ; là, ils trouvèrent une hospitalité empressée.
L'Église slave se trouvait désorganisée par le départ des disciples de Méthode; les évêques allemands des diocèses voisins de Salzbourg, de Freisingen, d'Eichsstadt, de Ratisbonne et de Passau rédigèrent et adressèrent au pape, Jean IX (900), un factum où ils revendiquaient pour leur juridiction le pays des Moraves, pays, disaient-ils, qui a été soumis à nos rois et à notre peuple, tant au point de vue du culte chrétien qu'au point de vue des tributs matériels.... Bon gré, malgré, ajoutait ce factum évangélique, ils nous seront soumis : sive velint^ sive nolint, regno nostro suhacti erunt. L'arrivée des Magyars apporta un dénouement inattendu et sanglant à ces controverses dont la reUgion était l'objet, mais qu'elle n'animait guère de
son esprit; la Moravie fat bouleversée de fond en comble; la liturgie slave périt dans cette catastrophe. On en trouve à peine quelques traces dans l'histoire des régions où elle était née ; désormais proscrite elle, alla fleurir dans la Bulgarie, qui la transmit aux Serbes et aux Russes, et chez les Croates, où elle eut à soutenir de longues luttes contre le clergé romain : puis elle disparut peu à peu.
Aujourd'hui, dans tout Tempire d'Autriche, Tidiome latin est la langue du catholicisme. La liturgie slave n'est plus pratiquée que par trois millions environ de Ruthènes uniates en Galicie, et trois millions de Serbes et de Roumains. Mais, ni les uns ni les autres ne sont les héritiers directs de Tœuvre de Cyrille et de Méthode ; ils l'ont reçue par l'intermédiaire de la Bulgarie et de la Serbie. Leur alphabet s'appelle la Cyrilica, et conserve le nom de son glorieux inventeur. Sur les bords de l'Adriatique, dans les diocèses actuels de Yeglia, Zara, Spalato, Sibenico, environ quatre-vingt mille catholiques gardent aussi la liturgie slave; mais ils se servent d'un autre alphabet appelé la glagolica. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les questions qui se l'attachent à l'histoire de ces deux alphabets. Du reste, malgré leur retour plus ou moins volontaire à la liturgie latine, les Slaves du rite occidental n'ont pas oublié les grands apôtres de leur race ; en 1863, leur millénaire a été l'occasion d'imposantes solennités ; ils restent dans le passé les représentants de cette unité littéraire et religieuse que certains patriotes se plaisent à rêver pour l'avenir. L'histoire religieuse doit à Cyrille et à Méthode une place plus grande que celle qu'elle leur a faite jusqu'ipi ; pour la science, pour le zèle de l'Évangile, pour l'indomptable persévérance au milieu des persécutions, leur mémoire n'a à redouter aucune comparaison avec les apôtres de la Grermanie.
Revenons à Svatopluk et à son empire éphémère.
Le traité de Porcheim, ainisi que nous l'avons dit plus haut, assurait l'indépendance de la Moravie : désormais la paix régna entre Svatopluk et Louis-le-Germanique. Maître dans ses États, Svatopluk, grâce à la puissance de
ses armes et à la prédication slave, pouvait se poser en représentant et en défenseur des Slaves vis-à-vis de TAllemagne. Il ne comprit qu'à moitié ce rôle ; il avait pour les étrangers des sympathies qui devaient être funestes à lui-même et à son peuple ; il les attirait volontiers près de lui, et tout en aidant à répandre la liturgie slave dans ses États, il pratiquait lui-même la liturgie romaine ; il ouvrit par là la porte aux prétentions du clergé allemand. Il avait commencé son règne par un crime ; il le termina par des fautes ; il eut de grands talents, mais un médiocre caractère. Sa politique fut peut-être plus heureuse qu'habile. Pendant un moment, il se trouva être le plus puissant monarque des Slaves : Rome traitait avec lui, la Bohême gravitait dsjis l'orbite de la Moravie ; la Moravie faisait échec à l'empire. En 883, il profita des compétitions qui se produisaient sur ses frontières, dans l'Ostmark, pour intervenir dans les affaires du monde germanique. Arnulf, duc de Pannonie, prêta secours à ses ennemis, et la guerre éclata entre ces deux voisins, tous deux braves, puissants et ambitieux; Svatopluk ravagea à deux reprises, sans rencontrer de résistance, la Pannonie supérieure. D'après la chronique, son armée était si nombreuse qu'elle ne cessait de défiler du lever au coucher du soleil. Gharles-le-Gros vint lui-même dans l'Ostmark pour tâcher de mettre fin à la lutte ; il reçut en 884 la visite et les hommages de Svatopluk; le prince morave promit de respecter les terres de l'empire. En 898, il conclut avec Arnulf un traité d'alliance et d'amitié. Ce traité fut renouvelé en 891. L'empiro de Svatopluk était alors un puissant état ; il comprenait, outre la Moravie actuelle, la Silésie autrichienne, la Bohème vassale, les tribus slaves de l'Elbe et de la Vistulo jusqu'aux environs de Magdebourg, une partie de la ftalicie occidentale, les pays slovaques, la Pannonie inféneure. Cependant ces deux ambitieux devaient se défier l'un de l'autre ; leur amitié n'était guère fondée que sur une crainte réciproque. Dès qu'il se crut sûr d'avoir des ^liés assez redoutables, Arnulf attaqua de nouveau Svatopluk; il s'allia avec un prince slovène, Braclav, envoya
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solliciter le roi des Bulgares et, ce qui était plus grave, il appela comme auxiliaires les Magyars, qui, à cette époque, venaient de s'établir sur le Danube inférieur. Àlamans, Bavarois, Franks, Magyars et Slovènes fondirent à la fois sur la Moravie. Accablé par le nombre, Svatopluk n'essaya même pas de résister ; il renferma ses troupes dans les forteresses et abandonna la plaine aux ennemis qui la ravagèrent durant quatre semaines entières (892). Les hostilités cessèrent; mais une amitié durable ne se rétablit pas entre les deux adversaires. La guerre recommença Tannée suivante; la mort délivra Arnulf de Svatopluk. Toutefois le peuple, qui aime à entourer les grands hommes d'une auréole légendaire, ne voulut pas croire que Svatopluk fût mort comme un personnage ordinaire. Dès le dixième siècle, on racontait un récit merveilleux : une nuit, le grand chef morave avait, sans être vu de personne, abandonné son camp; monté sur son fidèle coursier, il avait gagné sur les flancs boisés du mont Zobor, près de Nitra, un hermitage renommé ; là, il avait tué son cheval, enterré son glaive, et était allé se présenter aux hermites de la montagne: il s'était fait moine et avait longtemps vécu sans faire connaître sa condition; il ne l'avait révélée qu'au moment de rendre le dernier soupir. A travers diverses vicissitudes, son nom resta populaire en Moravie. Encore aujourd'hui, il existe dans ces contrées une locution proverbiale : Chercher Svatopluk, c'est-à-dire chercher la justice. Nous avons jugé assez sévèrement ce prince; toutefois il ne faut pas oublier que nous ne le connaissons guère que par les récits de ses ennemis. « C'était un vase do perfidie, écrivent les annales de Fulda; il bouleversait les contrées voisines par son avidité et avait soif de sang humain. 5> « C'était un homme de grand génie et de grande habileté, » écrit Regino. « Il était vaillant, fort et redoutable à ses voisins, 35 dit de lui Constantin Porphyrogénète. Les historiens slaves modernes lui assignent un grand rôle dans l'histoire de sa race et signalent en lui le successeur direct de Samo, le deuxième fondateur de r unité slave en occident.
Svatopluk laissait en mourant trois fils : il désigna pour son héritier, Tainé, Moïmir II, et assigna aux deux autres des apanages.
Il leur recommanda la concorde à son lit de mort ; mais ses conseils furent mal suivis : la Moravie était loin de former un tout homogène ; la Bohême se détacha des liens de vassalité où Svatopluk Tavait tenue engagée ; les Magyars envahirent la Pannonie morave, obligèrent Moïmir à s'allier avec eux ; Arnulf fomenta la discorde entre Moïmir II et Svatopluk II ; en Tan 900, les Bavarois, unis avec les Tchèques, envahirent la Moravie. En 903, le nom de Moïmir disparaît : comment mourut-il? Gomment le royaume de Moravie lui-même fut-il tout à coup anéanti à jamais? Les chroniques sont muettes sur ce grand désastre. Gosmas de Prague nous montre la Moravie ravagée à la fois par les Allemands, les Tchèques, les Hongrois. Puis l'histoire se tait ; les villes, les châteaux s'écroulent : les égUses sont renversées, le peuple dispersé. <c Sur la désolation universelle plane un morne silence, sans qu'où puisse deviner quand et comment cette œuvre d'épouvante s'est accomplie >> (Palacky). On a justement comparé la destinée éphémère de l'empire morave à celle de ces monceaux de sable formés par le souffle de la tempête, et qu'une autre tempête suffit à enlever. Get empire d'un jour ne nous a pas même légué de ruines ; on sait à peine, même aujourd'hui, où était cette capitale de Svatopluk, cette merveilleuse cité de Velehrad (ineffabilis munitio)^ où Méthode aurait baptisé le prince de Bohême. Seule la poésie populaire pleure encore sur le souvenir d'un monde évanoui : ce Près du large Danube, près des flots écumants de laMorava... saigne le cœur blessé des Slaves. 0 patrie de nos nobles aïeux, théâtre retentissant de nos anciennes luttes, tu gis ensevelie dans ta vaste étendue ; la flèche du malkeur a transpercé ta poitrine. Ton temps est passé : ta gloire s'est endormie d'un sommeil éternel. Les fils ne trouvent plus que l'ombre de la gloire de leurs aïeux.
« L'épée de Moïmir sommeille : les rochers et les ruines «couvrent le casque de Svatopluk. Parfois seulement, du
sein de Toubli, un souvenir s'envole au ciel dans une chanson.
« Nitra, chère Nitra! haute Nitra! où sont les temps où tu fleurissais? Nitra, chère Nitra! mère des Slaves, quand je te contemple, il me faut pleurer. Tu étais jadis la mère de tout le Danube, la Vistule et la Morava. Tu étais le siège de Svatopluk quand régnait sa main puissante. Tu étais la ville sainte de Méthode quand il prêchait à nos pères la parole de Dieu. Aujourd'hui, ta gloire est voilée d'ombre. Ainsi le temps change, ainsi va le monde! »
lie* slOTènefl; lem Croates sous 1a dynaslle nationale (««•-«•••)«
Les Slovènes ou Slaves Korutanes (Garinthie, Carniole) ne jouent dans la période que nous venons de parcourir qu'un rôle assez effacé. Après la mort de Samo, ils se séparent des Tchèques ; mais ils n'arrivent à former ni une nation, ni un état. Au septième siècle, divisés en quelques principautés, ils ont des luttes nombreuses à soutenir contre les Frioulans, les Bavarois et les Avares. Leur premier prince connu, Borut, réclama en 748 le secours de Pépin le Bref contre les Avares ; il l'obtint en échange d'une soumission à peu près absolue à la monarchie franque. Son successeur, Karat, dut renouveler ses engagements de vassalité. Ghotimir, cousin de Borut, élevé en Bavière, était chrétien et fut parmi les Slovènes le fervent propagateur de l'évangile; avec l'aide de Virgile, évêque de Salzbourg, il travailla énergiquement à convertir son peuple : cette conversion n'eut cependant pas lieu sans quelque résistance. Elle fut due uniquement aux soins du clergé germanique ; elle eut pour premier résultat la germanisation complète des Slaves de Salzbourg et du Tirol; on cite le nom d'un chef païen Droh, qui se souleva contre le prince Valduch. Valduch se mit sous la protection de Tassillon, duc de Bavière, et fut dépouillé de ses États par Charlemagne; les pays Slovènes furent partagés entre le duc de
Bavière et le duc de Frioul. Plus tard, Àrnulf, devenu roi des Romains, confia une partie de laPannonie à un prince indigène Braclav: Thistoire de ces Slaves appartient en somme à celle de TOstmark et de l'empire germanique. Un seul trait mérite d'être relevé ici : c'est la façon curieuse dont les Slaves Gorutanes (ou Garinthiens) installaient leurs princes. G'est près de la ville de Gelovec (Klagenfurt) qu'avait lieu la cérémonie. Un paysan monté sur un rocher attendait le nouveau prince qui s'avançait revêtu d'un costume rustique. Le paysan demandait : « Qui est celui qui s'avance ?5> — Le peuple répondait : « C'est le prince du pays. » — Le paysan demandait encore : « Est-ce un bon juge, est-ce un ami de la vérité ?» — Sur l'affirmation des témoins, le paysan rendait sa place au nouveau venu qui montait sur le rocher et brandissait son épée en jurant de défendre la terre slovène. Cette coutume dura jusqu'au quinzième siècle. Le peuple qui l'avait imaginée méritait une plus brillante destinée.
Les Croates présentent une individualité historique bien plus nettement accusée que celle des Slovènes. Nous avons vu qu'en arrivant dans leur nouvelle patrie, ils avaient adopté sans difficulté le christianisme. Il leur vint à la fois des deux évêchés de Salone et d'Aquilée et fut accepté sans résistance par les populations. Les Allemands n'eurent donc pas le prétexte d'une conversion à invoquer pour justifier leurs entreprises conquérantes chez les Croates. Mais il suffisait pour légitimer les ambitions germaniques que les Croates confinassent à l'empire. En 796, Gharîemagne anéantit les Avares par la prise de leur camp retranche. A partir de 822, le nom même des Avares ne se montre plus dans les chroniques ; il reste dans la langue slave (sous la forme Obr) comme synonyme de géant. Un proverbe russe que le moine Nestor cite avec complaisance, disait : Disparaître comme les Obres; c'est-à-dire sans laisser aucune trace derrière soi. Gharîemagne une fois maître des pays entre le Danube et la Tisza, sa domination enveloppait les pays croates, sans toutefois les assujettir. Le Margrave de Frioul fut d'abord chargé d'attaquer le
littoral croate; les Croates de laDalmatie et de la Slavonie passèrent du joug byzantin sous le joug occidental. Les Francs débordèrent sur le pays; on connait le nom de Frankochorion donné par les Byzantins à la Sirmie: ce nom se retrouve encore aujourd'hui dans celui de la Frouchka (fronchka) Goray ou montagne des Francs, en Slavonie.
La civilisation croate se modela sur celle des pays latins ; malgré leur origine byzantine, les Croates n'ont gardé aucune trace d'hellénisme. Néanmoins, ils n'acceptèrent pas avec résignation le joug des Francs. Leur chef Ljudevit (823) se révolta contre la domination étrangère. Il échoua et dut s'enfuir en Serbie où il fut assassiné ; nous n'entreprendrons pas d'éclaircir ici les annales très-embrouillées des Croates de la Dalmatie et de la Save. Les deux tribus tour à tour divisées et réunies, furent définitivement réunies vers la fin du neuvième siècle. A cette époque, le grandjoupan Mu timir (892-900) se proclame chef des Croates par la grâce deDieu (divinomunere juvatusCroatorum dux) et organise sa cour à l'instar des cours européennes. Tomislav (914-940) prit le titre de roi: désormais les Croates de la Dalmatie et de la Save partageront les mêmes destinées. L'empereur byzantin, Constantin, ne pouvant s'opposer à l'émancipation de Tomislav lui accorda pour la Dalmatie le titre de consul (914-940). Sous son règne eut lieu le concile de Spalato qui interdit dans le royaume la liturgie slave et proclama l'évêché de Spalato comme métropole delà Croatie.
. En Croatie, comme en Moravie, la liturgie slave fut bannie par les influences occidentales. Ainsi les Serbes et les Croates s'isolèrent de plus en plus les uns des autres, et rintroduction de la langue latine prépara les voies à la domination vénitienne qui peu à peu s'étendit sur tout le littoral de l'Adriatique. Dr^islav (970-1001) fit reconnaître son titre de roi par la cour de Byzance, qui se contenta pour rappeler son protectorat d'établir à Zara un agent (protospathare). Il fut moins heureux contre les Vénitiens qui, sous le doge Pierre Urseolus II, soumirent les villes
du littoral, Zara, Trogir (Trau), Spalato, etc. Les doges vénitiens prirent le titre deducsdeJDalmatie. Le roiKresimir III s'efforça vainement de reconquérir les villes perdues (1018). Le roi Etienne !•' (1035-1050) vécut en relations amicales avec Venise et épousa même la fille du doge. Son fils, Pierre Kresimir dit le Grand, enleva aux Vénitiens les villes dalmates et les îles, et prit le titre de roi de ûalmatie ; il conquit sur les Bulgares la Sirmie dont ils s'étaient emparés, sur les Serbes une partie de la Bosnie; il s'empara i*une partie de la Garniole, de la Styrie et de l'Istrie.
Sous son règne, un nouveau concile fut tenu à Spalato pour combattre la liturgie slave qui, malgré les anathèmes dont elle avait été frappée, continuait à jouir de la faveur populaire. Kresimir soutint le pape Nicolas II dans les mesures qu'il prit pour chasser de l'église la langue nationale. Persécutée comme un instrument d'hérésie, elle se réfugia dans quelques îles de l'Adriatique où elle subsiste encore aujourd'hui. Le roi Svinimir où Zvonimir (1075-1087), est célèbre par les relations qu'il entretint avec le pape Grégoire VIL Ge pontife, qui soutint contre l'empire une lutte si énergique, méditait de rattacher directement au Saint-Siège les états secondaires qui ne dépendaient ni de l'Allemagne, ni de Byzance. Il envoya en Groatie le cardinal Gebizon qui apporta à Zvoniniir les insignes royaux. Le 9 octobre 1076, dans la basilique de Saint-Pierre à Spalato, Zvonimir fut sacré au nom du pape et reçut des mains de son représentant le handeau royal, l'épée et le sceptre. En échange de cet honneur, il promettait d'être fidèle et obéissant au Saint-Siège apostolique, de faire payer les dîmes, défaire vivre le clergé dans le respect des bonnes mœurs et d'empêcher les mariages défendus par les lois ecclésiastiques ainsi que le trafic des esclaves. Il s'engageait en outre à payer par an deux cents ducats au Saint-Siège. Les chroniques croates regardent le règne de Zvonimir comme l'apogée de la puissance nationale : « Sous le bon roi Zvonimir, le pays était en joie, les villes pleines d'or et d'argent. Le pauvre
ne craignait point que le riche lui fît tort. Le serviteur ne redoutait point les iniquités de son maître. Le roi les défendait ; le pays n'avait rien à craindre sauf la colère de Dieu ! » Zvonimir mourut sans enfants : la noblesse de Croatie et de Dalmatie élut un de ses parents, Etienne II, qui régna peu de temps et fut le dernier roi de la dynastie nationale des Deriislavié. C'est alors que le peuple croate, après de longs débats, offrit la couronne au roi de Hongrie, Ladislas, qui l'accepta. On verra plus loin comment et à quelles conditions s'accomplit l'union de la Croatie avec la Hongrie. Résumons en deux mots ce que l'on sait de l'organisation du royaume de Croatie et de sa constitution intérieure pendant sa période indépendante.
La constitution de la famille était chez les Croates analogue à celle que nous avons signalée chez les autres Slaves. Un certain nombre de familles constituait une joupa, (iupa), à la tête de laquelle se trouvait un joupan; l'un d'entre eux fut primitivement reconnu pour chef de la nation tout entière avec le 'litre de grand joupan : il n'avait pas toutefois une autorité absolue et tenait conseil javec ses collègues. Ces joupans, appelés dans les textes latins Zuppani, sont nommés par les étrangers, duces ^ comités^ principes (*). Autour du grand joupan ou du roi, se groupe une noblesse de comtes et de barons. Les attributions du grand joupan ne différaient pas de celles qu'exercèrent par la suite les rois; la dignité suprême était héréditaire. Toutefois nous voyons, en l'absence d'héritier légitime, le peuple exercer le droit d'élection : c'est ainsi que le han Zvonimir fut élu concordi totius cleri et populi electione. Le roi exerçait les fonctions législatives, administratives et judiciaires d'accord avec l'Assemblée du peuple. La ville capitale était Belgrade en Dalmatie. La cour du roi comprenait un nombre considérable de dignitaires analogues à ceux des monarchies occidentales: le joupan du
1. Leur nom passa dans les pays voisins; en Autriche, sous le règne de Ferdinand I" (1522-1526), les juges de village sont encore désignés sous le nom de Suppanen,
palais, appelé aussi cornes curialis, cornes curiœ regice^ lecuriœregiœjudeXy le aulmregise cancellarius, le cuhicwlarius ou chambellan, l'échanson, le panetier, Téouyer, etc.
Après le roi, les magistrats les plus importants de l'État étaient les bans ; le ban était au début un fonctionnaire unique, une sorte de lieutenant général ; plus tard il y en eut jusqu'à sept, distingués chacun par le nom de la province qu'ils gouvernaienifj' ban de Sirmie, ban de Dalmalie, etc. Aujourd'hui encore, le lieutenant royal pour la Croatie (ou si Ton aime mieux le gouverneur général) s'appelle ban : au-dessous des bans venaient les joupans, les sous-joupans et les centenJers. Les grandes questions de législation, de paix ou de guerre, d'élections royales étaient traitées dans des diètes dont l'organisation est mal définie. Les villes du littoral en Dalmatie avaient gardé des institutions municipales d'origine romaine et indépendantes de celles du royaume.
D'après Constantin Porphyrogénète, sous le grand joupan Trpimir, l'armée croate comprenait déjà cent mille fantassins et soixante mille cavaliers ; la flotte était de cent quarante vaisseaux montés par cinq mille marins.
A la tête de l'église se trouvait l'archevêché de Spalato, qui était la métropole des évêchés dalmates; l'évêché de Nin servait de métropole au reste du royaume ; l'orthodoxie byzantine ne fit pas de progrès en Croatie ; nous avons vu avec quelle défiance le clergé romain et le Saint- Siège traitaient la liturgie slave, même catholique. La cour dé Rome resta toujours toute-puissante en Croatie; l'église était riche et les monastères fort nombreux, notamment ceux des bénédictins ; la langue latine devint par suite de l'influence romaine l'idiome officiel de la religion, de la politique et de la littérature. Toutefois, certains documents prouvent que l'idiome national était parfois employé dans les actes juridiques.
Les Magyars; leur origine, leur arrivée dans le bassin du Danube; leurs invasions (892-955). — Mœurs et religion des Magyars païens. — Les premiers princes de la dynastie d'Arpad ; la Hongrie chrétienne ; saint Etienne (997-1038). — Les institutions de saint Etienne.
I<es niasyars; leur origine; leur arrlTée dans le bassin du Danube; leurs Invasions (90t -•&&).
Nous avons déjà prononcé plusieurs fois le nom de Magyars ; ce peuple apparaît dans Thistoire sous un double nom, celui de Magyars qu'il se donne lui-même, celui de Hongrois (Hungari, 'OuYYpoi), que lui donnent les peuples étrangers et qui semble rappeler son origine hunno-ougrienne; les premiers documents nous montrent les Hongrois vivant de leur chasse dans les régions de TOural, non loin du Volga. Ces tribus nomades errant dans les plaines immenses de la Russie orientale, se rapprochèrent peu à peu de J 'Occident, et s'établirent d'abord vers les bords de la mer Noire : là, sept tribus auraient conféré le commandement suprême à un jeune chef, Arpad qui devint le fondateur d'une dynastie. Évidemment la richesse de l'Europe attirait ces nomades comme l'Italie avait jadis attiré les Grermains. L'imprudence des souverains occidentaux allait leur ouvrir une route facile jusqu'au centre de ces régions fortunées.
D'abord, Tempereur de Gonstantinople implora leur al* liance contre les Bulgares, puis ce fut Arnulf qui les appela contre Svatopluk.
La région danubienne où ils arrivaient avait depuis deux siècles été ravagée et occupée par leurs ancêtres et leurs congénères. Les Huns d'Attila y avaient campé, puis les Avares s'y étaient établis depuis la fin du sixième siècle jusqu'à Tépoçue où Gharlemagne avait détruit le grand hring situé entre le Danube et la Tisza où leur khan s'abritait (796).
Les Magyars firent une première expédition, peu heureuse d'ailleurs, en 892, contre la Moravie. Deux ans plus tard, ils revinrent, et cette fois avec la ferme résolution de s'établir dans les pays qu'ils pourraient conquérir. «Dans toute l'histoire des invasions barbares, on trouverait peu d'exemples d'une aussi grande migration. Deux cent seize mille hommes en âge de porter les armes, ce qui supposerait une population totale de près d'un million, tels sont les chiffres adoptés par la tradition nationale, et l'on ajoute que cette multitude mit près de trois ans à traverser les Garpathes. On ne doit s'étonner ni de cette lenteur, ûi de ce nombre immense, quand on songe d'une part à tous les chariots , à tous les ustensiles , à tout le butin que traînait cette population mouvante, d'autre part aux fréquents déplacements des masses ouralo-altaïques....
Cette nation était conduite avec une exacte et savante discipline admirée par un illustre connaisseur byzantin. Ces corps vigoureux, habitués à toutes les privations du désert, ne succombaient ni au froid, ni à la chaleur, ni à ia faim, ni à la soif. Durs au mal, aucune tâche ne leur semblait impossible.... Toutes les armes leur étaient honnes, l'épée, l'arc, la lance, car ils savaient lutter à chenal et à pied ; mais, cavaliers bien plus que fantassins, ils préféraient cembattre sur leurs montures petites, rapides, infatigables; les flèches étaient leurs armes favorites. Dans leur ordre de bataille, ils étaient divisés en troupes de Diille hommes chacune, également prêtes à se rapprocher pour former uçe seule masse ou à fondre sur l'ennemi en
escadrons mobiles de tous les côtés à la fois. Une nuée de flèches lancées d'une seule bordée préludait à l'attaque furieuse, irrésistible et souvent une fuite simulée achevait par une folle confiance la déroute de l'ennemi» (Sayous).
L'histoire légendaire des Magyars nous donne les noms de petits princes slaves qui cédèrent les premiers devant cette formidable invasion, le slovaque Zalan, le bulgare Menmarot dans l'est et le sud de la Hongrie actuelle. Mais elle ne nous dit rien sur la façon dont l'empire morave succomba. La fin du dixième siècle vit à la fois la ruine de cet empire et la domination des Magyars succéder à celle des Slaves, dans toute la contrée baignée au centre par le cours moyen du Danube et enveloppée au nord et à l'est par la chaîne des Garpathes. Cette invasion devait avoir pour Thistoire de cette région les plus graves conséquences : « Ce n'était pas la simple immigration d'un nouveau peuple finnois destiné à disparaître comme les Huns et les Avares , ou à être absorbé comme les Bulgares par la population vaincue. Les qualités intellectuelles des Magyars, élite des races altaïques, leur vigueur physique, leur nombre immense, leur patriotisme déjà vivace devait les garantir contre toute chance de destruction lente ou rapide. »
L'établissement de ce peuple nouveau et la ruine de la Moravie furent un coup mortel pour les Slaves : « L'invasion des Hongrois, dit l'historien tchèque Palacky, est le plus cruel malheur que notre race ait jamais subi. Du Holstein au Péloponèse s'étendaient des peuples slaves peu unis et de mœurs différentes, mais partout actifs et préparés à la civilisation. Au milieu de cette ligne étendue, un noyau se formait par les efforts de Svatopluk. De même que sous l'influence latine la monarchie franque s'était formée en Occident, de même un empire slave pouvait sous l'influence byzantine se former en Orient ; la destinée de l'Europe orientale fut devenue tout autre ; l'arrivée des Magyars au cœur de l'organisme naissant anéantit toutes ces espérances. »
FORMATION DE l/ÉTAT MAGYAR. 61
Cependant les contrées où ils s'étaient établis ne suffisaient pas aux nouveaux conquérants : le pays danubien n'était pour eux qu'une étape, une base d'opérations pour des envahissements futurs. Les diverses hordes avaient apporté des instincts nomades et guerriers, que le temps et l'influence de la religion chrétienne pouvaient seuls transformer et mettre au service de la civilisation*.
L'Italie, « à qui le ciel a fait le don malheureux de la beauté », attira tout d'abord leurs convoitises. Ils envahirent le pays vénitien, mais échouèrent devant la cité des lagunes qui avait déjà défié les Huns. En 907, Arpad mourut et, suivant la tradition, ses restes reposent au pied du rocher de Bude où il avait établi sa capitale ou son campement. Sous son jeune fils Zoltan, les excursions continuèrent : les Allemands subirent une sanglante défaite à Presbourg en 907, puis près d'Augsbourg (910), mais ils repoussèrent les Magyars devant Wels. S'il faut en croire leurs récits, quatre-vingt-six Magyars auraient seuls échapné : une vieille poésie allemande célèbre superbement cette victoire. «On combattit un combat terrible; maint Hongrois perdit la vie : les Bavarois vengèrent leurs femmes et leurs enfants. On tua tellement de Hongrois que personne ne peut le dire , ni compter les morts. Ils s'enfuirent nuit et jour jusqu'à la Leitha. Cependant ils n'étaient pas encore las de combattre.»
Ils ne l'étaient pas, en effet, et leurs hordes indomptées poussèrent jusqu'en Alsace et en Lorraine. En 924, ce fut de nouveau le tour de l'Italie ; la Provence, la Champagne même virent apparaître ces terribles cavaliers. A la fin cependant, Henri de Saxe les repoussa devant Mersebourg (933). Le mouvement d'invasion continua encore sous le successeur de Zoltan ; après des alternatives qu'il serait trop long de raconter ici, la bataille d'Augsbourg arrêta définitivement leurs invasions (955). Dès lors, les Magyars
^ On a cru longtemps que le souvenir de l'épouvante où les Hongrois jetaient les populations était l'origine de notre mot ogre. Malheureusement la philologie romane démontre que ce mot vient du latin orcus (voir le dictionnaire deLittré.)
durent se replier sur eux-mêmes et se contenter des domaines qu'ils s'étaient assurés dans la vallée du Danube. Le roi Geiza (972-997) fut le premier souverain pacifique de la Hongrie païenne ; sous son règne, les Hongrois essayèrent d'intervenir dans une querelle entre Henri de Bavière et l'empereur Oton II. L'empereur détacha de la Bavière l'Autriche actuelle en faveur de Léopold de Babenberg, qui vainquit les Hongrois et les rejeta près de Vienne. Un nouvel état militaire apparaissait, qui devait jouer un grand rôle dans l'histoire de ces contrées. La Hongrie était enfermée dans les limites qu'elle ne devait plus franchir; toutefois les Magyars n'étaient pas seuls dans ces régions ; presque partout ils étaient entourés par des Slaves dont la langue et les institutions allaient exercer sur eux une durable influence : au sud-est, ils confinaient à l'élément romain ou valaque qui depuis les Colonies romaines de Trajan s'était développé dans ces contrées. De nombreux mariages avec ces peuples voisins modifièrent peu à peu le type primitif des Magyars ; ils ont perdu depuis longtemps les pommettes saillantes et les yeux obliques des Mongols. Leur type perfectionné par des croisements successifs est devenu un des plus beaux, le plus beau peut-être de l'Europe.
mettra el rellston deu Mag^ar^ païens*
La religion des Hongrois païens a laissé peu de traces, et il est difficile de dégager un système mythologique des superstitions populaires. Un dieu suprême (Isten) paraît les dominer : il est le père des hommes ; au-dessous de lui, on trouve un certain nombre de génies secondaires, le démon ôrdâg, le mano esprit sinistre, puis les tûnder^ les merveilles, les fées, les apparitions, agissant de diverses manières sur la destinée des hommes. « Quelque part dans les montagnes de Transylvanie se trouve le palais du roi des tûnder avec la reine et de belles jeunes filles, palais d'argent et de cuivre protégé par un lion d'or, se mirant
dans un lac resplendissant et entouré de grands bois où les oiseaux font entendre des mélodies ravissantes. Une tradition du comitat de Hont rapporte que dans un endroit aujourd'hui désert et pierreux, avec quelques vieilles racines, vivaient des fées qui au lever de l'aurore peignaient leurs cheveux d'or sur le pays, de telle sorte que tout le monde était riche ; mais un avare ayant saisi une de ces fées pour lui couper sa chevelure, toutes s'enfuirent et la misère, la désolation succédèrent à Tabondance. Dans la ville de Deva, la fée bienfaisante apparaissait tous les sept ans ; d'autres fées bâtissaient les murs pour les mortels et les enrichissaient de leurs trésors ; mais toujours l'ingratitude humaine les décourageait et leur faisait quitter la place» (Sayous). A côté des fées de la terre, il y avait les fées de l'air et les fées des eaux. Une des plus poétiques et des plus originales fantaisies de l'imagination magyare était Delibab, la fée du Midi, la personnification du mirage, fille de la plaine, sœur de la mer et amante du vent. Les lacs et les fleuves étaient peuplés de génies mystérieux. Les divers éléments étaient l'objet d'un culte. Un ordre sacerdotal partageait le pouvoir avec le prince. Les prêtres offraient à la divinité des chants, des prières, des sacrifices même humains dans les bois sacrés sur les autels. «Dans l'ensemble des choses, l'âme humaine conservait son existence indestructible et immortelle ; mais elle pouvait revenir sur la terre, surtout si elle avait appartenu à 'in illustre guerrier. L'âme passait à cheval sous la voûte de la mort et traversait un pont qui la conduisait au bonheur de l'autre monde : bonheur guerrier, comme les funérailles étaient guerrières 5> (Sayous).
Un peuple nomade, comme l'étaient les Magyars avant leur conversion au christianisme, ne pouvait nécessairement avoir qu'une organisation très-imparfaite. Elle était plus militaire que politique. La puissance du chef su- Pleine ne reconnaissait d'autres limites que l'autonomie relative des tribus. Elle procédait d'une élection par accla- J^3.tion, élection qui paraît avoir été héréditaire dans la ^^niille d'Arpad, mais sans que l'ordre de primogéniture
fût rigoureusement consacré par l'usage ou par la loi. Cette élection était consacrée par le suprême pouvoir judiciaire et par l'assemblée générale des chefs assistés de nombreux hommes libres.
Tous les membres de la famille et même de la tribu se regardaient comme frères ; ils étaient tous libres et tous nobles. C'est là l'origine de la nombreuse petite noblesse qui a toujours été le nerf de la Hongrie. « Les chefs de famille et. de tribu étaient, comme les ducs eux-mêmes, à moitié héréditaires, à moitié électifs ou acclamés. Les terres assignées à la tribu et à la famille par le duc ou par l'Assemblée de la nation étaient la propriété de tous, même lorsque les diverses branches de la famille se les étaient partagées pour y construire des huttes qui devinrent peu à peu des maisons, et pour y faire paître leurs troupeaux en attendant la culture. Les chefs n'avaient pas encore de domaine à part : ce n'est que plus tard, quand la Hongrie devint agricole, que les propriétés furent bien délimitées et que les chefs devinrent propriétaires pour une partie et seigneurs pour le reste. Dans les premiers temps, la tribu ducale, celle qui vivait sous l'autorité immédiate du prince, s'établit au centre de la contrée du côté de Pesth et d'Albe royale. »
Les anciens Magyars devaient naturellement goûter peu le séjour des villes ; ils les abandonnaient soit aux habitants qui les avaient précédés, soit aux colons étrangers qu'ils appelèrent dans leur empire. Cette vie nomade était peu favorable au développement de la culture intellectuelle et artistique ; l'archéologie nationale n'a retrouvé que fort peu de débris de l'époque païenne ; pas un vers ne nous est arrivé des rapsodies chantées par les bardes en l'honneur des héros ou à l'occasion des fêtes et des mariages. On sait seulement que la musique jouait un grand rôle dans ces solennités. Les fameuses mélodies des Tsiganes nous ont peut-être gardé un écho affaibli de ces chants primitifs.
Les premiers princes de la dynastie d'A.rpad ; la Hongrie ehréttenne} salnl Etienne (••V-19S8)*
&eiza P' avaitépouséen secondes noces une sœur du duc de Pologne Mieczyslaw, déjà converti au christianisme. Cette princesse sut, comme Glotilde chez les Francs, exercer son influence en faveur de la religion chrétienne ; elle rendit son époux favorable aux missionnaires qui venaient prêcher l'évangile dans le pays des Magyars. Pilgrim, archevêque de Lorch, entreprit la conversion systématique de cette nation. C'est sans doute en souvenir de cet apostolat qu'on le retrouve dans les Nibelungen en rapports avec Etzel (Attila), roi des Huns. Il envoya en Hongrie des prêtres de son diocèse : en 974 il annonçait déjà au pape cinq mille conversions ; les étrangers qui jusque là pratiquaient en secret leur religion se mirent à la professer ouvertement, firent baptiser publiquement leurs enfants et bâtirent des églises, Greiza lui-même consentit à recevoir le baptême ; mais pendant longtemps il mêla encore aux rites chrétiens le souvenir des cérémonies païennes. Le grand apôtre tchèque, l'évêque de Prague, Saint Adalbert ou Vojtëch continua l'œuvre commencée parTévêque Pilgrim.Vers 994 il se rendit à Gran (Esztergom) où séjournait alors le duc de Hongrie et baptisa solennellement le fils de Geiza, qui reçut le nom d'Etienne. La cour du duc devint désormais le rendez-vous d'une foule de chev^diers des pays voisins, notamment de l'AUemagne, qui se fondirent avec la noblesse indigène ; les relations pacifiques se resserrèrent de plus en plus entre la Hongrie et l'Empire germanique, et l'héritier présomptif du trône, le prince Etienne, épousa la fille du duc de Bavière^ la princesse Giselle. Une fille de Geiza épousait le duc polonais Boleslaw ; une autre, le doge de Venise, Urseolus ; par toutes ces alliances la Hongrie prenait rang dans la famille des états européens ; à Etienne était réservé l'honneur de l'y faire entrer tout à fait et d'achever par
la conversion du royaume tout entier l'œuvre que Geiza avait heureusement commencée. A Tépoque où ce prince succéda à son père (997) tous les pays avoisinant la Hongrie avaient pour chefs des princes distingués : Othon III en Allemagne, Boleslaw III en Bohême, Boleslaw le Vaillant en Pologne, Vladimir le Grand en Russie, Basile à Gonstantinople. Pour maintenir Texistence de Tétat hongrois au milieu de ces états florissants, il fallait l'amener au degré de civilisation qu'ils avaient eux-mêmes atteint. Ce fut l'œuvre de Saint Etienne. Les Hongrois honorent en lui, après le légendaire Arpad, le deuxième fondateur de leur patrie.
Dès le début de son règne il eut à combattre les révoltes d'un chef païen Koppany qui voyait dans l'introduction du christianisme un danger pour les institutions nationales. Il le vainquit sous les murs de Veszprim. Débarrassé de ce redoutable adversaire, Etienne put donner librement tous ses soins à la propagation du christianisme dans ses états. Il y apporta un zèle remarquable. « Ce n'est pas, dit un écrivain magyar, par la prédication apostolique ou par l'invitation du Saint-Siège , mais par les institutions du roi Etienne que la Hongrie est devenue catholique». (Verbœczy). Il ne se contenta pas toujours de la persuasion pour conduire ses sujets à la foi nouvelle et ne recula point devant les menaces. Toutefois il était à craindre que la Hongrie en entrant dans le sein de la chrétienté ne fournît matière à l'ambition du clergé germanique. La Pannonie dépendait des évêchés allemands de Lorch et de Salzbourg ; ils réclamaient leurs droits spirituels et leurs dîmes ; il fallait affranchir la Hongrie de cette domination et obtenir pour elle un clergé national ; il fallait ôter au saint Empire tout prétexte d'intervenir dans les affaires de l'état hongrois et de réclamer sur lui une suzeraineté plus ou moins onéreuse. Etienne envoya une ambassade au Saint-Siège pour traiter directement avec lui. Le pape Sylvestre accueillit avec bienveillance l'hommage qu'Etienne lui faisait de son royaume et, par une lettre datée du 27 mars de l'an 1000^ il déclara prendre le peuple hongrois sous la protection do la sainte
église. Par cette même lettre, il accordait à Etienne la couronne royale et autorisait Térection de Tarchevêché de Gran et ^es évêchés que le nouveau roi établirait . Il lui conférait en outre le privilège de faire porter la croix devant lui; c'était un symbole du pouvoir apostolique qu'il lui accordait. On a contesté Tauthenticité de cette lettre pontificale. Quoi qu'il en soit l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, porte encore aujourd'hui le titre de Majesté apostolique.
Le 15 août de la même année, le roi fut couronné à Gran avec la couronne que le pontife lui envoyait. Le couronnement d'Etienne assurait désormais à la dynastie d'Arpad la perpétuité du pouvoir. Cependant il rencontra encore quelques résistances, notamment chez le prince de Transylvanie, Giulay, qui refusait de laisser le christianisme pénétrer dans cette province. Il marcha contre lui, le vainquit et confia la Transylvanie à un Voïévode* du sang d'Arpad; il défit et tua aussi un prince des Petchenègues qui refusait également d'embrasser le christianisme. Il reconquit sur la Bohême une partie de la Moravie. Il ne craignit même point de s'attaquer à l'Allemagne^ envahit la Bavière ; mais envahi à son tour il dut conclure la paix ; la March devint la frontière du nord-ouest entre la Hongrie et TAllemagno; elle l'est encore aujourd'hui.
I«e« InsiltvtlonA de 8alnt Vltenne.
La Hongrie forma sous ce grand roi un état absolument indépendant entre l'empire d'Orient et l'empire d'Occident, et maintenu peut-être dans cette indépendance par T équilibre qui s'établit entre deux ambitions rivales. Cet état possède une parfaite unité et n'est point divisé en apanages. Le roi en est le chef suprême, mais il s'entoure d'un Cîonseil auquel prennent part les anciens et les sages. « Car, dit Etienne dans led instructions qu'il écrivait pour son
* le mot Yôïétode d'origine slave Veut dire duc (chef d*armée).
fils Emerichy il est juste que chacun s'occupe de ce qui lui convient : les jeunes du métier des armes, les anciens des délibérations. » Il appelle lui même cette institution regalis senatus, regale conciliv/m, priniatum conventus^ commune concilium. Les historiens nationaux y voient le premier élément de leur Diète nationale. Élément grossier sans doute et aussi peu soumis à des règles fixes que Tétaient autrefois les réunions des tribus dans la Puszta.
Au point de vue ecclésiastique, le royaume était divisé en dix diocèses dépendants de l'archevêché de Gran (Esztergom); ils étaient établis àKalocsa, Yeszprim, Ginq-Ëglises (Fûnfkirchen), Bacs, Raab, Erlau (Agria) Gsanad, Nagy Varad et Karlsbourg en Transylvanie. Etienne érigea aussi plusieurs abbayes qui furent confiées à des Bénédictins. Des écoles y furent ouvertes ; des artistes italiens et byzantins construisirent les édifices religieux.
Etienne se plaisait aux fondations pieuses : le butin trouvé dans le camp des Petchénègues, lui servit à bâtir la grande église de Fejervar. Il exigeait avec rigueur le paiement des dîmes; il obligeait les villages ou domaines d'une certaine étendue à se cotiser dix par dix pour construire une église. Des châtiments sévères assuraient l'accomplissement des devoirs religieux. Les biens du clergé étaient placés sous la protection du roi (sub defensione régis) au même titre que les biens de la couronne.
Au point de vue politique, le pays fut divisé en comitats. Le germe de ces comitats existait déjà chez les Slaves soumis ou chassés parles Magyars. Leur nom, — comme la plupart des mots de la langue politique hongroise) — est emprunté au slave : c'est du mot joupan (chef de la joupa) que vient le magyar ispan qui joue un si grand rôle dans l'histoire du pays. Le comitat avait pour chef-lieu une place fortifiée (var) ; l'ensemble de ces places constituait un système de défense générale. On ne sait pas quel était le nombre de ces comitats. Le comitat était ;administré par le comte [Ispan, d'où l'allemand Gespann) qui au nom du roi, exerçait les pouvoirs civils et militaires : il était assisté d'un chef d'armée, m^jor
exercitttëy d'un castellan ou gouverneur de la place, de centurions et de décurions.
Au début du règne d'Etienne, il y avait deux espèces de propriété, la propriété de Fétat et la propriété de la tribu. La propriété de l'individu n'existait pas. Etienne conserva la propriété de l'état, mais supprima celle des tribus ; il déclara que chaque citoyen pourrait détenir et léguer à ses enfants les biens qu'il aurait acquis ou ceux qu'il recevrait du roi. Toutefois, par ces donations royales, il ne faut pas entendre des fiefs héréditaires. L'aristocratie se compose de ceux qui occupent les plus hautes fonctions ; elle se divise en deux classes. La première comprend les comtes, les évêques, les chefs supérieurs de l'armée, peut-être les descendants des chefs des anciennes tribus magyares. La seconde est plus spécialement composée des guerriers. Enfin, après ces deux classes, viennent les soldats des villes fortifiées, les bourgeois. Parmi les habitants de certaines villes (Vieux Bude,Gran, Raab, Szathmar, Nemethi) on voit de bonne heure figurer un grand nombre d'Allemands; ils sont désignés sous le nom d'hospites. Les villes avaient leur autonomie municipale sous la tutelle do l'ispan et de l'évêque. Le peuple ne possédait aucune propriété immobilière. Les gens de métiers manuels, Udvomici (du slave dvor^ cour) formaient la transition entre la classe nobiliaire et les serfs. Etienne ne supprima pas l'esclavage, mais il en adoucit les rigueurs.
Le roi était le chef suprême de la justice et dans certaines circonstances, il la rendait en personne. Les évêques et les abbés, les dignitaires civils et militaires comparaissaient devant la cour royale, présidée par le souverain luimême ou par le comte palatin {Nador^ slave Nadvor^ chef de la cour). Elle servait de cour d'appel pour les jugements rendus par les comtes des bourgs, des évêchés, ou des abbayes. Le témoignage oral était admis ainsi que le combat singulier. Le système pénal est fort rigoureux. Le droit d'asile dans l'église est refusé à celui qui conspire contre le roi ou contre le royaume ; celui qui sème la discorde parmi les sujets est condamné à perdre la langue.
Le faux témoin a le bras coupé ; le meurtrier paye une amende considérable ; toutefois le meurtrier d'un esclave n'est tenu qu'à en restituer la valeur ; le meurtre d'une épouse est tarifé suivant la condition dii meurtrier ; un comte paye à la famille de sa femme cinquante jeunes bœufs ; un guerrier dix. C'est faire assez bon marché de la vie humaine. La perte d'un membre coûte plus cher; elle s'expie par la perte du membre similaire ; c'est la mise en pratique du vieux précepte biblique : œil pour œil, dent pour dent ; le rapt se paye dix ou cinq bœufs suivant la condition du ravisseur. Le voleur qui ne peut restituer la valeur de l'objet volé est vendu comme esclave. Ainsi dans cette législation imparfaite se combinent les mœurs chrétiennes avec l'antique barbarie.
Les revenus du roi comprennent les contributions des udvornici et du bas peuple, les impôts des villes, le produit des salines et des mines, le monopole de la monnaie, une part à prélever dans les amendes et les compositions, et le droit de se faire héberger chez les particuliers. Le service militaire était obligatoire; personne ne songeait à s'en dispenser; il suffisait pour rassembler tous les guerriers qu'une épée sanglante fut portée par tous les comitats ; les châteaux étaient le rendez-vous de la noblesse. Les diverses lois d'Etienne forment cinquante-six articles divisés en deux livres. Les idées personnelles de ce souverain sur les matières du gouvernement se trouvent en outre exposées dans les conseils, qu'il rédigea ou fi.t rédiger pour son fils Emerich. Ce livre est intéressant à plus d'un titre. Parmi les conseils que le souverain donne à son fils, l'un des plus remarquables semble porter un caractère prophétique. Etienne engage son successeur à bien traiter les étrangers et les hospites : nam unius linguœ uniusque moris regnum imbecille est. Les Magyars du dix-neuvième siècle qui prétendent imposer leur langue et leur domination aux peuples divers du royaume paraissent avoir oublié le précepte du roi apostolique.